V. — Danse et musique
Chez les anciens Mexicains la danse et la musique qui l’accompagnait n’étaient pas un objet d’amusement futile et de distraction sans intérêt. Ce peuple ne comprenait pas que les différentes manières d’honorer leurs divinités pussent se pratiquer sans les accompagner d’un signe extérieur d’allégresse. Rien ne devait respirer la tristesse en présence des idoles qu’on voulait révérer par des cérémonies traditionnelles. Les victimes mêmes qu’on destinait au sacrifice et qui se savaient être au moment où on allait leur arracher le cœur, devaient obéir à l’habitude en dansant et en chantant devant l’image du dieu en l’honneur duquel elles allaient recevoir la mort. Cette coutume de la danse, s’alliant aux pratiques du culte, s’est perpétuée après la conquête chez les survivants des anciennes races mexicaines. Jusqu’à ces derniers temps, les Aztèques, devenus chrétiens, ont continué à venir de loin pour offrir leurs hommages à la vierge de Guadalupe et là, j’ai pu personnellement les voir, costumés à la manière antique, former un rond en se tenant les uns les autres au moyen de cordelettes garnies de fleurs et danser au sein même de l’église consacrée à la vierge miraculeuse en fredonnant un air monotone qui sans doute tenait aux souvenirs de leur passé. On me dit que, vers 1853, l’archevêché de Mexico a interdit définitivement ces derniers signes d’une antiquité que le catholicisme abhorre. Mais, en chassant de l’intérieur du temple cette danse monotone, il n’a pu obtenir que les Indiens s’en abstinssent d’une manière absolue. Ils continuent à danser près de l’église, sur la grande place qui s’étend devant sa façade principale.
Ces danses étaient toujours accompagnées du son de divers instruments. Celui dont il
NOTES
était le plus fuit usage et qui revient si souvent sous la plume du moine Sahagun était le leponazlli. Qu'était-ce que cet instrument? Dupeix nous l’a décrit par ces simples paroles, en parlant d’abord d’un instrument de guerre appelé huehuelle (ce qui veut dire chose antique) : « C’est un cylindre en bois creux, espèce de sapin ; il a trois pieds neuf pouces de long, un peu moins de dix-huit pouces de diamètre, et le bois a un pouce et demi d’épaisseur. Toute la surface est couverte de dessins allégoriques de diverses couleurs, analogues aux armoiries de la ville. Le haut de cet instrument militaire se termine par une peau tendue comme celle de nos tambours et le bas est divisé en trois pointes, avec leurs ornements, faisant office de trépied. Dans le même lieu, je vis un autre instrument dont le son s’accorde avec celui du précédent et forme avec lui la tierce ou Toctave. On l’appelle teponazlli; il est aussi en bois dur, pesant, et de forme cylindrique; il a dix-huit pouces de long et cinq pouces de diamètre. Sa superficie n’a pas d’ornements coloriés, mais elle offre certains dessins ou fleurons gravés. Sur la partie la plus essentielle, celle sur laquelle on frappait l’instrument, il y a longitudinalement deux languettes ou chevalets divisés en deux tons qui forment une tierce mineure, ré fa, fa ré, assez éclatante. Le tout est d’une seule pièce. Cet instrument se frappe avec deux baguettes comme nos cymbales^ tandis que le huehuelle se touche seulement avec la paume de la main. »
Il ne sera pas oiseux de faire remarquer que les anciens Mexicains avaient l’habitude d’exciter le courage de leurs guerriers par le son bruyant des tambours, et, si nous portons l’attention sur les habitudes de l’Ancien Monde nous y constaterons que l’homme a partout des inspirations analogues. Dupeix nous dit à ce sujet : « Je vis un autre teponazlli qui appartient à l’antiquité llascaltèque. Il est admirable par la matière qui est de bois sonore, très dur, pesant, poli, de couleur brun noirâtre et parfaitement bien travaillé en relief, dans le style original de cette contrée. Cette sculpture en bois offre, en effet, des figures que les anciens Indigènes étaient seuls capables de faire. On y voit une figure humaine placée longitudinalement, couverte de vêtements et ornements extraordinaires. Ce morceau très remarquable est un instrument belliqueux qui fut destiné, dans les temps antérieurs à la conquête, à exciter le courage des combattants; il sonne également en tierce mineure. Ce cylindre, un peu courbe dans sa partie principale (le dessus), offre à la partie inférieure une surface plane. Il a trois pieds de long et environ cinq pouces de
diamètre Cet instrument vu de profil, ressemble passablement à une barque avec sa
proue et sa poupe »
Nous avons écrit bien souvent dans le cours de cette traduction l’expression d’atabal, à propos de danses ou de cérémonies religieuses. D’après Torquemada, ce serait là une expression générique signifiant tambour et fournissant deux espèces principales. L’un d’eux était d’une grande hauteur, cylindrique, plus gros qu’un homme, avec une peau tendue à l’une de ses extrémités. C’est l’espèce que les Indiens appelaient huehuetl et dont nous venons de donner la description par Dupeix sous cette même dénomination. C’est l’autre espèce d'alabal déjà décrite qui s’appelait teponazlli. (Voyez Torquemada, livre XIV, chapitre XI.)
Ce même auteur, dans le même chapitre, donne une description très étendue des principales danses en usage chez le peuple Mexicain. Toutes fêtes, toutes cérémonies religieuses en étaient l’occasion inévitable et, en certaines circonstances, le nombre de danseurs était extraordinaire ; ils s’élevaient souvent à plusieurs milliers de personnes qui se tenaient par la main en formant des ronds immenses. Plusieurs passages de Sahagun font, du reste, comprendre que la danse et le chant formaient la base de la bonne éducation, tant au point de vue des pratiques religieuses que des bonnes qualités à acquérir dans les rangs honorés de la société Cela figure parmi les conseils des pères à leurs enfants dans les admonestations nombreuses du VI' livre de cet ouvrage.
Les chanteurs de profession étaient nombreux. Les grands personnages en avaient plusieurs à leur solde. Leur mérite ne consistait pas seulement à bien chanter ; ils étaient aussi compositeurs, car c’était une habitude parmi les Mexicains que, dans les grandes fêtes données par les familles importantes, des chants nouveaux, d’une originalité encore inconnue, fussent offerts à la curiosité des invités. Nous n’insisterons pas davantage sur ces coutumes dans cette note qui n’avait pas d’autre but que d’éclairer le lecteur sur la nature des tambours, alabais et teponazlli, dont il a été si souvent question dans cet ouvrage et que Sahagun n’a décrits nulle part d’une façon bien intelligible.
NOTES