CHAPITRE î
cr
Aperçu de la philosophie scolastique
Abandonnant le point de vue méthodologique qui a été à peu près le nôtre jusqu'ici, nous voudrions maintenant esquisser à grands traits la philosophie elle-même de l'Ecole. En d'autres termes, nous voudrions présenter cette philosophie au lecteur, non seulement pour lui inspirer le désir d'en faire une étude approfondie, mais encore pour le diriger et le soutenir dans ce travail. Notre exposé sera nécessairement sommaire et limité aux points les plus spécifiques et les plus fondamentaux. Au reste, la brièveté nous semble une condition de son utilité pratique.
Objet
Les scolastiques regardent la philosophie comme une vraie science, et non, ainsi qu'on le fait de nos jours, comme une simple tendance de l'esprit ou « l'expression d'un sentiment qui, dans l'ordre des connaissances, nous pousse, par des voies diverses, vers l'unité et la généralité » (i). Elle possède tous les éléments qui constituent la science proprement dite.
(1) F. Enriques, les Problèmes de la science et de la logique, p. 8..
ÎQ^ LA SGOLASTIQUÉ
Elle a, tout d'abord, son objet propre. Et c'est précisément ce que ne veulent pas voir ceux qui font de la philosophie une affaire de sentiment. Pour plus de clarté nous allons condenser en quelques brèves propositions ce que nous avons à dire sur le domaine de la philosophie et ses limites d'après saint Thomas.
1° La philosophie a pour matière propre les clémenU ou caractères communs à toutes les sciences particulières. Prenons l'ensemble de celles-ci: il est certain qu'elles ont des éléments et des principes communs. Dans ces conditions, pourquoi ne se ferait-on pas une spécialité de l'étude de ces éléments universels.^ Tout nous porte, au contraire, à créer et à cultiver une telle spécialité. L'esprit humain est avide de connaître non seulement les raisons immédiates, mais encore les raisons suprêmes des choses. Les longs siècles d'existence de la métaphysique et la place qu'elle a toujours occupée dans les œuvres de la raison humaine sont un, témoignage éclatant de ce besoin e1 de cette avidité. On prétend, il est vrai, que les sciences particulières tiennent toute la réalité dans leurs cadres, et, partant, qu'une science supérieure n( peut être qu'irréelle et chimérique, mais il est fau? que les sciences particulières répondent à toutes lei questions et embrassent tous les aspects du réel. Elle! impliquent, dans leur point de départ même, des prin cipes qui les dépassent : principia scientiarum haben aliquid prius se quod est commune (i). Elles posen et supposent non seulement les axiomes transcendan taux, fondements éternels de la pensée, mais encor
(1) Poster. aJialijt., 1, lect. XVlî.
GARAGTÈRRS DOCTRINAUX IQT
certaines questions relatives aux conditions de la née en général/Elles ne rerident pas compte ellcsnicmes des procédés de l'analyse inductive et déductive dont elles font usage. La critique de la raison, instrument de tout savoir, ne rentre pas non plus dans leur domaine. Au surplus, comment pourraient-elles, par leurs propres moyens, soutenir leur droit exclusif à la vie.^ C'est là une prétention justiciable de la seule philosophie.
11 n'est pas non plus possible, sans le secours de cette philosophie, de découvrir les relations et l'enchaînement des sciences. Ce travail exige des principes supérieurs et universels : principes qui, par définition, ne peuvent être compris dans le domaine propre des sciences particulières. Sans doute, comme nous venons d'en faire la remarque, ils sont impliqués dans les commencements et les procédés de ces dernières; mais ce n'est pas à l'état latent qu'ils peuvent être un facteur d'ordre et de synthèse. Pour accomplir cette œuvre, ils doivent être dégagés des données secondaires qui les recèlent. Qu'est-ce à dire, sinon qu'ils doivent procéder d'une science plus élevée; d'une science qui les embrasse et les comprenne tous dans la vaste étendue de son objet; d'une science qui ait précisément pour but la recherche des principes suprêmes et des causes les plus profondes des phénomènes que nous observons dans l'univers.^ Cette science n'est autre que la philosophie. Ainsi apparaissent h la fois sa nécessité, son rôle et son objet. Elle fait sa spécialité de l'étude des caractères communs aux diverses sciences. C'est pourquoi elle se distingue d'elles. C'est pourquoi,
aussi, elle peut les relier entre elles et leur donner une certaine unité synthétique. C'est en eux-mêmes qu'elle considère les principes premiers, les raisons suprêmes des choses, c'est-à-dire d'après leurs propriétés générales et abstraites. Comme science, c'est même là sa marque distinctive. Considérés sous ce rapport, les principes dont il s'agit sont susceptibles d'une application générale à toutes les branches différentes de la science humaine.
2° L'être comme tel et ses attributs, qui sont les plus communs des caractères en question, font rohjei particulier de la philosophie première ou métaphy sique.
