‹ Histoire universelle de la pédagogieChapitre 44 sur 71 · JLoeke · texte numérisé non relu

JLoeke

Le pédagogue et philosophe anglais Locke naquit en 1632 à Wrington, près de Bristol. Son père était capitaine dans l'armée du parlement durant la guerre civile. Après avoir, jusqu'en 1651, fréquenté l'école de Westminster, il se rendit à Oxford, où il étudia entre autres choses la médecine. £n 1664, il partit pour Berlin en qualité de secrétaire d'ambassade ; mais il revint dès l'année suivante à Oxford. En 1666, il accepta des fonctions de précepteur chez le comte de Schaftesbury, qui lui confia Téducation d'un fils maladif, âgé de quinze ans. Ce fils prospéra entre les mains de Locke, se maria et eut sept enfants, dont Talné, un garçon, fut encore élevé par notre pédagogue. En 1683, Schaftesbury ayant dû quitter l'Angleterre, Locke l'accompagna en Hollande. Il en revint en 1689. En 1690, il publia son célèbre ouvrage suvV esprit humain ^ et en 1693, ses Pensées sur réduccUion des enfants. Ce dernier ouvrage eut un grand succès; on le traduisit en français, en allemand et en hollandais. Les dernières années de Locke furent consacrées à l'étude des Saintes-Ecritures et à la religion, qu'il avait négligée durant sa vie. Il écrivit des commentaires sur les épitres de saint Paul. Quelques mois avant sa mort, il communia avec deux de

i. Ancien directeur d'Ecole normale, membre catholique da Conseil fo^al de rini tmction (Prusse).

TBUPS MODERNES. 217

les amis, et leur déclara qu'il éprouvait un amour sincère pour tous les hommes; il se sentait aussi, disait-il, en communion avec tous les fidèles composant la vraie Eglise de Jésus-Christ, à quelque dénomination qu'ils appartinssent, n mourut, le 28 octobre 1704, en écoutant la lecture d'un psaume.

Locke n'eôt pas un pédagogue aux vues étendues et profondes, comme Coménius. C'est un précepteur qui a écrit SDr l'éducation domestique qu'il convient de donner aux enfants des hautes classes. Il a jeté quelques regards justes et profonds sur la nature de Tenfant et indiqué des procédés pratiques; mais, en général, son jugement est peu solide, il tombe facilement dans l'exagération de son principe. Voici un rapide aperçu de ce que sa pédagogie renferme de plus saiUant.

Introduction.

cMens sana in corpore sano » (esprit sain dans \m corps sain), est, dit Locke, la description complète d'un heui^ix état sur la terre. Celui qui possède ces deux choses n'a plus guère de vœux à former, mais qui manque de l'une et de l'autre est dans ime situation malheureuse qu'on ne peut guère améliorer. L'éducateur doit essentiellement s'occuper de l'âme, niais le corps a aussi son û&portance et c'est par lui que je v^is commencer

Education physique.

Les enfants de familles nobles doivent être traités, sous le rapport physique, à peu près de la même manière que ceux des campagnards aisés. On ne les habillera pas trop chaudement, pas même en hiver, et on les habituera à être sans bonnet, soit de jour, soit de nuit, soit par le vent, soit par la pluie. Pas de vêtements étroits. Les corsets des filles sont particulièrement nuisibles à la santé ^

1. Us afTaiblissent le corps et engendrent tontes sortes d'infirmités em fènant le jeu et le développement des organes les plus essentiels à là tie| tds que l'estomac et les poumons.

SIS fllSTOIBB DB £▲ tÉDÂ^OaiE.

Le lait est la nonmtuie la phis canvenaUe aux jennes enfants. La viande estim aliment trop solide poor lear estomac. Les mets épkés on trop salés leor sont mdsiblez. Entre les repas.^qai doivcooEt être pas nombreux^ on ne doit leur donner çfne du. paiasecL IIsi peuvent boire de ta bière^ mais non du vin et des liqueurs. On dcdt li^ir dâfendze les méloos, lespêdaas, les raisins el la plupart des espèces depnmes; mais ils peuvent mang^ des firaôse^. des gzo* ^eilleSy des pommes et des poires ^ .

On doii babitner les enfanta à des évacnatiosis n^puliè* tes. Le temps le fdtis psopin est k matia^ a^rès. le d^euner.

