IX. — Les bubas
On serait porté à croire bien souvent que Sahagun en décrivant les mœurs des Mexicains les envisage dans des faits qui sont postérieurs à la conquête et qui ont obéi déjà à l’influence exercée par les conquérants. Il serait diffleile de croire, en effet, que le langage que le moine franciscain prête aux Aztèques d’avant la conquête fut exactement celui que nous lisons parfois dans son livre. Ainsi, à la page 338 de ma traduction, au chapitre VI du VP livre, où les Mexicains demandent à Tezcallipoca le changement du roi, nous voyons ces paroles : « Dans ce lieu saint et si digne d’être révéré, cet homme se rend coupable de dérèglements ; il porte atteinte à la dévotion ; il dissipe ceux qui vous servent et vous honorent, tandis que c’est là que vous prenez plaisir à réunir et à signaler ceux qui sont vos amis, quand ils chantent vos louanges, semblable au pasteur qui marque ses brebis. • Ces dernières expressions seraient peu propres à faire croire que Sahagun nous a transmis d’une manière absolument littérale les paroles que les Mexicains prononçaient, toujours identiques, dans des circonstances prévues. Ce peuple, en effet, ne connaissait point les brebis avant la conquête, La comparaison qui est faite ici avec le pasteur qui aurait été destiné à les garder est évidemment une invention de notre auteur, à moins de supposer que les vieillards qui lui ont dicté les expressions dont il se sert avaient déjà modifié leur langage au contact des Espagnols et s’étaient écartés sensiblement de leurs habitudes.
Cette réflexion de ma part n’est pas aussi oiseuse qu’elle parait l’être. Nous voyons, en effet, dans le passage de la page 652, qui donne actuellement lieu à cette note une façon d’interpréter la maladie des bubas en lui attribuant des signes qui pourraient bien ne pas avoir existé avant la conquête et s’être développés au contact des Espagnols après plusieurs années de résidence. Ces douleurs qui se fixent dans les os et qui caractérisent un symptôme tertiaire évident de la syphilis constitutionnelle pourraient bien être considérées comme étant le résultat d’une maladie devenue vulgaire après une trentaine d’années de changements introduits par les Européens. Nous sommes là dans un doute qui ne nous permet pas de prendre le livre de Sahagun pour un juge irréfutable de cette question de la non-existence ou de l’existence réelle de la syphilis au Mexique avant la conquête. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’elle y existait réellement à l’époque où il écrivait ce passage de son livre et les Mexicains indigènes possédaient des habitudes de traitement qui n’avaient rien de commun avec celles des Européens. Cette dernière particularité suffirait déjà pour faire présumer que la maladie était antérieure à l’arrivée des Européens au Mexique ; car, si elle n’avait été connue qu’à la suite de leur contact, il est présumable qu’en présence d’une affection si nouvelle, les Mexicains auraient imité pour la guérir la conduite de ceux qui l’avaient importée.
Le passage de la page 338 qui parle de pasteur de brebis et d’autres passages analogues pourraient bien être considérés comme des licences de traducteur imputables à Sahagun lorsqu’il a traduit son texte aztèque en langue espagnole. Il a pu trouver dans ce texte indigène des paroles indiquant un gardien d’autres animaux, et céder à la tentation de le convertir en pasteur de brebis, expression qui apparaît souvent dans le langage des prédicateurs du catholicisme et rentre dans la manière de parler plus facilement saisissable pour les lecteurs que Sahagun se promettait d’avoir lorsqu’il a traduit son premier texte en espagnol. Je désire que cette réflexion ne paraisse pas oiseuse à mes lecteurs, car je la juge d’un très haut intérêt pour la confiance que le livre de Sahagun me parait digne d’inspirer à tous égards. Le texte espagnol de son ouvrage n’a pas toujours été l’exacte reproduction de son texte nahuaü) mais je ne crois pas qu’il s’en soit jamais écarté dans les passages essentiels. En un certain nombre de points de son récit, il a
NOTES
trouvé dans sa première manière d’écrire des longueurs qui lui ont paru sans intérêt pour des lecteurs espagnols. Il a soin de prévenir, dans son texte nouveau, toutes les fois qu’il omet volontairement ces détails qu’il a crus oiseux; mais il n’y a aucune raison de supposer qu’il ait jamais inventé ou altéré sérieusement les paroles qui lui ont été dictées par les vieillards indigènes qu’il a consultés. Ce n’est pas une douzaine tout au plus d’expressions douteuses qui pourraient faire soupçonner l’altération sérieuse de l’ensemble d’un ouvrage si considérable et si étendu, dans le cours duquel la bonne foi est évidente et va souvent jusqu’à faire soupçonner de naïveté celui qui l’écrit.
