CHAPITRE XXIV
DE LA FÊTE QUE L’ON FAISAIT AUX CALENDES DU CINQUIÈME MOIS APPELÉ tOXCatl.
On appelait le cinquième mois toxcatl. On y célébrait la fête et la Pâque du principal dieu appelé Tezcatlipoca, autrement dit Titlacauan,
Yaotl, Telpochlli ou Tlamatzincatl'. Ün tuait dans cette fête un jeune homme de qualités accomplies, qu’on avait entretenu dans les délices pendant une année entière; on disait qu’il était l’image de Tezcatlipoca. Après la mort de celui qui avait déjà été comblé de faveurs pendant un an, on en mettait immédiatement un autre à sa place pour le mijoter durant le môme temps, et ils en avaient ainsi plusieurs en dépôt pour que l’on pût donner toujours sans retard un successeur à celui qui venait de mourir. On les choisissait entre les captifs parmi les mieux faits, et ils étaient remis à la garde des calpixque. On voulait qu’ils fussent aussi distingués en tous genres d’habiletés et de qualités physiques que possible. Ils ne devaient avoir aucun défaut corporel. Le choix de ce jeune homme était fait pour un an; on le dressait à jouer avec perfection de la flûte, et à porter galamment les fleurs et les roseaux fumants dont font usage les grands seigneurs et les habitués de cour. On l’élevait à fumer avec grâce et à humer élégamment le parfupi des fleurs en marchant comme les grands et les princes. Lorsque ces jeunes gens se trouvaient encore au pouvoir des calpixque, avant qu’ilfût annoncé publiquement que l'un d’eux était désigné pour la mort, ceux-ci prenaient grand soin de les élever à parler avec convenance et à saluer civilement ceux qu’ils rencontraient dans la rue, de même qu’à toute autre chose dépendant de la bonne éducation. Quand on avait définitivement choisi celui qui devait mourir cette année- là à la fête de ce dieu, tous ceux qui le voyaient l’honoraient d’un grand respect et d’une humble soumission et l’adoraient en baisant la terre. Si le soin qu’on prenait de lui avait pour eiTet de le faire engraisser, on lui donnait à boire de l’eau salée pour qu’il gardât ses fluettes dimensions.
Dès lors qu’il était décidément destiné à recevoir la mort dans la fête de ce dieu, il commençait à parcourir les rues en jouant de la flûte et portant des roseaux à fumer. Il avait jour et nuit la liberté de parcourir la ville, toujours en compagnie de huit pages habillés à la manière de ceux du palais. Dès que ce jeune homme était signalé comme étant celui qui devait être sacrifié à Pâques, le roi lui-même prenait soin de le faire revêtir d’habillements soignés et somptueux, car il le tenait déjà pour un dieu. On lui teignait la face et tout le corps. Sa tête était couverte de plumes de coq, blanches, collées avec une résine, et ses cheveux descendaient jusqu’à la ceinture. Sur ses riches habits, on plaçait une guirlande de fleurs appelées izquixochitl^
1. Nous avons déjà vu ces divers noms qui étaient donnés à Tezcatlipoca et que Sahagun se plaît à répéter en toute occurence.
2. Cette fleur vient sur l’arbre nommé izquixochiquauill, morelosia huanita, de la famille des styracinées.
HISTOIRE DES CHOSES
el une double chaîne faite des mêmes fleurs passant sur les deux épaules et tournant des deux côtés sous les aisselles. De ses oreilles pendaient des boucles en or, et un collier de pierres précieuses entourait son cou. Une pierre riche, blanchâtre, s’étalait en pendant devant sa poitrine. Il portait une mentonnière allongée, faite avec des coquillages de mer. Sur son dos se voyait un ornement d’étoffe blanche, de la forme d’une bourse carrée d’un empan, avec une bordure et des glands. On Ini mettait aux bras, au-dessus du coude, de grands bracelets en or. On entourait ses poignets d’une enfilade de pierres précieuses appelées macuextli ', qui lui arrivait jusque près du coude. On le couvrait d’une manta riche, tissue en filet et portant une très belle frange sur ses bords. Il était ceint d’une riche pièce d’étoffe appelée maxtlatl^, dont on faisait usage pour couvrir les parties basses du tronc. Ses extrémités, larges d’un empan, comme tout le reste, étaient très finement ouvragées. Elles pendaient par devant presque jusqu’aux genoux. On lui mettait aux jamhes des grelots en or, ce qui produisait un tintement partout où il passait. Il portait des cotaras très curieusement peintes, qu’on nommait ocelonacace^. C’est ainsi qu’on habillait et ornait le pauvre jeune homme qui devait être immolé dans cette fête. Mais ce n’était lâ que les ornements du commencement de l’année. Vingt jours avant la fête, on lui changeait tous ses habillements, et on lui enlevait la teinture dont il avait été recouvert. On lui donnait en mariage quatre jeunes filles, avec lesquelles il avait des rapports pendant ces vingt jours qui lui restaient à vivre. On lui façonnait dès lors les cheveux à la mode des capitaines, et on les lui attachait au haut de la tête avec un ruban orné d’une belle frange. A la place des mèches qu’on avait recoupées, se plaçaient deux autres rubans avec leurs glands élégamment travaillés en plumes, en or et en tochomill, qu’on appelait aztaxelli *.
Les quatre jeunes filles qu’on lui donnait pour femmes étaient aussi très délicatement élevées dans ce but. On leur donnait les noms de quatre déesses : Xochiquetzatl, Xilonen, Atlatonan et Uixtociuatl. Cinq jours avant la fête où la victime devait être sacrifiée, on lui rendait les honneurs d’un dieu. Le roi restait dans son palais, tandis ([ue toute sa cour suivait le jeune homme. On faisait partout des banquets solennels, des areytos et des bals. Le premier jour, la fête avait lieu dans le quartier de Tecanman; le second, dans le quartier où l’on gardait l’image de Tezcatlipoca ; le troisième, la fête se fai-