Les enfants dcnvent sa knrer tous les jours les pieds dans de Teau £coide> afin de les endurcir, ainsi que les mains, contre l'humidité. Les bains froids font merveille sur les personnes faibles. Tout garçon doit apprendre à nager. Û doit sortir et se moovoir à l'air libre, en toute saison.

Sa emeher tât <t se Umr maHm est une règle d'or i laqneUe il faut soumettre les eiifants. Huit heures de aooh meil sofKsent On ne doit pas les Veiller violemment Leur coudie doit ttre dure; on ne les couchera pas sur de la plume.

On leur donnera le moins de remèdes possibles, sortoist pas de pr6servati&, et on n'ira pas chercher le médedbi pour de légères indispositions.

Locke recommande encore Téquitation, Tescrime et la danse, eonune des exercices ppq[>fes à fortifier le corps, à Fassouplir, à lui donner de la tenue. Cependant ce m'est que pour se conformer à Tusage qu^il permet Fesoiine. H aimerait à la défendre à cause des dangers qu'elle prè^ sente. A ce point de vue, la danse peut aussi èveilIraT des craintes fondées.

1. Locke ne se tromperait-il pas? N'oublions pas cependant (ju'il nous parle avee Taïuiorité d'un médecin. U me paraît gue, dans sa pensée, il veut proscrire les fruits exotiques, d'après, ce principe, ^e la Murritura a plus saine est celle qui croît dans le climat o41'on vil.

TEAIPS UrODERNEff. S19

EducaHon intettectaette (Iiistn»;tion)*.

Le programme des études que Locke veut faire parcou* nr à son élève est assez étendu. Il commence par la lec" îure, qu'il veut qu'on fasse apprendre en jouant. Un dé à 25 facettes, partant chacune une lettre de Falphabet, est Yabécédaire qu'il remet entre les mains de son élève. On joue avec ce dé, et l'élève doit apprendre à nommer les lettres qui sortent. On passe ensuite à l'épellation et à la

lecture .

EcrUure. Bien de remarquable.

Le Dessin n'est que la continuation de l'écriture. On ddt apprendre à dessiner des maisons, des machines, des paysages, etc., ce qui est d*une grande utilité en

TOyage-

Outre la langue maternelle, le français et le latin^ Locke recommande encore la géographity TarUhmitique^ en particulier V arithmétique commerciale et la tenue des livres^ la gbmUtrie (les six premiers livres d'Euclide), la chronologie îiVhisloirey le droit civil et les lois constitutionnelles de son pays. H conseille d'apprendre dans Gcéron, plutôt que par règles, la logiq%te et la rhétorique. Il reconunande encxaelaL philosophie naturelle^ qu'il divise en métaphysique^ ou étude des esprits^ et en physique^ ou étude des corps. TL iaaiy dit-il, commencer par la métaphysique, et la puiser dans la Bible, de peur que le monde naturel n'étouffe la M au surnaturel. On peut se servir de Descartes. Pour la physique, on suivra l'incomparable Newton. Le savant doit savoir le grec, mais comme Locke ne veut pas faire un savant, il abandonne cette langue, que son élève pourra toujours apprendre seul un jour, 8*^11 le désire. Il donne à la musigue la dernière place, car d^abord on ne saurait tout apprendre, et ensuite c'est un art inutile.

Comme les pédagogues qui Tant précédé, Locke s'appesantit essentiellement sur l'enseignement des langues.

1. Locke ne parle qu'en dernier lieu de rinstruclîon dani ses Penséet.

G^est que cet élément est toujours dominant dans Fins* truction ; les autres branches sont des accessoires qu'on ne sait pas encore traiter avec retendue et Timportance qu'elles méritent. Locke partage, sur renseignement des langues, les principes de Ratich et de Coménius. Avant tout il veut la langue maternelle. Il ne permet pas que son élève la méprise sous prétexte qu'elle est la langue du peuple. A l'anglais on joindra d'abord le français (la langue d'un peuple voisin, disait Coménius), qu'il faut apprendre jeune et de la même manière que la langue materneUe, c'est-à-dire en parlant. Si l'enfant ne commence pas cette langue de bonne heure, il n'acquerra jamais une bonne prononciation. On peut appliquerces paroles à toute autre langue étrangère.

