‹ Histoire générale des choses de la nouvelle-EspagneChapitre 5 sur 704 · XI · texte numérisé non relu

XI

INTRODUCTION

l’eau très pure qui lave et nettoie notre cœur et qui enlève toute souillure

je supplie qu’elle détruise et écarte de toi tout le mal qui t’est contraire et qui te fut donné avant le commencement du monde. » Cela lait, elle lavait avec de l’eau tout le corps de l’enfant en parlant ainsi : « Quoi que tu sois, toi qui es chose nuisihlc, laisse-le ; toi qui es chose nuisible à l’enfant, ahandonne-lc et va t-en ; éloigne-toi de lui, parce qu’en ce moment il prend une nouvelle vie; il renaît ; il se purifie encore une fois et se blanchit, l’eau notre mère le forme et l’engendi e à nouveau. » Et ce n’était pas là une vaine formule couvrant une habitude oiseuse sous les apparences d’une croyance respectée. La foi dans l’influence de cette cérémonie était telle que l’on y rattachait l’espérance d’en modifier le mauvais sort qu'un enfant avait apporté en venant au monde sous des auspices contraires. C’est pour mieux obtenir ce résultat que l’on avait pris l’habitude de transmettre la cérémonie à un jour plus propice, lorsque la naissance avait eu lieu sous un signe de malheur. En agissant ainsi on était guidé pour la pensée que « l’eau notre mère le formait réellement et l’engendrait à nouveau», et que sa vie véritable commençait en cet instant plus fortuné.

Quoi qu’il en soit, le récit succinct qui précède démontre à quel point les Mexicains se préoccupaient du soin de donner à la naissance d’un enfant toute la publicité désirable, afin de soumettre aux yeux de Ions les divers éléments qui constituaient la famille. Les précautions n’étaient pas moins scrupuleuses quand il s’agissait d’en consolider la base par le mariage. 11 est très certain que cet acte, l’un des plus importants de la vie civile, était en honneur chez les Mexieains. N’y eût-il, pour le prouver, que les lois rigoureuses qui châtiaient l’adultère, il ne serait pas permis de conserver à cet égard le moindre doute. J’éprouve, néanmoins, quebjue embarras pour faire à ce sujet l’éloge absolu des mœurs mexicaines. Il n’est pas douteux, en effet, que la i)olygamie était d’un usage ordinaire et que les ménages se compliquaient d’un nombre indéfini de concubines pour les gens auxquels la fortune permettait ce luxe immoral. Ce!a nous amène forcément à définir l’adultère ; « l’infidélité de la femme légitime. » La coopération nécessaire de l’homme en ces circonstances ne constituait un crime qu’à titre de complicité ; car la tolérance protégeait indubitablement l’infidélité du mari, qui l’exerçait en toute liberté et dans des proportions limitées seulement par son caprice on par s( s ressources économiques *. Quelque désireux que l’on soit de ne voir dans la

1. Dernal Diaz nous dit (diap. XCl) à propos du portrait de Moleuhroma : «Il avait ungrand nombre de concubines, filles do grands seigneurs, et deux dames de distinction pour femmes légi-

INTRODUCTION

constitution de la famille mexicaine que des éléments puisés à la meilleure des morales, on ne saurait étendre ses éloges jusqu’à cette infériorité choquante dans laquelle on réléguait les droits féminins. Ces réserves une fois faites, nous examinerons si le mariage, tel qu’il se pratiquait chez les Mexicains, renferme, en effet, les qualités requises pour constituer un acte sérieux, aussi respectable par son authenticité que par l’idée morale qui en était la base.

