CHAPITRE XXVII
l)E TOUS LES MEMBRES EXTÉRIEURS ET INTÉRIEURS DE L’hOMME ET DE LA FEMME.
L’auteur n’a rien traduit absolument de ce chapitre en langue castillane. Au lieu de cette traduction, il a placé ici le récit suivant qui est bien digne de remarque et sera plus agréable au lecteur que ne le serait la reproduction du texte nahuall'.
1. Cette réûexion appartient à Sahagun lui-même qui l’a placée dans son livre en tête du récit notable qu’il annonce. Ce passage est, du reste, une des plus curieuses variantes que l’auteur ait fait subir à son texte. En ce qui regarde la matière traitée dans ce chapitre, il est probable qu’on serait offusqué par le réalisme et la naïveté des descriptions qui y
HISTOIRE DES CHOSES
RÉCIT NOTABLE DE l’AUTEUR.
Après avoir décrit l’habileté que possédaient les Mexicains dans la pratique des différents métiers avant leur conversion au christianisme, l’auteur raconte les vices et les vertus qu’ils ont acquis depuis lors. Nous savons d’abord par expérience qu’ils ont les meilleures aptitudes pour apprendre et pratiquer les arts mécaniques ainsi que l’usage en est connu parmi les Espagnols. Ils savent mettre à profit, par exemple, les leçons de géométrie pour construire des édifices, et ils sont, autant que les Espagnols, bons maçons, menuisiers et tailleurs de pierres. Ils connaissent à merveille les métiers de tailleurs, cordonniers, ouvriers en soie, imprimeurs, écrivains, lecteurs, comptables, musiciens de plain-chant, organistes, joueurs de flûte, de sacquebutte et de trompette. Ils savent la grammaire, la logique, lajhétorique, l’astrologie et la théologie; car l’expérience nous a appris qu’ils ont des aptitudes pour s’y instruire et enseigner ces différentes branches, et nous pouvons assurer que l’habileté ne leur manque nullement pour apprendre quoi que ce soit et en faire usage. S’il est vrai qu’ils témoignèrent de plus d’aptitudes encore dans les temps passés, soit dans l’administration de la chose publique, soit dans le service de leurs dieux, c’est qu’ils vivaient sous un régime plus en rapport avec leurs aspirations et leurs besoins ; aussi élevaient-ils leurs enfants avec la plus grande sévérité jusqu’à ce qu’ils fussent adultes, non dans l’habitation de leur propre père, — puisque chacun n’avait pas également les moyens de les élever chez lui ainsi qu’il était convenable de le faire, — mais bien en communauté, dans des établissements, sous la direction de maîtres zélés et sévères, prenant soin de mettre à part et séparément les hommes et les femmes. Là, on leur enseignait la meilleure manière d’honorer leurs dieux et le devoir de respecter les pouvoirs publics et d’obéir à ceux qui les exercent. On avait recours à de sévères châtiments pour punir ceux qui se montraient désobéissants et irrespectueux envers leurs maîtres, et l’on prenait surtout le plus grand soin pour empêcher que les personnes qui avaient moins de cinquante ans bussent des liqueurs enivrantes; on les soumettait le jour et la nuit à des exercices de force et on les élevait ainsi dans la plus grande austérité, de façon que les vices et les tentations de la chair ne pussent trouver occasion de s’enraciner ni chez l’homme ni chez la femme. Ceux qui vivaient dans les temples étaient assujettis jour et nuit à tant d’occupations, ils étaient d’ailleurs si sobres que leur esprit n’avait pas le temps de tourner aux pensées sensuelles. Les guerres qu’ils se faisaient entre eux étaient si fréquentes, que les hommes qui appartenaient au métier des armes ne voyaient presque jamais cesser leurs fatigues. Cette manière de se conduire était bien en rapport avec les principes d’une philosophie naturelle et morale, car les douceurs et la fertilité
sont contenues. C’est là sans doute la raison qui a empêché l’auteur de le reproduire en langue espagnole. Cette variante est peut-être aussi le résultat des conseils donnés à Sahagun par ses supérieurs et par les nombreux lecteurs de son manuscrit. Quoi qu’il en soit, il est très certain que nous devons, à cette résolution de l’auteur, des détails très curieux et très intéressants qui ont été mis par lui à la place du chapitre détruit.
