LES ATHÉNIENS
L*ind^ndance et la force de l'Etat étaient, comme nous Favons vu, le but vers lequel tendaient toutes les lois de Lycurgue. A Sparte, la liberté individuelle était absorbée dans Tunité sociale représentée par l'Etat ; l'individu n'y était que citoyen ; il n'appartenait ni à lui-même, ni à sa &miUe. Nous trouvons à Athènes un principe différent. Ici la force et l'indépendance de l'Etat ne sont pas le but où tout doit aboutir, mais simpleaneilt le moyen d'assurer la liberté individuelle et de la défendre. Cette différence dans la manière de concevoir la liberté et la tâdie de
TEtat modifia nécessairement les moyens d'éducation. A la vérité, le principe que Venfant appartient à l'Etat et doit être élevé pour lui^ prévalait à Athènes comme à Sparte, mais il n*y était pas compris d'une manière aussi absolue, ce qui ressort déjà du seul fait que l'Etat ne s y est jamais approprié le monopole de Téducation; il se contentait d'étajDlissements publics et de quelques autres institutions propres à cultiver le patriotisme et les mœurs nationales. Solon (638-559 av. J.-G.) , le législateur le plus remarquable d'Athènes, considérait Téducation de la jeunesse comme une partie essentielle de la tâche de l'Etat, mais il se contenta de régler et d'améliorer l'éducation domestique. Il obUgea les pères à apprendre à leurs fils un métier ou un art, au moyen duquel ils pussent gagner leur vie. Le père qui avait rempli ce devoir pouvait, en retour, exiger de son fils qu'il prît soin de lui dans sa vieillesse. Solon régla aussi rinstruction. Les garçons devaient, avant toute autre chose, apprendre à nager et à lire; s'ils appartenaient à des familles pauvres, ils étaient obUgés d'apprendre en outre l'agriculture, le commerce ou un art quelconque; s'ils avaient des parents riches, on devait leur enseigner la musique, l'équitation, la chasse et la philosophie. l'Etat pourvoyait à tout ce qui était de la culture générale, mais le père était ensuite libre de faire donner à son fils une éducation plus relevée. Et c'est ce qui arrivait généralement à Athènes, où l'instruction était tellement appréciée et en honneur, que même les plus pauvres faisaient donner à leurs enfants des leçons d'art et de science, «'imposant pour cela toutes sortes de sacrifices et de privations.
Comme l'individu avait une plus grande valeur à Athà nés qu'à Sparte, l'enfant y était aussi soumis à une disci pline moins sévère. Cependant les femmes athéniennes savaient bien apprécier les avantages de l'éducation spar^ tiate, puisqu'elles faisaient venir de préférence des bonnes de Sparte pour garder leurs enfants.
Le petit garçon demeurait les sept premières années de
ift rie avec sa mërd dans l'appartement des femmes (gynécée). Il patsait ensuite^ pour commenoer ses études^ sons la surveillance d'nn esclave âgé et fidèle, nommé péékigogue, qni raccompagnait partout et le conduisait au piiagogium^ et plus tard aussi au gymnase. Au pédagogimn les enfants recevaient des leçons de lecture et f écriture. Quelques années plus tard, on leur apprenait à chanter et à jouer de la guitare. Du pédagogium ils passaient au gymnase, où ils restaient jusqu'à Tâge de diz-kuit ans. Après, le jeune homme apprenait un métier oaum art, suivantla volonté de son père. A vingt ans, son édiK^tion était terminée; il devenait citoyen et était soumis au service militaire.
L'éducation des femmes était négligée à Athënes ; elles ae s'exerçaient guère que dans Fart de plaire. Leur principale occupation consistait à s'arranger une taille svelte^ à exercer leur tenue pour la rendre gracieuse, à donner da diarme à leurs cheveux et à leurs sourcils avec du fard «tdes cosmétiques. Elles s'occupaient, surtout les jeunes Wb&^ fbrt peu des soins du ménage. Quelques-unes appreaaient à lire, à écrire, à chanter et à jouer de la guitare. 80B8 Tempire de cet esclavage de la beauté, les femmes atftôniennes négligeaient leur éducation physique aussi bien que la culture de leur intelligence ; les jeunes filles, dans la crainte de gâter leur teint, ne s'exposaient jamais maux rayons du soleil, ni au soufile du vent; elles restaient presque toujours à la maison.
