CHAPITRE XXI
COMME QUOI COMMENÇA LA GUERRE ENTRE MEXICAINS ET ESPAGNOLS DANS LA VILLE DE MEXICO.
Aussitôt que les hostilités commencèrent entre les Indiens et les Espagnols, ceux-ci se fortifièrent dans les maisons royales avec Moteuhroma et Itzquauhlzin,
1. J’ai donné la traduction exacte de ce passage fort confus de Sahagun. Il n’y aurait qu’un moyen de faire disparaître cette confusion; ce serait de supposer que le chapitre suivant n’est que la continuation de celui-ci, sans transition aucune et sans division de chapitre. Le lecteur, du reste, ne doit pas perdre de vue que le moine franciscain qui avait écrit primitivement son livre en langue nahuatl le traduisit ensuite en langue espagnole par ordre de ses supérieurs. 11 est aisé de reconnaître en plusieurs endroits de cette traduction un manque de suite et des traces de coupures qui sans doute ont été la conséquence d’ordres reçus ayant pour but la suppression de certains passages qui relataient d’une manière trop exacte quelques actes répréhensibles commis par les Espagnols. (Voyez la note de la page 594.)
HISTOIRE DES CHOSES
gouverneur de Tlatelulco. Les Indiens les entourèrent en leur faisant une dure guerre. Les Espagnols se défendaient avec leurs canons, leurs arbalètes et leurs escopettes, qui causaient de grands dommages parmi les Indiens. Ils mirent Moteuhçoma aux fers. Les Indiens procédèrent aux funérailles de ceux qui avaient été massacrés par les Espagnols dans la cour du temple. Il y eut en cette occasion grand deuil dans toute la ville, car les défunts étaient des personnages des plus marquants. On les inhuma en plusieurs endroits, conformément aux rites du pays.
Le même jour, au coucher du soleil, Itzquauhfzin, gonvernenT de Tlatelulco, monta aux terrasses de la maison royale et éleva la voix en disant : « Mexicains « et habitants de Tlatelulco, remarquez que le seigneur Moteuhçoma, votre « roi, vous prie de cesser vos combats et de mettre bas les armes, parce que ces « hommes-ci sont beaucoup plus forts que nous ; si vous n’abandonnez pas vos « hostilités, le peuple entier en souñrira, car ils ont déjà attaché votre roi avec « des chaînes de fer. » Les Mexicains et les habitants de Tlatelulco ayant entendu ces paroles recommencèrent leurs bravades et se mirent à lancer des malédictions contre Moteuhçoma en criant : « Que dit ce crapuleux Moteuhçoma‘1 et « toi, fripon avec lui? Nous ne cesserons nullement de combattre. » Et aussitôt ils commencèrent à pousser des cris aigus et à lancer des flèches et des dards vers l’endroit où se trouvait l’orateur avec Moteuhçoma. Les Espagnols les couvrirent de leurs boucliers et empêchèrent ainsi qu’ils reçussent aucune blessure. Les Mexicains étaient furieux contre les Espagnols au sujet du massacre qu’ils avaient fait traîtreusement de leurs hauts personnages et de leurs plus valeureux hommes de guerre. Aussi assiégeaient-ils étroitement les maisons royales sans laisser y entrer ou en sortir personne, ni introduire aucune provision, afin qu’ils mourussent de faim. Si quelqu’un réussissait à faire entrer secrètement quelques vivres destinés à l’un des assiégés, les assiégeants lui donnaient la mort aussitôt qu’ils en étaient instruits. Ils surent que des Mexicains s’introduisaient au palais avec des flèches. Ce fut une raison pour augmenter de vigilance afin que personne ne pût pénétrer ni par terre ni par la lagune, et ils massacrèrent ceux qui furent convaincus d’avoir fait entrer quelque chose. Il ne tarda pas de s’élever à ce sujet de grands scandales parmi les Mexicains qui s’accusaient les uns les autres de cette fraude. Plusieurs furent tués, surtout parmi les serviteurs ou pages de Moteuhçoma, se distinguant par des anneaux de cristal à la lèvre inférieure, ce qui était un signe caractéristique de la livrée de Moteuhçoma, ou portant des mantas légères appelées ayatl, à la manière des pages de ce prince. Ils étaient tous accusés d’être entrés pour apporter des vivres à leur maître et d’avoir dit ce qui se passait au dehors, et tous étaient punis de mort. La vigilance augmenta, de sorte que les gens de la maison de Moteuhçoma prirent la fuite et se cachèrent pour éviter d’être tués. Les Mexicains livrèrent combat aux Espagnols pendant sept jours et les tinrent assiégés pendant vingt-trois jours, pendant lesquels ils élargirent les fossés et les firent plus profonds, interceptèrent les chemins avec des barricades et élevèrent des remparts, afin que les Espagnols ne pussent sortir par aucune issue.