LUI
Ce n’est pas sans raison queje m’efforce de faire ressortir cette aménité, celte douceur, ce désir de plaire et d’être utile, qui formaient les qualités très réelles du caractère mexicain, et, si j’y insiste encore, c’est qu’elles paraissent être en contradiction avec les cérémonies hideuses du temple qui avaient pour conséquence ordinaire et de tous les instants la mort horrible d'innocentes victimes dont les chairs faisaient ensuite l’ornement des banquets. Nous allons nous efforcer d’expliquer comment ce [)cuple naturellement liuraain avait pu en arriver à cette dégradation de sentiment qui s’accorde si mal avec ce que nous savons de ses qualités naturelles.
Quelle que fût la durée du temps que chaque famille se réservait pour les premières attentions dédiées à l’éducation des garçons et des filles dans la simplicité du foyer domestique, on ne tardait pas à confier ce soin déiinitif aux ministres du culte qui dirigeaient dans les temples mêmes l’instruction de tous les jeunes Mexicains. Les établissements que l’on avait installés dans ce but étaient de deux sortes : le calmecac et le telpochcalli. Le premier se signalait par sa règle sévère. Les jeunes gens qu’on lui confiait étaient particulièrement destinés à la pénitence ; ils se dédiaient au service des dieux dans une vie de candeur, d’humilité et de chasteté. C’était parmi eux que se faisait le recrutement des ministres des îemplcs. Là s’élevaient aussi les fils des nobles et des grands seigneurs destinés aux hauts emplois et au métier de la guerre. Ils y étaient soumis à une règle austère et dressés aux pratiques de l’humilité et de l’obéissance. Leur manière de vivre les préparait aux dures rigueurs de l’état militaire par une sorte d’entraînement résultant d’occupations incessantes de nuit comme de jour.
Les jeunes gens destinés au telpochcalli avaient affaire à des maîtres et à une règle moins sévères. La morale y était d’ailleurs moins rigide ; la concubine même y était tolérée et le séjour de l’établissement se tempérait palles sorties constantes et les visites faites à la famille. Mais, de même qu’au calmecac, les jeunes gens étaient exercés aux différentes pratiques d’une vie laborieuse, à l’humilité et au service des dieux. Sous l’influence de cet enseignement, l’attention des jeunes hommes était constamment portée vers des actions ayant pour but le mépris de la fatigue, l’amour de la guerre et le service des idoles. Or, ces occupations se complétaient les unes par les autres ; car, d’une part, on enseignait à faiie des captifs et, d’autre part, on apprenait à les sacrifier, au retour des batailles, à des divinités toujours affamées de sang humain. Les prêtres auxquels était dévolu le soin d’élever la jeunesse la faisaient donc vivre constamment sous
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l’impression de cette pensée : « que le premier devoir de l’homme était d’être agréable aux dieux et que ceux-ci n’éprouvaient de bonheur et n’estimaient l’adoration qu’à la condition d’être réjouis sans cesse par l’aspect du sacrifice. » C’est ainsi que l’on parvient à comprendre que les Mexicains, élevés dans le sein de la famille à l’idée d’être bons, charitables, humbles, humains, en arrivassent à considérer comme naturelles et faisant partie d’une existence bien ordonnée, des pratiques cruelles et sanglantes qui attentaient de la manière la plus barbare à la vie d’hommes courageux capturés à la guerre. Bien plus, ces hommes, habitués à la plus douce aménité dans les rapports ordinaires avec leurs semblables, trouvaient très naturel de se repaître de la chair des victimes après qu’elle avait été offerte aux divinités des temples ou s’étaient passées leur enfance et leur première jeunesse.
