‹ Intermèdes espagnols (entremeses) du XVIIe siècleChapitre 16 sur 43 · DON FER]^ÍIN UNE FEMME DON RANEDO VOISINS MUSICIENS · texte numérisé non relu

DON FER]^ÍIN UNE FEMME DON RANEDO VOISINS MUSICIENS

Entrent une femme et don Fermin.

LA FEMME. Don Fermin, mon compère, j'ai confiance en vous comme parent et comme ami; aussi vous ai-je appelé pour vous faire part de mes chagrins.

FERMÍN. Parlez, ma commère. Je ne demande qu'à vous rendre service.

LA FEMME. Ecoutez-moi donc attentivement, compère... Vous savez que don Ranedo, mon mari, va de tout côté courant le guilledou et dilapidant mes biens. Il vit en triomphateur; mais moi, je reste à jeun et chargée d'enfants. J'en ai sept, déjà grandelets... Ah î quelle douleur, compère.

FERMIN. Ne vous affligez pas, ma commère.

LA FEMME. Ail ! compère, mon chagrin est si violent qu'il me fait perdre l'esprit, et si je ne me suis déjà pendue, — ji^igez de mes angoisses! — c'est que je n'avais pas deux cuartos pour acheter la corde.

i 1 s INTERMÈDES ESPAGNOLS

FERMÍN. Renoncez, ma commère, à un parti aussi désespéré.

LA FEMME. Enfin, pour en revenir à mon histoire, il fait le beau, se promène et, toutes les dames qu'il voit, les galantise. Mais de moi il ne fait aucun cas... Dites-moi sincèrement, compère, suis-je laide?

FERMÍN. Non, certes. Votre visage est joli et piquant.

LA FEMME. Dieu VOUS cousole pour m'avoir consolée, compère de ma vie.

FERMÍN. Continuez.

LA FEMME. Mou maii, enfin, courant à toute heure après des beautés, alors que je me couche sans lumière, faute d'huile, dissipe mon patrimoine pour ses plaisirs. Qui pourrait croire chose pareille!... Alors, je ne suis pas laide? Vous le dites pour tout de bon?

FERMÍN. Vous méritez la palme de la beauté, je vous l'affirme.

LA FEMME. Ah! compère, Dieu console votre âme.

FERMÍN. Continuez.

LA FEMME. Voycz-vous, pour pouvoir le morigéner, je me suis mise ces jours-ci à le suivre sous un bon déguisement. Sachant ainsi chez qui il est entré, je prends l'adresse et rentre aussitôt au logis. Dès qu'il arrive, voilà la guerre allumée! Il veut perdre son nom et il perd l'esprit en voyant que je sais toujours ce qu'il a fait... Enfin, je ne suis pas laide?

FERMÍN. Quelle plaisanterie I Vous êtes plus charmante que Diane.

LA FEMME. Ah! compère, le ciel vous comble de biens I Vous êtes le seul à me consoler.

FERMÍN. Allons, poursuivez.

LA FEMME. Il dit à présBut qu'il veut à l'avenir m'enfermer et me laisser sous clé. C'est pourquoi, compère, je vous prie...

FERMÍN. Il suffit, commère, je vous ai déjà devinée. Ne voulez-vous pas savoir ce qui se passe lorsqu'il vous laisse à la maison?

LA FEMME. Ah! compère, je donnerais un bras pour le savoir.

FERMÍN. Vous le saurez facilement.

LA FEMME. De quclle manière?

FERMÍN. Ecoutez mou invention; elle est plaisante. Vous savez que je joue bien de la guitare et que votre mari, chaque fois queje viens le voir, me prie de le distraire un moment.

LA FEMME. Jc Sais CCla.

FERMÍN. Ecoutez-moi donc. L'air queje jouerai vous apprendra tout ce quïl a fait.

LÀ FEMME. Que dites- vous, compère? Voilà qui est nouveau.

FERMÍN. Je m'engage à vous tenir au courant de tout. Mais aurez-vous assez de mémoire pour retenir ces rapides informations?

LA FEMME. J'cii aurai plus que vingt sots.