Les notions transcendantales telles que l'être, l'unité, etc., s'appliquent à tout. Elles dominent e1 pénètrent toutes les questions, toutes les connaissances spéciales; elles imposent leur loi à tout travail scientifique. Le premier devoir du savant est de se dirigei conformément à ces notions et aux affirmations néces saires et universelles dont elles sont les éléments. Ces à ces données premières de la raison que tout doit fina lement se ramener, même les lois plus matérielles e les plus concrètes. Il importe donc beaucoup d'en faire une étude à part et approfondie. C'est le rôle de h philosophie première.
y La constitution de la philosophie ainsi compris ne détruit ni Vobjet ni la raison d'être des science particulières. On comprend que la connaissance de éléments communs d'un être quelconque ne puiss faire tort à l'étude de' ses éléments propres et spéci fiques. Qui ne voit au contraire qu'il y a là un
CARACTÈRES DOCTRINAUX I93
grande force pour le savant et le chercheur? N'est-il pas d'autant plus à même de pénétrer un sujet spécial d'étude qu'il en possède déjà une notion générique? Ne voyons-nous pas, du reste, chaque jour que les savants spéciaux se méprennent principalement sur les caractères communs de l'objet de leur science?
4*" L'universalité est la note dominante et caractéristique de la philosophie.
Il ne saurait en être autrement, étant donné son objet tel que nous venons de le définir. C'est pourquoi lis généralités scientifiques ne sont pas de la philosophie. Elles sont et ne seront jamais que les générantes d'une espèce, d'une classe, d'un domaine particulier. Elles n'ont pas d'application vraiment universelle, comme en ont, par exemple, en un sens très vrai, l'ontologie, la logique, Ja psychologie et la morale. Seules peuvent être considérées comme formellement philosophiques les notions qui, par l'universalité de leur matière ou de leur répercussion, intéressent toutes les sciences spéciales. Ainsi en est-il, disons-nous, même des notions qui se rapportent aux formes et aux lois de la i^ensée et à l'esprit qui est le sujet de toute connaissance.
5° L'étude de la philosophie porte sur les réalités les plus hautes et les plus fondamentales. Cette assertion paraîtra bien paradoxale à plus d'un lecteur. Le fait est qu'elle va à l'encontre d'opinions et de préjugés fort répandus. Parce que l'objet immédiat de l'expérience est toujours individuel, la plupart des savants de nos jours sont portés à croire et croient effectivement que les individus constituent la seule
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réalité objective de la pensée. Cette manière de voir n'est pas autre chose que la négation de toute science et de toute intellectualité. Elle est si contraire aux tendances et aux opérations essentielles de notre esprit que les savants qui l'adoptent ne peuvent eux-mêmes maintenir leur pensée dans le cadre de leur doctrine. Non, pour être universel, l'objet de la philosophie n'est pas une forme vide de matière et de contenu réel. Il est facile de voir d'oii procède l'opinion contraire. Elle procède manifestement de l'idée que l'abstraction nous faire perdre tout contact avec le réel, qu'elle nous place forcément dans le royaume des ombres et du vide : inania régna, comme dit le poète. Presque toutes les erreurs de la philosophie contemporaine découlent de cette manière de voir. On la retrouve au fond de la plupart des systèmes de philosophie non scolastique. Elle, n'est pas toujours formulée explicitement, mais elle n'en gouverne pas moins la pensée philosophique actuelle. Tout autre est l'idée que les docteurs de l'Ecole se font du rôle et des conséquences de l'abstraction. Ils résument en ces deux mots leur doctrine sur ce point : ahstrahentium non est mendacium (i). Et après avoir entendu leurs explications, pénétré leur enseignement, on ne peut qu'adopter leur conclusion.
L'abstraction, d'après saint Thomas, s'exerce sur des , données unies ensemble dans la réalité. Sous ce rapport, elle répond à une double composition que l'on peut constater dans la nature : i*" composition de
(1) Ovhï Ytverat ^zxiboç ywptiJovTwv, avait dit Aristole.
CARACTÈRES DOCTRINAUX igO
inalièic el de forme; 2° de partie (;t de tout. La première sert de fondement à l'abstraction formelle : qua forma abstrahitur a materia (i). La seconde donne lieu à l'abstraction générique : qua totum abstrahitur a pariibus. Dans l'abstraction formelle, l'esprit considère l'élément propre et vital d'une chose sans s'arrêter à ce qui en est l'élément imparfait et matériel. Ainsi, nous considérons la quantité sans les qualités sensibles qui l'accompagnent dans la réalité concrète et individuelle. La quantité nous apparaît, de la sorte, dans son entière perfection et actualité. Rien de commun ni de potentiel ne se mêle à son concept. Dans l'abstraction générique, l'esprit considère un tout universel en dehors de ses parties subjectives, par exemple, l'animal à part des espèces qui le réalisent. Ici, il n'y a pas épuration d'une donnée comme dans le cas précédent, mais plutôt atténuation, effacement. La chose est ramenée à son principe commun et matériel. Loin de préciser et de perfectionner la connaissance, cette abstraction la rend plutôt confuse par rapport au tout. Une certaine confusion n'est-elle pas inséparable de la potentialité.^ C'est dans ce sens que saint Thomas nous dit : qui scit aliquid in universali, scit illud indistincte (2). En un mot, l'abstraction formelle dégage l'élément propre et caractéristique d'une chose : elle en précise et actualise la notion. L'abstraction générique, au contraire, en dégage l'élément commun et matériel.