Voilà donc à quoi l’éducation s’exerçant par les sens et par des prédications incessantes avait pu conduire de jeunes esprits élevés d’autre part aux idées les plus morales qui ne paraissaient devoir inspirer par ellesmêmes que des pensées louables et des actions bienfaisantes. On a écrit bien des pages pour prouver l’influence de l’éducation et de l’exemple sur l’intelligence et le cœur des hommes quand ils sont encore à l’âge où le caractère n’a pas eu le temps d’établir sa marque définitive dans les mœurs et les habitudes. Mais rien ne pourrait mettre cette influence en évidence à l’égal de la monstrueuse perversion du sentiment moral qui a démontré chez l’Aztèque la possibilité d’une alliance entre les pratiques sanguinaires, présentées comme légitimes par une éducation pervertie, et les inspirations les plus douces, les plus aimables et les plus humaines, fruits de l’exemple reçu dans l’intimité des mœurs domestiques. Dans les pays les plus civilisés de notre époque moderne des efforts considérables sont faits pour diriger justement l’enseignement de la jeunesse ; mais chacun sent l’intérêt qu’il y a à le fonder sur l’idée qu’il se fait de la vérité en morale et en religion. De là les discussions les plus vives et les luttes les plus acharnées pour savoir qui l’emportera dans la direction supérieure et l’influence définitive. L’exemple des Aztèques indique combien il est juste que l’on se passionne à propos d’une question si vitale qui renferme la clef des convictions, des mœurs et des habitudes les plus essentielles de la vie pour toute une génération. L’homme, sans nul doute, a dans le cœur des inspirations inhérentes à sa nature, qui lui permettent de distinguer ce qui est juste de ce qui est pervers en morale ; mais il serait puéril de se figurer que sa conduite ne prendra pas surtout pour règle ce qui lui a été prêché par rexemple et les leçons à l’âge où le développement de l’intcl-
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ligence ne lui permettait pas d’avoir des convictions personnelles bien arrêtées.
Si nous voulons bien maintenant porter nos regards sur l’ensemble de ce que nous venons de dire au sujet des habitudes du peuple mexicain, il sera facile de voir que nous avons pris à tâche de faire ressortir ses bonnes qualités ; c’est à peine si nous nous sommes permis quelques légères allusions à des défauts et à des vices notoirement répréhensibles. Ce n’est pas que notre intention ait été de dissimuler chez ce peuple ce qui dans ses mœurs connues mérite d’être réprouvé. Mais, nous étant proposé de porter un jugement sur le degré de civilisation auquel il était parvenu, nous avions pour devoir de mettre en évidence les qualités les plus propres à en donner les preuves. Nous en trouverions bien d’autres encore si nous le croyions nécessaire pour légitimer nos conclusions définitives Le lecteur les relèvera lui-méme dans différents passages du livre qu’il va lire. Quant aux défauts des Mexicains, ils étaient considérables. On ne peut pas nier qu’il ne se fût introduit dans leurs coutumes des pratiques abominables qu’aucune morale, pour si relâchée qu’elle pût être, ne saurait envisager sans horreur; mais on aurait tort de croire qu’il n’existât point de lois pour assurer leur répression. Il est vrai qu’il y avait des contrées, éloignées des centres d’administration, où les mœurs corrompues se donnaient libre carrière ; mais les grands foyers populeux qui obéissaient plus directement au commandement des souverains et des seigneurs étaient obligés de suivre les règles rigoureuses de la morale, car ils y étaient forcément ramenés par l’exemple des châtiments les plus sévères et même les plus cruels. De nombreux faits dont l’histoire a conservé le souvenir prouvent à ce sujet la grande sévérité des gouvernants. Pour nous en tenir au règne de l’un des souverains les plus dignes de mémoire, nous dirons que NeçahualcoyoÜ, roi de Tezcuco, fut, pour employer les paroles de l’historien Torquemada, un monarque vertueux, humain avec les pauvres et les
I. Nous pourrions surtout parler à ce propos de la façon tout à fait humaine dont les esclaves étaient traités par leurs maîtres. 11 y a, en effet, dans cette question des aperçus remarquables qui donnent à la moralité du peuple mexicain une avance considérable sur tous les peuples, même les plus civilisés, qui ont pratiqué, chez eux, l’esclavage. Ainsi le fds d’un esclave naissait libre. Une famille pauvre qui avait beaucoup d’enfants avait la liberté, en vendant l’un de ses membres, de répartir les charges de l’esclavage sur toute la famille, en remplaçant celui qui avait d’abord perdu sa liberté par un de ses parents, qui prenait sa place, et ainsi de suite indéliniment. Un maître, quelle que fût la distinction de sa naissance, ne croyait point déchoir en s’alliant à une de scs esclaves dont la conduite avait été irréprochable ; ce qui signifie que l’esclavage n’entraînait souvent par lui-même aucune idée de dégradation, etc. Mais nous avons déjà parlé de ces choses dans une longue élude qui accompagne notre traduction de Bernai Diaz del Castillo.
