‹ Histoire universelle de la pédagogieChapitre 37 sur 71 · THOMAS FLATTER · texte numérisé non relu

THOMAS FLATTER

Thomas Platter, né en Valais en 1499, et mort à Bâle en 1582, fut un instituteur distingué, mais ce n'est pas à ce titre que nous en parlons ici. Platter nous a laissé dans son autobiographie un tableau intéressant de la vie des écoles et des étudiants de son époque. Schwarz et Raumer citent presque in extenso dans leur Histoire de la pédago^

gie ce qu*il nous raconte de sa vie d'étudiant. Voici quelques traits empruntés à ce tableau

c Les écoles, à cette époque, étaient rares et mauvaises. On n'avait point de livres imprimés, et il fallait écrire sous la dictée des professeurs ce qu'on voulait savoir des auteurs. Les méthodes étaient détestables. Les plus jeunes étodiants, sous le nom de chasseurs^ se plaçaient sous le patronage des anciens, qui s'appelaient bacchantes^ et qui devaient leur enseigner les premiers rudiments des sciences. En retour, les chasseurs étaient chargés de pourvoir à la nourriture et à lentretien des bacchantes, car presque tOQS les étudiants vivaient alors d'aumônes. Une telle vie, CfBome on le conçoit, était ej^osée à bien des vicissitudes. b hiver, on couchait dans la salle d'étude, et en été à la bdle étoile. Les étudiants souffraient du froid, de la malpiopireté, de la faim. Flatter parcourut toute l'Allemagne de dix à dix-huit ans, sans avoir pu apprendre à lire. Voici CQDsment il raconte son voyage à travers l'Alsace : « Ayant poossé notre course jusqu'à Strasbourg, nous trouvâmes dans cette ville un nombre considérable d'étudiants pannes et une bien mauvaise école. Gela nous fit résoudre d^aUer à Schlestadt. Mais en route un monsieur nous dgcooragea en nous disant qu'il y avait une quantité f étudiants pauvres et peu de gens riches à Schlestadt. Mon es^ffade se mit à pleurer et me demanda ce que nous devions faire. Aller à Schlestadt, lui dis-je, car il y a là une benne école, et si un seul étudiant y peut vivre, je te prolaetade nous entretenir tous deux, car aucun ne connaît le métier de mendiant aussi bien que moi. Nous trouvimes uii logis chez un aveugle, puis nous nous rendîmes auprès du magister, le célèbre Jean Sapidvs. Quand nous loi eûmes dit qui nous étions : Il y a chez vous, en Suisse, iKms dit-il, de méchants paysans qui ont chassé leur évê- 91e; cependant je vous garderai et ne vous demanderai liai si vous vous conduisez bien ; dans le cas contraire, je vous chasserai comme des gueux et vous prendrai encore TOB habits de dessus les épaules. J'avais dix-huit ans et

iUSt HISTOOS IS LA ?él>AO0GIE.

ne savais rien du tout Nous dûmes aller nous aeseohr au milieu des plus petits ècdiers. Quand Sapidus écrivit nos noms, Thomas Piatterus et Antomus Yen^tis : ¥i donc 1 nous dit-il, comment deux galeux^ comme tous peuvent«ils porter de si beaux noms ( L'école de Sapidus est la première gui me sembla bien tenue. Aussi a-t-il eu qud» (juefois jusqu'à neuf o^its disciples. »

Flatter finit par apprendre le méti^ de cordier pour subvenir à ses besoins ; mais il n'en continua pas moirn ses études, et il eut tant de succès qu'il devint enfin pnv fdsseur à runiversité de Bâlo.

§ 4. C^ap 4:^ibI1 général*

Nous vdci arrivés, dans notre histoire, aux confins de la deuxième phase de la civilisation chrétienne; et, avant d'aller plus loin, nous éprouvons le besoin de nous arrêter un instant, comme le voyageur fetigué qui s'assied au sommet de la montagne qu'il vient de gravir, et qui, de là, jette un regard sur l'espace qu'il a parcouru et sur celui qu'il a encore devant lui.

Les premiers siècles de l'Eglise ont été des sièdes da préparation et d'enfantement : la vieille civilisation grecque et romaine, mêlée au sang des barbares, était entrée à l'école du christianisme, et il s'agissait d'en faire sortir une civilisation chrétienne. La scolastique, qui remplit le moyen âge, fut le résultat de ce long travail. Nous avons vu ce qu'était la scolastique dans ses principes et dans ses éléments, «avoir une forte organisation théocratîque, absori)ant et dominant tout, politique, sciences et arts. Son cadre scientifique était fort restreint. A côté de la religion, qui est la base de tout, il renfermait les sept arts dits libéraux: la grammaire, la rhétorique, la dialectique, l'arithmétique, la géométrie, la musique et Tastrononûe.

1. Sapidus ne disait que trop vrai. La gale et la vermine étaient cIiOBCt «amanmed ebM Im ékiéiasts du bon nieux tempi.

La renaissance^ que hovl^ venons de parcourir, est une tpogue de transition : elle démolit d*une part, et, de lau- I», elle procure et élaboîe les matériaux nouveaux qui serviront à élever l'édifice moderae. Son travail de démo- Kikm consiste à discuter Tœuvre de la scolastique, à la eQml)attre et à la rejeter sur plusieurs points. C'est ainsi qm la renaissance a irisé une partie des entraves par lesquelles la scolastique contenait l'homme sous sa domination, et qu'elle a agrandi Thorizon de ses études et de

Ce grand travaïl fleia renaissance aboutit, comme l'on sait, à Y époque moderne^ dont l'événement le plus saiUant est la réformation. C'est le point auquel nous sommes arrivés dans cette histoire. Un horizon nouveau s'ouvre maintenant devant nous. Je dis un horizon et non un ncmde nouveau ; car l'époque moderne est la continuation ê& moyen âge; le cadre est agrandi, mais c'est encore un cadre et le même cadre : il est élargi, varié, multiple ; il pennet une plus grande somme de liberté, un développement plus grand, plus riche ; mais il a aussi sea limites : ttna y est soumis^ ow, du moins^ doit^ légalement parlant, se rnitmettre au chritianisme révélé. Je souligne ces derniers Oiots, parce qu'ails sont caractéristiques pour l'époque moderne. Le champ des études s'élargit considérablement êofant cette nouvelle période; nonnseulement les brand'enseignement se perfectionnent et se transforment I, comme par exemple la musique, mais elles s'augmmitent d'études nouvdles : la nature, dont l'étude an^era les inventions les plus importantes dans les arts et dans l'industrie, entre dans le domaine de la sdence. Kais le champ des études fait plus que de s'agrandir, il se pepnlarise. L'école primaire, dans le sens moderne du mot, est fondée, grâce aux secours que lui apporte l'inventkm de l'imprimerie. Luther et les réformateurs d'un coté, et les jésuites de l'autre, font les plus grands efforts pour répandre, chacun à un point de vue particulier, les lumières de l'instruction. Nous aurons beaucoup de choses à

104 HISTOIRB DB IiA PÉDAGOGIE.

dire du grand travail pédagogique de cette nouvelle époque de rhistoire.

Mais cette époque est déjà derrière nous, et nous sommes entrés dans une époque nouvelle, qui a beaucoup de rapport avec la renaissance. Depuis longtemps la philosophie travaille à renverser le christianisme révélé^ sous Tégide duquel s'était placée l'époque moderne, et plus d'une fois et sur plus d'un point, elle est parvenue à s'ériger des forteresses : il suffit de rappeler en preuve la déesse raison, le matérialisme, le panthéisme, et tant d'autres systèmes qui ont ébranlé les bases fondamentales du christianisme. Cette philosophie, surtout en Allemagne et en Suisse, a fait aussi irruption dans le domaine pédagogique, et cela essentiellement par la porte qu'avait ouverte Pestalozzi. Cet immortel pédagogue a posé avec une grande sagesse le principe que l'enseignement et l'éducation en général devaient avant tout se proposer pour but le développement harmonique des facultés de l'enfant d'après les lois qui les régissent^ et subordonner les moyens éducatifs aux exigences de ce développement naturel Mais qui ne voit que si l'on abandonne la notion chrétienne de l'homme, on se jettera par cette voie dans les systèmes d'éducation les plus aventureux ? Et c'est aussi ce qui est arrivé. Pestalozzi déjà a méconnu sur plusieurs points la vraie nature morale de l'homme et les moyens propres à le relever. Ceux qui Font suivi sont, en grande partie du moins, allés plus loin : ils ont rejeté formellement la tache originelle et la corruption de la nature humaine, et ils ont placé le salut de l'homme dans le développement naturel de sa nature, élevant ainsi un christianisme nouveau à la place du christianisme historique, que le moyen âge et l'époque moderne avaient si sagement placé à la base de leur culture. Sous ce rapport, l'époque actuelle va beaucoup plus loin dans la guerre qu'elle fait au passé que ne Ta jamais fait la renaissance.