Le latin doit s'apprendre de la même manière que le français. Si l'enfant ne peut avoir im maître parlant latin, on lui fera lire les fables d'Esope avec la traduction en regard. Il lira la première fable jusqu'à ce qu'il comprenne, n passera ensuite à la suivante, et ainsi de suite, répétant toujours ce qu'il sait déjà. Après Esope, on prendra Justin et Eutrope. Avec la grammaire, on n'apprend aucune langue. On en épargnera donc l'ennui à l'enfant. C'est aux philologues qu'il appartient d'approfondir l'étude d'une langue. La première grammaire à apprendre est celle de la langue maternelle. En général, on ne doit aborder la grammaire d'une langue que quand on sait la parler couramment.

Si l'enfant doit étudier le latin dans une école, il faut le dispenser des thèmes latins, des vers et des discours; on se bornera à lui faire comprendre cette langue. La manie de faire faire des vers est surtout condamnable. Si l'élève n'a pas de talent, on le tourmente inutilement, et s'il en avait, il faudrait plutôt étoufTer cette dispojsition que de travailler à la développer. La poésie est un art inutile : il n'y a point d'or sur le Parnasse.

On ne doit pas faire apprendre par cœur de longs morceaux classiques. L'âme ne se fortifie ane par ce qui la

passionne fortement. Qu'on règle ses goûts, qu'on la fasse travailler avec ordre et méthode, et Ton aura fait ce qui est possible pour fortifier la mémoire.

Locke dit qu'une mère pourrait enseigner le latin à sefc enfants. Elle n'aurait pour cela qu'à lire elle-même les évangiles en latin jusqu'à ce qu'elle les comprît, puis elle les ferait lire à*ses fils. On passerait ensuite aux fables d'Esope!...

Taurais plusieurs remarques à présenter sur les idées de Locke en matière d'enseignement ; mais je me bornerai aux plus essentielles.

Locke affecte du mépris pour la musique et la poésie, sous prétexte que ces arts sont inutiles. Je ne saurais partager son opinion. Le chant et la musique sont les auxiliaires des sentiments les plus intimes de notre nature : la religion, le patriotisme, la joie, la tristesse, y ont recours pour exprimer ce que le langage est impuissant à rendre, et ces arts développent des sentiments qui noos seraient inconnus si nous ne les possédions pas. Or, l'homme ne vit pas seulement de pain et de pensées, il vit aussi d'impressions. J'en dirai autant de la poésie, qui fait vibrer en nous des fibres qu'elle seule sait atteindre. Ajoutons à cette considération que la versification est un excellent exercice de style. Rien n'est plus propre à donn^le goût de l'harmonie et du nombre, rien ne rompt mieux un jeune homme au style que l'obligation de fabriquer des vers, c'est-à-dire d'enfermer sa pensée dans m cadre limité et soumis à des règles invariables.

L'ordre dans lequel Locke veut qu'on apprenne les langues est excellent, mais son aversion pour la grammaire va beaucoup trop loin. Sa méthode réussira aussi bngtemps qu'il ne s'agira que de converser, mais dès qu'on doit lire et écrire, la grammaire devient une lumière et un guide indispensable. Se lancer, par exemple, dans le latin, sans connaître ni les déclinaisons, ni les conjugaisons, c'est s'aventurer dans une forêt sans chemin et sans boussole. Et comment encore écrire le fran-

SS2 msTOiRK Dff LA piSdago&ib.

çsàs sans la eomiaissance de la grammaire? Cômmençoni toujours, dans Tétude d'une langue, par donner le matériel, mais montrons ensuite de quelle maniôre les^ mol» se relient entre eux et quelles modifications résultent de ieurs rapports. Quand Locke dit qu'on peut apprendre fieul le grec, si on en a envie, et qu'une mère peut ^iseigner le latin à ses enfents, sans le savoir elle-môme, cda ne mérite pas qu'on s'y arrête pour le réfuter.

Mais les idées de Locke en matière d^enseignemeni ren* ferment une erreur plus grave et plus dangereuse encoie que celle que je viens de relever. On a vu qu'il veut qiK ïenfant apprenne à lire en jouant ; les langues doivent aussi s'apprendre sans peine, en causant, sans trop d'exercices de mémoire, sans thèmes difiBcîlea, sans versification et sans aride grammaire. Faire de Fétude un jen, une récréation, telle est la pente sur laquelle il pousse la pédagogie. Nous verrons plus tard Rousseau et Basedow élaii^r cette voie, et ouUier cette vérité étemelle : que ¥homme dmt mander son pam à la st^mr de son front Bienheureux est l'homme, dit le sage, qui a appris à porter le joug dès sa jeunesse I Sans doute, le plaisir est un des éléments de la vie ; mais la peine en est aussi un, et ces deux déments, plaisir et peine, joie et soulbrance quoique imposés Tun à Tautre, n'en sont pas moinftun de ces dualismes mystérieux et indisscdubles dœit notre eda» tenee terrestre est pétrie.