du climat aussi bien que l’influence des astres y pousseraient aisément la nature humaine à l’oisiveté et à la pratique vicieuse des plaisirs sensuels. L’expérience avait donc démontré aux naturels de ce pays que, pour ne pas sortir du chemin de la morale et de la vertu, il était nécessaire d’être austères et de s’adonner rigoureusement, d’une manière incessante, à des occupations utiles au bien public. Comme toutes ces pratiques cessèrent à l’arrivée des Espagnols, qui prirent à tâche de fouler aux pieds toutes les coutumes et toutes les habitudes administra^ tives des naturels, avec la prétention de les réduire à vivre comme en Espagne, autant dans les pratiques divines que dans les choses humaines, par le seul fait de les considérer comme idolâtres et barbares, on en arriva à détruire toutes les coutumes intimes établies parmi les Indiens. Il fut en effet indispensable de faire disparaître tout souvenir d’idolâtrie avec les édifices qui s’y rattachaient, non moins que la plupart des coutumes administratives qui se mêlaient aux rites de la religion et se manifestaient par des cérémonies superstitieuses dans presque toutes les branches du gouvernement. Tout dut donc être remanié, et il devint nécessaire de faire vivre les naturels sous un régime nouveau qui ne rappelât en rien les idolâtries passées. Mais on est arrivé maintenant à reconnaître que cette nouvelle manière de vivre fait les hommes vicieux, produit en eux de fort mauvais penchants et de pires œuvres qui les rendent odieux à la divinité et aux hommes, sans compter les mauvaises maladies et l’abréviation de leur vie. On voit donc la nécessité de chercher un remède à ces maux, et comme il paraît à tout le monde que la cause principale en est dans l’ivrognerie, comme d’ailleurs on a renoncé h la rigueur extrême de châtier ce vice par la peine de mort, on a pris l’habitude de punir les ivrognes en les fouettant, en leur rasant la tête et les vendant comme esclaves pour un certain nombre de mois ou même d’années. Mais ce n’est pas là un châtiment suffisant pour qu’aucun d’eux cesse de s’eni vrer. On n’y aboutit pas davantage par des prédications fréquentes contre ce vice; les menaces de l’enfer ne lui sont pas non plus un frein suffisant. Ces ivresses sont d’ailleurs si désordonnées et si préjudiciables à la chose publique, à la santé comme au salut de ceux qui s’y livrent, que par elles des morts d’hommes sont fréquemment à déplorer, car ils se malmènent les uns les autres, en paroles et en actions, et ils se tuent entre eux fort souvent. De là naissent aussi de grandes dissensions publiques, et les hommes du gouvernement se déshonorent, se rapetissent et manquent aux devoirs de leurs charges en les jugeant indignes d’eux. Ce vice en fait classer un grand nombre comme étant incapables d’exercer le ministère sacerdotal, d’autant plus que les Indiens, et surtout ceux qui s’enivrent, paraissent inhabiles à se maintenir dans les règles de la continence et de la chasteté nécessaires aux vraies pratiques du sacerdoce. Au début de la conquête, on fit pour eux l’expérience de la vie monastique, parce qu’il nous parut qu’ils avaient des aptitudes pour les choses de l’Église et la vie religieuse. On commença donc par vêtir de la robe de saint François deux jeunes Indiens des plus intelligents et réservés qu’il y eût, et qui s’étaient déjà fait connaître de nous en prêchant avec beaucoup de ferveur à leurs compatriotes les choses de notre sainte foi catholique. Il nous sembla que si, sous l’habit du moine et en donnant l’exemple des vertus de notre saint ordre franciscain, ils continuaient à prêcher avec la même onction que par le passé, ils arriveraient à produire les meilleurs