DE LA RÉFORMATION A PBSTALOZZt

(16% 17- et 18» siècle).

La période dans laquelle nous entrons présente une activité pédagogique plus grande et plus variée que les précédentes. Trois courants distincts s'y font remarquer : lepreniier en date est celui qui sort de la réformation allemande; le second, qui arrive un peu après, se déploie an sein du catholicisme ; le troisième enfin est un produit dala philosophie moderne. Toutefois, ce n'est guère qu'en ftëorie qu'on peu séparer nettement ces trois courants ; dans la pratique, ils agissent et réagissent les uns sur les aubes, se mêlant et se traversant de bien des manières ^iS&rentes. C'est ainsi, par exemple, que les jésuites profitent des progrès des protestants, tandis que le célèbre SlQim est presque im admirateur des études des jésuites, ei (pB catholiques et protestants mettent à profit les idées ficondes que les philosophes, tels que Montaigne et Eoosseau ont jetées dans le monde.

a. COURANT PROTESTANT AU SEIZIÈME SIÈCLE.

Kous devons commencer par le réformateur de FAllemagne, par Martin Luther.

§ 5. Imtlier*

M6 à Eisleben, le 10 novembre 1483.

Mort à Eisleben, le 18 février 1S46.

Le nom de Luther^ comme celui des JisuiteSj dont nous auions bientôt à nous occuper, est tm de ceux qui rencontrent dans le monde le plus de sympathies et d'antipathies. Ma quahté d'historien me fait un devoir de m'élever au-dessus des sentiments que réveillent de tels person-

nages historiques, et de ne prendre pour guide de mes appréciations que la justice et la vérité ; Luther et les Jésuites doivent être ici Fobjet d'une étude équitable, et j'ai la ferme confiance que mes lecteurs me suivront volontiers sur ce terrain. On ne pourrait, d'aiUem^, les omettre sans une lacune considérable, tant est grande la place qu'ils tiennent dans l'histoire de la pédagogie.

Luther aurait marqué dans ITiistoire comme pédagogue, si les circonstances n'en avaient fait le réformateur de l'Allemagne; il était né pour renseignement. A vingtdeux ans, il commença à donner des leçons. En 1508, Jean Staupitz, qui avait la surintendance des couvents de la Saxe, fit nommer le j^une moine professeur d*éthi(jue et de dialectique à Tuniversitê de Wittenberg, que l'électeur Frédéric-le-Sage venait de fonder. L'année suivante, S0Cl couvent l'envoya à Rome, en mission auprès du pape. A son retour, Staupitz sollicita Luther d'enseigner la théologie; mais celui-ci fit des difficultés, et Staupitz fat obligé d'user de son autorité pour vaincre les répugnances du professeur. Le 19 octobre 1512, Martin Luther fut élevé au grade de docteur en théologie. Cinq ans plus tard (t 51 7)> il commença à prêcher contre les indulgences; c'est le commencement de la réformation. On sait dans quelles luttes religieuses Luther fut alors entraîné, et quel en fut le résultat. Le pédagogue ne fut cependant pas absorbé par le réformateur ; il contiQua, au contraire, à déployer la plus grande activité pour orgajuswme instruction pul>Iique qui répondit aux besoins de l'époque, et pour améliorer r^ducation domestique. Bisons d'abord ce qu'il fit pour celle-là. Nous verrons ensuite par quelles paroles il encouragea cette dernière.

InUruùtion pubHque.

En 1520, Luther adressa un écrit aux seigneurs allemands, pour appeler leur attention sur la mauvaise organisation des universités et leur proposer des réformes. A cette date, sa rupture avec Rome n'était pas encore accom-

TEMPS MODBRNES. 107

lans œt écrit, Luther se x^aint de ce que le païen imtote domine seul dans les uni'versités, et que Jésus- Cfai^ y est misdecôfié. Il propose que les livres d'Âristote: B^ifticorum^ MetaphifsicXj De animai EtMcorwtn^ considéiés MEime ses meilleurs ouvrages, soient entièrement suppîmés, « Attendu, ajoute-t-il avec beaucoup de raison, fi'Aristote ne s'entend ni aux choses naturdles ni aux Ihoees spmtuelles. Mais on fera bien de conserver ceux ÉBtaes livres qui traitent de la logique^ de la rhétorique et iÊ^h, poétique^ ainsi que la Rhétorique de Gio^on, tcmte- • Hti sans les lon^ et fastidieux commentaires qu'on y a' riiB^és. » Dans cet écrit, Luther recommande Tétude des Ifengues Uaine^ grecque et hébrcnqm^ les mathématiques et Wttoire. « Le pape et l'empereur, dit-il à la fin, ne sauabat faire une couvre jdus utile et plus nécessaire que ii^fé£ûrmer les universités^ et rien déplus diabolique que lilaB laisser sans réforme. »

JEA-dessus survinrent la fameuse diète de Worms et la fl||lmté de Luther au château de WarUxmi^, où il de-* Vma jusqu'en 1522. En 1524, il rédigea la Lettre du doo- Wf Martin Luther aux conseiUen des Etats aUemands^ pour llÊmgager à fonder des écoles chrétiennes. L'influence de cet iMit fut très^ande, etil mérit^ait, par son importance, ""* e rapporté en entier. Mais son étendue nous oblige à bmner aux passages qui le résument le mieux.

4 Qràce et paix de la part de Diw et du Seigneur Jésus- QinM;. Ss^es et jusants seigneur» I je vous prie tous de " )ir accueillir favorablement cet écrit, et de prendre à * les choses qu'il renferme. Car ce n'est pas mon avan-

IJBs que je cherche dans ces pages, mais la gloire de Dieu Itle salut de TAllemagne. Il s'agit de s'occuper de l'édu- OHîon de notre jeunesse, si nous voulons faire du bien à DOire peuple et à nous tous. On consacre tant d'argent pour des arquebuses, des routes, des digues, et pour toutes les iMfees choses d'une utilité publique ; pourquoi n'en em- {ioierait-on pas autant pour élever nos enfants et former 4B])ons maîtres d'école î Dieu nous a comblés de tant de

bienfaits^, qu'on peut apprendre aujourd'hui en trois ans plus qu'autrefois en vingt et même trente ans, et qu'à dix-huit ans un jeune homme en peut savoir plus que n'en savaient anciennement toutes les universités et tous les couvents. Mais il ne faut pas laisser perdre ces richesses, il faut les répandre etlesmultipher. Chaque jour nous voyons naître et croître des enfants sous nos yeux, et il n*y a personne qui s'en occupe! Voulons-nous donc, nous Allemands, demeurer toujours des fous et des bêtes 2, comme les peuples voisins nous appellent?

» La première chose que nous ayons à faire, c'est de cultiver les langues, le latin, le grec et l'hébreu ; car les langues sont le fourreau qui renferme l'esprit et les vases qui contiennent les vérités religieuses. Si nous laissons perdre les langues, le sens des Ecritures s'obscurcira de plus en plus, et la liqueur céleste se répandra. Non que je croie que tout prédicateur doive pouvoir hre les Saintes Ecritures dans l'original, mais il faut qu'il y ait parmi nous des docteurs capables de remonter jusqu'à la source. Que de fois n'a-t-on pas glosé inutilement sur des passages mal traduits I Saint Augustin, qui ne savait pas l'hébreu, s'est souvent trompé dans ses interprétations des psaumes, et il dit, dans sa Doctrine chrétienne^ que celui qui veut expliquer l'Ecriture devrait savoir l'hébreu, outre le latin et le grec. Saint Jérôme fut obligé de retraduire les Psaumes, parce que les Juifs se moquaient des chrétiens, disant qu'ils ne connaissaient pas ce qu'il y avait dans ce livre.

