‹ Histoire générale des choses de la nouvelle-EspagneChapitre 687 sur 704 · VII. — La ressuscitée Papan · texte numérisé non relu

VII. — La ressuscitée Papan

Voici le passage de Torquemada qui raconte la résurrection de la femme enterrée qui revient de l’autre monde pour prophétiser à Moteuhçoma la fin de l’empire Mexicain. Remarquons, avant de citer ce passage, que le moine franciscain donne une foi absolue au fait qui s’y trouve révélé.

«c Aussitôt que l’empereur Moteuhçoma prit les rênes du gouvernement il maria une de ses sœurs appelée Papan avec le gouverneur de Tlatelulca. Quoiqu’elle fût devenue veuve peu de temps après son mariage, elle n’en persista pas moins à vivre parmi les administrés et dans les maisons de son défunt mari où elle continuait à être servie et honorée du plus grand respect par les plébéiens et les grands seigneurs, à son double titre de veuve du possesseur d’une moitié de la capitale sous la suzeraineté de l’Empereur, et de sœur d’un monarque aussi gra,nd et aussi puissant que l’était Moteuhçoma. Elle fut atteinte d’une maladie dont elle mourut et ses obsèques furent honorées de la présence de l’empereur son frère accompagné de la noblesse la plus élevée de sa cour. L’inhumation eut lieu dans un jardin de son palais dans un souterrain voûté, près d’une salle de bains située dans le jardin lui-même. La défunte Papan avait l’habitude d’en faire usage, car c’était une coutume fort répandue parmi les Indiens, tant nobles que prolétaires. La voûte fut recouverte d’une pierre plate d’un poids modéré. Les cérémonies nombreuses étant finies, tout le monde se retira. La défunte resta dans son tombeau toute l’après-midi du jour où elle fut inhumée et toute la nuit suivante. Au point du jour une fille de cinq à six ans abandonna le lit de sa mère pour se rendre à l’appartement où demeurait une vieille et vénérable dueña, sa gouvernante, aux soins de laquelle avaient été confiées la maison et la famille de la défunte. L’enfant devait passer par le jardin pour se rendre à l’endroit où se tenait sa gouvernante. Étant arrivée à un bassin qui précédait la salle de bains, elle aperçût assise sur un des degrés sa tante Papan qui était morte et avait été enterrée la veille. Elle ne fut prise d’aucune frayeur en la voyant, car jeune enfant comme elle était, elle ne comprenait pas qu’elle fut morte. Elle pensa donc seulement que sa tante prenait un bain, de la même façon qu’autrefois lorsqu’elle se baignait en sa compagnie. Papan ayant vu la jeune fille l’appela en disant ; • cocoton! » (C’est une expression dont on fait usage à l’égard des enfants). La jeune fille qui l’entendit et la reconnut s’approcha d’elle et lui demanda ce qu’elle désirait. Papan lui dit : a Va à l’appartement de ta tante, ma gouvernante; dis-lui queje l’appelle et qu’elle vienne ici.* L’enfant s’y étant rendue lui dit que sa tante Papan l’attendait dans son bain. La dueña ne vit là qu’une plaisanterie ; elle crut seulement qu’en sa qualité d’enfant elle ne s’habituait pas à son absence et que, pleine de son souvenir, elle venait lui dire comme par le passé que la défunte l’appelait. Elle la carressa tendrement et lui dit ; « Mon enfant, ta tante est déjà avec les dieux et jouit du grand repos en récompense de sa bonne vie et de la modestie de son existence. » Mais l’enfant lui répéta que sa tante Papan l’appelait, et elle la tirait par son uipil pour qu’elle se rendit avec elle à l’endroit où elle était attendue. Ne pensant nullement que cela pût être autre chose qu’une plaisanterie, ce fut pour lui faire plaisir qu’elle suivit l’enfant jusqu’aux bains où elle aperçut, en effet. Papan assise sur un des degrés du bassin. Or, comme elle savait que la défunte avait été enterrée la veille, elle fut saisie de frayeur et tomba à terre sans sentiment et sans voix. A cette vue l’enfant s’enfuit en courant à l’appartement de sa mère et lui dit ce qui se passait. Celleci se rendit aussitôt aux bains en compagnie de deux dames de son service. Là, elles aperçurent une femme sur le sol sans connaissance et une autre assise dans le bain. Ayant reconnu que celle-ci n’était autre que la défunte, elles furent saisies de crainte; mais Papan les rassura, leur ordonna de l’accompagner à son appartement et de garder le plus grand silence pour tout le jour, afin que personne ne la vît et qu’on ignorât l’événement.