FERMÍN. En arrivant, je prendrai la guitare, et écoutez de quelle manière je vous aviserai... S'il

est allé se promener au Prado, je jouerai une passacaille.

LA FEMME. Je compreuds.

FERMÍN. Si je l'ai surpris en conversation avec quelque dame, je jouerai la pavane. Faites bien attention.

LA FEMME. Je suis toute oreilles.

FERMÍN. S'il est allé chez elle en corsaire, je jouerai le canari. Vous ne l'oublierez pas?

LA FEMME. Recommandation inutile!

FERMÍN. Si elle lui a offert le chocolat, je jouerai une jácara^ ce qui a beaucoup de rapports avec jicara *. Comprenez-vous?

LA FEMME. L'iiivention est divine.

FERMÍN. S'il envoie acheter des friandises...

LA FEMME. Voilà cc quc j 'attendais avec attention.

FERMÍN. ... alors, je jouerai une gaillarde. Car le fait de bourse délier est évidemment d'un gaillard. Et s'il avait eu des accointances, — vous me comprenez. — avec la dame...

LA FEMME. Je uc voudrais pas, compère, que pareille chose arrivât... Ahl que d'outrages.

FERMÍN. Ecoutez.

LA FEMME. Ah! quc j'ai de peine.

FERMÍN. Je jouerai...

* Ces noms de danses ne sont pas pris au hasard. La passacaille [pasar, passer, calle, rue) évoque l'idée de promenade; le mot pavane peint parfaitement an homme qui fait le beau ; canario, canari, a souvent un sens obscène. Quant à Ici jicara, cest une petite tasse à chocolat dun usage très commun en Espagne.

LA FEMME. QuoJ, compère ?

FEKMiN. Les folies... Est-ce bien entendu?

LA FEM3IE. A merveille; et je me fais forte de vous répéter tout cela par cœur. Mais, retirezvous; je l'entends venir.

FERMÍN. En ce cas, attention ! Vous allez voir du

joli. (Il sort.)

Entre don Ranedo.

RA>ED0. Que faites-vous?

LA FEMME. Quc voulcz-vous que je fasse? Je suis là, comme une esclave, sans avoir seulement une minute de repos, à prendre soin de votre maison et de vos enfants, qui m'accablent de fatigue, pauvre désespérée !

RANEDO. Hé ! vous ai- je dit de les mettre au monde ?

LA FEMME. C'cst toute la consolation que vous me donnez, tyran !

RANEDO. Ne soyez pas si féconde; modérez-vous.

LA FEMME. Vous êtes uu méchaut homme et ne vous plaisez qu'à des scélératesses.

RANEDO. Certains jours, je ne dis pas...

LA FEMME. Puisse Dieu m'entendre et m'arracher de vos mains !

RANEDO. 11 le peut sans peine, en vous donnant...

LA FEMME. Quoi ?

RANEDO. La peste.

LA FEMME. Pulssc d'abord votre âme se briser en éclats !

RANE DO. Encore? Je vais vous épousseter les côtes.

LA FEMME. VoUS ? à lîioi ?

RANEDO. Allons, taisez-vous, sotte, puisque Dieu vous a faite femme mariée. Entrez là-dedans. Attendez, que je vous enferme. Ce soir, vous resterez sous clé.

LA FEMME. C'cst pour que j'ignore vos horreurs?.. Eh bien, je les saurai, quoique enfermée.

RANEDO. Allons, entrez ici, femme mariée. (Il la

fait entrer avec des bourrades et ferme la porte.) LA FEMME, à Imtérieur. Oïl I le brutal.

RANEDO. Je ferme et je garde laclé. Vite, au Prado; je suis en retard. Comme ça, je serai tranquille et ne craindrai plus d'être suivi par la femme mariée.

(Il sort.)

Entre don Fermin.

FERMÍN. Mon ami don Ranedo tarde bien à venir. Mais je veux l'attendre ici de pied ferme, afin quil me raconte tout ce qu'il a fait; c'est une habitude dont il ne s'est jamais départi. Souvent même, en passant, il enjolive ses exploits, car il est plus menteur qu'un oracle. Je voudrais déjà le voir ouvrir la bouche, pour tenir parole à ma commère... Mais, le voici.

