ACTE V, SCÈNE I
Pour admirer ici le jugement céleste :
Quand la gloire nous enfle, il l sait bien comme il faut 1405
Confondre notre orgueil qui s'élève trop haut2.
Nos plaisirs les plus doux ne vont point3 sans tristesse;
Il mêle à nos vertus des marques de faiblesse4,
Et rarement accorde à notre ambition
L'entier et pur5 honneur d'une bonne action. lilO
Je ne plains point Camille : elle était criminelle6;
Je me tiens7 plus à plaindre, et je te plains plus qu'elle :
Moi, d'avoir mis au jour un cœur si peu romain ;
Toi, d'avoir par sa mort déshonoré ta main.
Je ne la trouve point injuste ni trop prompte ; 1415
Mais tu pouvais s, mon fils, t'en épargner la honte :
Son crime, quoique énorme9 et digne du trépas,
Etait mieux impuni que puni par ton bras.
Disposez de mon sang, les lois vous en font maître '" ; J'ai cru devoir le sien aux lieux qui m'ont vu naître. 1120 Si dans vos sentiments11 mon zèle ^st criminel, S'il m'en faut recevoir un reproche éternel, Si ma main en devient honteuse12 et profanée, Vous pouvez d'un seul mot trancher ma destinée : Reprenez tout ce sang13, de qui14 ma lâcheté15 1425
i. Il ~ le jugement céleste.
2. C'est ridée antique de la Némésis ou vengeance des dieux jaloux. Cf. v. 122-2, n.
3. Aller sans était une expression très usitée au 17e siècle, et d'ailleurs jolie.
4. C'est ainsi que le jugement céleste confond notre orgueil.
5. Pur = sans mélange. C*est dans ce sens que La Fontaine dit :
Jamais un plaisir pur. Toujours assauts
(Le Lièvre et les Grenouilles.) [divers.