Education, morale et religieiiiû,

L^éducatkm doit être domestique ou prirée, et non pu* Alique. L'école, où tout se fait au coup de la clodie, exexee one influence fâcheuse sur le caractère des enfanta.

Ceux qui sont chargés d'élever des enfants doivent tout d'ahord chercher à étahlîr leur autorité. Au commencement on exigera une(d)èissance absolue ;^ mais à mesuie que l'enfant grandit, le commandement doit être rem- I^àcé par le conseil et la discussion. Plus tôt l'on; tnàtera r^ifant en homme, plus vite il sera homme.

Le bal de Téducation est la vertu, qm est indispensable pour acquérir l'estime et l'amour de ses seml)la- HeS) ainsi que le eontentement de soi-mfime. Son fonde» laent est la connaissance de Dieu, tel qu'il nous est léiélé dans le Symbrfe des apôtres. On se contentera, ea fait de culte privé, d'une courte prière le soir et le Mm. — On ne parlera pas aux enfants des esprits» des Rfenants, etc.

Le moyen le plus efficace pour maintenir Tenfant dans k chemin de la vertu, c'e^ de le rendre sensihle à TapptdntUm et au mépris de ses semWaWes. L'amour des kmanges et la crainte de la honte sont les soutiens les ^solides de la vertu; c'est le tronc vivant siu* lequel fin pwit greffer avec succès les vrais principes de la moais ^ de la religion. Là est le grand secret de Féduca- &m. Les louanges que Tenfant a méritées doivent lui être tamfies puMiquemeut, cela double la récompense. Mais 3fart cacher ses torts et ses défauts.

dû ne doit pas faire étudier les enfiints à coups de bâton, car cela les dégoûte du travail et les rend lâches et noçants. Mais il ne faut pas non plus les encourager ^i hs donnant des gourmandises, de l'argent ou de beaux habits, n faut agir sur eux par la louange ou le blâme. On iâera de leur imposer un travail qui leur répugne; les «nÊuits veulent être libres et indépendants, aussi bien que Tadolte. On s'efforcera de leur inspirer Tamour du travaU et on ne les y contraindra pas. Un enfant bien disposé apprend trois fois plus que celui qui ne l'est pas. HilDmoins Tenfant ne doit pas demeurer oisif; il faut îttïl apprenne à quitter ce qui lui plait pour faire ce qui lai plalt moins, lorsque le devoir Ty appelle. Pour corriger lenfant qui aime mieux jouer que de travailler, on lui ^idcamera de beaucoup jouer et on ne Itzi permettra le taiail qpe comme récréation»

Les emfantft sont impéri^ix et ^o!stes par nature. Il i>Qt combattre énergiquement ces deux tendances. On Softnia l'enfant de l'égoïsme en rengageant à faire des*

libéralités, après quoi on le comblera de louanges et d récompenses.

Le mensonge doit être représenté aux enfants commi une chose indigne d'un homme dlionneur. Le mensong répété doit être puni de la verge. L'aveu sincère sera suiv du pardon de la faute.

On doit avoir Tceil ouvert sur tous les défauts d'un enfant, afin de les combattre, et on évitera soigneusemenj de lui inculquer de mauvaises habitudes, telles que celles de frapper, de mentir, de rechercher les friandises, etc

La tenue et les bonnes manières s'apprennent dans M bonne société plutôt que par des règles.

On ne doit pas donner à l'enfant trop de règles de conduite, car, quand on veut les maintenir toutes, on deJ vient trop sévère, et si Ton se relâche, on compromet son autorité.

n ne faut pas pimir dans la colère, ni apostropher les enfants en se servant de paroles injurieuses. L'entêtement et la rébellion doivent seuls être punis de la verge, et encore faut-il faire en sorte que la honte les atteigne plutôt que la douleur. Les coups doivent briser la volonté, mais û faut absolument qu'ils la brisent. Quand on est obligé de punir, il faudrait avoir recours à un domestique. De cette mamère, les parents conserveraient mieux leur dipiité, et l'antipathie que l'enfant conçoit contre celui qui le frappe ne retomberait pas sur eux.— Le précepteur ne doit frapper qu'avec la permission du père.