Ce qui frappe tout d’abord dans les habitudes contractées à cet égard, c’est l’emploi de personnes dont l’intervention paraissait être dictée par le désir de donner aux premières démarches qui précédaient le mariage une sanction publique, dans laquelle on peut voir, du reste, quelque analogie avec l’assistance de nos modernes magistrats civils. Effectivement, dès lors qu’un père de famille avait fait choix pour son lils d’une jeune lille agréée d’avance par la parenté, il faisait appeler l’une des femmes dont les fonctions étaient de porter à qui de droit la demande formelle de la main de la jeune personne. Elle se présentait aux parents, faisait part de l’objet de sa mission et recevait aussitôt un refus, quel que fût d’ailleurs le plaisir que cette ouverture eût causé. Ce n’était qu’en revenant trois fois à la charge que la démarche arrivait enfin à un résultat favorable. La réponse étant faite dans le sens d’une acceptation, les parents des futurs conjoints se réunissaient, convenaient des conditions qui leur paraissaient opportunes et fixaient d’un commun accord le jour de la cérémonie. De nombreux amis réunis aux parents des fiancés se rendaient, au jour convenu, chez la future. Une matrone robuste la chargeait sur ses épaules et l’emportait vers la demeure de son futur époux, entourée d’une escorte considérable de gens portant à la main des torches allumées, tandis que l’attrait du spectacle faisait sortir hors de leurs maisons tous les habitants du parcours.

Il est inutile de détailler ici la cérémonie qui était célébrée dans le domicile des parents du jeune époux. Ces détails se trouvent longuement expliqués à la page 412 du présent livre. Ce qu’il nous importe de faire remarquer, c’est le soin que l’on prenait de donner en spectacle, aux yeux de tous, l’accomplissement de cet acte qui allait être la base d’une famille nouvelle, afin qu’il ne pût être confondu par personne avec les

times, avec lesquelles il n'avait de comiTinnications intimes que par des voies très secrètes, au point que quelques serviteurs seulement le pouvaient savoir. » Le même chroniqueur ajoute, au chapitre XCVII : <t Nous sûmes alors que le monarque avait un grand nombre de concubinos; il eu donnait en mariage à ses capitaines et aux personnes de distinction parmi ses favoiis. Il en olTi it même à nos soldats; celle dont il me lit présent était du nombre.... »

INTRODUCTION

accouplements vulgaires inspirés siinplomerit par le caprice ou les passions sensuelles. On aura beau dire que ces cérémonies et cet apparat perdaient tout caractère sérieux par le surcroît d’un concubinage qui venait bientôt les rendre illusoires. Il est plus raisonnable de reconnaître que le mariage ainsi praliipié représentait réellement la saine morale dans les convictions des Mexicains et (¡uc tout le reste n’était qu’un abus dont les passions à satisfaire avait établi l’babiludc et la tolérance. Malgré tout, la vérité est, nous l’avons déjeà dit, que l’adultère était ])uni de mort et cela sufiit à démontrer que les liens entre époux n’étaient pas dédaignés par les lois. « Le respect pour cette institution, dit Prescolt, allait même si loin, qu’on avait établi un tribunal uniquement chargé de discuter les questions (jui ^’y lattacbaient. Le divorce ne pouvait être obtenu que par une sentence de cette cour, après une patiente audition des parties » (tome L'', page 28 ).

Et d’ailleurs, quels que fussent les débordements de l’époux, il u’en est pas moins prouvé que la mère de famille avait l'habitude d’élever sa tille dans les idées les plus moiales concernant les vei tus domestiques. « Ma tille chérie, lui disait-elle, si Dieu le donne vie sur la terre pour quelques années, prends soin de ne donner ton corps à aucun homme; surveille-toi avec la plus grande circonspection, pour empêcher que personne s’empare de toi. Si tu perdais ta virginité ( t si tu te mariais ensuite, ton mari ne se trouverait jamais à son aise avec toi et il ne te porterait pas un amour véritable ; il se rappellerait toujours (pi’il ne t’a pas trouvée vierge, et cela serait l’occas'on continuelle de peines et d’afiliclions.... O ma fdle, ma petite tourterelle bien-aiméc 1 si tu vis sur la terre, que tu