(1) s. Thom., In Boet de Trinit., q. v, art. 3.
(2) l Physic, lect. I.
Or, ni l'une ni l'autre de ces abstractions bien comprises ne sont destructives de tout objet àe science : aucune ne fait le vide de la pensée. Pour l'abstraction formelle, la chose est assez évidente. N'a-t-elle pas pour résultat de rendre une donnée plus distincte, plus actuelle et plus intelligible.^ Au lieu de la faire disparaître, elle l'épure, la précise, lui donne du relief. Quant à l'abstraction totale, elle ne laisse pas subsister, il est vrai, dans tout son être spécifique, la donnée qui lui sert de fondement. Mais il n'en est pas moins réel que, même dans ce cas, l'esprit ne se perd pas dans le néant. Il retient suffisamment de matière pour penser et raisonner utilement. Ainsi en est-il, par exemple, lorsqu'on abstrait l'animal de l'homme. Il ne sera pas cependant inutile de remarquer, avec saint Thomas, que seule peut être dégagée de son élément matériel la forme qui n'inclut pas ce dernier dans son concept : a qua suce essentiœ ratio non dependet (i). De même, ce n'est pas de toute espèce de parties que le tout peut être abstrait, mais seulement de celles qui n'entrent pas dans sa définition : a quibus totius ratio non dependet (2). Car il y a des parties formellement constituantes du tout : partes speciei et formœ; et il en est d'autres qui ne l'intéressent que matériellement : partes niateriœ (3). Elles n'ont qu'une valeur de quantité par rapport à la nature spécifique.
Quelques exemples feront mieux comprendre la
(1) In Boet. de Trinit., q. v, art. 3.
(2) IMd.
(3) Ibid.
GARACtÈRES DOCTRINAUX I97
portée de cette distinction. II est essentiel à l'homme d'être composé de corps et d'âme. On ne pourra donc faire abstraction de toute matière en parlant de lui. Mais rien ne nous empêchera de faire abstraction, dans ce cas, de la matière purement individuelle. La raison en est que celle-ci n'entre pas dans la notion de l'homme comme tel, ne représentant, sous ce rapport, qu'une valeur de quantité : hœc anima, hoc corpus sant partes materiœ, partes Socratis et Platonis, non iamèn hominis in quantum est Homo (i). D'après ces mêmes principes, il n'est pas possible d'abstraire le triangle de ses trois côtés, mais la chose est sans inconvénient pour le cercle relativement à ses parties, qui restent étrangères à sa définition. L'abstraction n'a donc jamais pour effet de modifier le contenu d'une donnée : elle la considère seulement à part de certains éléments étrangers à son concept, le premier de ces éléments étant le mode d'être individuel.
Le nominalisme est la principale source des erreurs et des préjugés si répandus de nos jours sur le rôle et la portée de l'abstraction. Ceux qui ne voient dans nos idées que des signes sans valeur représentative ne sauraient la comprendre. Pour eux, les concepts abstraits sont dépourvus de toute objectivité. Car si un simple signe peut nous avertir de l'existence d'une réalité quelconque, il ne peut nous en révéler la nature propre. Dans ce cas, nous ne pouvons atteindre le réel à travers nos idées abstraites. Tout autre est la conclusion lorsqu'on admet que nos idées ne sont pas
tX) In Boet. de Trirdt., q. v, art. 3.
igS I.A SCOLASTIQIJE
seuleiTicnt le signe, mais la similitude, la forme intelligible de l'objet. Alors le monde idéal se trouve répondre au monde réel, et l'esprit peut opérer sur les idées comme sur les choses elles-mêmes. Le tout, alors, est de ne pas regarder comme faux un concept simplement inadéquat.
