‹ Histoire générale des choses de la nouvelle-EspagneChapitre 681 sur 704 · I. — Produits des lagunes de la vallée de Mexico · texte numérisé non relu

I. — Produits des lagunes de la vallée de Mexico

Le but de ces notes est de mettre en évidence certains faits ou quelques vérités utiles aux lecteurs de ce livre, pour l’intelligence complète de particularités nombreuses qui ne paraissent pas au traducteur suffisamment expliquées. Portant notre pensée tout d’abord sur le produit des lagunes de la vallée de Mexico, dont il est si souvent question dans le livre de Sahagun, nous trouvons, pour mieux nous éclairer, dans le travail de M. Orozco, auquel nous avons largement puisé pour notre Introduction, des détails très curieux au sujet de ces lagunes. Malheureusement, nous n’y voyons, en fait d’animaux et de plantes, que les anciens noms employés par les Aztèques. Un bien petit nombre de dénominations anciennes y sont accompagnées des mots des nomenclatures modernes. Ce travail nous laisse donc dans le même doute que nous avons exprimé en commentant la traduction du X' livre de Sahagun. Nous mettrons, néanmoins, à profit certains détails de cet écrit recommandable. Ainsi, à propos des moucherons innombrables qui forment de véritables nuées sur les eaux de la lagune et qui servaient d’aliment, nous y résumerons les données qui vont suivre ;

Vacaucili; il est de couleur grisâtre, devient rouge en cuisant et a un goût de poisson ;

L’aneneztli, larve d’un insecte indéterminé; elle est ronde, a quatre pieds, la tête large et de couleur grisâtre;

Le miclipili, larve d’un animal aquatique indéterminé ; le michleleü semblable au précédent ;

Le izcauili, ver rougeâtre qu’on dirait sans tête et qui a l’air d’avoir une queue à chaque extrémité ;

L’alopinan, de couleur foncée;

Le aimihuitla, ver de couleur fauve en dessus et blanc par en bas ; il pique avec sa queue qui est dure et venimeuse;

Vocuüizlac, de couleur noirâtre qui devient blanc en cuisant;

Il existe sur le lac un moucheron noirâtre et petit qui est connu sous le nom moderne de requesón (fromage blanc) et qui paraît être pour M. Orozco l’ancien chilton des Mexicains. Il s’en forme de véritables nuées sur les eaux. Après leur mort, ils sont poussés par le vent et les vagues vers les bords où ils sont recueillis par les Indiens qui s’en servent pour fumer leur terres.

Mais il y a surtout un de ces petits animaux, qu’on appelle en langue mexicaine axayacatl, le même que les Indiens crient dans les rues comme aliment pour les oiseaux. Llave le présente comme un genre nouveau sous la dénomination de ahuautlea mexicana. D’après lui, il est de la grosseur d’un grain de riz ; sa tête est grosse et s’incline intérieument vers le ventre; son front est enfoncé; ses yeux sont grands et proéminents avec une quantité innombrable de facettes et affectant une forme triangulaire, etc. Ces insectes réduits en masse pâteuse, renfermés dans des feuilles d’épis de maïs et cuits dans l’eau salée, servaient d’aliment aux anciens Mexicains et ils ne déplurent pas aux conquistadors. Les Indiens forment de petits fagots de jonc qu’ils placent à peu de distance les

NOTES

uns des autres dans les endroits les moins profonds de la lagune, de façon que, reposant sur le fond par l’une de leurs extrémités, l’autre arrive seulement à la surface. La femelle de r axaijacatl vient y déposer ses œufs. En peu de temps non seulement tout le fagot en reste couvert, mais encore il se forme de véritables grappes d’œufs superposées les unes aux autres. Ces fagots retirés de l’eau sont secoués sur une manta; les œufs s’en écoulent et il suffît de passer la main sur les plantes pour que ceux qui adhèrent encore s’en détachent. Dans ce premier état le produit prend le nom de ahuaulli. Il ressemble à du sable. En le voyant au microscope on aperçoit de véritables œufs et on découvre que la plupart ont une ouverture par laquelle la larve est sortie, d’où il résulte que ce n’est à proprement parler que l’écaille de l’œuf et non l’œuf dans son entier. L' ahuaulli passe pour un mets d’un usage utile aux jours où la viande est prohibée par précepte religieux. On le prépare moulu et incorporé dans des omelettes ou pour former le plat favori appelé revoltillo dont on fait usage dans les jours de vigiles. « L’industrie de Vahuaulli est véritablement curieuse, ajoute M. Rio de la Loza dans une addition au mémoire de M. Orozco; et certes il faut toute la patience, toute la minutieuse économie, tout le désir de travail de nos pauvres indigènes pour soutenir et fomenter une entreprise dont le rendement est

bien loin d’offrir une compensation aux fatigues dont elle est l’occasion Pour mieux

juger cette industrie et surtout pour calculer le nombre extraordinaire de moucherons qu’il y a sur la lagune, il convient de savoir que le cuartillo de petits œufs, mesure de capacité équivalant à un peu moins de deux livres d’eau, ne pèse que trois cent soixantesix grammes, tandis qu’on y compte bien près de sept millions de petits œufs vides, car je n’ai pas réussi à en rencontrer un seul qui fût plein, malgré mon obstination à le chercher. A l’analyse, cent parties d’almautli ont donné :