NOTES

Le lendemain elle manda Tiçotiicalz'in son majordome et lui dit que le secret de Dieu n’ayant rien de commun avec les actions des hommes sur la terre, sa vue ne devait lui inspirer aucune crainte. Elle ajouta qu’il eût à se rendre immédiatement au palais pour dire au roi son frère qu’elle était vivante et qu’elle le priait de la venir voir, parce qu’elle avait à lui révéler des choses d’importance. Tirotzicatzin l’ayant entendue n’osa pas se rendre auprès de l’Empereur avec cette ambassade, parce qu’il le savait impressionnable au point de vue des présages et il craignit d’y perdre la vie. 11 pria très humblement Papan de l’excuser. Celle-ci voyant son peu de résolution lui donna l’ordre d’appeler son oncle Neçahualpilli, roi de Telzcoco, qui avait dû assister à son enterrement. Le roi s’empressa de se rendre à l’appel de sa nièce, car c’était un homme de cœur ou de courage qui ne se laissait pas intimider par de pareilles visions. Étant entré dans l’appartement de Papan, il la salua et la consola à sa manière. Elle lui répondit par quelque parole de circonstance et le pria en grâce de vouloir bien appeler son frère Moteuhçoma. Neçahualpilli se rendit au palais et adressant la parole au roi, il lui raconta l’événement dans les termes les plus mesurés afin d’éviter qu’il en ressentît du trouble et de la frayeur. Moteuhçoma l’écouta avec une surprise mêlée de doute; car il n’ignorait pas qu’elle était morte et qu’il avait lui-même pris part à son inhumation deux jours auparavant. D’autre part, il était sûr de n’avoir jamais vu, ni jamais entendu dire qu’une personne quelconque eût recommencé à vivre après avoir été enlevée par la mort. Voulant néanmoins s’assurer de la réalité, il fit assembler ceu.x qui l’accompagnaient habituellement et il se rendit avec eux à la maison de la défunte. A son arrivée dans son appartement, il s’écria d’une voix que tout le monde pût entendre : « Es-ce bien toi, ma sœur, ou n’est-ce que le démon déguisé dans ta personne? » Elle répondit : » C’est moi, mon frère; que Votre Majesté ne se trouble ni s’épouvante aucunement. » Moteuhçoma entra, et s’assit à son chevet, le roi de Tezcoco se tenant à son côté. D’autres personnages de rang élevé, saisis d’étonnement, se tinrent debout, s’apprêtant à entendre ce que la défunte allait dire à son frère. Alors, d’une voix tranquille et quelque peu élévée. Papan lui tint le langage suivant ; « Vous tous qui êtes ici présents, vous prendrez pour choses bien nouvelles ce qui se passe à votre vue, tenant pour naturel qu’une personne morte ne revienne jamais pour reprendre la vie dentelle jouissait auparavant ; et cela est, en effet, ainsi, conformément à ce que l’expérience nous a permis de voir chez tous nos prédécesseurs. Que ceux qui ne voudraient pas croire à ma mort se limitent donc à penser que j’ai été pendant plusieurs heures victime d’un accès qui m’a privé de mes sens en me donnant l’aspect d’une morte. » Se tournant ensuite vers son frère, qui l’écoutait attentivement, elle ajouta : « Revenue à moi par suite de la cessation de cet accident (si vous ne voulez pas croire que j’ai été morte) et me voyant sous terre, je fis des efforts pour abandonner le sépulcre; je soulevai la pierre par un effort dont Dieu me fit la grâce sans doute et je sortis. C’est à l’aide des gens de ma maison que j’ai été transportée dans cet appartement et sur ce lit. Et maintenant, puisque telle est la volonté des dieux, je veux dire ce que j’ai vu pendant ce temps et les choses qui me sont arrivées.