malades, les veuves et les vieillards. Il dépensait une grande partie de scs revenus pour donner à manger aux indigents et leur assurer des vêtements, surtout dans les années de stérilité. On assure même que pendant des époques calamiteuses il avait riiabitude de ne prendre son repas que lorsque les pauvres avaient achevé le leur.
Cet homme vertueux, qui n’ohéissait à aucune passion et ne se laissait guider que par la saine justice, cluâtiait avec une extrême rigueur le traître, en donnant l’ordre de mettre son corps en morceaux par la désarticulation de toutes ses jointures.
S’il se rencontrait quelqu’un qui prît à tâche de semer la discorde entre différents pays, le roi donnait ordre de s’en saisir et de l’attacher le long d’une harre en chêne que l’on faisait tourner ensuite devant un immense hrasicr, à la manière d’une hroche, jusqu’à ce qu’il mourût au milieu d’atroces tortures.
A propos de l’immonde péché de sodomie, il faisait attacher le suceuhe à un gros madrier, donnait ordre qu’on lui arrachât les intestins par le fondement et l’ahandonnait ensuite aux gamins de la ville qui le couvraient de cendres et d’un faisceau de hûches auquel ils mettaient le feu. Son complice était également enterré sous un monceau de cendres, et y mourait étouffé.
On plaçait sur une pierre plate la tête de l’adultère : on l’écrasait ensuite avec une autre lourde pierre (|u’on laissait tomber par dessus.
L’assassin était égorgé.
On pendait le voleur après l’avoir traîné par les rues.
L’ivrognerie était châtiée de deux manières. S’il s’agissait d’un grand seigneur ou d’un homme de distinction, on le pendait dès sa première faute et son corps traîné ensuite par la voie publique était jeté dans une rivière qu’on réservait à cette fin. Si l’ivrogne était de basse classe, on le vendait ])our son premier délit ; mais à la seconde fois, on le pendait. A propos do cette différence dans le châtiment, le roi disait que celui qui était le plus élevé en dignité méritait un traitement plus rigoureux.
Telles étaient les fautes qu’il châtiait avec cette sévérité. Quant à d’autres, il était généralement plus enclin à la clémence. (Voyez Juan de Torquemada : Monarquía Indiana, tome 1, livre II, chap. lu.)
Si je rapporte ici ces exemples de pénalité donnés par un roi do Tezcuco, à propos d’une étude qui prend surtout pour sujet l’empire mexicain, le lecteur ne devra pas en être surpris, attendu que les deux royaumes vjisins et alliés suivaient des coutumes législatives et pénales d’une très grande analogie entre elles.