Ce qui précède se rapporte essentiellement aux deux aèdes qui suivirent Selon, et non aux temps de la décadence. L'idée que les Athéniens s'étaient faite de la liberté iodividuelle dénoua peu à peu les liens sociaux. La divergé des individualités détruisit Tunité nationale et engSBdra une soif de nouveautés qui finit par démolir tout a qui venait du passé. La culture intellectuelle, parvenue à son apogée, devint l'écueil contre lequel la vieille simpBcité de Solon vint échouer avec la morale qu'il evait eoBsaarée. Les dieux n'étaient plus respectés que par le
3i HISTOIRE DE LA PÉDAIÏOGIE.
peuple ignorant; les bonnes mœurs et le patriotisme avaient fait place à la licence, et les sophistes se moquaient de tous les beaux sentiments et de toutes les convictions. Les jeunes gens n'avaient plus de respect pour les parents et les vieillards, et ils s'abandonnaient à tous les désordres, même au vice autrefois inconnu de l'ivrognerie. Les enfants étaient élevés toujours plus mollement. On leur donnait des friandises pour récompense, du vin, de beaux habits, des lits bien chauds; ils osaient dormir aussi longtemps qu'ils voulaient. Il n'est donc pas surprenant que plus tard ils n'eussent ni force, ni énergie pour l'étude et pour le travail. L'équitation fut la seule chose pour laquelle les jeunes gens conservèrent du goût.
Témoin de cette décadence générale, un citoyen vertueux, Socrate (469 à 399 av. J.-C.), tenta de ramener ses concitoyens dans la bonne voie. Pour atteindre son but, il s'appliqua, d'une part, à combattre les sophistes, et de l'autre, à rallumer l'amour de la vertu dans le cœur de la jeunesse athénienne. Contre les sophistes, il avait recours à une forme particulière de raisonnement, consistant en questions adressées à ses adversaires et par lesquelles il les forçait de souscrire à ses principes. On a appelé cette manière de raisonner, et en même temps d'instruire, la méthode socratique. Pour atteindre son second but, Socrate réunit autour de lui des jeunes gens bien disposés qu'il instruisait par ses discours et son exemple. On connaît la fin de ce sage. Mais ses principes lui survécurent. Ses disciples, Platon, Xénophon et d'autres encore n'héritèrent pas seulement de son esprit, mais ils travaillèrent encore à répandre ses idées sur l'éducation, et ils exercèrent sur leurs concitoyens une assez grande influence. On peut en dire autant du philosophe de Stagire, en Macédoine (384-322 av. J.-C.), le célèbre précepteur d'Alexandre-le-Grand. Ces hommes n'ont pas eu l'influence de Lycurgue et de Selon ; ils n'étaient pas des législateurs comme eux ; mais par leurs écrits ils ont agi sur les esprits, à peu près comme le font les pédagogues
de nos jours. Les systèmes de Platon et d'Âristote sont très-dignes encore de notre attention, et il n'est pas permis de les passer sous silence dans une étude pédagi> gique sur la Grèce. En voici une rapide analyse,
PLATON ET ARISTOTB
Platon et Aristote partent Tun et l'autre du principe que Féducation est Taffaire de l'Etat ; qu'elle doit être commune, publique, et la même pour tous les citoyens. La gymnastique, la musique et la grammaire (lecture, écriture, littérature, etc.) renferment pour eux tous les principaux objets et moyens d'instruction et d'éducation. Mais le premier de ces pMosophes se rattache à l'austère système aristocratique de Sparte, tandis que le second se rapproche des idées démocratiques d'Athènes : il tient compte des droits de la famille et de l'homme. Suivant Platon, Imdividu doit disparaître dans l'Etat ; Aristote, tout en tenant compte des droits primitifs de l'Etat, voit toujours l'homme dans le citoyen et veut qu'on respecte les droits de la vie privée.