Matière animale 86

Divers sels 14

Je dirai enfin, en témoignage de l’immense quantité de ces moucherons et de leur extraordinaire fécondité, qu’après avoir assuré que V ahuaulli est versé dans la consommation par charges, il n’y a point d’exagération à dire que le petit animal qui le produit se recueille avec une abondance telle qu’il devient le principal aliment des volatiles domestiques, »

Quant à la larve de Vaxayacatl, déjà sortie de l’œuf, on la recueille en grande quantité et les Indiens la mangent entière ou moulue, formant une masse qu’ils font cuire dans des feuilles de maïs. Cette masse est même vendue au marché sous le nom depuxi.

Rappelons en outre que Sahagun nous parle d’une autre substance dans les termes suivants (voyez page 714) : « On trouve sur l’eau une substance (urronas), qu’on appelle tecuitlatl, de couleur bleu clair. Lorsque cela forme une couche épaisse, on le recueille, on l’étend sur de la cendre et l’on en forme des tourteaux qu’on mange après les avoir fait cuire. » Les Indiens d’aujourd’hui consomment encore ce produit sous le nom de cuculito del agua. C’est le même que le Père Molina a inscrit dans son dictionnaire sous le nom de cuculin, en lui donnant cette définition : « Produit visqueux de Veau, ou comestible qui se forme parmi certaines plantes aquatiques. »

Nous dirons enfin, pour terminer cette longue explication au sujet des insectes comestibles de la lagune, que la larve de Vaxayacatl en voie de transformation construit quelque chose d’analogue aux rayons des abeilles, composé d’une infinité de petites cellules, qui lui donne de la ressemblance avec les éponges. 11 en résulte un produit gélatineux que les Indiens destinent à leur propre consommation, sans le porter aux marchés.

Ce serait maintenant le moment de passer en revue la quantité innombrable d’oiseaux aquatiques qui vivent sur le lac d’une manière permanente ou s’y trouvent de passage en certaines saisons. Malheureusement, nous le ferions sans profit, attendu que nous ne pourrions faire autre chose que présenter l’énumération dans les mêmes termes que Sahagun, les éléments nous manquant pour ajouter aux dénominations de la langue nahuatl les mots correspondants des nomenclatures modernes. Mais il nous importe de dire que les canards furent grandement utilisés pour l’alimentation des anciens Mexicains et qu’ils ne le sont pas moins aujourd’hui par toutes les classes de la société moderne. La quantité en est prodigieuse en certaines saisons. Les Indiens qui les chassent ont recours à de véritables machines infernales consistant en deux rangées de canons de vieux fusils tenus en place

NOTES

par de grosses poutres. L’une des rangées est destinée à porter la charge à fleur d’eau, tandis que l’autre vise à une certaine hauteur. Les chasseurs ont recours à un stratagème bien simple pour attirer une masse considérable de volatiles à portée de ces machines. Ils font marcher dans l’eau à petits pas des vaches ou un cheval qui semble être là pour chercher la nourriture dans les plantes aquatiques. Les canards s’approchent de ces animaux et lorsque, au lever de l’aurore, leur nombre paraît suffisamment satisfaisant, les Indiens mettent le feu à la première rangée de fusils et, un moment après, à la seconde rangée qui les atteint au commencement de leur vol. Les victimes sont innombrables. Elles sont livrées à la consommation à un prix très réduit. La plupart de ces canards ont un goût de poisson très marqué; d’autres forment un aliment convenable et il y a quelques sarcelles provenant d’eau douce qui sont aussi bonnes que celles dont nous faisons usage en France.

Si le lecteur veut bien porter l’attention sur cette longue énumération des produits de la lagune, il reconnaîtra sans peine qu’ils ont été dans le passé et qu’ils continuent à être aujourd’hui d’une utilité très grande.

Le dessèchement de la lagune, certainement désirable à beaucoup de points de vue, laisserait tout d’abord un grand vide dans les ressources alimentaires de la localité.

Peur ce qui est de l’influence de la lagune sur la santé publique, voir le chapitre IV 3' partie, de mon livre de V Influence de la pression de Vair.

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