ne sois jamais connue que par un seul homme Lorsqu’il plaira à Dieu

que tu prennes un mari et que tu seras en son pouvoir, ne sois pas hautaine, ne le dédaigne jamais ; ne permets point à ton cœur de s’incliner d'un autre coté, et que jamais en aucun lieu tu n’aies l'audace de le trahir en devenant adultère.. ..Remarque bien, ma fille, que tu aurais beau n’étre suiqirise par personne ; malgré que ton mari n’en sût rien. Dieu qui est partout t’aurait vue ; il se fâcherait contre toi, il réveillerait l’indignation du peuple sur ta personne et il se vengerait à son gré ; tu. deviendrais alors aveugle ou percluse par son ordre; ton corps tomberait en pourriture et tu en ariiverais à la dernièie misère, parce que tu aurais eu l’audace de

te lanc(!r dans une mauvaise aetion contre ton mari O ma fiTe cliérie

que j’aime tendrement, fais en sorte de vivre dans ce monde en paix, repos et joie pendant tout le temps que durera ton existence. Ne fais pas d’infamie; ne tache pas ton honneur et ne souille poiiU le lustre et la

introduction.

iciaiiiriico des seigneurs nos aïeux dont tu desooüdÿ ; lioiiore tou père et augmente notre renommée par ta bonne vie. »

C’était bien autour de cette fdlc adorée, devenue mère ensuite par des liens légitimes, que venaient se grouper tous les éléments respectables qui constituaient la famille, indépendamment des écarts d’un mari trop émancipé par des mœurs publiques devenues tolérantes. C’était elle qui accomplissait le devoir d’honorer les dieux pénates par la pro])reté exquise de leurs oratoires et en assurant aux idoles domestiques la pratique régulière des adorations de tous les siens. C’était à elle qu’appartenaient le soin et la surveillance de tous les travaux intérieurs du domicile; mais empressonsnous d’ajouter que les égards dus à la faiblesse de son sexe ne lui manquaient en aucune circonstance. Les occupations lourdes et pénibles lui étaient épargnées ; et d’ailleurs, comme conséquence de ces égards, elle ne vivait point dans une réclusion systématique, puisqu’il était licite qu’elle prît part aux joies intérieures et extérieures dans les limites d’honorables convenances ^ On peut donc dire que la femme mexicaine résumait en elle et conservait dans toute leur pureté et leur abnégation les préceptes légaux, les sentiments de moralité et les pratiques résignées résultant de la véritable union matrimoniale sanctionnée par les coutumes du pays.

Du reste malgré la légèreté de conduite dont le mari prenait l’habitude de se laisser posséder sur le fait de la fidélité conjugale, on ne doit pas conclure qu’il oubliait tous ses devoirs et qu’il n’était pour ses enfants qu’un objet de mauvais exemple. Il n’en est rien. Les grands seigneurs eux-mêmes prenaient soin d’élever leurs enfants dans les idées d’une morale sévère. Ils leur recommandaient surtout de fuir les pensées d’orgueil et d’être envers leur prochain humbles et serviables. « Ne t’enorgueillis pas, disait un père à son fils, si le hasard veut que tu sois choisi pour un

haut emploi. Je te recommande de ne point présumer de toi-même

Sois humble, marebe incliné, la tête basse et les bras relevés sur la poitrine; adonne-toi aux pleurs, à la dévotion et à la tristessse; sois respectueux de la volonté d’autrui.... Garde-toi de feindre l’humilité, [)arce qu’alors ou t’appellerait hypocrite. Pense que Notre-Seigneur Dieu

voit les cœurs et toutes les choses secrètes Fais attention à ce que tou

humilité soit pure sans aucun mélange d’orgueil, pure devant Dieu comme

1. PrcscoU a dit : « Sous ce rapport les Aztèques présentaient encore un contraste honorable avec les autres tribus du même continent, qui imposaient à leur femme la tâche de cultiver la terre, tarbe si rude dans le nord. Le sexe faible, en résume, était traité avec plus d’égards par les Aztèques que dans la plupart des contrées de la vieille Europe aujourd’hui nièuic. »

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une pierre précieuse très fine, cl que tu ne sois jamais un homme à deux visages » (page 398).