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LVn
Au moment de elorc eette eourte étude sur ce malheureux pcu[)le mexicain qui vit terminer son histoire par la conquête que les Espagnols firent de son pays, on ne peut se défendre d’une certaine émotion et, malgré soi, on se prend à regretter qu’il ait fini si brusquement sa brillante et courte carrière. IN’étaient, en effet, les habitudes horribles des sacrifices humains et de l’anthropophagie qui en était le corollaire, on s’attacherait volontiers aux traits les plus caractéristiques de ses mœurs et de sa vie intime. Ce que l’on sait, d’ailleurs, de ses progrès en agriculture et dans la science astronomique donne une haute idée de la profonde culture de son esprit. On se demande forcément, dès lors, si le temps et des réflexions plus morales n’auraient pas redressé peu à peu les aberrations inhumaines qui provenaient de l’enseignement religieux. Que serait-il advenu si les Mexicains eussent été abandonnés à eux-mêmes? Quelques habitudes de décadence qui apparaissaient déjà dans leur luxe, à bien des égards extravagant, et dans leurs harems peuplés à l’orientale auraient-elles prévalu sur les mœurs intimes'et plus morales de la vraie famille ainsi que sur les goûts sévères qui étaient la conséquence de leur éducation physique? Cela est fort probable. 11 me semble que la défaillance de caractère du malheureux Moteuhçoma était l’image, en quelque sorte, du véritable état d’esprit de la nation entière qu’il avait été appelé à gouverner. Élevé au Calmecac et destiné à prendre rang parmi les ministres du culte, il se distingua tellement dans sa jeunesse par la sévérité de ses mœurs et par son intré- ])ide valeur à la guerre, qu’il fut désigné bien naturellement à l’attention des électeurs et mis par eux sur le trône à la place de son prédécesseur qui venait de mourir. Mais peu à peu, le calme s’étant établi dans l’État, il se laissa gagner parla mollesse et le repos. Son caractère d’abord si résolu s’affaiblit insensiblement; ses sentiments religieux versèrent dans la dévotion outrée; la cruauté la plus féroce remplaça sa sévérité passée. Devenu dès lors plus respectueux pour les prophéties que pour les idées de patriotisme, plus désireux do plaire aux dieux que de conserver l’indépendance de son pays, esprit sacerdotal doublé d’un cœur d’anémique affadi par le repos et l’effémination, il ne sut que trembler en apprenant l’arrivée des étrangers qui avaient envahi son pays. N’osant les arrêter, par crainte de se mettre eu opposition avec ce qui avait été prédit par les prophètes, plein de frayeur, d’ailleurs, à propos de sa sécurité personnelle, il donna le plus piteux exemple de la désertion devant l’ennemi et il aima mieux respecter ses préjugés que sauver sa patrie.
Il ne serait pas juste, sans doute, de confondre absolument les sentiments de la nation entière avec ce découragement blâmable de son souverain, car
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il est certain que le courage des Mexicains était encore vivace sous son règne; mais on peut assurer que leur foi dans la destinée avait reçu de sérieuses atteintes et s’éteignait chaque jour davantage. L’oppression du souverain entretenait, d’ailleurs, la haine dans les dernières régions conquises. Presque partout la révolte n’avait d’autre frein que la crainte d’une horrible répression en cas d’insuccès. L’impôt du sang prescrit par les exigences du temple était des plus odieux. Les tributs en or et en productions de toute sorte tenaient le pays entier exaspéré. En de pareilles conjonctures, il suffisait d’un cri de guerre poussé contre Mexico par un ennemi puissant pour voir s’y rallier les sentiments d’animosité qui fermentaient en silence sur l’étendue presque entière du territoire qui s’appela la Nouvelle- Espagne. Cela suffit à faire comprendre la possibilité du triomphe préparé par quatre cent cinquante Européens, d’une grande fermeté de caractère, il est vrai, mais imparfaitement organisés pour une guerre sérieuse. Le génie de Cortès sut s’armer de tous les sentiments de réprobation existant dans le pays et les faire servir tà sa victoire définitive.