On tire un argument contre l'abstraction de ce que l'abstrait ne se réalise jamais dans sa forme pure et absolue. Ainsi, aucune ligne n'est absolument' droite; aucun cercle n'a des rayons absolument égaux ; aucune loi ne se retrouve invariablement et avec tous ses effets dans les cas particuliers qui lui sont soumis. Admettons le fait. Il ne s'ensuit nullement pour cela que l'abstrait soit une fausseté ou une chimère. Personne n'affirme, même implicitement, que les formes séparées ou simplifiées de l'abstrait existent de la môme manière, dans la réalité des choses. Or, il n'y a de fausseté et d'erreur que là oii il y a négation ou affirmation. On dira, sans doute, que cette absence de jugement ne fait pas disparaître l'opposition qui est dans les choses elles-mêmes. C'est un fait que les formes abstraites ont une perfection qui ne se retrouve plus dans les formes concrètes et individuelles. Et s'il en est ainsi, le monde idéal n'est pas conforme au monde réel. Que dire alors de la valeur de nos connaissances abstraites.^
Cette difficulté est plus apparente que réelle. Tout d'abord, aucune science n'a pour objet l'étude des formes ou des propriétés individuelles. On s'accorde à dire qu'il n'y a de science que du général. Or, toute généralisation implique un certain degré d'abstrac-
(JA^{A<;^l;i^l;s docttuwux iq*^
li.iii. C'est précisément parce que les formes et les prortiiétés sont dégagées de l'être individuel, qu'elh'S
vêtent un caractère de généralité. On voit par là .que i s caractères abstraits sont l'objet véritable de la science. Ce ne sont pas les lignes et les cercles des corps naturels que le mathématicien considère, mais les lignes et les cercles dégagés de ces mêmes corps. Quand on les rapporte ensuite à ces mêmes corps individuels pour juger de la valeur des notions mathématiques, on se met en contradiction avec soi-même; on iiiéconnaît à la fois et le fait initial de l'abstraction et"" la nature de la science; on replace dans le mode d'être individuel les objets qui en avaient été dépouillés pour être élevés à l'ordre intellectuel et scientifique.
Mais on insiste en disant : dans ces conditions, la science ne porte pas sur des objets réels. On pourrait répondre avec Taine lui-même : a Dans beaucoup de cas, en astronomie, en optique, en acoustique, l'expérience constate que certaines choses présentent les caractères requis par l'abstrait, ou, du moins, tendent à les présenter, et les présenteraient si l'on pouvait pratiquer sur elles les éliminations convenables. » (i) Mais cette réponse ne peut nous suffire, pas plus que celle qui consiste à dire : l'abstrait se rapproche assez de la réalité pour que les erreurs soient négligeables pour nous. La question est plus haute. Une réponse plus radicale est nécessaire. On en trouvera les éléments dans les remarques suivantes. ^
De quoi s'agit-il, en effet.^ De l'écart qui peut exister
De l'Intelligence, 1. IV, c. ii.
P-OO T. A ft COL ASTIQUE
entre le concret individuel et l'abstrait. Or, nous disons que cet écart ne peut nuire à la vérité de nofe connaissances scientifiques. La science, nous le répétons, n'a pas pour objet l'individuel proprement dit : l'universalité est la condition sans laquelle les réalités ne peuvent être connues directement par notre intelligence : condition sine qua non. Ensuite, il ne faut pas oublier que l'expérience n'est pas, à vrai dire, la cause de nos idées, mais seulement la matière de la cause : materia causœ, selon le mot si juste de saint Thomas. C'est-à-dire que nos idées sont le produit d'un travail intellectuel. L'esprit ne reçoit pas et ne peut recevoir directement l'empreinte de-la réalité sensible. L'abstraction est la condition première de notre connaissance intellectuelle. La nature abstraite et généralisée, tel est donc le véritable objet de la science : l'objet qu'elle considère, ou, plutôt, qu'elle a pour mission de considérer et d'atteindre avant tout autre, primo et principaliter (i), nous dit saint Thomas. Gependant, elle ne se désintéresse pas des choses contingentes e1 individuelles qui sont les matériau^ de la science. Elle leur applique les notions universelles à l'aide des facultés sensibles qui, elles, ont pour objet propre l'individuel : rationes illas applicat ad res etiam particulares quarum sunt, adminiculo inferiorum virium (2). Dans ce cas, nous nous servons de l'universel pou expliquer ou apprécier rationnellement les donrîée particulières et sensibles. Alors ces dernières ne son
(1) In Boet. de Trinit., q. v, art. 2.
(2) Ibid.
CARACTERES DOCTRINAUX 2^01
pas la mesuie, mais le mesuré. Et s'il existe un écart, il ne fausse pas la mesure : il en fait plutôt ressortir la justesse.
Nous ajouterons que la nature abstraite et généralisée exprime quelque chose d'objectif et de réel. L'abstraction ne crée rien. En dégageant une forme de l'être individuel, elle n'en modifie pas le contenu. Il s'agit toujours d'un seul et même objet dans différents états ou modes d'être : dans l'esprit selon le mode abstrait et universel ; dans la réalité, selon le mode concret et individuel. Or, on ne saurait trop le redire, il n'est pas nécessaire, pour sauvegarder la vérité et l'objectivité de nos connaissances, que l'esprit se conforme à l'objet quant à la manière dont il le perçoit.