RANEDO, entrant. CompèrC...

FERMIN. Quoi de nouveau, mon ami? Vous arrivez tout joyeux.

RANEDO. Je suis plus couteut, en effet, que si j'avais hérité d'un beau-père.

FERMÍN. Que VOUS est-il arrivé?

RANEDO. Je suis allé au Prado où j'ai rencontré une déesse plus belle que Vénus et que Diane. Aussitôt j'ai disposé mes batteries, en me disant : « Cette forteresse est à moi. » Elle me témoigna d'abord quelque dédain; mais, peu à peu, elle devint aimable, tendre, et m^accorda la permission d'aller chez elle. J'y allai, et pus admirer un appartement décoré avec luxe de crédences, de gravures et d'une estrade ^ (A pari.) Dieu sait que ce luxe est de mon inveijtion. Mais, qui n'ajoute pas quelques fanfreluches à son récit? — On nous servit un chocolat merveilleux, de Oaxaca ^, et embaumant la vanille. (A part.) Le diable m'emporte s'il la sentait seulement ; mais c'est le dessert du conte.

FERMÍN. J'écoute avec attention votre histoire et je me flatte d'en retenir les moindres détails.

RANEDO. Je donnai deux doublons pour qu'on nous apportât des confitures, ne lésinant jamais en pareilles circonstances. (A pari.) C'était, je l'avoue, un réal. Mais j'en fais une pièce d'or ; ça sonne mieux.

FERMÍN. Vous avez bien fait.

RANEDO. Nous restous tête à tête et passons dans une chambre où il y avait un lit fort bien drapé de brocart, me sembla-t-il, mais ce n'était peut-être quedelabrocatelle. (A part.) Parbleu ! c'était un lit de

* 0 xaca, ville du Mexique, produisait du^cacao très apprécié. Les Espagnols du xvii*^ siècle disaient de ÏOaxaca, comme nous disons du Moka.

sangle à la couverture sale et usée jusqu'à la trame. Mais j'ai toujours été indulgent. — C'est donc là que. . .

FERMÍN. Ne m'en dites pas davantage. Le reste se devine et je sais votre aventure sur le bout du doigt.

RANEÔo. Ma joie témoigne du plaisir que j'ai eu. Mais ce que j'apprécie par-dessus tout, mon ami, c'est que. aujourd'hui, ma femme n'en saura rien, parce que je l'ai laissée sous clé. De sorte que je suis tranquille, à présent.

FERMÍN, à pari. Oui, tu vaS VOir.

RANEDO. Entendons-nous pour dire que nous sommes allés ensemble à la comédie.

FERMÍN. Fort bien... Ouvrez, nous voici arrivés.

RANEDO. J'ouvre. Sortez ici, femme mariée.

LA FEMME, soriani. Yous allcz voir si, quoique enfermée, je n'ai pas su vos gredineries.

RANEDO. X'en finirez-vous pas avec ces sottises?

FERMÍN. N'allez-vous pas vous taire, ma cominère ?

LA FEMME. Je me tais.

RANEDO. Donnez la guitare à notre compère, sïl a envie d'en jouer.

FEKMiN. Avec plaisir, puisque vous m'en priez.

LA FEMME, lui doDnant la guitare. La voilà^ et de grand cœur I

FERMÍN. Elle ne doit pas être d'accord.

LA FEMME. Mou mari, dites-moi la vérité. Où êtes-vous allé, ce soir?

RANEDO. Nous sommes allés tous deux à la corné-

die. Elle a été passablement mauvaise. En sortant, nous nous sommes arrêtés au mentidero ^\ LA FEMME. Esl-CG vrai, compère?

FERMÍN. La pure vérité... (Il joue une passacaille.)

LA FEMME. Eli bien, je sais, moi, que vous êtes allé au Prado.

RANEDO. Jésus! Au Prado? moi?

LA FEMME. De quoi vous étonnez- vous? N'est-ce pas la vérité?

RANEDO, basàFermin. Compère, quG veut dire ceci?

