CHAPITRE XIX
QUI PARLE DU DIEU DES MARCHANDS, APPELÉ YaCüteCUtU.
On a supposé que ce dieu appelé Yacatecutli^ fut le premier inspirateur des marchés et des trafics entre les habitants de ce pays et que c’est pour cela que les marchands le choisirent pour leur dieu et qu’ils l’honorent de différentes manières. Une de leurs pratiques en son honneur consistait à lui présenter du papier dont ils lui faisaient l’offrande, et c’est avec cela qu’ils le couvraient partout où on lui dressait des statues. Ils avaient une grande vénération pour le bâton avec lequel ils voyageaient et qui était en bois massif appelé otatl^. Ils font usage d’une autre espèce qui est comme une canne noirâtre, légère, massive aussi et sans nœud, qui ressemble aux joncs dont on se sert en Espagne. Tous les trafiquants avaient l’habitude d’en emporter dans leurs voyages. Étant arrivés à l’endroit où ils devaient passer la nuit, ils liaient tous leurs bâtons en un seul faisceau, ils les plaçaient à leur chevet et ils répandaient du sang devant eux en se saignant des oreilles, de la langue, des jambes ou des bras. Ils leur
1. Ou çapotl, sapotille, nèfle d’Amérique; en espagnol zapote.
2. « Seigneur des voyageurs », de yaqui, voyageur, substantif dérivant de yauh, aller, marcher, et teculli, seigneur. Clavigero traduit par ces mots ; le seigneur qui guide ; de yacana, conduire, ou yacatia, aller devant, précéder.
3. De otli, chemin, et atl, eau, cervelle ; en espagnol otate.
offraient du copal et, ayant allumé du feu, ils brûlaient cet encens devant les bâtons qu’ils regardaient comme l’image du dieu, honorant en eux Yacatecutli lui-même. C’est ainsi qu’ils lui faisaient la prière de les protéger contre tous dangers. Ces marchands parcouraient tout le pays en trafiquant, vendant ici ce qu’ils avaient acheté ailleurs. Ils traversent les lieux habités sur les bords de la mer aussi bien que ceux de l’intérieur des terres. Ils ne laissent aucun objet sans l’examiner et ils vont partout, faisant leurs achats en un point et leurs ventes d’un autre côté. Pas un recoin n’est par eux négligé sans voir ce qui s’y peut aeheter ou vendre. Que le pays soit très chaud, qu’il soit très froid ou très abrupt, ils ne renoncent pas à y passer, à tout bousculer, à chercher enfin ce qu’il peut y avoir de bon et d’avantageux pour l’achat ou la vente. Les marchands sont une espèce de gens très patients devant les fatigues, hardis pour s’aventurer partout, même en pays ennemi, et très rusés dans leurs affaires avec les étrangers, se prêtant à apprendre leur langue et à leur parler doucereusement pour se les attirer par leur familiarité. Ils découvrent où il y a de belles plumes, des pierres précieuses et de l’or; ils achètent ces objets et les vont vendre partout où ils savent qu’ils ont une grande valeur. Ils trafiquent aussi en beaux vases de différentes formes, ornés de peintures diverses selon le lieu de leur provenance; les uns ont des couvercles faits d’écaille de tortue accompagnés des cuillères de même matière pour remuer le cacao ; d’autres ont aussi des couvercles, peints de différentes nuances en dessins très variés, qui affectent la forme de la feuille d’un arbre, lis achètent encore d’autres instruments en bois très bien travaillés pour agiter le cacao.
S’ils doivent entrer dans un pays qui a pris les armes, ils commencent par apprendre la langue de ses habitants; ils s’habillent comme eux, pour ne plus avoir l’air d’étrangers et afin qu’on les confonde avec les natifs. Il arrivait néanmoins fort souvent que l’ennemi parvenait à les connaître ; on s’en emparait et on les mettait à mort. Mais si un, ou plusieurs d’entre eux réussissaient à s’échapper, ils accouraient en donner avis à celui qui gouvernait, comme à Moteuhçoma ou à d’autres de ses prédécesseurs. Ils apportaient des richesses des pays d’où ils venaient; ils les étalaient devant le grand seigneur pour y puiser, en récompense de leurs fatigues, l’occasion d’être honorés et tenus pour valeureux par leurs compatriotes du lieu où ils vivaient. On leur mettait une mentonnière d’ambre; c’est une pierre précieuse longue, jaune et transparente, qui pend d’un trou de la lèvre inférieure. Ce signe témoignait de leur valeur et devenait un titre de noblesse, chose qui était en grande estime.