Cependant, si l'abstraction n'a pas pour résultat de modifier, à proprement parler, l'objet de nos idées, elle a d'autres effets qu'il est bon de signaler en passant. Tout d'abord elle augmente l'extension de ces mêmes idées. Une donnée abstraite, saisie par un acte réflexe de l'esprit, s'applique à nombre illimité d'individus. N'est-elle pas, par définition, affranchie de toute note individuante? C'est même là l'œuvre essentielle de l'abstraction. Ensuite, c'est elle qui fait la perfection des formes abstraites. Nulle nécessité, pour expliquer cette perfection, d'avoir recours à je ne sais quels modèles idéaux antérieurs à l'expérience. L'abstraction se suffit à elle-même pour cela. Les formes concrètes sont contingentes, particulières, vaiùables; elles font partie d'un tout, d'un composé; elles sont attachées à une matière, à un temps, à un lieu déterminés; en un mot, elles apparaissent limitées de toutes parts. Or,
l'abstraction les détache, les affranchit de ces limites. Elle les sépare des autres propriétés ou qualités auxquelles elles sont unies dans la réalité. Cet isolement nous les montre dans toute leur pureté et comme subsistant par elles-mêmes, tandis qu'elles se trouvent dans le composé par participation seulement. Dès lors, on s'explique la perfection des formes abstraites. C'est l'abstraction qui les purifie en les simplifiant, en les élevant à l'absolu. Elle ne nous les montre pas plus ou moins réalisées, plus ou moins participées : elle nous . les montre indépendantes de tout rapport, de toute matière, c'est-à-dire pures et parfaites dans leur genre. Ces considérations font bien comprendre le point de vue de la philosophie scolastique et en sont la meilleure justification. C'est pourquoi nous avons cru devoir nous y attarder. On comprend mieux maintenant que cette philosophie puisse se faire une spécialité de l'étude des objets et des principes communs à toutes les sciences sans se perdre dans le vide ou la chimère. Au reste, l'abstraction n'est pas particulière à la philosophie : elle intervient dans la détermination de l'objet de toute science digne de ce nom. Personne n'a jamais sérieusement soutenu que^cet objet était l'individuel. Il ne peutMonc s'agir que d'une question de degré ou de plus ou moins d'abstraction. Par cette remarque, on peut voir que la philosophie n'est pas en dehors des conditions ordinaires de la science. Tout ce qu'elle a de spécial, c'est qu'elle s'élève à la plus haute abstraction. Ce ne sont pas les premiers principes dans un genre donné qu'elle recherche, mais les principes qui sont communs à toutes les sciences, pai
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Acniplo, les conditions préalables de tout savoir. Est-ce que la juridiction de la logique n'est pas universelle? Saint Thomas l'appelle : scientia comrhunis (i). Est-ce que toutes les sciences ne communient pas aussi par certaines notions supérieures et fondamentales? Quelle que soit la particularité de leur objet, il ne sort pas du domaine de l'être et de ses attributs comme tel.
Mais l'universalité dont nous parlons ne suffit pas, à ell€ seule, pour caractériser l'objet de la philosophie. Il appartient non seulement au philosophe de considérer les causes les plus élevées, mais encore de les considérer à la lumière des premiers principes, c'està-dire d'un point de vue supérieur. Les principes sur lesquels une science s'appuie ne peuvent être d'un autre ordre que son objet. Si ce dernier est très élevé, il ne peut être étudié qu'à la lumière des premières vérités. C'est alors seulement qu'il y aura correspondance entre l'objet et les moyens de démonstration. S'il est funeste à une science particulière de raisonner ur des généralités, de procéder, comme on dit dans l'Ecole, ex communibus, la chose est sans inconvénient pour la philosophie. Elle ne fait, en cela, que ^c conformer à sa loi fondamentale. Si. elle aborde parfois des questions qui peuvent paraître spéciales, c'est qu'elle empiète sur les autres sciences, ou qu'elle fait quelque application particulière de ses principes, ou qu'elle considère les conditions et- les conséquences de son objet propre.
(1) In Boet. de Trinit., q. vi, art. 1.
10 [\ LA SCOI \STIQUE
Méthode de recherche
Dans la philosophie, comme dans toute science, nous distinguons la méthode et la doctrine. Ces deux éléments soutiennent entre eux les rapports les plus étroils. On ne saurait cependant les confondre.
Examinons maintenant ce qu'est la méthode dans la philosophie scolastique. On dit généralement qu'elle est analytico-synthétique. Rien de plus vrai, bien que les mots puissent prêter à l'équivoque. Ils n'ont pas toujours la même signification chez les auteurs modernes que chez les scolastiques. Pour Aristotc, analyse est synonyme d'induction, synthèse de déduction. Les scolastiques ont généralement adopté cette manière de voir et d€ parler. Quelques philosophes contemporains, comme Taine, au contraire, opposent la preuve expérimentale ou inductive à la pi'cuve déductive ou analytique. Nous attachons, nous, à ces mots le même sens que les anciens.
Nous résumerons dans les propositions suivantes ce que nous avons à dire sur la méthode en philosophie scolastique.
i'' La philosophie se compose d'une partie analytique, c'est-à-dire expérimentale, et d'une partie synthétique, c'est-à-dire rationnelle.