FERMÍN, bas. Elle parle pour vous tâter. (Pavane.)

RANEDO, bas. Vous avez deviné.

LA FEMME. Et, dites-moi la dame que vous avez abordée n'était-elle pas élégante et de bonne mine.

RANEDO. Moi! (BasàFermin.;, Et ceci. compère, que signifie?

FERMÍN, bas. Elle parle au hasard.

RANEDO. Femme endiablée, je suis allé à la comédie et voilà mon compère qui peut en témoigner.

FERMÍN. Commère, la vérité est ce que je vous

dis. (Canari.)

RANEDO. Vous VOVeZ?

LA FEMME. Traître, lie l'avcz- VOUS pas accompagnée chez elle? dites-moi?

RANEDO. Que se passe-t-il? (Bas à Fermín.) Compère, vive Dieu! elle est au courant de l'histoire.

^ Lieu de réunion^ ^oii se donnaient rendez-vous.pour bavarder les oisifs de Madrid '''*

FERMÍN, bas. Taisez-vous donc ; elle ne fait que parler au hasard.

RANEDO. Femme, que dis-tu?

LA FEMME. Ce que je dis, monstre?

FERMÍN, à part. Gare dessous à ce qui se prépare!

(Jácara.)

LA FEMME. Et le chocolat, dis, cliien malfaisant... RANEDO, à part. Il faut que le diable s'en mêle. LA FEMME... Qu'elle t'a offert? Que n'était-ce du poison !

RANEDO. Du chocolat? (Bas à Fermin.) Gompère,

serait-elle sorcière ?

FERMÍN, bas. Elle ne parle qa'au hasard, sans fondement.

RANEDO, bas. J'en jure Dieu, le hasard est singulier. Haut.^ Femme, je ne sais ce que tu veux dire. Je suis allé à la comédie . . . n'est-il pas vrai, com père ?

FERMÍN, Groyez, commère, que ceci est la vérité.

(Gaillarde.)

LA FEMME. Et l'argent, dis, méchant traître, que tu lui as donné pour acheter des confitures?

RANEDO, à part. Qu'ai-je eutcudu?

LA FEMME. Est-ce aussi de mon invention?

RANEDO, à part. C'est à désespérer !

LA FEMME. Gest à ccIa, infâme, que tu dépenses notre bien.

RANEDO, bas à Fermin. Qu'eii dites-vous, compère?

FERMIN, bas. Elle deviiie avec persistance. Ou elle parle au hasard, ou le diable lui a tout dit.

RANEDO. Femme du diable, es-tu possédée du démon ?

FERMÍN, à part. Je te réservais ce dernier pavé. (Folies.)

LA FEMME, Mais qu'ciitends-je ? Ah! traître, perfide, tyran!... (Elle se jette sur lui.)

RANEDO. Femme, quelle mouche te pique?

LA FEMME. Eprouvc ma colère, hypocrite qui as offensé mon honneur avec une femme perdue !

RANEDO. Au secours, compère! (Accourent des voisins

et des musiciens.) Et VOUS, soyez témoins...

VOISINS. Que se passe-t-il?

RANED0...Que ma femme est sorcière.

LA FEMME. Alors, brigand, ce que j'ai dit est la vérité?

RANEDO. Aussi vrai que s'arracher un œil, c'est se rendre borgne. Mais, à présent que j'ai confessé mon péché, dis-moi, comment Tas-tu appris ?

LA FEMME. Je VOUS Ic dirai en chantant.

VOISINS. Nous vous aiderons tous.

RANEDO. Eh bien, que les musiciens jouent, et nous, dansons.

LA FEMME chante-

Mon mari, la guitare Que voilà a parlé, Et toutes tes fredaines M'a dit clairement.

RANEDO chante.

II n'y a pas à s'étonner, Femme, outre mesure, Puisque les murs entendent.

Que parlent les guitares ^^.

BEXAVENTE

LE CtUÉRISSEUR

(EL REMEDL\DOR)

PERSONNAGES

JUAN RANA SALVADOR, aubergiste.

LEONOR, sa femme.

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