« Je me voyais dans une spacieuse vallée qui paraissait n’avoir ni commencement ni fin, très plate, dépourvue de coteaux, de ravins et de montagnes. Vers son milieu se trouvait un chemin qui bientôt se divisait en sentiers divers. A l’un des côtés de la vallée coulait une rivière considérable dont les eaux couraient avec un bruit formidable. Ayant voulu me eter dans le courant pour passer de l’autre côté, je vis apparaître un jeune homme vêtu d’une longue tunique nette comme un cristal et rayonnante comme le soleil, son visage brillait comme une étoile ; sur son front se voyait une figure qu’il répétait en mettant un doigt sur un autre en forme de croix. Il avait des ailes en plumes riches nuancées de charmants reflets; ses yeux brillaient comme des émeraudes et le regard était modeste. Ce personnage était blond, de bel aspect et de taille imposante. Il me prit par la main et me dit : « Viens ici; il n’est pas encore temps que tu passes ce fleuve. Tu possèdes l’affection de Dieu quoique tu ne le connaisses pas. » Je lui donnai modestement la main et il me conduisit plus loin dans cette vallée où je vis beaucoup de têtes et d’ossements d’hommes morts. J’en vis aussi qui poussaient de douloureux gémissements dont on était ému. Plus loin encore je vis un grand nombre de personnages noirs portant des cornes à la tête, avec des pieds de cerf; ils étaient occupés à édifier une maison qu’ils étaient pressés de finir. Tournant mes regards vers l’Orient au moment où le soleil se levait, je vis venir par les eaux du fleuve de grands navires montés par un grand nombre d’hommes autrement vêtus que nous-mêmes ; leurs yeux étaient d’un gris clair, leur teint rosé, et ils

NOTES

portaient |à la main des bannières, et des cabassets sur leur tête. Ils se disaient fils du soleil. Le jeune homme qui me conduisait par la main et me faisait voir toutes ces choses me dit que ce n’était point la volonté de Dieu que je me jetasse pour le moment dans la rivière parce que j’étais réservée à voir de mes propres yeux les événements prendre une autre tournure et à jouir des avantages de la foi dont ces personnages étaient porteurs; que je les attendisse donc pour être témoin des .guerres qui allaient s’engager entre eux et nous, et les voir devenir les maîtres de ces royaumes; que ces ossements qu’on entendait gémir sur ces compagnes étaient nos devanciers morts sans avoir été éclairés des lumières de la foi, ce qui était cause de leur tourment; que cette maison élevée par les Noirs était destinée à renfermer ceux qui mourraient dans les batailles qu’on allait soutenir contre les gens des navires; que je revinsse sur mes pas pour les attendre, afin que lorsque le calme s’établirait et que les ablutions du baptême seraient annoncées, je fusse la première à guider mes compatriotes qui en devraient profiter. »

Moteuhçoma écouta ces choses en silence et il s’en sentit grandement troublé. Les personnages qui l’entouraient, voulant le calmer, lui dirent que la malade était folle et que ses paroles n’étaient autre chose que le délire de son mal. Mais le monarque sans rien répondre sortit de cet appartement et regagna les siens, plongé dans la confusion de ses pensées et occupé à rapprocher ces nouveaux détails de bien d’autres choses qui avaient déjà été observées dans le royaume et qui paraissaient être l’annonce de quelque événement nouveau et certain. Moteuhçoma ne revit jamais plus sa sœur Papan ; mais les temps accomplirent ce qu’elle avait prédit. Elle guérit, au surplus, de sa maladie et vécut désormais d’une vie retirée et exemplaire. Elle ne mangeait qu’une fois par jour. Aussitôt que les Espagnols entrèrent dans la ville et commencèrent à convertir et à administrer le baptême, elle fut la première qui le reçut dans Tlatelolco sous le nom de Doña Maria Papan

Cette histoire, telle que nous venons de la raconter, a été extraite de peintures anciennes et elle a été traduite et envoyée en Espagne, comme une chose reconnue pour certaine parmi les vieillards. Doña Maria Papan a été très connue dans cette ville et il est croyable que l’événement fut, en effet, tel qu’on vient de dire, puisqu’il était ainsi raconté dans toutes les conversations

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