Locke donne encore le conseil de raisonner avec l'enfant pour le convaincre de sa faute (conseil dangereux!).

Comme le lecteur inteUigent et attentif l'aura déjà observé, Locke n'est pas un guide sûr en éducation. L'instraction pubUque, qu'U blâme, présente des avantages que n'a pas l'instraction privée. Chacun, d'aUleurs, n'a pas le moyen d'avoir un gouverneur, sans compter que bien peu seraient capables de donner toute l'instruction que Ton reçoit dans un collège ou dans un lycée. Ajou- 'tons que l'école est un fort bon apprentissage de la vie,

TEMPS M0DERNB8. 225

fcrsqu'elle est bien dirigée. Les leçons à heures fixés, qm ' * Locke condamne, comme ne tenant pas comptè"âd^ dk^ ' positions de Télève, sont on ne peut plus propres à disci^ I jliner l'enfant et à soumettre son activité à une volonté jupërieure. Un jeune homme gui a suivi régulièrement les classes d'une école, est capable d'entrer dans une vo- I cation et d'en remplir les devoirs d'une manière exacte et I légolière.

I le ne pense pas avec Locke, qu'on doive, en éducation, I tthàter de faire des hommes. On signale ce fait comme I vu des défauts de l'éducation américaine, i Locke a sans doute emprunté aux jésuites l'idée subtile lè faire frapper les enfants par un tiers, ainsi que celle I qû se rapporte à l'effet des louanges et de la honte. J'ai d^à exprimé ailleurs ma manière de voir sur ces ma- Itières. Ilest évident que l'amour-propre est un mobile d'une grande puissance et qu'il doit conserver sa place dans Téducation. Mais ce mobile doit peu à peu faire place à la voix de la conscience, qui met l'homme, non fias en regard de ses semblables, mais en face de Dieu. liOde se traîne ici dans une morale toute humaine. Ce ^1 dit de la religion est très-faible et a l'air d'un horsf CBovre dans son système.

Telles sont, en abrégé, les principales pensées de Locke fSL matière d'éducation. Gomme on l'a vu, elles sont entKJiées de mainte erreur, mais cela ne doit pas nous em* pêcher de profiter des idées utiles et pratiques qu'elles laferment. Locke a été et demeurera un pédagogue célèbre. La renommée cependant me paraît Tavoir traité ®&Tori, probablement parce qu'il a donné naissance à one philosophie nouvelle, l'empirisme, dont GondiQac a *éle principal représentant*, et qu'en éducation il a oontré une grande indulgence envers des faiblesses qui Mot chères à la nature paresseuse et égoïste de l'enfant.

!• Cette éoole nie les idées innéis et baie toutef nos oonnusesnoea sur "^^T^enoe 3 elle aboutit à la nation du sumatarel.

286 HISTOUK JIB XA TÉÙàBOQîE.

1 11, A«i^Mte aèrHunA Fmitcli»*

Peitd&iil qne Jean-BaptiBte de la Salle lœidait en France Foidre des Fitees des JElooIes dirédennesy un homme d'un caractère ixm moins remarquable et d'une foi étonnante commençait en Allemagne, avec sept florins, une des œuvres les j^us extraordinaires qui se soient jamais produites dans le diamp de la pédagogie^ Cet homme est Auguste Hermann Francke, prédicateur et professeur à Halle. On est déjà saisi d'étonnement et d'admiration à la seule vue des Mtiments qu'il fit construire pour ses divers établissements. Le premier qui se présente est une grande maison, à gaucbe du chemin qui conduit de la ville au faubourg filàucha. Audessus de la porte d'entrée, on lit ces paroles solennelles : Ceux qui se confient en VEterml reprenaient de nouvelles forces^ les mks leur reviennent comme aux aigles^ ils cour'rotU et ne se fatigueront pas. Après avoir traversé ce premier bâtiment, on ardve dans une longue cour, véritable rue, bordée de hautes maisons* Mais ce n'est guère là que la moitié des bâtiments, qui comprennent, outre la maison des orphdins, le gymnase ou pédagogium, une librairie considérable, Tinstitution biblique de Cannstein^ une grande pharmacie, et plusieurs autres constructions^ jardins, etc., pour les divers besoins de cette œuvre gigantesque. Au premi^ abord, on se croirait transporté dans une colonie étrangère.