Il y a plus : les Mexicains vaincus ne virent point de sérieuses raisons pour refuser de se plier au joug du vainqueur, parce qu’ils trouvèrent dans ses coutumes des analogies sympathiques qui leur rendaient la domination étrangère moins odieuse. Outre que les Espagnols leur paraissaient mériter la reconnaissance pour les avoir délivrés du dégoûtant impôt qui alimentait les sacrifices du culte, ces conquérants leur présentaient en échange une religion sans effusion de sang, dont les pratiques entraient en grand nombre dans les habitudes que les ministres de leurs idoles avaient toujours prêebées. La confession n’était pas pour eux une nouveauté. Le mystère même qui consistait à se nourrir de leurs dieux sous une forme matérielle était la base d’une pratique qui rappelle notre communion. Les Aztèques avaient disséminé, d’ailleurs, dans leur pays, un grand nombre de sanctuaires qui attiraient chaque année une foule innombrable de pèlerins. Il en résulta que, lorsque les Espagnols voulurent faire de l’apparition de la Vierge de Guadalupe la base d’un culte destiné à l’édification des néophytes indigènes, ceux-ci ne virent aucune nouveauté dans les appels qui dirigeaient leurs pas vers la montagne même sur laquelle était auparavant élevé un sanctuaire renommé dédié à Toci, la mère des dieux G
En présence de ces analogies, il n’est nullement surprenant que, malgré la pensée d’un joug détesté, l’ancien peuple mexicain se montrât plus docile aux exigences de la situation nouvelle faite par la conquête. Le remords
1. Voyez, à ce sujet, les rcllexioiis curieuses de Saliaguii aux pages 78C et suivantes.
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de la soumission perdait, d’ailleurs, beaucoup de sa vivacité en pensant que les dernières convulsions de la résistance avaient été des plus héroïques. Et, certes, le vaincu était parfaitement fondé dans cette confiance. Rappelons-nous, en effet, que l’Espagne représentée par le génie de Cortès ne réussit nullement à soumettre la capitale défendue par Guatimozin. On ne put que la détruire, et ce fut sur ses ruines que ce malheureux prince conduit devant Cortès s'écria en montrant du doigt le poignard que le grand capitaine portait à sa ceinlure : « Malintzin, j’ai fait ce que je devais pour la défense de ma ville et de mes sujets ; puisque maintenant la force m’amène captif devant toi, prends ton poignard et donne-moi la mort. » Ce mot sublime couronne dignement l’iiistoire d’un peuple valeureux qui méritait un sort meilleur. C’est par ce mot que nous terminons cette étude, en témoignage de nos sympathies et de nos respects pour cette infortune.
I" juin 1880.
D. JOURDANEÏ.
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INTRODUCTION
(2* partie)
En acceptant riionneur que m’a fait M. Jonrdanet de m’associer à son œuvre pour la partie philologique, je savais qu’une matière extrêmement ardue, rendue plus difficile par l’incorrection générale du texte, m’imposait la tâche peu ordinaire d’avoir à me livrer souvent à de pénibles rcciicrches sans en retirer toujours un réel profit. J’ai donc ahordé l’étude du livre de Sahagun avec une certaine appréhension et je dois avouer que, malgré mes efforts persévérants, cette hésitation s’est renouvelée plusieurs fois durant la longueur du chemin qu’il a fallu parcourir. Néanmoins, si je n’ai pas réussi à tout expliquer et si j’ai dû laisser dans l’ombre certains passages, je crois avoir fait un travail assez sérieux qui ne sera pas tout à fait inutile au lecteur désireux de consulter le livre de Sahagun pour les termes nombreux de la langue nahuatl dont il y est fait usage et que l’auteur n’a point expliqués. Pour moi, j’ai beaucoup profité de l’étude à laquelle j’ai dû me livrer. Elle m’a même permis de recueillir quelques considérations générales que je vais résumer ici sous deux groupes se rapportant l’un à l’auteur lui-même et l’autre à ses deux éditeurs, Bustamante et Kingsborough. J’indiquerai en finissant comment j’ai compris et exécuté ma tâche d’annotateur.