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fruits sur les âmes en les initiant à la pratique des vérités de notre sainte religion. Mais l’expérience démontra qu’ils n’avaient point les qualités nécessaires pour cela, de sorte qu’il fallut se résoudre à les défroquer, et, depuis lors, nous n’avons plus admis d’indiens dans notre ordre, et on les a tenus pour inhabiles à l’exercice du sacerdoce. Au début, lorsque nos moines ignoraient encore la langue des indigènes, ils se contentaient d’instruire le mieux qu’ils pouvaient ceux qu leur paraissaient avoir des aptitudes, pour les faire prêcher en leur présence. Mais, lorsque les nôtres eurent appris les langues indigènes et purent commencer à prêcher seuls, on enleva aux Indiens cette prérogative, en reconnaissant qu’ils avaient la bassesse de se montrer honnêtes et recueillis en apparence, sans l’être en réalité, genre d’hypocrisie qui leur est fort naturel. Il ne faut du reste pas être surpris de trouver en eux ces défauts, ordinaires en leur pays, parce que les Espagnols qui y habitent, et plus encore ceux qui y sont nés, acquièrent ces mêmes tendances non moins que les Indiens eux-mêmes ; ils ont bien tout l’extérieur européen, tandis que leurs qualités n’ont rien de leur provenance. Nos natifs de l’Espagne, s’ils n’y prennent garde, deviennent tout autres peu d’années après leur arrivée dans le pays, et j’ai toujours pensé que cela est le résultat du climat et de la latitude. C’est une honte de voir que les Indiens d’autrefois, hommes judicieux et sages, surent remédier aux dangers que le séjour de cette contrée fait courir, au moyen de pratiques qui en étaient la préservation, tandis que nous succombons à nos mauvais penchants. Il en résulte que nous voyons croître une population, tant espagnole qu’indienne, fort difficile à conduire et à sauver. Les pères et les mères n’ont pas l’autorité suffisante sur leurs enfants, fils et filles, pour les écarter des vices et des aspirations sensuelles dont ce pays est l’origine. Les anciens habitants furent très bien inspirés lorsqu’ils abandonnèrent l’éducation de leurs fils aux pouvoirs publics qui se substituaient aux droits paternels. Si cette méthode n’eût été empoisonnée par les rites et les superstitions de l’idolâtrie, elle m’eût paru excellente. Je crois, par conséquent, que si on la dépouillait de toute pratique idolâtre en la faisant chrétienne et si on l’introduisait à nouveau dans la nation indo-espagnole, il en résulterait un grand bien et on arriverait à délivrer ceux qui gouvernent de bien des difficultés provenant de l’une et de l’autre race. Il nous est déjà impossible de supporter ceux qui s’élèvent dans nos écoles, parce que, n’étant plus retenus par la crainte et l’assujettissement d’autrefois, ne se voyant plus conduits avec la rigueur et la sévérité des temps idolâtres, ils n’obéissent point, ne s’instruisent nullement et ne suivent aucun conseil, bien différents en cela de leurs devanciers à l’époque des antiques rigueurs scolaires. Tout d’abord, à l’imitation de leurs anciennes habitudes qui réunissaient les enfants dans les temples où on les dressait à la discipline, au respect de leurs dieux et à l’obéissance nationale, nous voulûmes les élever de même dans nos établissements; nous les réunîmes en un édifice qui s’élevait près de nos demeures. Nous les habituions à se lever au milieu de la nuit et à chanter les matines de Notre-Dame; au petit jour nous leur faisions réciter les Heures; nous exigions même d’eux qu’ils se flagellassent pendant la nuit et s’occupassent à des oraisons mentales. Mais, comme ils ne s’adonnaient pas aux travaux matériels d’autrefois, comme l’eût demandé la force de leurs aspirations sensuelles, comme d’ailleurs ils mangeaient beaucoup mieux que dans les anciens temps.