Francke naquit à Lubeck, sur la Baltique, le 22 mars 1663. Son père s'éfcant rendu, en 1666, à Gotha, en qualité de conseiller de justice, le jeune Francke y suivit les cours du gyiunase; ensuite il alla étudier à Erfurt, à Eiel, à Hambourg, et de nouveau à Ootha. Ses études terminée^ il se rendit à Leipsick, où il donna, sur l'Ancien et le Nouveau Testament, des cours publics qui attirèrent un nombreux auditoke et commencèrent sa réputation. La

théolc^e n'était cependant encore pour Sïancke qu'une affidre de tête et non de cœur et de couTiction, comme il nous rapprend lui-même. Des doutes pénibles agitaient son âme. Les juifs, se disaient-il souvent, croient au Talmod, les Turcs au Coran, les chrétiens à la ffîble. Qui a noson ? Appelé à Lunebourg par le surintendant Saodhagen, et devant y prêcher sur ces paroles : Ces thosts sont Mes, afin que vous croyiez que Jésus est le Christ^ le fils de IHeu, et qu'en croyant vous ayez la vie par son nom^ ses doQles se réveillèrent avec ui\e nouvdle intensité; il devait prêcher sur la M et il n'avait point de foi. Dans «m angoisse, il se mit à pder Dieu de Toidoir le sortir ûe Rs doutes «t l'éclairer. H est dai^ la vie des mystères fH serût aussi déraisonnaUe de nier qu'impossiMe d^op^uer. Francke fut converti en faisant sa prière. « le fos, dit-il, assuré dans mxm cœur de la grâce de Di^i ea Ksus-C&irîst, et je pus, dès ce momecit, nooir'seu- Innnt Tappelear Dieu, ^ mais aussi mon fève. » Cette keore Bolenoi^e laissa dans son esprit une impression Sfilkçalde.

De Lunebourg» Francks se rendit à Hambourg et y liabBne école dans lacfiiidle il s'exerça à la patienoe «et ïtmÈ&QT. Les ezp^ences-quii fit M relatèrent de nomksQBes plaies dans le^kamp deréducatiodi, et évéOlèmt en lui le désir de pourvoir y t)pérer des léfdrBies iScB. De Hambourg, Fiancke alla passer deux mois à Itaite, ^Fers son ami Speiaier; il revint ensuite reprenfesses cours à Leipsick, puis m reoctil en 1690 à Erfurt m g^ité de «diacre à Tég&e des Augustins. Accusé h teidanoes sectaiites, il lut destitué de ses fonctions 01 septembre 1691. La Prusse Tmait alors de fonder Fs^rsîbé de Halle. Francke y fut appelé pour y professer le grec et les langues oneotales. En même temps on k nomma pasteur du faubourg Glaucba. Le 7 janvier 1€K il arriva à Bialle, où il «sfli resté jusqu'à sa mort^ c'est^dire durant trente-cinq ans.

C«Bt en 1694 que Fi^anckô commeoiça «on œuvre péda*

gogique. Voici comment il débuta. Le jeudi, des pauvres venaient à la cure, et au lieu de leur distribuer du pain à la porte, il les faisait entrer et donnait une instruction religieuse aux plus jeunes; les autres devaient écouter. Une prière terminait la cérémonie. Conmie il était très à l'étroit dans ses finances, il se privait quelquefois de son repas du soir, afin de pouvoir donner du pain aux nécessiteux. En 1695 il plaça une boite pour les pauvres dans sa chambre. Un jour il y trouva sept florins qu'une femme charitable y avait déposés. « Voici, dit-il, un magnifique capital, il faut en faire quelque chose de bon ; je m'en vais, avec cet argent, commencer \me école pour les pauvres. Il acheta ce jour-là même des meubles d'école, engagea ue étudiant pour donner des leçons, et ouvrit sa classe dans sa propre maison, à côté de son cabinet d'étude. Bientôt le nombre des enfants s'éleva à soixante. En attendant, sa bienfaisance envers les pauvres attirait l'attention du public et des dons commencèrent à lui arriver. A mesure que l'argent lui parvenait, Frandie élargissait ses plans. Sa maison étant devenue trop petite, il loua une chambre dans une maison voisine pour y établir une seconde classe. Il serait trop long de raconter te développement progressif de l'œuvre de Francke, jusqu'à ce qu'elle fût en pleine activité dans les nombreux bâtiments dont j'ai parlé plus haut, n nous suffira d'en faire connaître les diverses parties. Je dirai seulement ici que notre pédagogue se trouva souvent dans de grands embarras financiers durant ses nombreuses constructions, et que toujours il en sortit avec honneur, quelquefois môme d'une manière tout-à-fait extraordinaire. Un jour qu'il était sans argent, c'est lui qui le raconte, il se mita contempler le ciel bleu, et son cœur se sentit tout à coup fortifié. « Que c'est une chose délicieuse se disait-il, que de pouvoir, quand on ne possède rien, se décharger de toute inquiétude sur le Dieu vivant qui a créé les deux et la terre I » Là-dessus survient un architecte qui demaade s'il est arrivé de l'argent, qu'il doit payer les^ou-

