LE GUÉRISSEUR
RANA. Le guérisseur universel.
SALVADOR. Et que guérissez- vous?
RANA. Je vous le dirai après dîner, car la faim est une bête malfaisante. L'hôte, y a-t-il de quoi dîner ?
SALVADOR. Au diable ce ton flegmatique ! Demandez à pleine bouche tout ce dont vous avez envie.
RANA. Servez-moi donc un lapin.
SALVADOR. Le voudriez-vous fricassé à la portugaise ?
RANA. C'est cela.
SALVADOR Avec des câpres bien cuites?
RANA. Parfait.
SALVADOR. Mijoté aux oignons, avec un filet de vinaigre?
RANA. Oui, notre hôte. A merveille.
SALVADOR. Il n'y a pas de lapin.
RANA. C'était bien la peine de l'assaisonner avec tant de soin et d'épices I
SALVADOR. Mais, hormis du lapin, demandez tout ce que vous voudrez.
RANA. Bon. Servez-moi un quartier de chevreau.
LEONOR, Un manger de roil... Tendre et grassouillet?
RANA. C'est cela.
LEONOR. Et comment le voulez-vous?
r.ANA. Tout do suite.
LEONOR. Allez-vous le manger rôti, avec sa peau qu'il semblera qu'on ait dorée ?
RANA. Parfait.
LEONOR. Et une excellente poivrade, relevée de quelques brins de safran et de piment en poudre?
RANA. Ça va être fameux.
LEONOR. L'aimez-vous bien chaude?
RANA. Donnez vite, notre hôtesse.
LEONOR. Il n'y a pas de chevreau.
RANA. Jetez-donc aux ordures votre poivrade! Que servirait-il quelle fût chaude?
LEONOR. Mais, hormis du chevreau...
RANA. En attendant, je reste à jeun.
LEONOR. Vous n'avez qu'à demander.
RANA. Voyons, servez-moi un hachis de mouton.
SALVADOR. Un morceau pris dans le gigot? Cuit à point, bien juteux, assaisonné au vin et au piment et décoré de quelques rouelles de citron?
RANA. L'eau m'en vient à la bouche.
SALVADOR. Sur ma conscience, je n'en ai point. Mais, le hachis excepté, je vous jure que vous ne •manquerez de rien.
RANA. Moi, sans en excepter le tronc, j'ai bonne envie de vous fendre la tête.. . Au nom du ciel ! je meurs de faim.
LEONOR. ?se vous désolcz point. J'ai sur le feu une fricassée... c'est à s'en lécher les doigts.
RANA Quel mensonge'. Ce n'est, j'en suis certain, que de la brebis.
On apporte des plats et des bouteilles vides ; les aubergistes font semblant de manger et de boire.
LE GÜERISSErR 135
SALVADOR. Goûtez uii peu à ce ragoût de veau.
RANA. Quel ragoût?
SALVADOR. Mangez en silence, "^ — et nous, aidonsle à l'avaler.
RANA. Je n'ai pas besoin d'aide.
SALVADOR. X'est-il pas tendre?
RANA. Si tendre qu'on ne le sent pas dans la bouche.
SALVADOR. Du viu ?
RANA. Laissez-le seulement couler! ...
SALVADOR. Glou, glou, glou... le délicieux vin!
RANA. Glou, glou, glou... Ic délicieux vin !
SALVADOR. Quel goût vous paraît-il avoir?
RANA. Le même goût que le veau... Au nom du ciel 1 je meurs de faim.
SALVADOR. Leonor, tu peux compter...
RANA. Oui, sans ton hôte.
SALVADOR. Fais Ic couipte.
LEONOR. Dix réaux moins un cuarto. (A Raaa.) Puissent-ils profiter à Sa Révérence.
RANA. Mon bon hôte voudrait peut-être sa monnaie ?
SALVADOR. Oui, mou maître.
RANA. Intégrale?
SALVADOR. Oui, mou maître.
RANA. Et en argent ?
SALVADOR. Oui, mou maître.
RANA. Eh bien, mon maître, je n'en ai point, sur
* Coma y calle, mangez et taisez-vous. Le proverbe espagnol dit Sufra y calle, souffrez et taisez-vous, souffrez en silence.
ma conscience. Mais, à l'argent jprès, vous n'avez | qu'à demander.
SALVADOR. Celle-ci est bonne !
RANA. L'autre était meilleure.
VOIX, derrière le théâtre. Hé ! aubergiste.
LEONOR. Qui appelle?
VOIX. Où est-il, ce fameux guérisseur ?
LEONOR. Il est ici, il n'est pas perdu.
Entrent des hommes, des femmes, des danseurs et des musiciens.
TOUS. Où est-il?
SALVADOR. Le voilà.
LEONOR. Le voilà, le guérisseur; son écriteau VOUS l'apprend.
RAN\. Demandez mes remèdes à la grosse. Achetez, je ne les vends pas cher.
LEONOR. Quel remède pourrai -je trouver pour ne devenir jamais vieille ?
. RANA. L'on n'a qu'à vous tuer encore jeune et vous ne le deviendrez jamais.
LEONOR. Vous pouvez garder ce remède pour une belle-mère.
RANA. Vous pouvez le laisser; il ne manque pas de gendres. (Danse.;
PREMIER HOMME. Certaine dame que je courtise m'a demandé de lui offrir le régal d'un poulet, et je n'ai pas un cuarto à la maison.
RANA. Le régal dun poulet? Envoyez-lui une terrine de son; les poulets en font leur régal.
PREMIER HO-^DiE. Vovcz uu pcu le beau remède !