Platon, dans son système d'éducation, part de l'idée de la préexistence des âmes. En entrant sur la scène du monde, chaque homme apporte dans son âme l'image de sa nature primitive. La tâche de l'éducation est de vivifier cette image, afin que l'homme, attiré par elle, puisse «'en rapprocher et rentrer par ce moyen dans sa voie naturelle sur laquelle seule il peut atteindre sa haute destmée. Sans l'éducation, l'homme s'éloigne de sa nature primitive, et devient la plus imparfaite des créatures ; par rile, il devient le plus divin des êtres. — L'éducation est ksée sur les habitudes, et celles-ci s'acquièrent par Texemple, par le commerce des hommes, par l'instruction et la vie pratique. Toute habitude doit se contracter de bonne heure. Pour cette raison, les premières années «ont les plus importantes en éducation. L'enfant doit être traité d'une manière uniforme, sans dia*eté ni faiblesse. La gymnastique est le premier objet d'instruction ; elle
déyeloppe dans le corps la force, la santé, la tenue, Tadresse et la beauté. La culture intellectuelle comprend les arts (surtout la musique), les sciences et enfin la philosophie, lia culture intellectuelle commence à 10 ans pai l'écriture et la lecture ; pour celle-ci, on doit choisir avec soin les meilleurs morceaux des bons auteurs. A 13 ans, commence l'instruction musicale sur la lyre ; puis viennentl'arithmétique, la géométrie, réconoinie, rastronomia et la philosophie. *
Platon ne permet pas que l'éducation des femmes soit négligée ; il veut qu'on leur donne des leçons de gymnastique, et qu'elles apprennent à manier les armes, afin qu'au besoin elles puissent défendre la patrie.
Aristote part du principe que l'homme est fait pour vivre dans un Etat. Pour vivre en dehors de l'Etat, il faudrait être plus qu'im homme, c'est-à-dire un dieu, ou moins qu'un homme, c'est-à-dire une bête. La vertu humaine, dans le sens complet du mot, n'est donc possible que 4ans l'Etat et par l'Etat : c'est là qu'est sa sphère. La vertu repose sur la connaissance et l'habitude. L'Etat donne l'une et l'autre par l'instruction et l'éducation. Et c'est ainsi qu'il atteint son but, qui est de rendre le citoyen vertueux par son obéissance aux lois, et heureux par la vertu. En agissant ainsi, l'Etat assure sa propre existence, <îar une bonne éducation lui donne son plus solide appjui, 4Bavoir des citoyens qui savent aussi bien obéir que commander. Les vertus doivent être en partie apprises, en •partie développées par l'exercice. Avant toute chose, le mariage doit être suffisamment surveillé et réglé par l'Etal dans un but éducatif. Il faut que les membres de la famille aient leur place légitime dans la société, et que chacun y remplisse §es devoirs respectifs. Le père doit gouverner, la femme être soumise au mari, sans en être l'esclave ; les enfants doivent aimer et honorer leurs parents et les entretenir dans la vieillesse. Il appartient au législateur de déterminer les règles générales de l'éducation, et aux parents de les mettre en pratioue &u^.'ant les circonstances.