TEMPS MODBRMBS. 229

mers, c n n'est riem arrivé, lui répondit Francke, mais je me confie en Dieu. » Â peine avait-il prononcé ces mots, qu'un étudiant Taborde et lui remet un don ano^ nyme de trente écus. Alors il se tourne vers l'architecte et lui demande combien il lui faudrait. « Trente écus, i6pondit-il. — £h bien, tenez, les voilà, le bon Dieu me les envme pour vous. »

Une autre fois, il avait fait l'aumône d'un ducat à une pauvre femme qui était dans le besoin ; celle-ci, dans sa reconnaissance, pria Dieu de vouloir envoyer à Francke un monceau de ducats pour ses orphelins. Et voilà que les ducats commencent à lui arriver de divers côtés. H en reçut daq cent soixante-quinze. Lorsqu'il les vit tous en «a monceau sur sa taUe, il s'écria : « Voilà la prière de ma pauvre femme qui est exaucée! » La vie de Frandse ^ pleine de traits pareils.

Voici rénumération et la statistique des établissements de Francke en 1727, c'est-à-dire Tannée de sa mort.

1. Le lycée (Pédagogium) avec 82 élèves. Cet établissement était destiné aux classes supérieures. On y enseignait, outre la religion, qui devait être le fondement de tout, le latin, le grec, l'hébreu, le français et Tallemand ; Tarithmétique, la géographie, l'histoire et la chronologie, la géométrie, l'astronomie, la musique, la botanique, ranatODÛe, et les principes essentiels de la médecine. On TOt, par cette simple énumération, que Francke ne se «onteixte plus d'un enseignement exclusivement classique^ comme on le voulait alors, et qu'il prépare la voie aux études réaies et techniques encore négligées. Cette nonvelle tendance ressort davantage encore dans les moy^iis d'instruction zms à la disposition du lycée. En «Ifet, il possédait un jardin botanique, un cabinet d*histoire naturelle, un cabinet de physique, un laboratoire de cbimie, des cabinets d'anatomie, des ateliers pour Icmmer, polir le verre, peindre et dessiner, eic. Dans une classe destinée à préparer les élèves pour l'univer-

site, OU étudiait encore spécialement les classiques latins*, la rhétorique, la logique, la métaphysique, la dogmatique, etc. Les élèves devaient aussi faire des discours, et disputer entre eux sur des points de controverse.

2. L'école latine de la maison des orphelins, avec 3 inspecteurs, 32 professeurs, 400 écoliers et 10 domestiques. Cette école ressemblait aux collèges ou gymnases latins d'alors. On y enseignait cependant plus de branches. Sur le plan d'étude on trouve la botanique, Tanatomie, la peinture. On y préparait aussi les jeunes gens pour l'université.

3. Les écoles allemandes (écoles bourgeoises), avec 4 inspecteurs, 98 maîtres, 8 institutrices et 1,725 élèves, garçons et filles. L'enseignement dans ces écoles ne dépassait guère le niveau d'une bonne école primaire. On y trouve cependant l'histoire naturelle et Thistoire universelle.