Le père distingué par sa noblesse avait encore la coutume de dire à scs enfants en leur recommandant de fuir l’oisiveté : « Portez vos soins surtout vers ce qui concerne l’agricultuic, attendu que la terre produit toutes choses, sans demander à boire ni à manger, se suffisant à elle-même poulies faire naître Vos prédécesseurs, quoiqu’ils fussent hidalgos et nobles,

ne négligèrent pas de faire cultiver et labourer leurs héritages.... Si vous vous attachiez seulement à soigner votre hidalguia et votre noblesse, sans souci de l’agriculture, avec quoi alimenteriez-vous les gens de votre maison, et avec quoi vous entretiendriez-vous vous-mêmes? Je n’ai vu nulle part que quelqu’un se nourrisse de sa noblesse et de son rang élevé.... » ,\joutons encore les judicieux préceptes concernant la charité et les égards envers tout le monde : « Ne présumez jamais de vous-mêmes ; soyez au contraire humble de cœur et mettez votre espérance en Dieu. Vivez en paix avec tout le monde ; ne soyez insolent ni irrévérencieux envers

personne. Ayez du respect et de la déférence pour tous Quoi qu’on dise

de vous, ne vous écartez pas d’une bumble contenance.... N’imitez pas le serpent: ne provoquez personne... Soyez modeste avec tout le monde et vous obtiendrez ainsi que Dieu répande sa grâce sur vous et vous fasse honneur.... A’ous devez prendre soin de ne pas gaspiller le temps dont Dieu vous permet de disposer en ce monde; ne perdez ni un jour ni une

nuit, car le temps nous est aussi nécessaire que la nourriture Occupez-

vous sans cesse de choses utiles; ne vous esquivez pas du temps qui passe. »

Tous ces préceptes apparaîtront plus loin au lecteur dans tous leurs détails. Je n’en présente ici que l’essence principale, afin de baser en peu de mots les conclusions où je désire arriver au sujet du degré de civilisation auquel les Aztèques étaient parvenus avant la conquête du Mexique par les Européens. On vient de voir quelle était l’idée que ce peuple s’était faite des devoirs et de la moralité du mariage. Ce serait maintenant qu’il faudrait se bâter de dire quel était le genre d’éducation que la famille et l’État réservaient aux enfants qui en étaient la conséquence ; mais le lecteur n’aura pas oublié que je me suis proposé dès le début de cette étude de mettre avant tout en évidence les pratiques se rattachant à la naissance, au mariage et à la mort, bien convaincu que l’on y trouve les éléments les plus essentiels des idées que les hommes se font de leur devoirs et de leur destinée. Nous dirons donc ce que c’était que la mort pour les Mexicains.