Pour bien apprécier l’œuvre de Sahagun et en pénétrer le véritable sens, il ne faut pas oublier que l’auteur écrivit dans l’unique dessein de donner aux religieux prêchant la foi catholique un livre instructif qui fût comme le répertoire à peu près complet de tous les usages, pratiques, occupations journalières, etc., du peuple mexicain. Persuadé par l’expérience de la difficulté extrême avec laquelle on parvenait à se faire comprendre des Indiens, Sahagun ne craignit pas d'accumuler les définitions, de multiplier
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les explications concernant les hommes et les choses et de s’abandonner jusqu’aux plus petits détails sur des matières qui peuvent paraître aujourd’hui insignifiantes, et qui alors devaient avoir leur utilité. Le lecteur ne manquera pas de remarquer aussi que toutes ces notions sont longues, diffuses, parfois disparates, et qu’un lien général semble quelque peu leur faire défaut. Mais ce bagage à la fois embarrassant et défectueux était jugé indispensable pour se livrer à une bonne prédication. 11 fallait l’avoir pour ne pas être pris au dépourvu et s’exposer à être trompé ou incompris. Sahagun lui-même a eu soin de rappeler maintes fois la nécessité qu’il y avait pour les missionnaires de se familiariser avec les mœurs indiennes, et par là il a montré clairement quel avait été le but qu’il s’était proposé d’atteindre en écrivant son livre.
On sait quel scrupule il apporta pour en recueillir les matériaux et avoir des renseignements authentiques. Ne voulant rien livrer au hasard, il s’adressa aux Indiens eux-mêmes. Plusieurs savants et notables choisis parmi les plus recommandables se mirent à sa disposition et lui donnèrent journellement des explications qui furent ensuite reproduites par eux dans une série de peintures; des grammairiens instruits consignèrent sur ces mêmes peintures des annotations en langue nalniall. Ces documents bilingues, que Sahagun avaient conservés avec soin, ont été malheureusement perdus. Le docte fransciscain put ainsi écrire son histoire d’une manière exacte. Il en forma deux colonnes, l’une contenant le texte mexicain tel que les Indiens le lui avaient dicté, et l’autre portant la traduction en espagnol de ce même texte. Une troisième colonne reçut l’interprétation des mots nahuatl indiqués à l’aide de renvois. Enfin un traité grammatical et un vocabulaire terminaient cette œuvre originale dans laquelle Sahagun s’était efforcé de comprendre tous les mots et les diverses façons de parler particuliers à la langue nahuatl. Combien il serait important de posséder un tel recueil et d’en faire l’objet d’une publication ! Ce projet, bien qu’offrant de grandes difficultés, ne serait pas impossible à réaliser, si le manuscrit venait à se retrouver ; il aurait pour résultat de donner un trésor précieux au double point de vue de la civilisa* tion mexicaine et de la linguistique. Mais ce n’est point là l’ouvrage que nous avons eu entre les mains et notre travail a été établi d’après l’abrégé de la traduction espagnole dont il a été parlé, où Sahagun a élagué une infinité de détails concernant notamment les métiers, les plantes, les animaux, etc. La plupart des noms techniques ont été retranchés, ce qui nuit considérablement à la clarté et constitue une perte fort regret^ table. Sans doute des considérations particulières de convenance sociale
INTUOÜUCTION.
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OU (le haut intérêt religieux avaient dicté ces suppressions; mais il y a tout lieu de croire aussi que des motifs d’un ordre secondaire en avaient sans doute fait admettre le plus grand nombre. En effet, l’ouvrage primitif devait paraître bien considérable et peut-être même au-dessus de la portée de la plupart des religieux. L’abrégé, au contraire, dégagé du texte nahuatl et renfermant les choses les plus essentielles à connaître, devenait un livre commode et d’une utilité plus pratique. Celte raison fut peut-être la seule qui guida Sahagun dans ses changements, car il ne faut pas oublier le but que lui et ses confrères poursuivaient.
