VI. — Le guerrier Tlalhuicole
Rien ne pourrait faire comprendre mieux que l’histoire qui va suivre, à quel degré s’élevait le point d’honneur chez les Mexicains et l’estime qu’ils faisaient du sacrifice humain. Plusieurs historiens ont raconté et Juan de Torquemada se plaît à dire la conduite du grand guerrier Tlascaltèque capturé dans un combat par les troupes de Motcuhe.oma. Voici le passage de Torquemada à sujet ;
« Tandis que Mexicains et Tlascaltèques s’assiégeaient et se combattaient dans des hostilités constantes, ils se capturaient sans cesse les uns lés autres et ne se rachetaient jamais, considérant que le rachat était honteux et sans dignité. Ils devaient mourir dans le combat, ou par le sacrifice quand ils étaient devenus captifs. C’était surtout une règle invariable parmi les gens qui appartenaient à la noblesse et pour les capitaines de renom. On en donne pour exemple le fait suivant. Peu d’années avant que les Espagnols arrivassent dans ce pays, il y eut une guerre entre les Uexolzincas et les Tlascaltèques, à laquelle se mêlèrent les Mexicains en qualité d’auxiliaires. On captura un très valeureux capitaine tlascaltèque appelé Tlalhuicole. Il était si renommé par sa valeur qu’il suffisait à l’ennemi d’entendre prononcer son nom pour qu’il abandonnât la partie du côté où ce guerrier se mêlait au combat. Il était, du reste, si vigoureux qu’il faisait usage d’un casse-tête d’un poids considérable: un homme quelconque, de force fort raisonnable, avait de la peine à le soulever. Comme la chance n’est pas toujours favorable à tout le monde, elle devint contraire à ce capitaine en une occasion où, après plusieurs victoires et grand nombre de faits brillants dans lesquels il s’était distingué, il lut pris par les Uetzotzincas en un terrain marécageux où il eut l’imprudence de s’engager, par suite d’une ruse de l’ennemi. Quand on l’eût pris, on le mit en cage et on l’amena à Mexico en dansent et en célébrant de grandes fêtes. Il fut présenté à l’empereur Moleuhroma qui, entendant annoncer son nom, ne se contenta pas de lui épargner la mort et tout autre dommage, mais s’empressa de le mettre en liberté en lui prodiguant toute espèce de gracieusetés. Il lui permit même de retourner dans son pays, chose qui n’avait été faite jusque-là pour personne. Mais on eut beau faire pour le persuader, Tlalhuicole ne voulut, ni accepter la liberté, ni consentir à l’accomplissement du désir du roi Moteuhçoma. Il le suppliait, au contraire, de le faire sacrifier aux dieux, ainsi que ses aïeux en avaient eu l’habitude. Moteuhçoma qui estimait plus sa vie que l’offrande résultant de sa mort ne voulut point écouter sa suplique. Il différa sa réponse pendant quelques jours, après lesquels se présenta une occasion de faire la guerre aux habitants de Michuacan. Touché de la valeur de Tlalhuicole, il le fit appeler et le nomma capitaine général de l’expédition. Celui-ci, quoiqu’il fût en réalité l’ennemi des hommes qu’il commandait, les conduisit comme s’ils eusent été des alliés et des gens de sa nationalité même. Étant arrivés à la frontière où le roi Tarasque tenait ses forces réunies, les Mexicains lui présentèrent la bataille. Le combat s’engagea; il y eut un grand nombre de morts et de blessés des deux parts, car les Tarasques sont vaillants et belliqueux. Tlalhuicole ne se rendit pas, à la vérité, maître du terrain, mais se conduisit avec une telle valeur qu’il enleva à l’ennemi un grand butin en hommes et en argent et autres objets très riches, en même temps qu’il capturait nombre d’hommes. H retourna très glorieux à Mexico avec ce butin. Les Mexicains joyeux de l’avoir eu à leur tête rentrèrent et racontèrent au roi Moteuhçoma des merveilles sur son compte. Celui-ci, reconnaissant de la foi qu’il lui avait gardée, le supplia de nouveau qu’il retournât dans son pays, ne voulant point qu’un tel gentilhomme mourût. Mais Tlalhuicole répliqua encore une fois qu’il ne lui convenait point de revenir dans sa ville après avoir été vaincu et capturé. Le roi le pria alors, puisqu’il ne voulait point de sa liberté, de rester dans sa cour en qualité de capitaine et comme un de ses courtisans. Il lui promettait toute sorte de faveurs pour lui et pour tous ceux qu’il voudrait. A cela, le guerrier répondit qu’il ne pouvait accepter d’être traître à son pays et qu’on dît de lui qu’il se mettait au service de ses ennemis. Il le supplia donc en grâce que, puisqu’il ne pouvait en rien être utile, on lui rendit le service de le faire sacrifier et (Je mettre ainsi fin à sa malheureuse existence, attendu qu’en continuant à vivre il se tiendrait pour déshonoré, tandis que par sa mort, il acquerrait de l’honneur, objet des aspirations de toute sa vie. Le mieux serait donc de le destiner à la mort réservée aux hommes valeureux (c’était celle qu’on recevait sur la pierre des gladiateurs). En présence de cette
NOTES
obstination, voyant qu’il ne voulait rien accepter, Moteuhçoma donna l’ordre de l’attacher sur la pierre, conformément à l’habitude, et que ses meilleurs hommes de guerre fussent ]’y combattre. Le roi lui-même, entouré d’un grand nombre de gens, assista à ce spectacle. Tlalhuicole combattant successivement contre ceux qui se présentaient en tua huit et en blessa plus de vingt. Mais enfin il fut atteint d’un coup qui le fit tomber. On l’emporta alors tout étourdi et on lui arracha le cœur devant son dieu Uitzüopochtli.
(Juan de Torquemada, Monarquía Indiana, tome I, livre II, chapitre LXXXII).