DE DA NOUVELLE-ESPAGNE
par suite de la douceur et de la compassion dont nous avons l’habitude parmi nous, ils commencèrent à ressentir des ardeurs sensuelles et à s’instruire dans des pratiques lascives. 11 fallut se résoudre à les faire sortir de nos demeures pour qu’ils allassent passer la nuit chez leurs parents ; ils venaient le matin aux écoles pour apprendre à lire, écrire et chanter, et c’est ainsi qu’on en use actuellement. Mais ces exercices se sont relâchés insensiblement avec le temps, car on ne trouve point parmi les indigènes de gens qui aient assez d’amour-propre et d’aptitude pour se rendre capables d’enseigner eux-mêmes comme nous. Si nous ne nous en occupons pas personnellement, il n’y a pas dans nos écoles un seul individu qui enseigne à lire, écrire et faire de la musique, de sorte que tout est en décadence. Nous voulûmes aussi porter nos expériences sur les femmes, pour voir .s’il ne serait pas possible de peupler des couvents comme au temps de l’idolâtrie où elles servaient dans les temples en observant les règles de la chasteté. Nous voulûmes donc savoir si elles pourraient de même devenir nonnes de la religion chrétienne avec l’observation des vœux perpétuels qui s’y rapportent. On fit dans ce but des monastères et des congrégations de femmes ; on les instruisit dans les choses spirituelles; plusieurs d’entre elles ont appris à lire et à écrire.
Celles qm nous parurent être les mieux instruites dans la foi et les plus judicieuses matrones furent instituées par nous directrices des autres, pour qu’elles les guidassent et les instruisissent dans les cheses du christianisme et des bonnes coutumes. Tout d’abord, ainsi que nous avions cru que les hommes pourraient être de bons religieux et de bons prêtres, nous crûmes qu’elles seraient aussi des religieuses recommandables ; mais nous nous trompâmes ; l’expérience nous démontra qu’ils n’étaient ni les uns ni les autres, pour l’heure, capables do tant de perfection, et on mit fin aux congrégations et aux monastères auxquels nous avions d’abord songé. A présent même, nous en sommes encore à avouer que le temps n’est pas venu de recommencer l’épreuve.
On prit encore une autre mesure en certains points de la Nouvelle-Espagne où les moines ont établi leur demeure, comme à Cholula, à Uexolzinco, etc. Elle consistait à faire résider les nouveaux mariés tout près des monastères pour qu’ils vinssent chaque jour y entendre la messe. On leur expliquait les vérités du christianisme et les convenances des pratiques matrimoniales. C’était un bon moyen pour les soustraire aux influences malfaisantes de l’idolâtrie et de plusieurs autres habitudes auxquelles ils auraient pu rester attachés par suite de leurs conversations avec leurs parents. Mais cela dura peu, parce que ces adeptes firent comprendre à nos religieux que leur idolâtrie, avec tous ses rites et cérémonies, était déjà chose tellement oubliée qu’il n’y avait plus de motif pour prendre toutes les précautions dont nous faisions usage, attendu qu’ils étaient tous baptisés et sincères serviteurs du vrai Dieu. Or tout cela était faux, ainsi que nous pûmes nous en convaincre plus tard ; car, encore aujourd’hui, ils n’ont pas cessé de conserver parmi eux des restes honteux d’idolâtrie, d’ivrognerie et de plusieurs autres mauvaises habitudes, autant de choses qui auraient disparu si l’on avait poursuivi notre entreprise sur le pied où nous l’avions commencée, et si, au lieu de l’avoir exécutée en un petit nombre de localités, on y avait procédé partout avec persévé- ^ rance jusqu’à ce jour. Mais actuellement le remède est déjà impossible.
Nous nous vîmes dans de bien grandes perplexités lorsqu’il nous fallut, au
début, marier selon le christianisme ceux qui l’étaient déjà d’après les mœurs du pays et, surtout, lorsqu’ils avaient plusieurs femmes, pour leur attribuer celle qui leur revenait de droit; car lorsque nous en vînmes à examiner les différents degrés de parenté et à rechercher quelle avait été réellement la première en date, pour la choisir définitivement, nous nous vîmes dans un véritable labyrinthe de difficultés, attendu que les intéressés étaient dans l’habitude de mentir au sujet de la priorité et inventaient des supercheries afin d’être mariés à celle qui leur plaisait le mieux. Pour que nous pussions donc arriver à savoir avec laquelle ils avaient fait la cérémonie en usage quand on prenait une femme légitime, il nous fallut pénétrer dans leurs mœurs et nous mettre au courant des cérémonies et des rites de l’infidélité idolâtre. Or, comme nous n’avions qu’une connaissance fort imparfaite de la langue, nous comprenons maintenant que presque jamais nous ne fûmes dans le vrai tout d’abord.