Pour en revenir donc au passage de Sahagun qui donne lieu à cette note, j’en arriverai aux conclusions que j’ai consignées déjà dans un article longuement développé qui accompagne ma traduction de Bernai Diaz del Castillo. C’est-à-dire que j’ai acquis la ferme conviction de l’existence au Mexique, avant l’arrivée des Espagnols, non pas seulement d’une maladie simplement vénérienne (ce qui est évident), mais de la syphilis constitutionnelle elle-même. Outre ce passage de Sahagun qui parle clairement de symptômes graves qui avaient pour siège le système osseux et que les indigènes traitaient par des moyens qui n’avaient rien de commun avec ceux que les Européens employaient, je viens présenter aujourd’hui à mes lecteurs une preuve des plus intéressantes que je recueille dans un petit livre imprimé en Espagne en 1567, par le docteur Pedrarias de Benavides, natif de la ville de Toro et y résidant à cette époque. Ce petit livre qui renferme 330 pages in-12 a été destiné par l’auteur à raconter les effets de certains médicaments américains inconnus en Espagne, et à faire connaître le résultat de sa pratique au sujet des buhas ou morbo gálico, comme il l’appelle. Le médecin Benavides a résidé en Amérique sur différents points et notamment à Mexico, à une époque qu’il n’est pas facile de fixer avec une exactitude mathématique, mais dont on peut donner la date très approximative. Il imprimait, en effet, son livre en 1567 et il y dit, au folio 66 ; « Me trouvant dans la maison du licencié Alonso de Ponte, à Salamanque, il y a trente et un ans, je vis administrer la
première onction (mercurielle sans doute) » Cela signifie que le docteur Benavides
est allé en Amérique pendant l’espace des trente et une années qui ont précédé la publication de son livre en 1567, et que, par conséquent, il était déjà trente et un ans avant cette date (c’est-à-dire en 1536), en état de juger l’effet des frictions mercurielles appliquées contre les bubas. Mettons, ce qui est fort probable, qu’il fût allé à Mexico cinq années plus tard, lorsqu’il était encore jeune, il en résulterait que les observations qu’il a pu y faire ont eu iieu 20 ans après la prise de Mexico par Fernand Cortès. Or, le doicteur Benavides nous assure dans son livre qu’il a été chargé pendant huit ans du service d’un hôpital dans cette capitale et qu’on y traitait plus de bubas qu’en Espagne. Voici ses
propres paroles : « Les choses que je viens de dire (sur les bubas], je n’avais nul
besoin d’en parler parce que bien des gens les savent mieux que moi, quoique en réalité je pourrais être plus éclairé que qui que ce soit en cette matière à cause de la grande pratique que j’en ai. Il serait donc utile de profiter de l’expérience que j’ai eu l’occasion d’acquérir dans un hôpital dont j’ai été chargé pendant huit ans, à Mexico, où l'on a l'occasion de traiter cette maladie plus que dans toute V Espagne.
Les Espagnols n’étaient fixés à Mexico que depuis vingt ans lorsque Benavides y est arrivé. Est-il croyable que, si la syphilis eût été importée par eux au Mexique, ce pays pût être déjà plus infecté que l’Espagne même et les hôpitaux du lieu plus remplis de syphilitiques, en un espace de temps aussi court? Cela n’est pas croyable, si l’on remarque surtout que ces vingt premières années n’avaient pas encore peuplé le Mexique d’un bien grand nombre d’Espagnols,
Il nous importe maintenant de savoir, pour achever de dissiper nos doutes, ce que notre auteur entend par les expressions de bubas et morbo gálico dont il fait usage. Or, voici ce qu’il en dit au folio 71 : « Les symptômes du début consistent en quelque mal sur la verge, quelques bubons qui se fondent par eux-mêmes ou sous l’influence de quelque médecine fondante; des douleurs dans les articulations ; chute des sourcils et des cils comme dans l’alopécie; quelques ulcères à la luette, d’une résolution difficile; quelques douleurs à la tête sans fièvre ; quelques petites tumeurs qui se forment sur la tête ; une mauvaise couleur du visage ; de la faiblesse qui fait que les malades se fatiguent par la marche, désirent s’asseoir et ont de la répugnance à reprendre leur route. »
Voici maintenant ce qu’il ajoute au folio 82 ; «. Les symptômçs de cette maladie sont bien marqués....; l’humeur cherche son siège dans les articulations où les douleurs deviennent violentes ; elles se fixent aussi sur les os au point de les corrompre. »
NOTES
Par les mots bubas et morbo gálico le docteur Benavides entend donc bien évidemment la syphilis, c’est-à-dire cette maladie cruelle, éminemment contagieuse, qui désola l’Europe dès la fin du xv® siècle et qui attirait d’une manière particulière l’attention des médecins de l’époque où cet auteur espagnol a vécu. C’est bien cette maladie qu’il a observée à Mexico et qu'il nous dit y être plus fréquente qu’en Espagne, vingt ans environ après la conquête de Fernand Cortès. Jusqu’ici bien des voyageurs nous avaient parlé des maladies vénériennes partout observées en Amérique par les Espagnols qui en firent la conquête, sans que nulle part ils missent en évidence les symptômes caractéristiques de la syphilis constitutionnelle. Mais le passage de Sahagun qui donne lieu à cette note est un indice certain de l’existence de ce mal, et l’auteur Benavides dont nous venons de parler nous dit bien clairement que ce qu’il a eu l’occasion de traiter à Mexico, 20 ans après l’établissement des Espagnols, c’est incontestablement la syphilis constitutionnelle et non pas seulement une maladie vénérienne simple, telle qu’elle a existé partout dans tous les temps.