» Voilà pour le spirituel. Voyons maintenant ce qu'il y a à faire pour le temporel. Quand il n'y aurait ni âme, ni ciel, ni enfer, encore serait-il nécessaire d'avoir des écoles pour les choses d'ici-bas, comme nous le prouve l'histoire des Grecs et des Romains. J'ai honte de nos chrétiens,

i. Parmi ces bienfaits, il faut compter Timprimerie, les progrès faits dans la connaissance des langues mortes, la musique, etc.

2. Luther, comme ses contemporains, se servait aussi d'expressioni énergiques qui n'ont plus cours aujourd'hui, surtout dans le français.

quand je les entends dire : c L'instruction est bonne pour » les ecclésiastiques, mais elle n*est pas nécessaire aux » laïques. > Us ne justifient que trop, par de tels discours, eè que les autres peuples disent des Allemands. Quoi! il serait indifférent que le prince, le seigneur, le conseiller, la fonctionnaire, fût un ignorant, ou un homme instruit, c^able de remplir chrétiennement les devoirs de sa charge? Vous le comprenez, il nous faut en tous lieux des écoles pour nos filles et nos garçons, afin que Thomme devienne capable d'exercer convenablement sa vocation, et la femme de diriger son ménage et d'élever chrétienoament ses enfants. Et c'est à vous, messieurs, de prendre oette oeuvre en main, car si Ton remet ce soin aux parents, aous périrons cent fois avant que la chose se fasse. Et fa'on n'objecte pas qu'on manquera de temps pour instraire les enfants : on en trouve bien pour leur apprendre à danser ot à jouer aux cartes I Si j'avais des enfants, je voudrais qu'ils apprissent, non-seulement les langues et riùstoire, mais encore le chant, la musique et les mathématiques. Je ne puis me rappeler sans soupirer qu'il m'a &llu, au lieu de cela, lire les livres des sophistes, des fibilosophes, avec grande dépense de temps, travail et dffinmage pour mon âme, en sorte qu'aujourd'hui encore fai grand peine à me débarrasser l'âme des souiUures de cette instruction faussée. Je ne demande pas qu'on fasse un savant de chaque enfant, mais il faut qu'il aille à lécole, au moins une heure ou deux par jour, et il faut qu'on prenne les plus capables pour en faire des instituteurs et des institutrices. Assez longtemps nous avons Groupi dans l'ignorance et la corruption; assez et trop longtemps nous avons été « les stupides Allemands, » il est temps qu'on se mette au travail. Il faut que, par Tusage que nous ferons de notre intelligence, Dieu voie qœ nous sommes reconnaissants de ses bienfaits ; il faut anssi que nous devenions capables, de contribuer à l'amélioration du monde, en apportant dans le grand coinrant die la civilisation notre tribut de forces et de connaissances*

110 HISTOmS BE XA PÉDAGOGIE.

» Je "voudrais encore en tenmnant, prier oenx quiaurom à cœur de faire progresser les études en Allemagne de créer de bonnes biÎDliothèques et de fonder des librairies, n est une quantité de livres mauvais qu'il faut jeter au fumier. Voici ceux que je voudrais recommander : la Bible, en latin, en grec, en hébreu, en allemand et dans d'autres langues s'il y a lieu; les meilleurs interprètes hébreux, grecs et latins; les classiques, poètes ou orateurs; les livres qui traitait de la granamaire, des arts libéraux, du droit, de la médecine, etc.; les chroniques et les histoires, qui nous font connaître les voies de Dieu dans le gouvernement du monde. Enfin, il faudrait de bons livres populaires, des bistdres instructives; mais nous ne possédons rien en propre, et il n'y a personne chez nous qui mette la main à une littérature nationale, raison pour laquelle il nous faut passer dans tout le monde pour des niais qui ne savent que ramper, manger et boire. Voyez les Grecs, les Romains et même les Htt)reux, comme ils ont écrit avec soin leur histoire I Si bien que, quand une femme ou un enfant faisait qudque chose de bon, on le recueillait potur rinstruction de la postérité, et que le monde entier a pu en avoir connaissance. Mais nous, nous sommes restés Allemands, et vouloiïs le demeurer 1 Je vous prie donC| mes chers amis, de ne pas repousser mes conseils, mais de prendre à cœur et en main le salut, le boùheur et la prospérité de T Allemagne I »

Cette lettre de Luther, répandue dans toute l'AUemague, y fut reçue avec l'attention qu'elle méritait : elle devinl le point de départ de ce développement intellectuel qui a fait donner à l'Allemagne le surnom de t savante. » Des librairies, des biMiothèques, des écoles, se fondèrwït partout comme par enchantement; mais à la hâte, sans règles et sans principes arrêtés. Luther éprouva bientôt le besoin de répandre quelque lumière dans ce chaos du premier enfantement, et il publia, à cet effet, quatorze ans après la lettre précédente, en 1 538, ses DirecHons aux inspecteurs^ directions qui pe?ivent être considérées comme le premier

TEMPS HODERinSS. lit

pas feît Ters rorgamsatîon d'une instruction publique. T«ici les principales idées de cet écrit :

Les pasteurs doivent engager les parents à envoyer leurs enfants à Fécole, afin que Ton obtienne des hommes capables pour l'EgKse et pour les affaires publiques. Il ne sdBtpas, comme plusieurs le croient, queTeoclésiastique OQ le magistrat sache lire l'allemand, il doit avoir des «mnaissances plus étendues. Il faut, toutefois, éviter de tomb^ dans l'abus de rinstrudîon. Il y a des maîtres qui enseignent Tallemand, le grec et l'hébreu aux enfants : c^est trop les charger; on nuit à leur instruction par tant decboses. Il faut se contenter du latin. H ne faut pas non ifa» faire usage de trop de livres. Enfin, on divisera les etfEmts en trois classes, comme suit :

ftrmtère classe : enfants qui apprennent à Ivre. On leur ove^nera Va 6 c et ce qu'il renferme; puis, le Pater ^ le Cnio, et les autres choses renfermées dans le Manuel des mfKiUs. On passera ensuite au latin. On leur donnera flWMtf à lire et Caton h traduire. Le maître traduira chaque joor an ou deux vers de ce dernier, et les enfants les ajjrcndront pour le lendemain, afin de faire provision 4> note latins. On leur donnera encore d'autres mots à agp'cndre. Chaque jour ils s'exerceront à l'écriture. On les fera chanter avec les autres classes.

ituxième classe : enfants qui sû^>en% lire. La première biffe de l'après-midi de diaque jour sera consacrée an âflsH; pour cela, on réunira toutes les classes. On expliqwra ensuite les Fabulas JEsopi. Le matin les enfants tra* Mnfit Esope, dé^neront et conjugueront, et, quand ils cSMattront les règles de la construction, on les fera c(Mnpi». (Test un exercice très-utile^ et trop négligé. Après v%NS, on leur expliquera le Pawîofopttem de Mosellani^ et teviopoeaux décents des Coltoguia Erasmi. (te leur fera lUModre des morceaux par cœur. O^and ces livres MMii adievés, on leur donnera Tôrence, qulls devront iMlMiiser ; ensuite on prendra quelques Fabnlas Plauti^ ' ceBes qui sont convenables. Les heures du matin seront

toujours consacrées à la grammaire : 1® à Tétymologie, 2* à la syntaxe, 3** à la prosodie. Et quand on aura fini, on recommencera le même travail, car, si la grammaire n^est pas bien apprise, toute peine est perdue. Les règles de la grammaire seront apprises de mémoire. Que si un maître s'ennuie d'un tel travail, il faut le renvoyer et en trouver un autre qui sache tenir les enfants siu: la grammaire e ne leur mette pas chaque jour un autre livre entre les mains. Le samedi ou le mercredi on donnera une instruction religieuse. On fera réciter le PaXer, le Credo^ les Dix Commandements y puis on les expliquera successivement. Les maîtres élèveront les enfants dans la crainte de Dieu, la foi et Tamour du bien. Ils ne leur inspireront de haine contre personne, et ne les habitueront pas à se moquer des moines, comme le font beaucoup de gens maladroits. On fera apprendre par cœur quelques psaumes, tels que le 112, le 34, le 128, le 125, le 127, le 133. Il faut les leur expliquer. S'ils sont assez avancés, on leur expUquera aussi les Épîtres à Tiinothée^la. Première épître calholique de saint Jean^ les Proverbes de Salomon. On évitera, par contre, de prendre des livres trop difficiles, tels qu'^^aïe, YEpître aux Rom^ins^ V Evangile selon saint Jean , et d'autres que les maîtres se mêlent d'expliquer, seulement pour montrer leur savoir.