Pour ce qui est des autres sacrements, ceux de la confession et de la communion, par exemple, nous avons eu de telles difficultés pour les y dresser justement, que même aujourd’hui il n’y en a qu’un fort petit nombre qui aillent les recevoir par les voies légitimes, ainsi qu’il serait dû. Il résulte pour nous un véritable tourment d’esprit en voyant clairement combien peu ils ont profité dans la connaissance du christianisme. Au commencement, les jeunes gens nous aidèrent beaucoup, tant ceux que nous élevions dans nos écoles, que ceux qui s’élevaient dans nos préaux; car, à l’imitation des coutumes anciennes, nous élevions dans l’intérieur des écoles les fils de bonnes familles, leur enseignant là à lire, à écrire et à chanter, tandis que nous enseignions dans nos préaux la doctrine chrétienne aux fils des prolétaires. On en rassemblait un grand nombre; après quelques heures de leçon, un moine partait avec eux ; on montait au haut d’un temple et on le faisait disparaître en peu de jours. Ce fut ainsi qu’on détruisit rapidement Ions les cites et tous les autres édifices destinés au service des idoles, dont il ne resta plus vestige. Ces jeunes gens furent très utiles pour cette exécution. Ceux que nous avions à demeure furent d’un secours très efficace pour extirper les cérémonies idolâtres qui se pratiquaient nuitamment, et pour mettre fin aux ivrogneries et aux danses auxquelles ils s’adonnaient en secret auss pendant la nuit, pour honorer leurs idoles. Ils tâchaient de savoir pendant le jour le lieu où de pareilles choses devaient se passer la nuit suivante. Appuyés alors par soixante ou cent de nos hommes, ils partaient avec un ou deux de nos Frères et ils tombaient sur les délinquants, les arrêtaient et les conduisaient attachés au couvent où l’on prenait soin de les châtier en leur imposant une pénitence. Nous leur enseignions la doctrine chrétienne et les obligions à se rendre la nuit à matines et à se flageller. Cela durait quelques semaines, jusqu’à ce qu’ils se montrassent repentants de leurs méfaits et promissent de ne plus s’en rendre coupables. C’est ainsi qu’ils sortaient catéchisés et punis. Ils servaient d’exemple aux autres qui décidément n’osaient plus tomber en faute. S’ils le faisaient, du reste, ils étaient pris au piège et recevaient le châtiment dont je viens de parler. Nos jeunes gens parvinrent à inspirer une telle peur à ce pauvre peuple que, bientôt, il ne fut plus nécessaire d’aller avec eux ni de les envoyer en force, quand il y avait quelques divertissements nocturnes. Il suffisait qu’ils se réunissent dix [ou douze et, les délinquants fussent-ils cent ou même deux
cents, il les arrêtaient tous et les menaient attachés au couvent pour y faire pénitence. Ce fut ainsi qu’on mit fin à ces scènes idolâtres; car personne n’osa plus s’y livrer publiquement ou d’une manière qui pût être découverte. Lorsqu’ils voulaient faire quelque fête pour se réjouir sans penser au culte ou pour en prendre occasion d’inviter leurs parents ou amis, ils le faisaient avec l’approbation préalable des moines, en garantissant à l’avance qu’il ne devait y avoir absolument rien qui touchât à l’idolâtrie et qui fût capable d’offenser le vrai Dieu. Bientôt cessa cette immixtion des Frères dans les choses dont je viens de parler, parce qu’on ne vit plus rien qui méritât publiquement d’être châtié. 