4. Les orphelins, au nombre de 134, dont 34 filles, avec 10 surveillants et surveillantes.

5. Les pensionnaires (pour la table seulement) 255 étudiants (de l'université) et 360 écoliers pauvres.

6. L'économie domestiqvs, la pharmacie et la librairie occupaient 53 personnes. Les deux derniers établissements étaient d'une grande importance par les sommes considérables qu'ils rapportaient. Voici quelle fut leur origine. Un jeune théologien, nonmié Elers, avait fait imprimer un sermon de Francke sur les devoirs envers les pauvres, et il alla l'exposer en vente, avec quelques autres, à la foire de Leipsick sur une petite table. Cet essai lui ayant réussi, il ouvrit une librairie à Halle, publia d'autres écrits de Francke, ainsi qu'un grand nombre d'ouvrages pour les écoles, et son commerce prospéra au point qu'il put ouvrir encore deux autres librairies, Tune à Berlin et l'autre à Francfort-sur-le-Mein. Les bénéfices

1. Francke était opposé à Tétude des classiques grecs. U se contentait, pour le grec, du Nouveau Testament et des Pères. En général il redou* U(t l'influence des littératures païennes.

réalisés étaient consciencieusement versés dans la caisse de la maison des orphelins. — L'origine et le développement de la pharmacie n'est pas moins remarquable. En 1700, un nommé Burgstaller ayant, avant de mourir, donné à Francke ime recette pour préparer un remède , très-salutaire, celui-ci remit la recette au médecin de la maison, le célèbre poète religieux Christian Frédéric Richter, qui, après bien des essais infructueux, parvint à fiabriquer ledit remède, et il en résulta une pharmacie considérable, qui rapporta de grandes sommes à l'établissement, n n'était bruit, en maint endroit, que des cures merveilleuses opérées par ^ médicament de la maison des orphelins.

7. Etablissements pour femmes. L'asile des demoiselles renfermait 15 personnes, — la pension des jeunes demoi" Mes 8, — et l'asile des veuves & personnes.

Le personnel entier des établissements de Francke, sans compter les familles des professeurs etc., s'élevait, suivant les indications ci-dessus, à 4,273 personnes, c'està-dire à peu près au chiffre des populations des villes françaises de Mézières, Briançon, Digne, Privas, Foix, etc.

Francke, connue nous l'avons vu, avait été appelé à Halle, en qualité de pasteur et de professeur à l'université. Je ne dirai rien de son activité comme pasteur, attendu qu'elle ne rentre pas dans mon sujet, n n'en est pas de même de sa charge de professeur. Francke exerça la plus grande influence sur l'université, soit au point de vue des études, soit sous le rapport de la discipline et des principes religieux. Quant à ce qui regarde les études, il iosista, en particulier, sur la nécessité de mieux apprendre l'allemand, et, en général, de se mieux préparer pour les études universitaires. Sous le rapport religieux et disciplinaire, il insistait pour que la théologie fût avant tout une affaire de foi et de conviction. « Un grain de véritable foi, disait-il, vaut mieux qu'un quintal de connaissances historiques, et une goutte d'amour plus qu'une mer de science. » Avec le concours de ses collègues, il mit un

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frein à la vie désordonnée des étudiants et les soumit à un régime presque semblable à celui des Frères de la vie fommime^.

Pour compléter cet aperçu sur l'activité et les cBuvres de Francke, je dois' encore mentionner deux institutions qu'il dirigeait et dont le siège était à Halle. En 1710 le baron de Cannstein engagea Francke à fonder une imprimerie pour la propagation des saintes Ecritures avec des caractères stéréotypés. Le prince Charles de Danemarck encouragea l'entreprise en envoyant 1 ,271 ducats. La première édition stéréotypée du Nouveau-Testament parut en 1713, et jusqu'en 1795, il fut imprimé dans la maison des orphelins 1,659,883 Bibles, 883,890 Nouveaux-Testaments, 16,000 exemplaires des Psaumes et 47,500 du livre de Sirach^.

L'autre institution que je dois mentionner est l'établissement d'une mission dans l'Inde, provoquée et soutenue par le roi Frédéric IV de Danemark. Cette œuvre, qui subsista dui^nt un siècle, exerça une grande influence sur les contrées où elle s'était étendue, surtout par les écoles qu'y fondèrent les missionnaire^.

Francke, comme on le voit, appartient à ce petit nombre d'hommes d'élite, dont le passage laisse une impression profonde dans l'histoire de l'humanité. Nous avons raconté son action immédiate : mais qui dira Tinfluence qu'il exerça indirectement, par ses écrits; par sa parole et par ses établissements l Les études prirent en Allemagne une direction plus pratique et plus nationale ^ar l'étude de l'allemand), et une foule de pasteurs, professeurs et Instituteurs, élevés dans ses établissements, portèrent au loin son esprit et ses principes. Un grand nombre d'écoles pour les pauvres, de maisons d'orphelins, d*asiles pour les enfants vicieux, forent fondés en divers lieux sur le modèle des établissements de Halle. Le comte de Snzen-

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