Troisième classe. Première heure après midi, chant avec les autres classes. On expliquera ensuite Virgile^ on leur lira les Métamorphoses d*Ovide^ et, le soir. Officia Ciceronis ou Epistolas Ciceronis familiares. Le matin, on répétera Virgile^ on fera faire des compositions comme exercice de grammaire, on déclinera et Ton conjuguera encore, puis on leur enseignera les principales figures du langage. On s'en tiendra le matin à la grammaire, jusqu'à ce qu'ils sachent bien Tétymologie et la syntaxe. On expliquera ensuite la versification pour enseigner aux élèves à faire des vers ; c'est un très-bon exercice, qui apprend à manier la langue et qui rend habile dans beaucoup de choses. On remplacera la grammaire par la dialectique et la rhéto-

rique, quand les élèves seront assez avancés. Chaque semaine on fera faire aux élèves de la deuxième et de la troisième classe une composition, soit lettre, soit poésie. On fera parler latin aux élèves ; les maîtres, autant que possible, ne se serviront non plus que de cette langue. » Telle fut l'organisation scolaire, sortie du premier travail de la réformation, uni à celui de la renaissance des loties. Ce n'est pas encore Torganisation scientifique telle que nous la verrons sortir des travaux pédagogiques de Trotzendorf et de Sturm, et des écoles des jésuites ; mais c'est le commencement de l'école moderne, sa première phase, sa première évolution. L'école primaire, durant cette période génétique, est encore confondue avec l'ensàgnement supérieur, et cette confusion retardera pendant quelque temps les progrès de l'instruction populaire; car il est impossible, et d'après les idées d'aujourd'hui, absurde même, de faire apprendre à l'enfant du peuple ce que Luther demande ici. La base de l'école primaire, cdle sur laquelle seule elle peut s'étendre et prospérer, c'est la langue maternelle. Or, Luther l'exclut du champ des études et met le latin à sa place, lui qui a créé la langue allemande (le hauj; allemand) par sa traduction de la BflMe, son petit catéchisme, ses cantiques et ses autres toits I Evidemment son génie est ici en contradiction avec lui-même : il n'a pas su s'affranchfr des habitudes et des piéjugés de son siècle.

Education domestique.

Je dois me borner, sur ce point, à citer quelques passages des écrits du réformateur saxon; mais je les choisim parmi ceux qui résument le mieux ses principes d'éducation.

1. La première chose que l'on doit exiger des enfants, c'est l'obéissance : Honore ton père et ta mère^ leur dit lïcriture.

2. Où l'obéissance manque, tout s'écroule; car quand llnsubordination règne dans la famille, elle règne aussi

dans le Tillage, dans la ville, dans la province, àwats le royaume; le gouvernement de la famille est la base de tous les autres gouvernements, et sila racine est mauvaise, le tronc, les branches et les fruits le seront aussi ; car le fils devient père, juge, bourgmestre, prince, roi, empereur, pasteur, régent, etc. Si donc il a été mal élevé, tout est pourri, sujet et seigneur, corps et tête.

3. Pour obtenir l'obéissance des enfants, il faut leur faire connaître les vérités et les devoirs qu'enseigne la religion, et les maintenir sous une bonne discipline. Malheureusement cela est peu pratiqué, et ne saurait l'être, attendu que les parents ne savent presque rien et ne s'entendent qu'imparfaitement en punitions.

4. Sous le rapport de Tinstruction, l'école pourrait, jusqu'à un certain point, suppléer à l'ignorance des parents, mais ceux-ci méprisent les services que leur offre l'école, et négligent d'y envoyer leurs enfants. Tous les peuples, sans en excepter les Juife, ont eu plus à cœur llnstruction des enfants que les chrétiens. G* est pourquoi tout va si mal dans la chrétienté.

5. Notre force gît dans la génération future. Si donc nous négligeons la jeunesse, l'Eglise ressemble à un jardin dans lequel on n'a rien fait au printemps. Qu'on apprenne donc à l'enfant ce que Dieu est et ce qu'il a fait pour nous. Montre-lui dans l'histoire sainte comment il protège et sauve ses enfants, et comment aussi il punit les méchants, les Egyptiens, les païens, etc.; fais-lui voir comment il punit encore chaque jour les impies par la peste, la potence, Tépée, feau, le feu, les bêtes sauvages, les maladies, et dis-lui comment il finira par les jeter dans les flammes de Tenfer avec tous les démons. C'est ainsi que tu développeras en lui l'amour et la crainte de Dieu.

6. n y a une mauvaise instruction, comme il y en a une bonne. Bien des parents ne songent qu'à élever leurs enfants pour le monde : ils leur apprennent à se bien présenter, à danser, à plaire aux hommes, ils songent

beaucoup moins à leur salut qu*à leur procurer de beaux habits, des plaisirs, des richesses et des honneurs.

7. Ken des parents ressemblent à Héli : ils sont pieux et zélés pour toutes sortes d'exercices religieux ; mais ils i^ligent leurs enfants et les laissent grandir sans leur donner les instructions du Seigneur et sans les maintenir sons la discipline. Qu'ils craignent d'être pimis à la manière d'Héli!

8. L'autorité des parents sur leurs enfants vient de Keu. Us doivent donc en user avec crainte, sans colère el sans caprice.

9. n faut punir les enfants, mais sans les maltraiter. Quand on les maltraite, ils prennent en haine la maison paSemelle, et le découragement ou la colère risque de les jeter dans toutes sortes d'écarts.

10. L'enfant intimidé par de mauvais traitements est inésotu dans tout ce qu'il fait; celui qui a tremblé devant s(m père et sa mère tremblera toute sa vîe devant le bruit d'une feuille que le vent soulève.

11. n est des cas, cependant, où il faut se servir de la verge. Celui qui épargne la verge hait son enfant et sa ândlle; il marche dans les ténèbres. Un faux amour naturel aveugle souvent les parents et leur fait préférer le corps à l'âme de F enfant. Si tu frappes ton enfant de la TOige, dit Salomon, tu retireras son âme de l'enfer.

12. n est des parents qui passent tout à leurs enfants. Ce sont des enfants, disent-ils, ils ne savent pas encore ce qu'ils font. (Test vrai; mais un chien, un cheval ou un âne, ne comprend pas non plus ce qu'il fait ; cependant on fan apprend à aller et venir, à faire certaines dioses, quoi* quH ne comprenne rien. Ilne pierre, ou un mcwrceau de bûîs ne comprend pas non plus qu'il n'est pas propre à telle construction ; cependant rarchitecte lui donne une bone et le fait entrer dans cette construction. Combien lins l'homme !

13. Pour bien élever des enflants, il n'est pas nécessaire de les cloîtrer. Un jeune hommei que Ton sépare du

116 HISTOIRE DE LA PÉDAGOaiE.

monde, dit Anselme, ressemble à un arbre planté dans un pot. Ne mettez donc pas vos enfants en cage, mais laissezles aller, venir et s'amuser, cela leur est tout aussi nécessaire que le manger et le boire.

14. On rencontre aussi des parents qui veulent que leurs fils fassent les vaillants, qu'ils battent leurs camarades et n'aient peur de personne. Ils seront punis pour ces choses-là, car la fin de tels enfants est souvent misérable.

15. On ne saurait trop craindre de scandaliser les enfants par des paroles grossières ou indécentes; car la tendre jeunesse est facilement souillée par des discours légers. La taohe d*huile est plus difficile à enlever sur une étoffe délicate que sur une grossière. C'est déjà ce que les païens enseignaient. Horace, par exemple, dit que les vases nouveaux retiennent plus longtemps que les vieux l'odeur des choses qu'on y renferme. Un mot scandaleux, tombé dans un jeune cœur, y devient aussitôt le germe d'images singulières qu'il n'ose confesser et dont il ne peut plus se débarrasser. Malheur à celui qui a jeté un tel poison dans un enfant innocent et pur I Tu n'as pas déshonoré son corps, mais tu as souillé son âme, tu en es le vil meurtrier. Saint Louis, roi de France, dit que sa mère aurait mieux aimé qu'on lui tuât ses enfants, que de les voir commettre un péché mortel. Et que dit le Seigneur à cet égard : « Celui qui scandalisera Vun de ces petits qui croient en moi^ il serait mieux pour lui qu'on lui mît au cou une pierre de meule et qu'on le jetât dans la mer. » Le mal qui pèse sur la chrétienté provient de ce qu'on scandalise et corrompt les enfants , et Ton ne relèvera l'Eglise qu'en apprenant à les bien élever.