HISTOIRE DES CHOSES
En se séparant de leurs parents pour aller trafiquer en terre étrangère , ces marchands célébraient des fêtes selon leurs rites anciens. Ils restaient absents plusieurs années et ils revenaient ensuite dans leur pays, chargés de grandes richesses. Alors, pour se glorifier de ce qu’ils apportaient, et pour donner le détail des pays qu’ils avaient visités et des choses qu’ils y avaient vues, ils réunissaient dans un grand banquet tous les marchands (les principaux surtout) et les grands seigneurs du lieu. On appelait ce banquet le lavement des pieds. Les invités faisaient mille démonstrations révérencieuses au bâton qui avait servi â l’aller et au retour du voyage. Il passait pour l’image de ce dieu, et on disait que c’était à lui que le marchand devait son retour et la faveur d’avoir pu parcourir les chemins par où il était passé. Pour mieux l’honorer, ils se rendaient dans l’une des maisons de prières qu’on avait dans chaque quartier, appelées par eux calpulli'- -, c’était comme l’église ou la paroisse du quartier. On plaçait donc le bâton dans un lieu vénéré de la partie de la ville habitée par le trafiquant. Lorsque celui-ci donnait un banquet à des invités, l’on présentait d’abord au bâton des mets, des fleurs, des acayietV-. Lorsque, en dehors de tout banquet, le marchand faisait ses repas ordinaires, il offrait d’abord ses mets et tout le reste au bâton qu’il conservait dans l’oratoire de sa maison.
Quand ils revenaient riches des pays où ils avaient voyagé, ces marchands prélevaient sur leur fortune de quoi acheter des esclaves, hommes et femmes, pour les sacrifier à leur dieu, le plus souvent Yacatecutli, au jour de sa fête. Ce dieu avait cinq frères et une sœur qui tous étaient honorés comme divinités. Selon que leur dévotion leur en donnait l’inspiration, les marchands sacrifiaient des esclaves â chacun d’eux en particulier, ou à tous ensemble, ou seulement à la sœur. L’un des frères s’appelait Chiconquiauitl^ et les autres, Xomocuill, Nacxitl, Cochimetl, Yacapüzauac; on nommait la sœur Chalmecaciuatr^. Comme j’ai dit, à tous ensemble ou à quelqu’un d’entre eux, on sacrifiait un ou plusieurs esclaves, revêtus des ornements du dieu, comme s’ils étaient son image.
Il existait une foire ordinaire pour acheter des esclaves, hommes et femmes, dans un village appelé Azcaputzalco, qui est situé à deux lieues de Mexico. On choisissait au milieu d’un grand nombre et les
]. Augmentatif de calli, maison, signifiant quartier, faubourg, bourg, district.
2. Ou acayetl, plante aromatique que les Indiens déposaient sur les tombeaux et faisaient brûler; de acatl, roseau, et yctl, tabac.
3. Chiconquiauill 'vient de chicóme, sept, et quiauill, ■pluie -, — Xomocuül, canard pris; de xomotl, canard, et ewt, prendre; — Nacxül, de naui, quatre, et icxitl, pieds; — Cochimetl, de cochi, dormir, et mell, maguey ; — Yacapüzauac, qui a le nez (yacatl), pointu , effilé [pitzauac],', — Chalmccaciuatl, de chalia, étrenner, mecati, corde, et ciwaíí, femme.
acheteurs faisaient en sorte d’éviter que les esclaves eussent quelque maladie ou des défauts corporels. Après les avoir achetés, on en prenait le plus grand soin; on les habillait très bien; on leur donnait à boire et à manger en abondance, et on les baignait dans l’eau chaude, de façon à les engraisser, parce qu’ils se proposaient de les manger et de les offrir à leur dieu. On tâchait aussi de les réjouir en les faisant chanter et danser sur la place ou sur les terrasses de leurs maisons. Ils chantaient toutes les chansons qu’ils savaient. Jusqu’à ce qu’ils fussent fatigués, et ils ne faisaient aucun cas de la mort qui leur était réservée.
On sacrifiait ces esclaves le jour de la fête appelée panquetzaliztli'- -, mais on les soignait toujours, comme j’ai dit, en attendant que cette fête arrivât. Si, parmi ces esclaves, quelque homme se faisait remarquer par son bon sens et par son aptitude à servir ou à bien chanter, ou si quelque femme se montrait diligente ou habile à préparer les mets et les boissons, à broder et à tisser, on en faisait l’achat pour le service de la maison et, de la sorte, on leur évitait le sacrifice. L’image de ce dieu représentait un Indien sur la route, un bâton à la main, avec le visage teint de noir et de blanc. Deux guirlandes de plumes précieuses, appelées quelzalli, étaient attachées aux cheveux et ceux-ci se relevaient sur la tête, réunis en forme de gerbe. Il avait les oreilles en or. Il était couvert d’une manta bleue au-dessus de laquelle reposait un filet de couleur noire; à travers les mailles on voyait le bleu de la manta, dont les bords étaient garnis d’une frange tissée en fleurs. Sur ses cous-de-pied se voyaient des bandes de cuir jaune, d’où pendaient des coquillages de mer. Il portait aux pieds des cotaras, brodées très élégantes, et il avait une rondadle teinte en jaune, avec une tache bleu clair au milieu, sans aucun dessin. Enfin, il tenait à la main droite un bâton de voyage.