La première éducation doit être donnée par la mère. Ses règles principales sont : allaitement peu prolongé ; activité convenablement entretenue par de petits ouvrages ou des jeux ; nourriture saine, mais paS délicate. Jusqu'à dnq ans, on ne doit rien exiger du garçon, ni travail, ni étude. De cinq à sept, il faut qu'il apprenne à regarder et à écouter. A sept ans commence la gymnastique, non les savants exercices de l'athlète, mais simplement ce qui est propre à développer la force et la beauté, et plus tard ce çn peut aguerrir. La culture morale, suivant Aristote, repose essentiellement sur l'habitude; la culture intellectuelle, sur l'imitation. La culture de l'intelligence sans habitudes morales ne sert qu'à corrompre l'homme. Pour parvenir à la vertu, trois choses sont nécessaires : des dispositions naturelles, l'habitude et la culture intellectuelle. Pour contracter les bonnes habitudes, il faut s'éloigner des mauvais exemples et rechercher la compagnie des gens de Ken. Les objets d'instruction se divisent en deux catégories : ceux qui rendent apte à la vie civile, et ceux qui <mt pour but la culture de l'homme. Parmi les arts, Aristote recommande surtout la musique, à cause de son infiaence morale et du moyen qu'elle offre de se récréer Récemment. Mais, pour cette raison même, il ne veut pas çue la musique devienne une industrie; on ne doit la cultiver qu'autant que cela est nécessaire pour prendre plaisir à la mélodie et au rhythme. Il recommande spécialement le mode dorique à cause de son caractère mâle et guerrier. Aristote veut encore qu'on fasse ressortir dans les diverses branches le côté esthétique; et, comme œt élément manque dans les mathématiques, il ne leur donne, à l'inverse de Platon, qu'une importance secondaire.
Ce qui précède svœ l'éducation des Grecs renferme les principes et les faits essentiels propres à nous intéresser et à nous instruire; ce que je pourrais y ajouter, en parlant, par exemple, des Arcadiens, des Cretois, des Thébains, des ThessalieASa des Macédoniens, et de ce que les
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temps de la décadence laissent encore à glaner, ne serait guère qu'une répétition des mêmes principes et de» mêmes faits, groupés différemment et flottant entre Athènes et Sparte, entre Âristc^ et Platon.
On pourrait rattacber bien des réflexions aux prinr cipes et aux faits qui caractérisent la remarquable éducation des Grecs ; mais je Teux me borner à deux princi^ pales. Les hommes nourris de la littéraluie de ce peuple disent que la civilisation grecque renferme un élément de culture qu'on ne trouTe nuUe part ailleurs. Je crois aussi qu'il y a dans la vie du peuple grec quelque chose qui nous manque, et ce quelque chose, c'est le sentiment et le besoin du beau. Dans sa sagesse, la Providence a donné à chaque nation une physionomie propre, un caractère particulier, certaines aptitudes, qui déterminent son rôle ou sa vocation au sein de la grande famille humaine.
Quant aux principes qui servaient de base à l'éducation chez les Grecs, il est bien remarquable de voir combien l'élément social (l'Etat) a été supérieur à l'élément pure* ment humanitaire (individuel), pour donner de la force à la nation. C'est que l'homme n'est fort que dans la dé* pendance d'un principe supérieur à lui-même. A défaut d'une théocratie ou d'une religion rèoéUe^ il n'y a de force pour la société que dans un Stat qui aI]^orbe l'individu, sans toutefois en faire un esclave : Lycurgue et Platon étaient donc dans le vrai, à cause des circonstances. La force de la Grèce n'a duré qu'aussi longtemps que le principe social a prévalu sur le principe individuel, l'État sur l'homme. Toutefois, il est bien remarquable que ce qui a fait la force de la Grèce ne nous soit maintenant que d'une importance secondaire, tandis que le côté humanitaire de sa civilisation continue à nous instruire. Lycurgue et Platon sont pour nous beaucoup moins instructifs que Selon et Aristote. 11 faut cependant y prendre garde : si, d'un côté, le christianisme reconnaît les droits imprescriptiMes de riiommoi d*un autre côt^i il exige de ce
i^ BOM&ira. 39
m&ne boxnme uns âépendoiure absolue de IHeu et de l'ordre moral et religieux qu'il a établi dans le monde* Tout édifice élevé sur l'homme ne tarde (pas à se désassembler et à tomber en naines. Ou'esl-€e qui, depuis la crteition du monde, subsiste au milieu des ruines qui recouvrent la route de Thumanitô? N'est-ce pas ce qui est demairé soumis à l'ordre moral et religieux établi par le louverain l^islateur du moa&de?