16. Que les parents considèrent leurs enfants comme des joyaux précieux que Dieu leur a confiés, et qu'ils prennent garde que le démon, le monde et la chair ne les leur ravissent pour les faire périr. Au jour du jugement, on n'aura pas de compte plus sévère à rendre que celui qui concernera nos rapports envers les enfants. Et c'est

sans doute pour cela qu'au milieu des pleurs et des grinoements de dents du dernier jour, on entendra ces paloies : «c Bienheureuses les stériles et celles qui ri^'ont point enfanté et les mamelles qui n* ont point allaité^, »

17. Quand tu auras fait ce qui dépend de toi pour bien âever tes enfants, s'ils ne réussissent pas, tu ne dois point im désoler. Il y en a toujours plus qui rejettent le bien qœde ceiix qui s'y attachent. Si entre dix lépreux que tu auras nettoyés, il y en a un de reconnaissant, cela doit te soffire. Le Christ nous a précédés dans le chemin des déc^ons, et nous devons marcher sur ses traces. Si ton fib réussit, bénis-en Dieu ; s'il va de travers, eh bien, que le nom de l'Eternel soit béni I

{ 8. Philippe Mélanehthon.

Mélanchthon naquit à Bretton, petite ville du granddndié de Bade, le 16 février 1497. Son premier maître fut Jean Keuther, son aïeul maternel. « Il me fit étudier sériaisement, dit Mélanchthon ; chaque fois que je faisais d» fautes, il me punissait, mais avec mesure. C'est ainsi qall fit de moi un grammairien. » Après la mort de son pèie, Mélanchthon suivit sa mère à Pforzheim, où il apprit le grec avec le savant Simler. ReuchUn, que nous avons va frayer la route aux études hébraïques, était son oncle, fràre de sa mère. Il venait souvent à Pforzheim et prenait plaisir aux rapides progrès de Philippe. Un jour, il lui ^qpforta quelques livres, et, sous forme de plaisanterie, un petit chapeau rouge de docteur. Il lui traduisit aussi en grec, suivant l'habitude des savants, son nom primitif de Schwarzerd (terre noire) en Mélanchthon.

k douze ans, le jeune Philippe se rendit à l'université de ^idelbei^. Deux ans après il reçut le grade de bachelier; il était alors déjà précepteur des enfants du comte

i. Ces paroles se rapportent à la prise de Jérusalem sous Titus plutM ft'ra jugement dernier.

118 HISTOIRS OB LéL PÉDAGOaiB.

de Ldwenstein. De Heidelberg il alla à Tûbingea pour ] continuer ses études. Ses i«rogrès furent si rapides qu'il fut nommé magister en 1514, c'est-à-dire à Tâge de dixsept ans. Aucune branche des connaissances humaines ne demeura étrangère au jeune professeur, cependant il se consacra plus exclusivement aux études classiques.

En 1518, l'électeur Frédério-le-Sage ayant demandé à Reuchlin un professeur de grec pour son université de Wittenberg, celui-ci lui recommanda son neveu Philippe Schwarzerd, « supérieur, lui dit-il dans sa lettre, à tous les Allemands. » L'arrivée de Mélanchthon à Wittenberg fut un événement. Luther, entre autres, s'en réjouit si fort, qu'il ne pouvait trouver assez d'expressions pour louer les talents et les connaissances de son nouveau collègue, et il se forma entre ces deux hommes, de caractères pourtant si différents, une union si intime qu'Us ne purent bientôt plus se paisser Tun de l'autre. Toujours doux, modéré, conciliant, timide, craignant les conséquences d'une scission dans l'Eglise et travaillant à rapprocher les esprits quand la rupture fut accomplie, Mélanchthon remplit à côté de l'ardent moine saxon le rôle de modérateur dans l'œuvre de la réformation. Mais ce rôle, il ne le joua que comme malgré lui : il ne se sentait de vocation que pour la philologie et l'enseignement. Il ne voulut jamais prêcher ni être nommé docteur en théologie, et s'il fit des cours d'exégèse, ce fut par nécessité et pour complaire à son ami Luther. Comme professeur, Mélanchthon eut un succès immense et déploya une activité extraordinaire. On vit jusqu'à deux mille auditeurs à ses leçons. On y accourait de la France, de l'Angleterre, de la Pologne, de la Hongrie, du Danemark, et même de l'Italie et de la Grèce. Mélanchthon commenta, publia et traduisit un grand nombre de classiques latins et grecs. Il composa ime grammaire grecque et une grammaire latine qui se répandirent dans toute l'Europe. De 1525 à 1737, c'est-àdire pendant environ deux siècles, sa grammaire latine a eu les honneurs de cinquante et \me éditions, et Ton

TEHPS MODERNES. 119

pourrait en suivre les traces jusque dans les grammaires actuellement en usage. Cette définition, par exemple : « La grammaire est l'art de parler et d'écrire correctement, » tient de Mélanchthon, qui a dit : « Grammatica est certa h^iendi et scribendi ratio, » Mélanchthon composa aussi des Manuels d'enseignement pour la dialectique, la rhétorique et la physique. Enfin, on a de lui un grand nombre de discours acad^iques sur des sujets {dus ou moins pcopres à encourager les études et faire avancer la science. Lbb conseils de Mélanchthon e^ matière d'enseignement teient recherchés de tous les points de l'Allemagne, et il emeça, une grande influence sur l'organisation des gymlaies. Son action pédagogique a été ainsi des plus étendues, I* il mérite d'être placé au premier rang des hommes fô, comme Luther, Trotzendorf , Sturm et les Jésuites, ont propagé les études classiques et fait fleurir une culture ffid eût produit de plus grandes choses, si elle avait été SBDienue par l'étude des mathématiques et de la nature, el par des éléments nationaux*,

Hâlonchthon vécut à Wittenb^g jusqu'à sa mort, qui «iva le 21 avril 1560. Il était âgé de soixante-trois ans.

i. ta culture classique avait essentieUement pour objet Tétude du Hi-eldB ^ree, eonsidérés som le rapport grammatical^ c'est-à-dire de Il terne. Les mathématicines et Fétude des faits naturels et historiques, 4M aevi sortis les immenses progrès que notre époque a faits dans les 1^ Mécaniques, l'agriculture, l'industrie, le commerce, la médecine et kdlmrgie, l'économie politique, etc., n'existaient qu'à l'état rudimenift civilisation était forcément lorêtée dans une culture qui ne faiétedc <fue des livres qu'on avait écrits à Rome et à Athènes. Ea lyles éléments antinationaux de cette culture, le latin et le grec, en tiWiiTlimt à étouffer dans leur berceau les langues modernes , empê- Aléait la vie du peuple de se déployer suivant son génie particulier, et rf 0Èd avait pu triompher, ni la France, ni PAllemagne, ni l'Angleterre, ta maton peuple moderne n'aurait eu de littérature nationale (celle de fittanagne ne remonte qu'au siècle dernier), et nous aurions au-dessus ai f«^le, ignorant et parlant divers dialectes incultes, une classe de MMs à l'instar des anciens Egyptiens et autres peuples de l'antiquité* Il où en serait la civilisation avec une teHe culture t

i20 HISTOIRE DE LA PÉDAGOGIE.

§ 3. Valendn Friedlaud Trolceudorf*

Né à Trotzendorf en 1490,

Mort en 1556.