A vrai dire, o/est la condition de toute science humaine. Mais, U importe souverainement de le remarquer, les deux éléments ou facteurs en question ne se rencontrent pas au même degré dans toutes les sciences. Autres sont, sous ce rapport, les exigences des sciences physico-chimiques, autres celles des
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mathématiques, par exemple. L'unité, en celte matière, au profit des sciences naturelles, est considérée, il est vrai, par un grand nombre de savants de nos jours, comme un premier principe et une chose acquise. Mais les quelques arguments qu'ils produisent parfois en faveur de cette opinion ne lui enlèvent rien de son caractère systématique et préconçu. Une science sérieuse accepte, même dans leur diversité, tous les faits qui s'imposent à la pensée ; elle se garde bien de choisir entre eux ou de les sacrifier les uns aux autres.
2° L'analyse philosophique a pour point de départ les données d'expérience immédiate et universelle.
C'est là un des traits caractéristiques et différentiels de là philosophie csjiime science. Les expériences et l'observation des faits de détail ne sont pas son affaire. Elle s'attache aux faits généraux qui se manifestent d'eux-mêmes aux sens et à la conscience. L'immédiat et l'universel se rencontrent dans tous les ordres de réalités, aussi bien dans les réalités psychiques et rationnelles que dans les réalités sensibles. C'est, par exemple, sans investigation scientifique que nous acquérons les notions du monde extérieur, du mouvement, du sujet et de l'objet, ou que nous constatons le fait de la pensée ou celui du désir instinctif du bonheur, etc. Est-ce que la vie dans ses manifestations élémentaires ne renferme pas les données fondamentales de l'expérience et même des méthodes scientifiques .►^ Le nombre des faits généraux et primitifs immédiatement donnés à tous est considérable. Il constitue un fonds commun auquel le raisonnement
peut être appliqué avec infiniment de profit. Il n'est nullement nécessaire de se livrer à une étude détaillée des données expérimentales ou des faits en question puisqu'ils sont envisagés d'un point de vue très généra] .
3" Les principes de la synthèse, autrement dit du raisonnement on de l'explication en philosophie, ne sont pas donnés a priori ni posés hypothéilquemcnt : ils ressortent par généralisation ijnmédiate de la considération des faits eux-mêmes.
On aurait tort de croire que toute généralisation est le résultat d'un travail de reclierche scientifique ou d'une induction formelle. Non, de même qu'il y a des généralisations laborieuses, hypothétiques ou simplement probables, il en est d'immédiates et d'absolument certaines. Nous en avons un exemple dans les premiers principes métaphysiques, tel que l'axiome d'identité, qui est le plus fondamental de tous. Dans cette matière, nous affirmons un attribut d'un sujet et nous l'affirmons d'emblée pour tous les instants de la durée, pour tous les points de l'espace. Notre jugement possède, dans ces conditions, un caractère nécessaire et universel. Il n'est pas le résultat d'une élabciration savante, mais du simple rapprochement de deux termes transcendantaux par ailleurs universellement connus. Dar^s ce cas, les termes et les rapports qui existent entre eux sont d'une simplicité idéale telle que notre esprit pénètre sans effort et à première vue ce que dans d'autres sujets il ne voit qu'après de longues et patientes recherches. Les principes de ce genre ne sont pas hypothétiques, puisqu'ils s'imposent
CARACTERES DOCTRINAUX 207
immédiatement par leur évidence intrinsèque. Ils ne sont pas non plus donnés a priori, la matière en étant fournie par les sens, et les notions exprimées par leurs termes étant instinctivement abstraites du monde matériel.
La partie analytique ou expérimentale est donc considérable dans la philosophie de saint Thomas. Pour lui, nos idées, si primitives et si fondamentales qu'on les suppose, sont acquises par l'intermédiaire des sens, la potentialité native de l'intelligence relativement à ses intelligibles étant sans limite. Sans doute, il arrive parfois au saint Docteur de parler d'innéité au sujet des vérités premières, comme dans le passage suivant : Prima principia quorum cognitio est nohis innata (i). Mais il veut dire par là que ces mêmes vérités nous sont connues sans démonstration ni recherche, absque studio et investigatione, comme il s'en explique luimême dans d'autres passages. Enfin, les textes où il affirme explicitement l'origine sensible des vérités premières ne manquent pas: Universalia, dit-il, ea? quibus demonstratio procedit, non fiunt nohis nota nisi per inductioîiem {2) .
11 reste, il est vrai, à déterminer la nature de cette induction dans le cas des premiers principes. Nous dirons seulement, pour ne pas sortir de notre sujet, qu'il ne saurait être question ici de raisonnement expérimental ou inductif proprement dit. Les premiers principes dérivent de l'expérience et de l'induction en tant qu'ils désignent une connaissance acquise
(1) De Vcritat.. q. x, art. 6. ad 12.
(2) Poster, analyt., loct. XXX.
LA SGOLASTIQUE
par les sens et par voie de généralisation immédiate. Nous ferons remarquer ensuite, ceci est capital, que ni l'expérience ni l'induction ne sont la raison déterminante de l'adhésion de notre esprit aux vérités premières. Mais il n'en reste pas moins que la philosophie scolastique, par son point de départ même, s'enracine profondément à l'expérience et à la^réalité.
