ET DE CE QUI ADVINT EN CHEMIN
Moteuhçoma ayant su que décidément les Espagnols s’avançaient sur route de Mexico, envoya à leur rencontre un grand nombre de satrapes des idoles, augures, enchanteurs et nécromanciens, afin de leur jeter un mauvais sort par des enchantements et des sorcelleries. Mais ils ne purent rien faire, et non seulement leurs manœuvres ne réussirent en rien à les contrarier, mais ils ne purent pas eux-mêmes arriver jusqu’aux Espagnols ; car, avant de parvenir à leur but, ils rencontrèrent un ivrogne en route et ils n’allèrent pas plus loin. Ils le prirent d’abord pour un Indien de Chalco et il leur sembla qu’il était ivre. Il portait enroulés autour de sa poitrine huit licols, ou cordes faites avec un foin pareil à, du sparte; il venait de l’endroit où les Espagnols se trouvaient. Arrivé près des envoyés, il prit un ton irrité et querelleur, en disant : « Pourquoi vous « obstinez-vous encore une fois à venir par ici? Que voulez-vous? Que pense « faire Moteuhçoma? Est-ce à présent qu’il se réveille? Est-ce maintenant que « la peur le prend? Le mal est fait et n’a plus de remède, car il a souvent donné « la mort injustement; il a fait périr un trop grand nombre d’hommes; il a lésé, « trompé, mystifié trop souvent. » En voyant cet homme, les enchanteurs furent pris de terreur; ils se prosternèrent devant lui et lui adressèrent leur prière ; ils firent un tas de terre et le couvrirent d’herbes vertes pour qu’il s’y assît. Mais celui-ci fit le fâché, refusa d’exécuter ce qu’on lui demandait et ne voulut même pas jeter les yeux sur eux. Ce fut en vain qu’ils lui préparèrent un siège. Cela ne servit qu’à augmenter sa colère; il éleva la voix, les querella plus fort, leur disant hardiment : « C’est en vain que vous êtes venus; je ne m’occuperai « plus de Mexico ; je vous abandonne à tout jamais ; je ne ferai plus aucun cas ft de vous ni ne vous protégerai plus à l’avenir ; éloignez-vous de moi ; ce que « vous voulez ne peut se faire; retournez-vous-en et portez vos regards vers « Mexico. » 11 leur sembla voir alors que tous les temples, tous les calpules, les calmecaques et toutes les maisons de Mexico étaient en flammes. Une grande guerre semblait s’être emparée de la capitale. Ce que voyant, les enchanteurs perdirent tout courage et ne purent articuler une parole, comme si un nœud leur eût serré la gorge.
Ceci arriva sur la côte qui mène à Tlalmanalco *. Aussitôt après, celui qui parlait disparut. Revenant à eux, les messagers dirent : « 11 conviendrait que « Moteuhçoma et non pas nous, eût vu ce que nous venons de voir. Celui « qui nous a parlé n’est pas un être humain, mais le dieu Tezcatlipoca. » Les messagers ne s’obstinèrent pas à aller plus loin. Ils retournèrent rendre compte à Moteuhçoma de ce qui était arrivé. Quand ils furent en sa présence et qu’il eut entendu ce qu’ils disaient, il fut pris de tristesse, baissa la tête, garda le silence,
1. De tlalmanalli, terre aplanie, nivelée, uni à co, suffixe de noms de lieu.
HISTOIRE DES CHOSES
muet et presque hors de lui. Après un moment, il leur dit.: « Mes nobles sei- « gneurs, qu’y pouvons-nous faire? Nous courons à notre perte, la mort nous « tient dans ses griffes; nous ne gagnerons point lescimesdes montagnes; nous ne « devons pas fuir; nous sommes Mexicains; c’est pour l’honneur de la génération « du Mexique que nous devons faire front k ce qui arrivera, je le regrette pour « les vieillards et les enfants qui n’ont ni le discernement ni la force qui pro- « tègent. Où donc les pères les mettront-ils en sûreté? Que faut-il y faire? « Nous sommes de ce monde; advienne que pourra. »