11 en résulta que les Indiens perdirent la crainte qu’ils avaient auparavant, car ils virent aussi que les jeunes gens qui s’élevaient dans les monastères cessèrent d’y coucher et d’y prendre leurs repas, l’habitude étant maintenant qu’ils restent chez leurs parents. Actuellement, arrivassent-ils à savoir l’existence de pratiques idolâtres ou de débauches, ces jeunes adeptes n’oseraient plus les dénoncer. 11 est vrai aussi que défense a été faite aux moines d’enfermer ou de châtier qui que ce soit dans leurs établissements, pour n’importe quel délit. 11 en résulte que les Indiens chantent, s’enivrent et célèbrent leurs fêtes quand ils veulent et comme ils l’entendent; ils se livrent à leurs chants antiques absolument de la même manière qu’ils le faisaient au temps de leur idolâtrie. Ils ne se conduisent pas, il est vrai, tous ainsi; mais les délinquants sont nombreux, sans que personne puisse entendre ce qu’ils disent, parce qu’ils sont très discrets dans leur manière de faire. Si dans leurs divertissements ils font usage de quelque scène inventée depuis leur conversion et où il soit question des choses de Dieu et des saints, tout est plein d’erreurs et d’hérésies, et, même alors, dans leurs danses accompagnées de chants, on voit apparaître bien des pratiques émanant de leurs anciennes superstitions et de leurs rites idolâtres, surtout lorsqu’ils ne se voient entourés de personnes qui les comprennent. Cela se pratique surtout parmi les marchands quand ils célèbrent leurs fêtes et leurs banquets avec des invités. Ces désordres empirent chaque jour sans que personne s’efforce d’y porter un remède; car ce n’est compris que d’un petit nombre qui n’ose rien dire. Les débauches d’ivrognerie deviennent à tout instant plus communes. Les châtiments qu’on leur oppose, bien loin d’être une barrière au désordre, contribuent plutôt à l’augmenter. Il est certain que quelques-uns des jeunes gens qui s’élevaient d’abord dans nos maisons nous révélaient les choses idolâtres que faisaient leurs pères quoiqu’ils fussent baptisés, ce qui nous mettait à même de les châtier. Mais ils en étaient punis de mort ou châtiés sévèrement par leurs propres pères. Actuellement même, ayant su bien des choses dignes de reproche et de châtiment, nous les signalons dans nos prédications. Aussitôt il s’établit une surveillance tout autour de ceux qui les font, pour arriver à connaître le dénonciateur de ce qui s’est dit en chaire. Presque toujours ils arrivent à le découvrir et ils le châtient indirectement, d’une manière dissimulée, en faisant peser sur lui de lourds services matériels et en le rendant victime de plusieurs autres vexations dont il n’ose nullement se plaindre, et auxquelles il ne voit aucun remède. Ces malheureux viennent s’en entretenir avec nous en secret, nous priant de n’en rien dire, de crainte qu’ils n’aient à souffrir encore davantage, ce qui nous met dans la nécessité de nous taire et de nous contenter de recommander l’affaire au bon Dieu pour qu’il daigne y porter remède.
