De quaill, tête, et tlachpana, racler, balayer
à la manière des uipilli, sur laquelle ils portaient toujours leurs arcs et leurs flèches mises dans des carquois. Au lieu d’étoffes ils se servaient de peaux de chats sauvages, de tigres, de lions ou d’écureuiis. Us y ajoutaient comme ornement une sorte d’éventail en plumes rouges partant de la peau d’écureuil dont ils se couvraient la tête. Leurs maisons étaient de bel aspect quoique couvertes en chaume. Les hommes étaient des ouvriers consommés dans leurs métiers de charpentiers, tailleurs de pierres, peintres, lapidaires et fabricants de cotaras. Les femmes étaient d’excellentes tisseuses et supérieurement habiles dans l’art de broder de coquettes mantas, celles surtout qui se portent en double. Ils préparaient leur manger pour deux ou trois et même huit jours, afin de n’en pas faire leur occupation journalière.
Une chose répréhensible, c’était qu’anciennement les hommes ne se préoccupaient pas de cacher leurs parties honteuses autrement que par la petite jaquette appelée cicuiloxicolli, ressemblant au uipilli des femmes de Mexico et qui couvrait tout le corps jusqu’aux genoux. Ils faisaient un trou dans leur lèvre inférieure pour y mettre leurs mentonnières, et ils portaient des ornements aux oreilles. Les femmes faisaient usage de jupes qui ne dépassaient pas les genoux, sans aucun uipilli. Ils n’étaient ni délicats, ni propres dans leur manger. Leur dieu s’appelait Taras. C’était de lui que les habitants de Michuacan prirent leur nom de Tarasca. Ce Taras s’appelle Mixcoatl en langue mexicaine. Il était aussi le dieu des Chichimeca qui lui sacrifiaient des serpents, des oiseaux et des lapins, mais jamais des hommes, pas même les captifs, parce qu’ils en faisaient usage comme esclaves. Ils révéraient leur roi, l’honoraient de leurs respects et lui obéissaient en toutes choses. Les hauts personnages et seigneurs de la province le reconnaissaient pour leur chef. Tous les Indiens lui payaient tribut en qualité de ses vassaux. Il n’était pas moins puissant que le roi de Mexico.
g 12. — Des Mexicains.
Cette dénomination de Mexicatl se disait anciennement Mecitl, formé de me ou mctl, qui signifie maguey, et citli, lièvre. Cela devrait donc s’écrire Mecicatl. C’est en changeant le c en a; qu’on a fait Mexicatl par corruption. Au dire des anciens, la cause de cette appellation provient de ce que les Mexicains en arrivant dans ce pays avaient pour chef ou seigneur le nommé Mecitl, qu’on avait surnommé Citli (ou lièvre) au moment de sa naissance. Comme d’ailleurs on lui donna pour berceau une grande feuille de maguey, on l’appela désormais Mecitl comme pour dire : homme élevé dans cette feuille de maguey. Devenu grand, il fut prêtre d’idole et en cette qualité il avait des entretiens avec le démon, chose qui assurait le respect aux yeux de ses sujets, qui l’honoraient de leur obéissance et qui, au dire des anciens, empruntant le nom de ce grand prêtre, s’appelèrent Mexica ou Mexicatl. C’étaient des étrangers, puisqu’ils vinrent des provinces des Chichimeca. Voici, du reste, ce que l’on peut raconter à leur propos.
Il y a un nombre indéterminé d’années que les premiers habitants arrivèrent dans cette partie de la Nouvelle-Espagne qui est pour ainsi dire un autre monde. Venus de la mer avec des navires, ils abordèrent au port qui se trouve vers le nord. Comme ils débarquèrent en cet endroit, on l’appela
' HISTOIRE DES CHOSES
Panotlan, pour Panoayan, c’est-à-dire lieu où l’on arrive par la mer. Présentement on dit, par corruption, Pantlan. Partant de ce port, ils se mirent en marche en suivant la plage, à la vue des sierras nevadas et des volcans, jusqu’à ce qu’ils arrivassent à la province de Guatemala. Ils étaient guidés par un grand prêtre qui portait sur lui leur dieu dont ils suivaient tes conseils en tout ce qu’il convenait de faire. Ils furent habiter Tamoanchan où ils résidèrent longtemps. Jamais ils n’avaient cessé de compter parmi eux des sages ou devins appelés amoxoaque^, c’est-à-dire hommes initiés au langage des peintures anciennes. Ceux-ci venus avec les immigrants ne restèrent pas en leur compagnie à Tamoanchan. Les abandonnant en cette résidence, ils s’embarquèrent de nouveau et ils emportèrent les peintures relatives à leurs rites et aux métiers mécaniques. Mais, avant de partir, ils adressèrent cette allocution à ceux qui restaient: « Sachez que Notre Seigneur Dieu vous ordonne de résider dans ce pays dont il vous fait les maîtres en vous en assurant la possession. 11 s’en revient au point d’où il est venu et nous y allons avec lui. S’il s’en va, néanmoins, ce n’est que pour revenir vous rendre visite lorsqu’il sera temps que le monde finisse. En attendant, vous resterez sur ces terres que vous posséderez avec tout ce qui dépend d’elles ; car vous êtes venus pour les prendre et en être les propriétaires. Restez donc et bonne chance I nous nous en allons avec Notre Seigneur Dieu. » Ce fut ainsi qu’ils partirent avec leur idole enveloppée dans des mantas. Cette divinité leur parlait sans cesse et leur disait ce qu’ils devaient faire. Ils s’en furent ainsi vers l’orient, emportant avec eux toutes leurs peintures, dépositaires des choses anciennes et des métiers mécaniques.