Valentin Friedland, surnommé Trotzendorf, du non du village où il naquit, et qui est situé près deGœrlitz, ei Silésie, fut un des plus ardents et des plus zélés pédagogues de la période classique. Sa jeunesse n'offre rien d( remarquable. Son père était paysan, et ce furent les moi* nés de Gorlitz qui rengagèrent à faire étudier son fils. Nous ne nous arrêterons pas à le suivre dans ses pérégrinations comme étudiant et comme professeur. C'est daus sa dernière place, c'est-à-dire comme directeur de Técole de Gœldberg, en Silésie, que Trotzendorf fît briller ses talents et ses connaissances pédagogiques. Son école devint si célèbre, qu'on y envoyait des élèves de TAutriche, de la Styrie, de la Carinthie, de la Hongrie et de la Bohême. Voici quelle était Torganisation de Técole de Goldberg et les branches qu'on y enseignait :

L'école était divisée en six classes comprenant chacune plusieurs tribus. Des élèves, remplissant plusieurs emplois, prenaient une part active à la direction et à la marche de l'établissement. Les économes faisaient régner, l'ordre dans les dortoirs, les salles d'étude, etc.; les éphoTi présidaient aux repas. Enfin, chaque tribu avait son qu leur (moniteur) pour siureiller les récréations, stimul les paresseux et donner des thèmes. En déposant ses fon tions, ce qui arrivait au bout de huit jours, le queste était tenu de prononcer un discours en latin. Au-dessui de tous les questeurs était le questeur général, dont le fonctions duraient im mois entier.

Outre ces fonctionnaires administrateurs, Trotzendo avait étabU un tribunal composé d'un consul, de douzÉ sénateurs et de deux censeurs. L'élève en faute devait se présenter devant le sénat. Huit jours lui étaient accordés pour préparer sa défense. Trotzendorf assistait aux débaU

IfODERNSS. 121

ea qualité de « dîctator perpetuus. » Quand le coupable parvenait à se justifier, surtout lorsqu'il avait fait un bon discours y il était absous; mais si le discours ne valait rien, on le condamnait, même pour une faute légère. Trotiendorf confirmait (odinairement la sentence du sâaat et veillait à son exécution.

Dne loi scolaire, prodamée par Trotzendorf , détermimà las principes et le mode de vie qui devait r^n^er dans rétablissement. Voici quelques-unes des dispositions les ^us intéressantes :

ïfeus les élèves doivent être traités de la même manière : Ûttj a plus pour eux ni noblesse ni roture. Les amendes Mît proscrites, attendu qu'elles frappent les parents et Ml les élèves coupables.

îour les punitions, on fera usage de la férule, de la Ijïe ou violon, et du carcere ou prison*.

Les élèves doivent appartenir à notre Eglise protestante, être instruits des vérités de notre religion, faire usage de la pière, aller à l'église, se confesser (les luthériens ont ssteiiu la confession), communier, s'appliquer au travail, âte obéissants, s'abstenir de jurer, de tenir des discours dèdumnêtes. La magie, ainsi que toute pratique superstiâeuie^ leur est sévèrement défendue.

Les études étaient à l'unisson des idées du temps. Le tewi était la branche essentielle. Tout le monde parlait htàû, à Goldberg, même les valets et les servantes. Celui fttly allait pouvait se croire transporté dans le Latium. Èiflemand était banni de l'établissement. A côté du latin, Oft «iseignait le grec^ la dialectique, la rhétorique, la mwil^tf^, Y arithmétique et la religion. Ces divers cours devaient pl^parer les élèves pour les études universitaires, qui comprenaient alors la théologie^ la médecine, la jurisprun iÊnce et la philosophie. Dans les classes inférieures, l'en-

t. La lyre ou violon était un instrument en bois, ayant la formée (fane lire ou d'un violon qu'on passait autour du cou et des maint de celui ^on mettait au pilori.

seignement était donné par des élèves, et dans les classes supérieures par Trotzendorf et ses sous-maîtres. L'enseignement mutuel, comme on le voit, remonte au delà des Bell, des Lancaster, des Pestalozzi et des Girard.

A cette époque, l'éducation physique n'était pas encore entrée dans le domaine de l'éducation. Cependant Trotzendorf ne défendait pas les jeux qui développent la force et l'agilité, comme la course et la lutte ; mais il était défendu de se baigner en été dans Teau froide, et d'aller en hiver sur la glace ou de jeter des boules de neige.

Il n'est pas nécessaire de faire remarquer les lacunes que présente l'enseignement de Técole de Trotzendorf ; il y a loin de l'établissement de Goldberg aux collèges d'aujourd'hui. Mais, sous le rapport de la vie morale, de la discipline et de l'esprit, Goldberg n'a peut-être jamais été dépassé, c Yalentin Trotzendorf, comme disait Mèlanchthon, était fait pour diriger un collège comme Scipion l'Africain pour commander des armées. » L'organisation qu'il avait imaginée, et qu'il savait vivifier et faire fonctionner avec une grande régularité, avait réuni maîtres et élèves en un corps unique, dont les difTérents organes se soutenaient mutuellement, tandis que dans la plupart des établissements il existe deux corps étrangers l'un à l'autre, celui des maîtres et celui des élèves. La force de Trotzendorf était pour ainsi dire décuplée par le grand nombre d'élèves intéressés par leurs fonctions ou leurs charges à la marche et au gouvernement de la maison, et les mutineries, si fréquentes dans les établissements, étaient rendues presque impossibles.

De rudes épreuves fondirent sur Trotzendorf dans les dernières années de sa vie. En 1549, trois de ses élèves furent condamnés à mort par le duc Frédéric III pour avoir jeté un verre de bière à la tête d'un agent de police qui les avait provoqués. En 1552, la disette visita cruellement Goldberg. En 1553, la peste y étendit ses ravages. Enfin, en 1554, un incendie le détruisit de fond en comble.

Troteendorf se retira à Liegnîtz avec sa nombreuse famille, en attendant la reconstruction de ses bâtiments ; mais l'infortuné vieillard ne devait pas retourner à Goldberg. Le 20 avril, comme il expliquait à ses élèves ces paroles du psaume 23 : «Quand je marcherais par la vallée d0 Tombre de la mort, je ne craindrais aucun mal; car ta es avec moi, ton bâton et ta houlette me consolent, n il tfA frappé d'apoplexie. En tombant, il regarda le ciel et prononça encore ces paroles : Ego verOy auditores^ nunc avocor in aliam scolam : « Je suis rappelé dans une autre iode. » n expira cinq jours après, à l'âge de soixante-six 9m, Trotzendorf ne s était jamais marié, et il avait dépensé toute sa fortune en œuvres de bienfaisance. A Texeqption d'un catéchisme en latin et de quelques livres de piiÈtes, il n'a laissé aucun écrit après lui.

I 4. Stnrm*

hBXi Sturm, le plus célèbre des pédagogues du seizième ôède, naquit à Schleiden dans la Prusse rhénane. Comme «m père était trésorier du comte de Manderscheid, sa prenne éducation se fit avec les fils de son souverain. Il ftiqaenta ensuite l'école des Jéromites à liége, puis il alla i Louvain, où il fut trois ans étudiant et deux ans professeor. De Louvain il se rendit à Paris pour étudier la métaine ; il y donna aussi des cours sur les classiques grecs ellalms. Sa réputation s'étendit rapidement. Erasme, Mélandithon et Bucer étaient au nombre de ses corresponâmls. En 1537, il vint à Strasbourg, où il demeura jusqu^à

liiliort.

Strasbourg doit à sa situation géographique, entre la hutce et l'Allemagne, la Suisse et les Pays-Bas, d'avoir été de tout temps une ville importante. Son admirable «rtkédrale témoigne de son état florissant au moyen âge. Bas hommes célèbres ont étendu sa renommée par l'éclat de leur génie. Tauler, au quatorzième siècle, y fit entendre sa mâle et puissante parole ; on le surnomma le doc*

tevùr éclairé. A la fin du qainzième siècle, Jean Ganler, nolà moins éloquent, et animé d'un zèle tout apostolique, y piêchait devant l'empereur Mazimilien des sermons d'une feandiise et d*ime sévérité qu'on ne tolérerait plus aujourd'hui. Quand la réforme survint, Strasbourg ne se laissa pas absorber entièrement par le mouvement qui entraînait l'Allemagne ; il eut assez de force pour conserver une certaine mesure d'indépendance : il avait ses propres docteurs qui, comme Bucer, s'efforçaient de tenir un juste milieu entre Luther, Calvin et Zwingli.