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Dans la pensée de ceux dont une bonne éducation avait élevé l’esprit, la mort était une délivrance, le commencement d’une vie réelle et le dénouement de l’existence transitoire et décevante qui passe comme un songe. Plusieurs passages du livre de Sahagun reproduisent cette image souvent renouvelée dans le langage des vieux Mexicains : que la vie n’est qu’un rêve dont on se réveille en mourant. Nous avons déjà fait remarquer cette pensée à propos des paroles que l’accoucheuse adressait à 1a jeune infortunée qui venait de mourir devant elle : « Réveillez-vous et debout, ma fille.... Partez pour ces lieux enchanteurs où s’étale la demeure du soleil, votre père... » Dans toutes les circonstances de la vie où il s’agissait de témoigner par des discours publics les convictions intimes snr les vanités de l’existence, les Mexicains n’en perdaient jamais l’occasion. Ainsi, à propos de la mort d’un grand seigneur, les vieillards disaient en s’adressant au Dieu suprême : « Vous lui avez donné à goûter dans ce monde un peu de vos douceurs et de vos suavités en les faisant passer devant ses yeux comme un feu follet.... 11 est allé par les chemins que nous devons tous parcourir, au palais de notre résidence future, demeure de perpétuelles ténèbres qui n’a ni fenêtre ni lumière. Le voilà plongé dans le repos où personne ne viendra le tourmenter » (page 333). Et quelques lignes plus loin, ils ajoutent : « Et certes il vous doit des remerciements pour lui avoir enlevé un poids si lourd accompagné de tant de peines et lui avoir assuré la paix et le repos » (page 334). Pour ne pas perdre, du reste, une seule occasion de témoigner de la vanité des grandeurs sur la terre, les vieillards disaient encore au Dieu suprême : « Nous ne sommes, nous autres hommes sur la terre, que votre spectacle et votre théâtre, et nous servons à votre risée et à votre divertissement » (page 331).... « Aussi nos anciens ont-ils dit avec beaucoup de raison que personne en ce monde ne peut éviter les hauts et les bas, les tourbillons et les tempêtes qu’on y rencontre. Le monde est fort trompeur, en effet : il se rit des uns, il s’amuse des autres et se moque de tous. Tout y est mensonge ; nulle part vérité, et personne n’échappe à la raillerie » (page 394). A propos d'un enfant qui venait de naître, les vieillards disaient : « O douleur! vous avez été envoyé dans ce monde, lieu de fatigue, de douleur et de déplaisir, où résident l’extrême labeur et l’affliction, où les souffrances et les angoisses régnent dans toute leur gloire. Oui, vous êtes venu sur la terre non pour vous y réjouir et y trouver du contentement, mais pour y être affligé et torturé dans vos chairs et vos os. Vous aurez à y travailler et à vous efforcer jusqu’à la fatigue, car c’est pour cela que vous avez été envoyé dans ce monde » (page 445).

Ces citations prises presque au hasard au milieu d’un grand nombre de passages de ce livre qui rcllètcnt la meme pensée, suffiront bien à faire comprendre à quel point le Mexicain, naturellement tiisle et mélancolique, \ivait pénétré de la vanité des joies éphémères de cette vie, tandis (ju’il n’aspirait qu’au plaisir sans fin d’un autre monde plus fortuné. Ce désir des félicités éternelles était cause que, dans leurs prières, les Mexicains demandaicnlà Dieu la force nécessaire pour mépriser et souhaiter la mort : « Faites, ô mon Dieu, que les soldats soient hardis et courageux; enlevez de leur cœur toute faiblesse, afin que non-seulement ils reçoivent joyeusement la mort, mais la désirent et y trouvent du charme et de la douceur ; qu’ils ne craignent ni llèches ni épées et qu’ils les tiennent au contraire pour choses agréables comme si c’étaient des fleurs et des mets exipiis..., » (page 329).

N’allons pas plus loin sans faire remarquer que, chez bien des nations, la surexcitation des idées inspirées par le patriotisme a pu souvent engendrer ce mépris des périls mortels. Le fanatisme a produit également bien des exemples de tourments bravés dans le marlyre ; mais ici, c’est uni- (|ucmcnt de sang froid et par pure conviction philosophique que ce peujde américain étrangement stoïque se plaisait à vivre dans ce dédain des joies de la vie et dans une aspiration constante vers la mort. La mort était donc pour eux désirable. Ou’espéraient-ils après elle? Il n’est pas facile de ré[)ondre à cette (jucslion. Je crains que les moines qui ont prétendu transmettre à cet égard les pensées intimes de ce peuple leur aient donné un certain coloris ¡misé à leurs convictions personnelles. Nous liœuis, en effet, dans Sahagun que les Mexicains croyaient à trois résidences réservées à l’homme après la mort : l’enfer, le paradis terrestre et le ciel. Ce mol d’enfer réveille naturellement dans nos esprits la pensée de tourments destinés à châtier l’homme des méfaits de sa v’e terrestre. Si l’on voulait s’en rapporter simplement à un j>assage du même auteur, qui traite de ce sujet, on serait tenté de croire ({u’il en était également ainsi dans les croyances des Mexicains ; car nous y lisons à propos d’un personnage défunt : « 11 s’en est allé déjà où réside notre père et mère, le dieu de l’enfer, celui-là meme qui tomba la tête en bas dans le feu où il a soif et faim de nous emporler tous, criant jour et nuit au milieu de grands tourments et demandant qu’on y aille en grand nombre l’accompagner » (page 353). Il n’est pas permis de croire à la justesse de ces paroles. 11 y a évidemment dans l’expression de cette pensée une exagération inspirée au langage des Indiens par les prédications récentes des moines espagnols; car ou lit i'muédiateincnt après, à propos do ce meme