On aboutit à cette même conclusion avec sa doctrine sur l'objet connaturel et normal de l'intelligence humaine. On sait que cet objet est l'être des choses sensibles. D'oii il suit que nous ne contemplons pas la vérité directement en elle-même, mais dans les réalités concrètes : Naturatn universalem speculatur in particulari existentem (i). Il nous faut toujours une base sensible pour appuyer nos conceptions, même les plus abstraites et les plus absolues. L'immatériel ne nous est connu que par analogie et comparaison avec une donnée de l'ordre matériel : Per comparationem ad corporalia (2). Notre esprit, en un mot, ne saisit et ne comprend rien qu'en fonction de son objet connaturel et central. C'est ainsi que la philosophie scolastique ne perd jamais contact avec le réel, pas plus dans ses développements qu'à son point de départ. L'élément sensible, dans sa doctrine, se trouyc au commencement et à la fin de nos opérations intellectuelles. Au commencement, puisque l'expérience est la source première de nos idées : Sensibilia sunt prima principia cognitionis humanœ (3). A la fin,
(1) Sum. theol., I», q. lxxxiv, art. 7.
(2) ima.
(3) S. THOM., Sum. theol., u, q. CLXXili, art. 3.
CARA€TERES IK>CTRINAUX SOQ
et voici dans quel sens, car cette doctrine n'a rien de commun avec l'empirisme. L'objet normal de l'intelligence humaine, avons-nous dit, est la nature des choses sensibles. Or, on ne saurait porter un jugement autorisé sur une telle nature sans la considérer dans la réalité concrète. De quoi s'agit-il, en -effet ? Il s'agit de rendre raison des choses qui frappent notre sens. Et comment le ferons-nous si nous perdons contact avec elles ? « Les ignorer, dit saint Thomas, c'est ignorer ce qui est l'objet et la fin du jugement : Id quod est terminus et finis jiidicii. )) (i) Cela est vrai même des choses spirituelles que nous comprenons, par comparaison avec l'ordt'e sensible et corporel, dans l'état présent de notre nature.
/i° L'élude de la philosophie consiste donc essentiellement dans V application des données premières de la raison aux données premières et universelles de Vexpérience.
Il suffit à la science de raisonner sur des faits convenablement établis. C'est dans ce sens que Cl. Bernard a pu dire <( qu'on peut acquérir de l'expérience sans faire des expériences ». On ne saurait donc refuser à la philosophie le caractère d'une science véritable. Elle en possède les éléments essentiels. Le résultat des constatations primitives et universelles offre au raisonnement une base aussi solide que l'observation des faits de détail ou l'expérimentation compliquée et savante. Un très grand nombre de
(1) Surrir theol., I, q. rxxxiv, art. 8.
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vérités peuvent être obtenues par l'application du premier procédé. Ce no sont ni les moins certaines ni les moins importantes. Il faut que nos savants en prennent leur parti : les questions les plus graves que l'esprit humain puisse agiter tiennent leur solution beaucoup moins des sciences particulières et de leur progrès que des lumières du sens commun. Nous voulons dire que les premières données de la raison combinées avec les premiers résultats de l'expérience commune suffisent à mettre l'homme en possession de quelques vérités capitales. Le primitif, qui se dit à sa manière avec les anciens, en voyant l'ordre qui règne dans le monde : opus natiirœ est opus inielligentiœ, ne procède pas autrement. Son raisonnement est simple, préscientifique si l'on veut ; mais il n'en est pas moins fécond et certain. Il appartient à la philosophie telle que nous venons de la définir.
5*^ Le procédé général de la philosophie dans la recherche de la vérité est celui d'une science ration^ nelle.
Le rationnel n'est pas nécessairement subjectif et a priori comme plusieurs se l'imaginent. Pour certains savants, en effet, une science n'est plus rationnelle du moment que dans sa constitution l'expérience intervient à un degré quelconque. « C'est une vérité incontestée aujourd'hui, dit l'un d'eux, qu'il n'existe pas de sciences rationnelles, au sens strict du mot. Aucune science ne saurait se fonder sans emprunter à notre perception du monde extérieur quelques notions indéfinissables. Les sciences abstraites par excellence, l'arithmétique et l'analyse qui en dérive, reposent sur
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les notions de nombre et de somme de deux nombres. Si intuitives qu'elles nous paraissent, ces notions n'en
ni pas moins une origine expérimentale : c'est lentement qu'elles se sont formées en nous parce que nos sensations forment des groupes séparés. Des êtres qui
ivraient dans un milieu continu pour leur sens n'aui^aient aucune idée d'unités distinctes ni, par suite, du nombre. )> (i) Nous ne retiendrons de ce passage que l'affirmation relative au caractère expérimental d'une science dont les notions premières ont une origine sensible. A ce compte-là, il ne saurait y avoir, en effet, de sciences rationnelles. Mais le principe de la classification des sciences, soiis le rapport qui nous occupe,
-t tout autre. Elles sont rationnelles ou expérimentales selon la nature de leur objet et le procédé général qu'elles suivent pour le connaître.