Il ne resta d’autres sages avec les nouveaux colons que les quatre dont les noms suivent : Oxomoco, Cipactonal, Tlaltetecuin et Xochicauaca. Après le départ des autres, ils entrèrent en conseil et se dirent : « Le temps viendra où se fera la lumière pour l’administration de notre société : mais, durant l’absence de Notre Seigneur Dieu, à quel moyen aurons-nous recours pour administrer notre peuple? Comment s’établira l’ordre en toutes choses, puisque les sages ont emporté les peintures par lesquelles ils gouvernaient? » C’était, en effet, avec elles que l’astrologie judiciaire et l’art d’interpréter les songes avaient été inventés. Ces sages établirent le compte des années, des nuits, des heures et la différence des temps, toutes choses qui se conservèrent sous le gouvernement des rois des Toltèques, des Mexicains, des Tepanèques et des Chichimèques. Mais on ne peut établir par elles combien de temps les immigrants résidèrent à Tamoanchan, quoique cela fût très bien établi dans les peintures qu’on brûla sous le règne dTtzcoatl, roi de Mexico, lorsque les hauts personnages qui vivaient alors décidèrent de les détruire par le feu, afin d’empècher qu’elles tombassent entre des mains vulgaires et qu’elles cessassent d’être respectées.
De Tamoanchan les nouveaux colons allaient faire des sacrifices au lieu appelé Teotiuacan où ils élevèrent deux monticules en l’honneur du soleil et de la lune. C’était dans cette ville qu’on élisait ceux qui devaient gouverner le peuple. Cette
¡ 1. De amoxtU, papier^ livre; d’où est venu nmoxoa ou amoxua, celui qui a un livre ou des livres; pluriel amoxoaque.
coutume la fit appeler Teotiuacan, ou Ueiliuacan, ce qui veut dire lieu où l’on faisait les rois. C’était là qu’on enterrait les rois et les nobles, dont les sépultures étaient recouvertes de tumuli en terre, que l’on voit encore aujourd’hui. On dirait de petits monticules faits à la main. On peut voir encore les excavations d’où l’on retira les pierres et la terre dont ils furent construits. Ceux qu’on éleva en l’honneur du soleil et de la lune sont comme des montagnes édifiées à main d’homme. On les dirait naturels quoiqu’ils ne le soient pas. Il paraîtrait même peu raisonnable d’assurer que les hommes les ont construits, quoique cela soit incontestable. Mais ceux qui en furent les auteurs étaient des géants. Cela se voit, d’ailleurs, clairement dans le cerro de Chollolan où la main de l’homme est évidente, puisqu’on y trouve des briques et de la chaux.
La ville dont nous parlons s’appela Teotiuacan, mot dérivé de teotl, dieu, parce que les seigneurs qu’on y enterrait étaient canonisés et passaient pour dieux après leur mort. On disait d’eux qu’ils ne mouraient point, mais qu’ils se réveillaient d’un rêve qui avait constitué leur vie. C’est pour cela que les anciens avaient l’habitude de dire que, lorsque les hommes mouraient, ils commençaient en réalité à revivre en se réveillant d’un songe et qu’ils passaient à l’état d’esprits ou de divinités. Aussi avait-on l’habitude de leur dire : « Señor ou señora, réveilletoi; le jour commence à paraître; on voit déjà les lueurs de l’aurore, car on entend le chant des oiseaux au plumage jaune et les papillons aux couleurs variées commencent à voler. » Lorsque quelqu’un mourait, on disait de lui qu’il était teotl, c’est-à-dire qu’il avait abandonné la vie pour devenir esprit ou divinité. Les anciens s’abusaient au point de croire que les rois se changeaient en dieux après leur mort, et ils le disaient ainsi pour qu’on s’habituât à obéir et à témoigner de la crainte à ceux qui régnaient. Ils prétendaient aussi que les uns étaient changés en soleil, d’autres en lune et d’autres encore en différentes planètes.