xliM

personnage défunt, « qu’il est allé dans ce séjour en compagnie de fous ceux qui l’ont précédé dans le gouvernement du royaume », et l’auteur fait suivre ces paroles de la nomenclature de tous les rois de Mexico. Comment croire que ces personnages couronnés fussent tous réservés à des supplices infernaux après la mort? On le peut supposer d’autant moins que l’auteur nous donne, quelques lignes après, les paroles suivantes : « Ceux que nous venons de nommer laissèrent la lourde charge du gouvernement qu’ils eurent sur leurs épaules, lisia transmirentà leur successeur N.... qui, pendant quelques jours, a soutenu sa seigneurie et son commandement et s’en est ensuite allé rejoindre ses prédécesseurs dans l’autre monde, parce que vous, ô grand Dieu, vous l’avez ordonné ainsi en l’appelant. Et, certes, il vous doit des remerciements pour lui avoir enlevé un poids si lourd accompagné de tant de peines et lui avoir assuré la paix et le repos » (page 35Í). Or, s’il est vrai que Dieu lui ait assuré la paix et le repos, comment comprendre qu’il soit allé partager les tourments de ce Dieu « (jui tomba la tète en bas dans le feu où il a soif et faim de nous emporter tous » ? La vérité est que les Mexicains ne croyaient nullement qu’ils fussent réservés à une vie éternelle aussi épouvantable. S’il en eût été ainsi, leurs croyances ne seraient qu’une monstrueuse absurdité ; car, ainsi que nous avons eu occasion de le dire, l’un quelconque des trois séjours de la vie éternelle n’était nullement la conséquence du mérite ou du démérite personnel de chacun des défunts, mais le résultat fortuit du genre de mort auquel il avait succombé.

« Les âmes des défunts qui allaient en enfer, d’après les paroles mêmes de Sahagun, étaient celles des personnes qui mouraient de maladies ordinaires, seigneurs, grands personnages ou petites gens. Le jour où ciuelqu’un mourait de la sorte, homme, femme ou enfant, on adressait ces paroles au défunt étendu sur son lit, avant de l’enterrer : « Notre (ils, vous en « avez fini avec les souffrances et les fatigues de celte vie. 11 a plu à « Notre Seigneur de vous emporter, parce que nous n’avons pas la vie

« éternelle en ce monde. Notre existence est comme un rayon de soleil

« actuellement le dieu Millantecutli et la déesse Miclecaciucül vous ont « fait partager leur séjour. Nous vous y suivrons tous, car c’est là notre « destinée et l’endroit est assez grand pour recevoir tout le monde. On « n’entendra donc plus parler de vous. Voilà que vous êtes allé au parage « des ténèbres qui n’a ni lumière ni fenêtre » (page 221).

« L’autre endroit où l’on disait que les âmes des défunts devaient se rendre, c’était le paradis terrestre appelé 77a/oc«?i, dans lequeL on avait en abondance des réjouissances et des rafiaîcbissements, sans tourments

INTRODUCTION

d’aucune espèce Ceux qui se rendent en ce paradis, ce sont les gens

tués par la foudre ou noyés, les lépreux, les vénériens, les galeux, les goutteux et les hydropiques.