HISTOIRE DES CHOSES
Nous recevons un grand secours, pour la diffusion de la foi, de la part de ceux à qui nous avons enseigné la langue latine. Les habitants de ces pays ne faisaient usage ni de lettres ni de caractères d’aucune sorte, et, ne sachant ni lire ni écrire, ils s’entendaient par des images et des peintures. Tout leur passé et les livres qui s’y rapportaient étaient peints avec des signes et des figures d’une telle précision qu’ils conservaient le souvenir de tout ce que leurs ancêtres avaient fait et consigné dans leurs annales, pour plus de mille ans avant l’arrivée des Espagnols dans ce pays. La plus grande partie de ces livres et de ces écritures fut brûlée en même temps qu’on détruisit les autres choses qui se rapportaient à l’idolâtrie. Mais on en conserva un grand nombre qui restèrent cachés et que nous avons vus. On les conserve même avec soin, et c’est par là que nous avons pu nous mettre au courant de leur passé. Aussitôt que nous fûmes arrivés dans e pays pour y prêcher ;la foi, nous rassemblâmes des jeunes gens dans nos établissements, ainsi que je l’ai dit, et nous commençâmes à leur apprendre la lecture, l’écriture et le chant. Gomme ils réussirent à s’y instruire, nous prîmes nos mesures pour leur enseigner la grammaire ; on fit à Mexico un collège dans ce but, dans les dépendances de Santiago Tlatelulco. On fit choix, dans les villages des environs et dans toutes les provinces, des jeunes gens les mieux doués et qui savaient bien lire et écrire, et on les logea dans le collège même, où ils prenaient leurs repas, leurs sorties étant du reste très rares. Les Espagnols et les moines d’autres ordres qui virent cette entreprise se fonder; se prirent à rire bien fort et à nous railler, considérant comme hors de doute que personne ne serait assez habile pour enseigner la grammaire à des gens qui possédaient si peu d’aptitudes. Mais, après que nous eûmes travaillé avec eux deux ou trois ans, ils arrivèrent à se bien pénétrer de toutes les matières qui concernent la grammaire, comprirent, parlèrent, écrivirent le latin et même composèrent des vers héroïques. Ce voyant, les Espagnols laïques ou ministres du culte furent surpris que cela eût été possible. Ce fut moi qui travaillai avec ces élèves les quatre premières années et qui les initiai dans tous les points relatifs à la langue latine. Lorsque les laïques et les gens du clergé se convainquirent que les Indiens progressaient et étaient capables de plus encore, ils commencèrent à élever des objections et à contrecarrer l’affaire dans le but d’empêcher qu’elle se poursuivît. Comme je me trouvai mêlé à la discussion, puisque c’était moi qui enseignais la grammaire aux élèves du collège, il me sera facile de dire avec vérité l’opposition qui était faite et les réponses qu’on adressait aux opposants. Ceux-ci disaient que puisque ces gens-là ne devaient pas entrer dans les ordres, à quoi cela servait-il de leur enseigner la grammaire? On les mettait ainsi en danger de devenir hérétiques, et, en lisant les Saintes Écritures, ils s’apercevraient que les anciens pati'iarches avaient plusieurs femmes à la fois, absolument comme ils en avaient eux-mêmes l’habitude ; d’où il résulterait qu’ils se refuseraient à croire ce qu’actuellement nous leur prêchons, c’est-à-dire que personne ne peut avoir qu’une femme comme épouse légitime, in fade Ecclesiœ. On mettait en avant d’autres objections de même nature, auxquelles il était répondu que, même dans le cas de ne pas être ordonnés prêtres, nous voulions savoir jusqu’où allaient leurs aptitudes, afin que, après l’avoir su par expérience, nous pussions affirmer ce dont ils étaient capables, et qu’ainsi on se conduisît avec eux conformément à
leurs capacités, en sainte justice, ainsi que nous y sommes obligés envers notre prochain. Pour ce qui regarde l’accusation qu’on nous lançait, de les exposer à devenir hérétiques, nous répondions qu’attendu que ce n’était point à cela que nous visions, mais plutôt à les mettre en mesure de mieux comprendre les choses de la foi; comme nous sommes les sujets d’un prince très chrétien, il serait toujours possible de réprimer les écarts s’ils venaient à se présenter. Pour ce qui est des femmes, l’Évangile rapporte le châtiment que le Rédempteur inlligea à l’homme qui prenait plusieurs femmes, conformément à l’usage d’autrefois. On prêchera donc ce passage des Écritures aux Indiens, qui seront obligés de le croire; et, s’ils sont rebelles, on les châtiera comme hérétiques, attendu que les autorités ecclésiastiques et séculières en ont le pouvoir. Il y eut à ce sujet plusieurs autres altercations qu’il serait trop long d’énumérer ici.