I d« lies WUimmfmÊé
J'ai dit, dans le dxapitre précédent, que ce qui distinguait la civilisation des Grecs et des Romains de celle des peuples de l'Asie, c'est qu'elle s'élevait sur ime base hnnaîiie, c'est-à-dire déterminée par les besoins et les aspirations de l'homme, et non par des lois absolues s'imposant eçmme des oracles divins; et j'ai distingué dans cette civUisation deux déments principaux : l'un social (r^résentant les intérêts de la société, dont l'Ëtat est à la Ms te protecteur et l'organe), l'autre individuel (revendi* çuunt les droits de l'individu et tenant compte de ses besoins particuliers). Pal ensuite caractérisé la civilisa- Hou grecque en montrant que le but où elle tendait était le beau et le 5on, et la civilisation romaine en disant qu'elle poursuivait Vutile. Le peuple romain, en effet, était avant tout \m peuple pratique, n a, entre autres, cultivé le droit avec une supériorité qui ne peut lui Stre dispitée; et il n'a pas seulement conquis le monde par la force des armes, mais il Ta encore organisé d'une telle manière, que plusieurs de ses institutions ont «irvécu à la ruine de son empire. La langue des Ro- ^nains, leurs lois, leurs institutions, leurs routes, leurs filles, etc., sont comme les matériaux dont le moyen âge i^est servi pour organiser son enseignement, ses institua timis ecclésiastiques, ses bourgeoisies et son commerce ; le droit romain et les maximes gouvernementales du people-roi gouvernent encore en partie le mon^e actuel,
40 HISTOIRE DE LA I^iSdaGOGIE.
et à plusieurs égards la papauté n'est que la continuation de l'empire romain.
N'est-il pas remarquable que le caractère du dernier des peuples de l'antiquité nous rappelle Tâge mûr, avec son activité réfléchie et pratique, tandis que les Grecs, avec leurs aspirations vers une vie poétique et idéale, nous représentent l'image de la jeunesse, et que les autres peuples primitifs, soumis à un despotisme absolu, nous apparaissent comme des enfants qui obéissent sans réfléchir et sans raisonner ? L'antiquité païenne peut se comparer à l'homme ; elle a eu son enfance, sa jeunesse et son âge mûr; puis est venue une vieillesse prématurée; mais au moment où elle allait succomber sous le poids de sa faiblesse. Dieu a envoyé son Fils au monde et avec lui un nouveau principe de vie pour régénérer l'humanité tout entière.
Nous trouvons dans l'histoire du peuple romain Texplication de son génie pratique.
Les aventuriers rassemblés par Romulus n'avaient pas le temps de s'adonner à xme vie contemplative : ij[s étaient contraints de se livrer à un travail sérieux et de rechercher ce qui était utile et pratique. La nécessité de se défendre contre l'ennemi commun, leur fit chercher la sécurité dans la force de l'Etat et dans leur dévouement à la chose publique. L'individu avait besoin du citoyen pour conserver son indépendance et sa liberté. Leurs intérêts étaient identiques. C'est ainsi qu'il se forma à Rome, par le concours des circonstances, un Etat qui était là pour le citoyen, et non, comme à Sparte, des citoyens qui n'existaient que pour l'Etat. Il n'y avait pas à Rome, comme en Grèce, manque d'accord entre l'individu et le citoyen. L'Etat n'y opprimait pas l'homme : il n'était que le garant des droits et des libertés des particuliers. Le citoyen romain était plus que le Spartiate, ou même que le Grec, un homme libre, et s'il n'en était pas moins dévoué à la chose pubUque, c'est qu'elle était aussi son bien à lui, sa propriété, une portion de sa vie. C'est du
aein de la vie pratique et de ses besoins journaliers que sont sorties les institutions romaines, et non de la tête d'un philosophe, et cela sufBt pour nous expliquer leur caractère pratique.