Quoi qu’il en soit, le livre de Sahagun tel que nous le publions contient de précieuses indications et ne peut manquer d’exciter la curiosité. Il sera certainement pour l’historien, le philosophe, l’érudit un sujet de méditation et d’étude. L’auteur y débute en disant que les anciens Mexicains n’avaient ni lettres ni alphabet. Il faut entendre par là que leur système graphique différait complètement de la méthode européenne. L’écriture chez eux était, en effet, figurative; elle reproduisait les sons par syllabe et quelquefois par mots entiers ; de là deux sortes de signes : les caractères phonétiques et les caractères idéographiques, qui apparaissent également dans les documents écrits que l’on possède de la langue nahuatl. A l’exemple de Testera, Motolinia, Pierre de Gand, Juan Baptista et tant d’autres moines, Sahagun fit usage de cette écriture figurative afin d’inculquer dans l’esprit des indigènes les grands principes du christianisme. Les peintures qu’il composa dans ce but ne sont pas entièrement perdues. Ainsi, M. Aubin possède de cet auteur onze feuilles de doctrine en figures et en chiffres, sur papier européen. Elles prouvent que non seulement Sahagun, ainsi que les autres religieux, était habile à faire usage de cette méthode, mais qu’elle leur était d’un puissant secours pour la prédication. On se demande comment dans son histoire le moine frantiscain s’est abstenu de parler de l’art graphique chez les anciens Mexicains. Il avait pourtant là un sujet fort intéressant dans lequel les origines du langage et de l’écriture auraient fourni matière aux chapitres les plus curieux et les plus utiles. Il aurait pu, en effet, s’y livrer à des recherches fort graves, dire peut-être avec certitude si Quetzalcoall , ce grand réformateur, fut véritablement l’introducteur de l’art graphique chez les Mexicains et faire connaître de quel côté était parti le mouvement civilisateur et la direction qu’il avait ensuite suivie pour se répandre à la fois dans les deux Amériques. La structure et les formes du langage, les caractères divers employés dans tous les genres de documents se rapportant à l’écriture figurative étaient autant de points importants à
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étudier et dont une judicieuse exposition aurait certainement marque comme un progrès dans la science.
Sahagun s’est applique surtout à faire connaître la mythologie mexicaine. Toutefois dans les six ou sept premiers livres qu’il a consacrés à ce travail, et dont M. Jourdanet a donné un compte rendu complet, il n’a pas toujouis apporté l’ordie et la régularité désirables. Il est notamment revenu plusieurs fois sur les mêmes points et s'est imposé de trop fréquentes répétitions. Le lecteur remanjuera aussi que le célèbre franciscain n’a pas assez fait ressortir la croyance des Indiens dans Texistcnce d’un dieu suprême, croyance qui était pourtant renfermée dans leur religion. On peut s’en convaincre en lisant les invocations qui swnt l apportccs au livre sixième. Elles s’adiessent loujours au « dieu invisible, impalpable, incor- [)orel, unique (page 542), présent partout, à Celui par qui vivent les hommes, ipalneinoani, ipalyelouani, ou qui préside à toutes les choses, llo(¡iie nauaque. » Sans doute le polyihéisme mexicain repose sur les phénomènes delà nature; mais il est évident aussi que la plupart dos noms de dieux rap[)ellent les emblèmes divers sous lesquels les Indiens eulrevoyaient la puissance suprême; delà au monothéisme il n’y a pas loin. A la tête de ces dieux sont :
UUzilopochtU désigné comme le principal, représentant la double puissance corporelle, intellectuelle, c’est-à-dire la force et la finesse; il est assisié par Paijnal ou Paynnllon, le coureur, l’envoyé, le messager des ordres suprêmes ;
Tezcatlipoca, le farouche dieu des combats, appelé Tülacauan, Yaull, Tdpochtli, Tlainalzincall, etc. ;
Tlaloc, l’habitant de la terre, c’est-à-dire la puissance lécondante, le génie qui engendre les pluies bienfaisantes {quiaiiill), et qui a pour séjour habituel les montagnes; de là ce cortège de dieux suhordontiés, les Tlaloque ;
EnCn, Quelzulcoall, le serpent ejnpluiné, l’emblème des vents, des tourbillons, des phénomènes atmosphériques parfois si terribles au Mexique.
