VIII. — Marina
La personnalité de Marina est tellement intéressante au point de vue de la conquête par les Espagnols que je regrette de ne pasen avoir tiré l’occasion d’une longue note dans ma traduction de la chronique de Bernai Diaz del Castillo. Je me suis contenté de dire que l’histoire ne fait plus mention de cette Indienne intéressante après qu’elle eût accompagné Fernand Cortès dans sa campagne de Honduras. Il est très vrai que ce que l’on peut à juste titre appeler « l’histoire» ne s’en occupe plus à partir de cette époque; mais cela ne veut pas dire qu’on ait absolument perdu sa trace depuis lors. Prescott dit qu’il lui fût assigné des terres dans sa province natale où sans doute elle passa le reste de ses jours, parce que son nom disparaît dès lors de l’histoire. (Livre 7, chap. III, la Conquête de Mexico.)
Cela doit d’autant moins paraître exact que son mari Juan Jaramillo devint un des principaux habitants de Mexico où il figura dans différents emplois d’importance; car il fut regidor, procurador et alférez real. Tout porterait donc à croire, quoique l’on ne voie plus aucune trace de doña Marina depuis 1528, qu’elle termina ses jours dans la capitale même à une époque dont on n’a actuellement aucune connaissance. Elle et son mari y possédaient, en effet, des propriétés considérables. Les recherches d’Alaman (Diaerlationes, tome II, pag. 293, 294) nous permettent d’assurer que le 14 mars 1528, il fut fait aux deux époux concession d’un terrain attenant à Chapultepec. L’un deux obtint également un solar pour jardin à la chaussée de San Cosme. En outre, le 20 juillet 1528, il lui fut donné un enclos de jardinage qui avait appartenu à Moteuhçoma. Les maisons d’habitation de Marina étaient situées dans la rue de Médinas. Quoi qu’il en soit, il est très certain qu’il n’existe encore aucune donnée permettant de dire où Marina passa le reste de ses jours à partir de l’année 1528.
NOTES
Les historiens n’ont pas été, en général, mieux informés relativement au lieu de sa naissance. Gomara la fait naître dans la province de Jalisco ; Torquemada et Herrera ont suivi cette opinion. A la vérité Clavijero fait remarquer, que s’il en eût été ainsi, on concevrait difficilement qu’elle eût été rencontrée par Cortès dans la province de Tabasco. Pourquoi douter, d’ailleurs, de la sincérité de Bernai Diaz qui dit tenir d’elle-même qu’elle était née dans la province de Guazacualco? Ce chroniqueur consciencieux assure, en outre, qu’il eut occasion de connaître la mère et le demi-frère de cette femme célèbre dans le pays même où elle était née. Après ce récit, il doit rester hors de doute qu’elle était originaire de cette province et que de là elle était passée dans celle de Tabasco qui est limitrophe. 11 est probable que lorsqu’elle y fut rencontrée par Fernand Cortès, Marina qui, plus tard, eut un fils avec ce célèbre conquérant, était déjà mère d’une fille illégitime ; car M. Garcia Icazbalceta nous rappelle que dans l’enquête qui fut ouverte relativement à l’administration de Cortès, il est question d'une fille de l’interprète Marina, sans qu’il soit fait mention de son père.