A l’époque où les gens dont nous parlons étaient réunis à Tamoanchan, certaines familles s’en allèrent habiter les provinces que l’on appelle aujourd’hui Olmeca, Uixtolin. Ces émigrants, dans les temps passés, étaient très versés dans la pratique des maléfices et des sorcelleries. Leur chef et seigneur avait un pacte avec le démon. Son nom était Olmecatl Uixtotli. C’est de lui que les gens de son peuple s’appelaient Olmeca, Uixtotin. On raconte qu’ils marchèrent à la suite des Toltèques lorsque ceux-ci s’en allaient de leur ville de Tullan dans la direction de l’orient. Ils emportaient avec eux les peintures renfermant les secrets de leurs sorcelleries. Mais, arrivés au port, n’ayant pu s’embarquer, ils restèrent sur la rive et c’est d’eux que descendent ceux qu’on appelle aujourd’hui Anauaca, Mixteca. Ce fut là que s’établirent, en effet, leurs aïeux, parce que celui qui était alors leur roi fit choix de ce district à cause de sa richesse et de sa fertilité. Ils inventèrent l’art de faire le vin du pays. Ce fut une femme qui enseigna la première à creuser les magueys pour en extraire la sève qui se convertit en vin. Son nom était Mayauel. Celui qui découvrit le premier les racines qu’on mêle à la sève s’appelait Pantecall. Mais les vrais inventeurs de l’art de faire le pulque, tel qu’on le fabrique aujourd’hui, furent Tepuztecatl, Quatlapanqui, Tliloa, Papaztactzocaca. Cette invention eut lieu sur la montagne de Chichinauhia, et comme ce vin forme de
l’écume, on appela cette montagne Popoconaí¿epe¿í c’est-à-dire montagne écumeuse. Le vin étant fait, ses inventeurs invitèrent les gens de distinction, vieux et vieilles, à venir sur la montagne susdite . Ils leur y donnèrent à manger, et à boire le vin qu’ils venaient de fabriquer. Ils mirent quatre tasses à la disposition de chacun des invités. Personne n’en eut cinq, afin d’éviter qu’on s’enivrât. Mais il y eut un Cueætecatl, chef et seigneur des Cuaxteca, qui en but cinq tasses qui lui firent perdre la raison. Etant dans cet état, il jeta sa ceinture et découvrit ses parties honteuses. Les inventeurs du vin, offensés et humiliés de cette conduite, s’assemblèrent pour en assurer le châtiment. Le Cueætecatl, l’ayant su, en eut honte et prit la fuite avec ses sujets et tous ceux qui parlaient sa langue. Ils s’en allèrent à Panollan, appelé Pantlan aujourd’hui, et Panuco par les Espagnols. C’était de là, du reste, qu’ils étaient venus. Arrivés au port, n’ayant pu aller plus loin, ils s’y établirent. Ce sont ceux que l’on appelle actuellement Toueyome, en mexicain Touampouan, ce qui veut dire en espagnol notre prochain. Quant à leur nom de Cuexteca, ils le tiennent de leur chef et seigneur qui s’appelait Cueætecatl, En revenant à Panotlan, ces Cuexteca rapportèrent avec eux les chants et les ornements dont ils faisaient usage dans leurs danses. Ils étaient grands amateurs d’enchantements au moyen desquels ils faisaient illusion au pauvre monde, présentant pour vrai ce qui était faux, en faisant croire, par exemple, qu’une maison était en flammes quand rien de pareil n’avait lieu. Ils montraient des poissons dans une fontaine quand il n’y avait pas autre chose qu’une erreur des yeux. Ils se tuaient eux-mêmes et coupaient leur chair en morceaux, ainsi que bien d’autres choses qui n’étaient qu’illusoires et nullement vraies. Ils ne perdirent jamais leur réputation d’ivrognes, car ils étaient très adonnés à la boisson. A l’imitation de leur chef ou seigneur qui avait découvert ses parties honteuses étant en état d’ivresse, les hommes se présentaient partout sans maxtli jusqu’à ce que les Espagnols vinssent dans le pays. De même que leur seigneur avait bu cinq tasses de vin sur la montagne de Popoçonaltepetl, ses sujets ont toujours été regardés comme des ivrognes et, en réalité, ils avaient toujours l’air d’être pris de vin et de conserver fort peu leur raison. Aussi avait-on l’habitude d’injurier n’importe lequel d’entre eux en lui jetant à la face le nom de cueætecatl, en ajoutant qu’il avait bu ses cinq tasses de vin jusqu’à la dernière goutte, et aussi qu’il n’était qu’un ivrogne.
Après plusieurs années de règne à Tamoanchan, ils se transportèrent tous à Xomiltepec. Là, les seigneurs, les vieillards et les prêtres d’idoles se réunirent et convinrent que leur dieu leur prescrivait de ne point toujours habiter à Xomiltepec et qu’ils eussent à poursuivre leur marche en avant. Aussi se mirent-ils tous en route, enfants, vieillards, hommes et femmes, marchant lentement jusqu’à ce qu’ils arrivassent à Teotiuacan, où furent élus ceux qui devaient être à la tête du gouvernement. Le choix porta sur les sages et devins et sur tous ceux qui connaissaient les secrets de sorcellerie. L’élection des seigneurs étant faite, ils partirent de ce point, chaque chef s’en allant avec ceux qui parlaient sa langue et plaçant à leur tête celui que chaque bande reconnaissait pour son dieu. Les Toltcques marchaient toujours au premier rang. Après eux venaient les Otomi, les-