« L’aulre endroit où se rendaient les âmes des défunts, c’est le ciel où vit le soleil. Ceux qui allaient dans ce ciel-là, c’étaient les femmes mortes en couches, les guerriers qui mouraient dans les combats et les captifs qui périssaient au pouvoir de leurs ennemis. »

11 résulte de cette énumération que, s’il fallait croire à l’existence de tourments dans le séjour éternel que Sahagun appelle l’enfer, il faudrait admettre que ce serait là la destinée de l’immense majorité des défunts, puisque le plus grand nombre mourait victime des maladies ordinaires. 11 est plus raisonnable de croire que, dans l’esprit des Mexicains, aucun des séjours dont nous venons de parler n’était l’occasion de souffrances physiques véritables. L’imagination des Aztèques n’avait nullement inventé les trois lieux où devait se passer leur vie future, sans les faire correspondre à la satisfaction réelle de quelques-uns de leurs goûts de prédilection. L’enfer lui-même, ce vaste séjour de l’ombre et de la nuit, sombre, sans lumière ni fenêtre, c’est l’idée d’un repos semblable à celui que le sommeil procure aux heures où le soleil ne vient plus éclairer le monde. Si l’on ne peut pas considérer, en effet, le repos et la tranquillité que la nuit apporte comme un bonheur véritable, les Aztèques y voyaient du moins la cessation momentanée de leurs maux et c’en était assez pour leur faire ambitionner une destinée qui, sans délices d’aucune sorte, aurait assuré pour toujours la cessation de tonte souffrance. Telle nous paraît avoir été la raison inspiratrice du séjour de l’enfer en compagnie du dieu Millanteculli.

Mais il est permis de croire qu’une pareille satisfaction négative ne répondait pas absolument à l’idée que les Aztèques se faisaient d’un bonheur sans fin. Leur goût pour la belle nature et les jardins fleuris dut présenter natnrellement à leurs rêves la pensée de lieux plus fortunés où la fraîche verdure, le parfum des fleurs et le doux murmure de ruisseaux limpides assureraient à leurs sens des satisfactions plus réelles. Aussi avaient-ils inventé le paradis terrestre, « où, d’après les paroles de Sahagun, ne manquaient jamais les épis de maïs vert, les calebasses, les bouquets de blettes, le piment vert, les tomates, les haricots dans leurs gousses et les plus belles fleurs. »

Mais ce n’était pas assez pour répondre à l’ambition entière des Aztèques. Il fallait aux guerriers l’espérance de lieux plus animés, plus ardents ; une vie éclatante de lumière et toujours agitée par le mouvement.

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Aussi avaient-ils rêvé d’une existence éternelle dans laquelle ils escorteraient sans cesse le soleil en l’excitant de leurs cris et en le réjouissant par les danses les plus variées. Ce bruyant séjour dans les espaces célestes alternait avec des métamorphoses qui transformaient leurs âmes en colibris, et ils venaient ainsi sucer sur la terre le parfum des fleurs en voltigeant sans cesse.

Quelles que soient les pensées que ces croyances des Aztèques suggèrent à notre esprit, on ne peut se refuser à reconnaître que ce peuple américain entourait la mort d’idées philosophiques qui témoignent de son respect et de ses espérances. Sa foi dans l’immortalité des âmes n’est pas douteuse et, si nous voulons bien porter notre attention sur ce que nous avons dit déjà d’une destinée qui précédait pour tout cire humain la pensée même de la création du monde, nous ne pouvons nous empêcher d’admettre que, pour les Aztèques, l’universalité des existences se confondaient, de toute éternité, avec l’essence même de la Volonté Suprême dont elles émanaient. Il ne faut pas, d’ailleurs, que l’histoire de leurs nombreuse^ divinités nous aveugle au sujet de leurs croyances en ce qui regarde l’Être Suprême. Les Mexicains, en effet, dans leurs ferventes prières, ne s’adressaient presque jamais à des dieux subalternes ; c’était le plus souvent à VÊtre unique, invisible, impalpable qui est en tous lieux, voit toutes choses et lit dans la pensée. On ne saurait douter, en présence de ces expressions favorites, qu’ils ne fussent réellement monothéistes ou à la veille de le devenir*.