On n’est pas non plus très certain de l’origine du nom de Marina sous lequel elle est connue dans Tbistoire. Je demande à M. Garcia Icazbalceta la permission de traduire textuellement la partie qui traite de ce point intéressant dans une note qu’il a insérée dans son édition des dialogues de Cervantes Salazar. « Les auteurs sont d’accord pour assurer que le nom de Marina lui fut donné par le baptême. C’est donc le nom chrétien ; mais elle en avait indubitablement un autre appartenant à la gentilité. Quel était ce nom-là? Quant au nom de Malinche sous lequel elle est connue et que les Mexicains appliquèrent également à Cortès, on en attribue l’origine à ce que, la langue mexicaine manquant de la lettre R, les Indiens lui substituèrent la lettre L, comme étant celle qui leur paraissait la plus analogue. Marina se convertit ainsi en Malina. En y ajoutant la terminaison tzin qui dénote affection et respect, on fit 7nalintzin, lequel nom, corrompu par les [Espagnols d’après leur habitude, en arriva à faire malinche. D’autres auteurs qui paraissent plus fondés pensent que le changement de nom suivit une direction inverse. Dans l’explication de la planche X du Códice Telleriano-Remense, laquelle remonte à l’époque du premier vice-roi de Mexico, on lit ce qui suit : « Cette année-là les Mexicains subjuguèrent la province de Coallaxlla, qui est située à 20 lieues de Vera-Cruz, après avoir soumis tout le pays laissé derrière eux. Ce fut en l’année 8 maison ou 1461. Cote province est celle de Guazacualco, celle-là même où les Espagnols trouvèrent l’Indienne Malinale qu’ils appellent toujours Marina. • Nous pouvons conclure de là que le nom de Marina lui fut appliqué par le baptême, peut-être par analogie avec celui qu’elle portait auparavant. C’est de celui-ci et non du nouveau que dériva, sans aucune substitution de lettre, le nom de Malinlzin en mettant seulement tzin à la place de la terminaison antérieure, ainsi que le demande le génie de la langue.
« Malinalli est le nom ou le symbole de l’un des 20 jours du mois mexicain. Il se traduit par le mot €< corde tordue • du verbe inalina qui veut dire tordre une corde sur la cuisse. On sait que les Mexicains donnaient aux enfants le nom du jour de leur naissance. Plus tard on en ajoutait un autre sans enlever celui qu’ils avaient déjà reçu. Nous lisons dans le Gomara de Bustamante : « Marina ou Malinlzin Tenepal, car c’était son surnom et plus tard elle s’appela Marina, etc. » On voit par là que le nom de Marina vint postérieurement, c’est-à-dire au moment du baptême et que son véritable nom, c’est-à-dire son nom profane était Malinlzin Tenepal. Malinlzin ou Malinalli serait ainsi le nom primitif pris du jour de la naissance et Tenepal (dont je ne vois pas l’interprétation) serait celui qu’elle prit plus tard conformément à la coutume générale rapportée par le P. Motolinia. » (Garcia Icazbalceta, Dialogues de Cervantes Salazar, page 181).
Quoi qu’il en soit, pour en revenir à l’impossibilité où l’histoire se trouve de dire où Marina passa le reste de ses jours après la conquête définitive du pays, on peut se livrer à quelques réflexions dans le but de faire comprendre que la présence de son mari à Mexico dans un rang élevé n’est pas une raison pour faire croire que Marina dût en faire également sa résidence définitive. Il est plus naturel de penser que, par suite de l’arrivée à Mexico de quelques familles de hauts employés de l’administration, Juan Jaramillo se trouva singulièrement gêné de la présence d’une femme avec laquelle il avait pu se lier par le mariage au milieu des désordres de la campagne, mais qui présentait le souvenir d’une vie soldatesque trop facile aux yeux des familles nouvelles dont les antécédents étaient plus réguliers au point de vue de la morale. Il dut en résulter pour Jaramillo le désir de se soustraire le plus possible aux sarcasmes pénibles des envieux en évitant les
NOTES
occasions fréquentes, que les entrevues nécessairement renouvelées à chaque instant avec Cortès et d’autres encore faisaient naître bien naturellement dans les cercles distingués de la colonie nouvelle. Il est naturel de croire aussi que le caractère indépendant et le sens moral un peu émoussé de Marina durent lui inspirer le désir de se délivrer de toute entrave. De là naîtrait bien naturellement la pensée que la supposition de Prescott, qui fait vivre cette Indienne célèbre dans ses domaines d’une province éloignée, représente probabiement la vérité. Si Marina eût continué à vivre à Mexico et y fût morte, il y resterait sans nul doute des traces plus certaines de sa résidence et de sa mort.