Il y a plus de quarante ans que ce collège existe, et l’on ne peut accuser ses élèves d’aucun délit, ni contre Dieu, ni contre l’Église, ni contre le Roi, ni contre la chose publique. Mais ils ont donné leur concours â la fondation et au maintien de notre sainte foi catholique; car, s’il existe des sermons, des critiques et des exposés de doctrine en langue indienne pouvant paraître et étant en effet libres de toute hérésie, ce sont ceux-là mêmes qui ont été faits par eux. Comme ils sont déjà instruits dans la langue latine, ils nous font comprendre le véritable sens des mots et les tournures de leur langue, ainsi que les choses incongrues que nous disons parfois dans nos sermons ou que nous mettons dans nos écrits. Ils nous corrigent tout cela, et rien de ce qui doit être traduit en leur langue ne peut être privé de fautes si cela n’est passé sous leurs yeux. Il n’y a qu’eux qui puissent écrire convenablement les langues latine, espagnole et même indienne. Pour ce qui est de l’orthographe et de la bonne écriture, ceux-là seulement qui s’élèvent parmi nous les possèdent. Après les avoir instruits pendant plus de dix ans dans la discipline et les règles qui devaient être observées dans le collège, lorsque déjà il existait des élèves capables d'enseigner et paraissant propres à la direction de l’établissement, nos moines en ordonnèrent quelquesuns; on élut parmi eux un recteur et un conseil pour diriger le collège, et on les laissa seuls pour professer et se gouverner comme ils l’entendraient pendant vingt ans. Ce temps fut suffisant pour que l’ordre et les bonnes règles du collège tombassent absolument, en partie par la faute du majordome qui était Espagnol, en partie par suite de la négligence et du manque de soins du recteur et du conseil, par la faute aussi des moines qui ne surveillèrent pas la marche des choses. Quoi qu’il en soit, l’entreprise arriva à sa ruine. Quarante ans après la fondation du collège, on procéda à l’examen de sa situation et on reconnut que tout était perdu. Il fallut s’arrêter à d’autres mesures, faire d’autres ordinations, outre les premières, afin que le collège pût de nouveau marcher. Je me trouvais à la première fondation du collège et j’assistai de même à la seconde qui donna plus de difficutés que la précédente. L’épidémie qui éclata il y a trente et un ans fit beaucoup diminuer les élèves, et celle de l’année actuelle 1576 n’a pas été moins funeste à l’établissement, car il n’y reste presque plus personne; quasi tous sont partis, morts ou malades. J’ai grand’peur que tout échoue encore complètement, d’abord parce que les Indiens sont difficiles à conduire et très peu désireux d’apprendre, ensuite parce que les Frères se fatiguent de la peine qu’ils causent
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pour les mettre eu voie de progrès, et par-dessus tout parce que je vols que ni laïques ni prêtres ne favorisent l’entreprise, pas même par le secours d’un maravédis. Si don Antonio de Mendoza (Dieu l’ait en sa sainte gloire!), qui fut vice-roi de cette Nouvelle-Espagne, ne les eût aidés de son propre bien et d’une petite rente qui n’en peut soutenir fort médiocrement qu’un petit nombre, il ne serait déjà plus question ni du collège ni de ses élèves. Cela eût servi cependant à produire le plus grand bien dans ce peuple d’indigènes et à conserver au Roi notre seigneur plus de sujets qu’il n’en a et qu’il n’en aura par la suite, car ils diminuent chaque jour. J’ai vu de mes propres yeux que, dans l’épidémie d’il y a trente ans, la plupart moururent de faim et aussi parce qu’il n’y avait personne qui sût soigner les malades et leur appliquer des médecines. La même chose arrive dans l’épidémie actuelle et il en sera de même dans celles qui viendront plus tard, jusqu’à ce que la race disparaisse. Si l’on eût pris soin d’instruire ces Indiens dans la grammaire, la logique, la philosophie naturelle et la médecine, ils auraient pu porter un secours efficace à beaucoup de ceux qui sont morts; car, dans cette ville de Mexico, nous voyons guérir ceux que l’on parvient à soigner comme il convient en temps opportun, tandis que tous les autres meurent. Comme d’ailleurs les médecins et les barbiers espagnols qui savent soigner sont peu nombreux et ne peuvent donner leurs secours qu’à peu de malades, d’autant moins qu’ils sont fatigués et que plusieurs succombent, il n’y a déjà plus personne qui veuille secourir les Indiens pauvres, de sorte qu’ils meurent pour n’avoir pu obtenir ni aide ni médecine d’aucune sorte.