Ceso au milieu du travail de la réforme que Jean Sturm, déjà gagné aux idées nouvelles, vint à Strasbourg, et qu'on lui confia l'organisation d'un gymnase qui fut ouvert en mai 1538. Ce gymnase, que son recteur p^adit si célèbre, est le premier établissement scientifique qu'ait possédé Strasbourg. Dans le plan d'organisation publié sous le titre de : De litterarum ludis recte aperiendiSy Sturm pose déjà les bases d'une académie, destinée à compléter les études du gymnase; mais ce ne fut que vingt-neuf ans plus tard, c'est-à-dire en 1567, qu'il put achever son édifice scientifique. L'empereur Maximilien conféra alors au gymnase de Strasbourg les privilèges d'une académie, et Stom fut nommé recteur perpétuel. Mais en 1581 le parii luthérien ayant fini par l'emporter sur les réformés, Sturm, qai avait défendu ces derniers contre JeanPaiçus, fut congédié. Trop âgé pour recommencer une œuvre pédagogique nouvelle, il passa dans la retraite les d^*mères années de sa vie, et mourut en 1589, à l'âge de 82 ans, fat'gué de la vie, épuisé de travail, et se réjouissant d'entrer en possession d'une vie nouvelle et meilleure. Ses restes moxtels reposent dans le cimetière de Saintn&all.

Après cet aperçu historique sur la vie de Jean Sturm, essayons d'analyser et de caractériser son œuvre pédagogique.

Sturm était, en matière d'éduoatioQ, l'homme de son siècle. Cette circonstance contrilma certainement beaucoup à ses succès : celui qui marche de concert avec ses

contemporains fait plus facilement son chemin que celui qui nage contre le courant. « On doit, disait-il, se proposer trois choses dans une école : la piété, le savoir et Téloquence. » Il suit de là que le savoir et Téloquence seraient les caractères essentiels de Thomme lettré, car la piété est de tous. C'est aussi ce que Sturm a exprimé quelque part par cette exclamation : « Connaissances, pureté et orne* ment du langage, tels sont les éléments de l'éducation scientifique I »

Sturm distingue dans l'éducation trois degrés correspondant à trois institutions distinctes : la famille, le gym* nase et l'académie.

Jusqu'à sept ans l'enfant doit demeurer dans la famille, tous l'égide de sa mère, qui lui délie la langue, guide ses premiers pas, et lui inculque les notions élémentaires qui doivent l'orienter dans la vie.

De sept à seize ans, l'enfant qui veut jouir des avantages d'une culture scientifique doit fréquenter le gymnase pour étudier le latin et apprendre à parler avec grâce. Durant ce temps l'enfant est sous l'action directe et constante du maître qui l'instruit, l'interroge, le corrige, kd donne des tâches, le fait réciter, etc.

De seize à vingt et un ans, les jeunes gens qui ont parcouru les différentes classes du gymnase doivent apprendre àparler avec plus de facilité et de connaissance des choses. Dans l'académie, l'instruction doit être plus libre que dans le gymnase. Le professeur explique, développe, et les étudiants écoutent et prennent des notes pour repasser ce qu'ils ont entendu*.

Au conunencement, le gymnase de Strasbourg n'avait que neuf classes (7 à 16 ans) ; mais dans les Epistolx classiez que Sturm écrivait en 1565 pour les professeurs du

i. Cette manière de donner les cours académiques ou universitaires est fbrt commode pour le professeur, mais eUe est peu propre à stimuler le lèle des étudiants faibles ou paresseux. Aussi voyons-nous bon nombre ée lyrofesseurs s'affranchir aujourd'hui de cette méthode et se mettre à MMerroger leurs élèves comme ou le fait 4ans les gymnases.

126 HISTOmS BB LA PÉDAGOGIE.

gymnase, nous voyons qu'il comptait alors dix classes. Void d'après ces Epistolx quds étaient les objets d'enseî- ' gnement pour chaque classe ; je les indique comme caractéristique des études dans l'époque classique.

10* Classe, Forme et prononciation des lettres. Enseignement de la lecture. Commencement des dédinaîsons et conjugaisons. Rédtation du catéchisme allemand, at>tendu que les enfants ne comprennent pas encore le catéchisme latin.

9® Classe. Etude des déclinaisons et conjugaisons régu* lières et irrégulières. Récitation des mots latins employés dans la vie commune. Les mots de chaque leçon doivent appartenir à la môme classe d'idées. — Par cette étude, Sturm veut remécHer aux lacunes de la première éducation, qui n'a point pourvu l'enfant de mots latins comme cela avait lieu dans les familles romaines.

8* Classe, Continuation du vocabulaire des mots usuels. Etui^e des huit parties du discours. Déclinaisons et conjugaisons considérées dans la proposition. Lecture et explication de quelques lettres de Gicéron. Composition de phrases latines. Vers la fin de l'année, exercices de style.

T Classe. Syntaxe latine, mais avec le moins de règles possible et expliquées sut des phrases de Cicéron. Lecture journalière des lettres deCîcéron avec répétition des règles de la syntaxe. Exerdces de composition préparés avec les élèves. Traduction, le dimanche, du catéchisme allemand en latin classique. On ne fera d'exception que pour les termes consacrés par l'Eglise, tels que Trinitas^ sacra-mentuniy haptismus^ etc.

6* Classe. Répétitions pour ne pas oublier ce qui a été appris dans les classes précédentes. Traductions de lettres de Cicéron en allemand. Traductions de poésies. Suite de la traduction du catéchisme. Lecture de quelques lettres de saint Jérôme. Commencement du grec*

5^ Classe. Etude de mots désignant des choses inccmnues des élèves. Versification. Mythologie. On lira Cicéron, Caton Lselius et les Eglogues de Virgile. Etude du vocabu-

laire grec. Exercices de style, de versification latine. Tra« doction de morcearo^ oratoires en allemand, puis en latin. Explication de Tune des plus courtes êpitres de saint

4* Classe. Les élèyes de cette classe connaissant les grammaires latine et grecc[ue, et étant pourvus d'un sombre considérable de mots dont le sens a été déterminé et fixé par des exemples, il s'agira de les faire lire beaucoup, apprendre par cœur, expliquer, etc. On lira le sixième discours à Verres, parce qu'il renferme presque IQDS les genres de narration; puis des lettres d'Horace,. Iq grec on continuera la grammaire et lira le volumen mmpkrum. Répétition de ce qui a été appris dans le» daises précédentes. Exercices de style. Le samedi et 1^ dimaBche y les élèves liront et paraphraseront les petites ^ttres de saint Paul.

3* Classe. Répétitions. Rhétorique : les figures seront e^gKquées en regard des exemples. Dicourspour Cltcentio Lecture des meilleurs discours de Démosûiène, puis HoiDèie, savoir l'Odyssée et le premier chant de rniade. Lecture et récitation partielle ou totale d'épîtres de saint PàTiL Exercices de style. Traductions de morceaux oratoires grecs en latin. Transposition dans un autre rhythme dw odes de Kndare et d'Horace. Composition de poésies, lotires, etc. Reprôsentaticm de comédies de Plante et de Tirence. Toutes les pièces de ces djBux auteurs doivent fltre représentées dans les quatre classes supérieures.

2* Cbme. Les élèves, sous la direction du maître, expliqueront les orateurs et les poètes grecs. Particularités du laogage poétique et oratoire. Copie des passages les plus wmarquables des auteurs classiques. Dialectique et rhétorique, étudiées en regard de discours de Cicéron et de Dêmosthène. Exercices journaliers de style. Exercices dans le tttfie oratoire. Le dimanche, on lira et l'on récitera en entier l'épître de saint Paul aux Romains. Représentation des comédies de Térence et de Haute, — de quelques scènes d'Aristophane, d'Euripide et de Sophocle.

128 HISTOIRE DE LA PÉDAGOaiE*

i^ Classe. Continuation de la dialectique et de la rhëtotorique. Virgile, Horace, Homère. Traduction de Thucydide et de Salluste. Keprésentations hebdomadaires. Les compositions des élèves doivent être faites d'après les règles de l'art. Les lettres de saint Paul seront expliquées par les élèves, qui paraphraseront les passages les plus remarquables d'après Tart des rhéteurs.

Acadétnie.

L'académie, qui comprenait cinq années d'études, avait trois facultés : théologie, jurisprudence et médecine; plus cinq cours spéciaux, réunis aujourd'hui à la faculté de philosophie, savoir : les mathématiques, l'histoire, la dialectique, la rhétorique, la grammaire et la lecture des poètes. On peut se faire une idée de ce qu'étaient les études dans l'académie de Strasbourg par le résumé sui* vaut du programme pour le semestre d'hiver 1578 — 79.

Théologie. Exphcation des Psaumes, du prophète Daniel, des Actes des Apôtres, de l'épître aux Galates, du livre des Juges (4 professeurs).