Nous reviendrons maintenant sur nos pas pour examiner le Mexicain dans ses goûts les plus intimes comme homme de société. Il est très certain qu’il n’avait aucun penchant pour la vie d’isolement et, comme il désirait être bien traité de ses semblables, il faisait tous ses efforts pour le mériter par son affabilité constante envers tout le monde. Les habitudes de réunion étaient tellement entrées dans les mœurs aztèques qu’il n’était question à tout propos parmi eux que de fêtes, de danses et de banquets. Ils

1. Nous lisons dans Torquemada le curieux passage qui suit à propos des nombreuses divinités mexicaines appréciées par le grand roi tczcucan Neçahualcoijotl : « Ce roi qui fut très sage avait l'habitude de dire, à propos des divinités, que ce n’était pas autre chose que des morceaux de bois et qu’il était ridicule de les adorer ; que, quant à lui, il entretenait leur culte pour ne pas se mettre en contradiction avec ses aïeux; mais il ordonnait qu’on ne leur sacrifiât aucun homme et qu’on ne lit point couler le sang humain en leur présence; qu’on se limitât à leur sacrifier des êtres sans raison, des animaux domestiques, des oiseaux et des plantes. Il disait ne reconnaître que le soleil et la terre pour scs père et mère. On assure, en outre, qu’il avait l’habitude de conseiller secrètement à scs fils de ne point être idolâtres en adorant ces figures diaboliques et que, s’ils se résolvaient à le faire en public, ils ne devaient s’y soumettre que pour accomplir un usage, a [Monarquía Indianna, Livre II, page 174.)

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(lépeiisaienl quelquefois toute leur fortune pour célébrer dignement une solennité religieuse à propos de laquelle les grands repas et les cadeaux absorbaient le plus pur de leur avoir.

Il ne faut pas croire que lorsqu’un homme riche réunissait ainsi sous son toit les nobles, les vieillards et les trafiquants de renom, il lui fût permis de le faire sans étiquette et sans observe r scrupuleusement le cérémonial que les coutumes avaient consacré. Le respect pour ces coutumes était au contraire des plus rigoureux. Des aiguières, du linge fin et des rince-bouebes circulaient parmi les invités avant qu’ils se missent à table et, quand ils y prenaient place, c’était toujours dans un ordre médité à l’avance. On y faisait occuper à chacun le siège désigné par son rang, son âge et le prestige auquel ses actions l’avaient élevé. Les mets étaient préparés avec délicatesse, et les serviteurs de bouche étaient en nombre considérable. Le repas étant fini, le cérémonial du rince-bouche et du lavement des mains se renouvelait. Les convives passaient dans une pièce nouvelle où on leur servait des tubes à fumer et la boisson écumante du cacao. Ne dirait-on pas nos festins d’apparat suivis du café pris dans des boudoirs et des salons, tandis que les amateurs se rendent au fumoir où ils hument en liberté la fine fumée des meilleurs havanes?

Ce désir de réunion, ce plaisir que l’on goûtait à se livrera une grande dépense pour la joie des autres en même temps que pour la satisfaction de soi-même, cette ostentation du bien acquis et ce raffinement délicat dans la manière de le produire, sont l’indice évident d'un peuple dont les mœurs ont été adoucies par l’exemple des concitoyens et par l’éducation intime de la famille. Ce n’est pas dans une nation barbare que les individus pourraient prendre ce souci des convenances et du plaisir à procurer à ceux que l’on désire fréijuenter et dont on recherche l’estime dans des relations soutenues. Ce goût des Aztèques est la preuve la plus évidente de la douceur de leurs mœurs et de leur exquise aménité dans les rapports sociaux. « Il y avait, du reste, dit Sahagun, de doctes rhéteur.^, hommes vertueux (jui étaient grandement estimés. C’était parmi eux qu’on choisissait les pontifes, qu’on élisait les préfets, les administrateurs et les capitaines, quelle que fût l’humilité de leur naissance. Ces élus administraient la chose publique, commandaient les armées et présidaient au service des temples. Les Mexicains furent certainement éminents en toutes ces choses, très dévots à leurs divinités, très zélés dans l’administration publique, et d’une urbanité exquise entre eux. Ils furent cruels pour

leurs ennemis, humains et sévères pour leurs concitoyens » (Prologue

du livre VI).

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