n est bien remarquable, et ceci est un fait nouveau dans la vie des peuples anciens, il est bien remarquable, dis-je, que le développement du peuple romain se soit opéré, non pas, comme en Grèce ou en Orient, par des institutions sociales agissant sur les individus, mais essentiellement par la famille. Le peuple romain est le seul de l'antiquité qui ait connu la vie de famille, le seul aussi où cette institution ait servi de base à la société et à l'Etat. Cependant, comme je viens de le dire, le Romain n'en était pas moins bon citoyen; on pourrait peut-être dire qu'il n'en était que meilleur citoyen, car la famille développe tout aussi bien les vertus civiques que les vertus privées.
La famille ayant été à Rome le facteur principal de Féducation, il est nécessaire que nous nous y arrêtions un instant.
Chez les peuples que nous avons déjà étudiés, la femme joue un rôle tellement secondaire, que sa vie est, pour ainsi dire, séparée de celle de son mari, en sorte que la famille y manque d'unité et de force, et qu'elle ne peut déployer ses vertus. Il n'eu est pas de même à Rome. Ici, la fenmie jouit des égards qui lui sont dus, et son activité s'y unit à celle de l'homme. L'émancipation de la femme, la reconnaissance de ses droits, la liberté qui lui est accordée de déployer ses facultés, eurent, on ne peut en douter, la plus grande influence sur les destinées du peuple ro- Diain, et furent pour lui la source de plusieurs vertifs inconnues des autres nations.
Et d'abord la polygamie, qui est si fatale à l'éducation des enfants et qui détruit la famille, était et devait être inconnue à Rome, et les liens du mariage y étaient regardés conune sacrés. Quand des époux se brouillaient, ils allaient •'expliquer devant la déesse protectrice des
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liens Googugaux, et retouniaieQt rôûcmdliés à la maison : touchante pratique qui mérite notre respect et notre admip ration. Durant les premiers siècles de la civilisation romaine, le divorce demeura inconnu à Rome. Le premier qui eut lieu arriva dans le sixième siècle 2çrës la fondation de cette ville (231 avant J.-CL), et il fut sévèrement blâmé du peuple, quoiqu'il fût motivé par la stérilité de la femme, circonstance qui autorisait la séparation.
La sainteté du mariage et de la vie domestique était protégée, à Rome, par une institution particuUère^par l'établissement des censeurs ou siarveiUants des mœurs. Ceux-ci, non-seulement empêchaient le divorce, mais ils portaient aussi leur attention sur les célibataires, et les engageaient par toutes sortes de moyao^ à entrer dans l'état du mariage. Donner des enfants à l'Btat était un devoir du citoyen. Métellus^ surnommé le Lacédéononien, censeur en 622, aurait voulu forcer tous les citoyens à se marier. Kan 350, les censeurs Camillus et Posthumius punirent d'une amende tous les c^ibataires. D'autres les contrai* gnirent à épouser les veuves de ceux qui étaient morts en combattant pour la patrk.
 Rome, comme chez les Juîfs^ les jeunes gens se mariaient de bonne heuxe^ les filles dès Tâge de douze ans. Plutarque attribue à cette circonstance Fintimité et la bienfaisante influence de la faîmille romaine. Je ne suis pas loin de partager cette manière de vmr, et je suis convaincu que l'impureté ne fait tant de ravages dans notre peuple que parce qu'on y est trop cç^sé aux mariage? précoces. Les jeunes gens se Uasent par toutes sortes d'aventures et perdent Tinnoca^ce du cœur et des mcBurs dans Fétat de fermentation qa'ils doivent traverser avant d'oser se marier.
Le péché qui sape les f ondemoits du mariage et tarit les sources de la vie d'un peuple, l'impureté sous toutes ses formes, étail condamnée à Rome par la moi^ale publique, et les anciens Romains fir^t de la pudeur la première des vertus. La pudeur dei^t surtout ^tre respectée