Jurisprudence. Explication des Pandectes et des Institutions (3 prof.).

Médecine. Explication de Galien et d'Aristote.

Philosophie. Les six premiers livres d'Euclide. Physique. — Explication de Tacite. — Éthique d'Aristote. — Organum^ du même. — Hébreu. — Disputes pubUques.

L'établissement scientifique dont Sturm avait doté la ville de Strasbourg acquit bientôt une réputation extraordinaire. En 1578, il ne comptait pas moins de mille élèves, parmi lesquels près de deux cents appartenaient à la noblesse, vingt-quatre étaient des comtes ou barons et trois des fils de princes. L'Allemagne, la France, l'Angleterre, le Danemark, le Portugal et la Pologne envoyaient ies élèves à Strasbourg. L'influence de Stunn sur l'organisation des études s'étendit dans une grande partie de TEurope, par ses élèves d'abord, puis par son exemple et 868 conseils. Dans cette époque de création et de renou-

fvMtment, un grand nombre de gymnases forent organisés en divers pays sur le modèle de odui de Strasbourg. Les jésuites, dont nous nons oocupermis bientôt, furent evlraiDés par ce courant, au point qu'ils étaient frappés el peut-être un peu confos de la ressemblance de leurs odléges et de leurs méthodes d'enseignement avec le gymnase et les méthodes d'enseignement de Sturm.

£t cependant <jue d'imperfections dans ce système

f éducation; que de lacunes dans oe plan d'enseignementl

Cette servile imitation des anciens, cette constante prôoc^

eq^on des formes du langage, est-ce là ce qui doit

etractériser l'éducation supérieure? Sturm, avec toute son

époque, était tombé dans la dcéromanie si justement

Uâmée par Erasme; il avait aband<Mmé la voie du déve-

kfpement libre, naturel et national. Allsotiands, Français,

Aaglais, tous devaient devenir des Romains et des Grecs.

Poor attendre ce but, on allait jusqu'à faire représenter

parles élèves les pièces les plus licencieuses de Térence :

OQ sacrifiait la pureté du cœur et des pensées à la forma^

àMégance, à la pureté du langage. Et encore cette étude^

do latin était-elle incomplète : on n'étudiait que Gicéron

et les auteurs qui se rapprochent le plus de sa manière

d'éttire. Cœmélius Népos, Tacite, Tite-Iive, qui sont

Duôntffliant en honneur dans les études, étaient à peine

onuHis.

Cette étude des anciens était incomplète sous un autre a^Qrt encore. On étudiait la langue de Gicéron, et non Qoéron et son siècle. Sans doute qu'en étudiant la langue dedio^n, on apprenait aussi à connaître Gicéron ; mais celle tonnaissance était toujours l'accessoire et jamais le htA de l'étude. On ne soumettait pas les anciens, comme aqcord'hui, à une étude approfondie, philosophique.

Jft quelle étrange méprijse que de vouloir enfermer la eoltare scientifique d'une nation dans les formes d'une la^Qgue étrangère I Pour réussir, il eût fallu vaincre tout d*abQid l'antagonisme de la langue nationale, jeune^ vigoureuse, populaire. Mais un tel résultat n'était ni

possible, ni désirable. L'avenir était à la langue maternelle; et la vraie culture moderne, la culture coii« forme aux besoins et au génie des peuples n'était paa dans les gymnases latins du seizième. et du dix-septième siècle : elle était en germe dans le travail religieux de Tépoque, c'est-à-dire dans la traduction de la Bible, dans les cantiques, les sermons et les catéchismes en laii* gue vulgaire, et dans ces pauvres écoles populaires ou Ton parlait la langue maternelle. On s'étonne aujourd'hui que Sturm n'ait pas eu l'idée de faire de la langue allemande une branche d'enseignement, et que même il méprisât l'allemand et le français, quoiqu'il avoue quelque part que Luther et Philippe de Commines ont aussi bien écrit que les anciens les plus célèbres.

Je ne m'arrêterai pas ici sur les autres lacunes des gymnases du seizième siècle : sur l'absence totale du calcul *, de la géographie, de l'histoire, de l'histoire naturelle, du dessin et des langues vivantes. Presque tout le temps était consacré au latin et au grec, sans qu'on parvint cependant à des résultats supérieurs à ceux qu'on obtient aujourd'hui dans nos gymnases ou collèges littétaires, sauf pour la facilité de parler le latin.

Malgré toutes ces imperfections, le gymnase de Strasbourg était à la hauteur de l'époque, et sa réputation, comme nous l'avons vu, était immense. On ne peut eu dire autant de son académie, édifice incomplet et inachevé. Le programme cité plus haut est d'une pauvreté excessive. C'était, avec les prétentions d'une université, une répétition ennuyeuse des classes supérieures du gymnase. Comme l'académie ne pouvait délivrer le diplôme de docteur, mais simplement celui de bachelier et de maître de philosophie, les étudiants étaient obligés d'aller terminer ailleurs leurs études. Cet état d'imperfection

i. Dans les dernières années, Sturm fit enseigner les premiers éléments du calcul dans les classes supérieures. — Les quatre première! règles s'apprenaient dans les universités.

dura jusqu'en 1621. A cette époque, racadémie de Strasbourg fut élevée au rang d'université par Tempereur Ferdinand II.

Les remarques qui précèdent, on Ta déjà compris, se rapportent à tous les établissements scientifiques du seizième et du dix -septième siècle. Je ne les répéterai pas à Toccasion des jésuites, dont nous allons nous occuper, et qui, eux aussi, ont suivi le courant du siècle et s'y sont maintenus sans modifications bien profondes, par la raison que le latin est la langue de l'EgÛse catholique et que l'unité de langage est une garantie de l'uniformité dans les rites et de Tunité dans la doctrine.

6. COURANT CATHOLIQUE AU SEIZIÈME ET AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE (commencement DU DIX-HUITIÈMEJ .

Kous commencerons par

I 6. IjM ^ésattes*

On n'attend pas de moi, sans doute, que je m'étende ici sur tout ce qui concerne l'ordre des jésuites : j'écris une histoire de la pédagogie, et par conséquent, je ne dois m' arrêter que sm* ce qui rentre plus ou moins directmient dans mon sujet. Les jésuites ont joué et joueoif encore un grand rôle dans renseignement, et c'est sous ce rapport que nous devons nous en occuper.

Ignace de Loyola (né en 1491, six ans après Luther), en fondant Tordb^e des jésuites, s'était proposé deux choses : relever la puissance papale et convertir les hérétiques. L'instruction devait servir de moyen pour atteindre ce double. but. D'après la bulle de Pie Vil, qui rétablit la société de Jésus, que le pape GanganeUi avait supprimée, les jésuites auraient présentement la mission « de prêcher, de confesser, de se consacrer à l'éducation de la jeunesse catholique suivant les principes de la foi et les règles de

U2 HISTOIBS DK LA PÉDJLGOGIE.

l'ordre, enfin de diriger les collèges et les séminaires. » A côté de la Réformation, qui repousse l'autorité du pape, les jésuites, depuis la restauration de l'ordre, ont un second adversaire à combattre, savoir la Bévolution^ par quoi il faut entendre ce principe moderne qui, depuis Spinosa, se pose en antagonisme de la religion chrétienne et tend à opérer une transformation radicale dans les institutions religieuses et politiques. ,

Le système pédagogique des jésuites est renfermé dans un plan d'études intitulé : Ratio et institutio studiorumsocie-' mu Jesu. Ce plan, élaboré en 1588 par cinq pères, fut d'abord mis à Tessai, puis, après expérience faite, publié en 1599 par le général de Tordre, Claude d'Aquaviva. Il a été depuis modifié deux fois : dans la première moitié du siècle passé, et en 1832. Le général Roothann, àrpccasioa du dernier remaniement, dit qu'il n'est pas question d'un nouveau plan, mais qu'il s'est agi simplement d'approprier le plan ancien aux besoins de notre époque. « Rien d'essentiel, ajoute-t-il, ne pouvait être changé dans un plan dont l'excellence a été démontrée par deux siècles d'expérience. »

D'après ce plan, les études, chez les jésuites, comprennent deux degrés principaux, l'un inférieur — studia inferioray — et l'autre supérieur, studia superiora. — Voici un rapide aperçu de ces études :

Studia inferiora.

Les études inférieures se subdivisent en dnq degrés ou

<iasses.

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