Après cela viennent les déesses :
Ciuacoalt ou Tonanlzin^ la mère du genre humain, la force de la procréation ;
Chicóme coall, la sœur de Tlaloc, la déesse des subsistances, qui paraît être la même que Cenleoll ou Xiloncn chargée de veiller aux moissons ;
Temazcnlteci, la protectrice des baigneurs, qui préside aux maisons de bains (lemazcalli) ;
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Tzapotlan lenan, l’inventrice des remèdes pour les maladies de la peau, si fréquentes parmi les anciens Mexicains ;
Ciuapipiltin, les femmes mourant à la suite de leurs premières couches ;
Chalchiuhtlicue ou Chalchiuitl icue, la déesse des eaux ;
Tlaçolteotl, la Vénus mexicaine, présidant à la volupté, aux plaisirs charnels.
Enfin, on distingue les dieux secondaires:
Xiuhtecutli, le maître du feu, dit le brillant [ixcoçauhqui) , la flamme {cuecaltzin) , ou le dieu antique (ueue teoll) ; ce qui semblerait attester que les Mexicains avaient de bonne heure fait usage du feu ;
Macuilxochitl ou Xochîpilli, le dieu des fleurs, l’emblème du bonheur, de la joie, de la prospérité; aussi ses images figuraient-elles dans toutes les maisons ;
Ornacatl, le dieu des festins, de la bonne chère, que les grands et les riches seuls honoraient en raison des repas copieux que son culte exigeait;
Ixllilton, le négrillon, appelé aussi Tlaltetecuin^ le dieu de la médecine pour les enfants ;
Opochtli, l’inventeur des instruments de pêche ;
Xipe Totee, l’écorché, adoré principalement par les peuples habitant les rivages de la mer ;
Yacatecutli, le guide des voyageurs, des marchands qui étaient les grands colonisateurs, les véritables conquérants ;
Nappatecutli, l’inventeur des métiers, le protecteur des artisans, des fabricants de nattes ;
Tezcutzoncatl, le dieu principal du vin, qui recevait, suivant les circonstances, les noms de Tequechmecaniani, le pendeur des gens, de Teatlahuiani, le noyeur, etc. Après Tezcatzoncatl, les ivrognes, qui étaient aussi très nombreux au Mexique, adoraient des centaines de dieux qu’ils appelaient Centzontotochtin ou quatre cents lapins, au nombre desquels il faut ranger : Izquitecall, Acolua, Tlilhua, Pantecall Toltecatl, Papazlac, Tlaltecayoua, Orne lochtli, Tepuzlecall, Chimal' panecatl et Colhuatzincall ;
Mixcoatl, le serpent nébuleux, le dieu des Otomis ou des Cbichimèques et qui est sans doute le même que Quelzalcoatl ; il représente ce phénomène de la nature connu sous le nom de tornado.
Je ne poursuivrai pas plus loin cette liste déjà longue des dieux mexicains et que Sabagun n’a pas donnée tout à fait complète; ainsi, pour citer un exemple, il ne dit rien de Tepeyollotli, déesse qui résidait dans l’intérieur.
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au cœur (yollotli) des montagnes. Il ne paraît pas non plus avoir énuméré toutes les fêtes consacrées aux diverses divinités. Aussi j’ai cru qu’il serait intéressant de rapprocher, mois par mois, les fêtes données d’un côté par Saliagun et de l’autre par Clavigero dans son Storica antica del MessicoK Ce tableau permet de saisir rapidement les différences qui existent, à cet égard, entre les deux auteurs.