Toutes les sciences ont pour objet le réel. Mais il on est qui l'envisagent dans toute sa complexité, tandis que d'autres n'en retiennent qu'un attribut, la quantité, par exemple. C'est uniquement dans ces différentes conditions du réel qu'il faut chercher le fondement de la distinction entre les sciences expérimentales et les sciences rationnelles. Ou l'objet est concret, ou il est le résultat d'une abstraction de l'esprit.
Dans le premier cas, les faits et les principes qu'il s'agit d'étudier étant ceux de la nature, la méthode expérimentale s'impose absolument, méthode qui comprend deux choses, d'après C. Bernard :
(1) De la méthode dans les sciences. Art « mécanique », par Painlevé.
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1° Fart d'obtenir des faits exacts au moyen d'une investigation rigoureuse; 2° l'art de les mettre en œuvre au moyen d'un raisonnement expérimental, pour arriver finalement à connaître la loi des phénomènes.
Dans le second cas, celui oii l'objet, tout en demeurant réel, est en quelque sorte une création de l'esprit, les principes sont immédiatement connus; l'inconnu alors réside dans les faits particuliers et les conséquences qu'on extrait par déduction ou synthèse rationnelle. C'est l'inverse de ce qui a lieu dans les sciences de la nature.
En d'autres termes, quand l'esprit travaille sur un objet de sa création, il n'a qu'à se mettre d'accord avec lui-même : ses déductions n'ont pas besoin, pour être valables, d'être soumises au contrôle immédiat de l'expérience.
D'après ces principes, il est facile de se rendre compte du caractère rationnel de la science philosophique. Ses principes, avons-nous dit, sont obtenus par généralisation immédiate. Ils constituent des jugements analytiques, expriment des vérités de raison, des rapports nécessaires et universels. Nous n'avons donc pas à les dégager de la complicité des phénomènes individuels comme c'est le cas pour les lois des sciences naturelles. Tout ce qu'il nous appartient de faire, c'est de les combiner entre eux par le raisonne- ■■. ment ou d'en faire l'application à quelque donnée ^ expérimentale considérée dans ses éléments communs. Ainsi on appliquera quelques principes de l'ontologie au monde extérieur considéré sous l'angle et la forme
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d'être, sub communi ratione entis. Il y a là matière à d'utiles et solides démonstrations. Saint Thomas, dans quelques-uns de ses traités, est rempli de raisonnements de ce genre. Ceux-là seuls en contestent la valeur qui refusent toute réalité objective aux catégories ou notions génériques et n'admettent comme matière profitable du raisonnement que les existences individuelles révélées par l'expérience immédiate et considérées comme telles. Mais avec des éléments pris dans leur pleine et entière individualité, il est impossible de raisonner et de faire de la science : vouloir s'enfermer dans ce domaine exclusivement, c'est s'exiler à tout jamais de l'ordre scientifique.
6° La philosophie comme science se constitue et se développe dans ses élénnents essentiels, indépendamment des sciences particulières.
C'est la conséquence de ce que nous avons dit du caractère universel de l'objet de la philosophie. Celle-ci ne dépend des sciences particulières ni quant à ses premiers principes ni quant à sa matière dont l'universalité est le caractère spécifique. Ces principes et cette matière peuvent être substantiellement connus, dans l'ordre du temps, avant les données des sciences particulières. Notre esprit passe de la puissance à l'acte dans racquisition de la science. De là vient qu'il s'arrête tout d'abord aux éléments communs des choses. C'est dans ce sens que saint Thomas nous dit : universalius intelligibile est prius notum nobis secundum intellectum ut puta animal homine (i). On
(1) s. Thom., 1. I vhysic , lect. I.
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remarquera qu'il parle de priorité dans l'ordre de la connaissance intellectuelle. Je ne nie pas que dans l'ordre sensible le concret individuel soit lé premier connu. En général, plus le degré d'abstraction d'une science est élevé, plus elle est h même de se développer par ses propres moyens et plus elle est indépendante de l'état plus ou moins avancé des sciences naturelles. C'est ce qui se passe pour les mathématiques. On sait qu'elles n'exigent pour être abordées avec fruit qu'un petit nombre de données préalables obtenues par une abstraction rapide et facile du monde matériel. C'est ce qui explique l'étonnante précocité de quelques grands mathématiciens. La même remarque s'applique à la philosophie bien comprise et renfermée dans ses justes limites. Il est donc sans valeur, le raisonnement suivant, qui revient sans cesse sous la plume d'un grand nombre de savants de nos jours : (( Il est de simple bon sens que les tentatives d'explication générale s'appuient d'abord sur les résultats des recherches particulières. » Ce n'est là qu'une apparence, comme nous venons de le voir : rien ne s'oppose à ce que les caractères les plus communs et les plus universels soient étudiés et connus avant les conclusions scientifiques des recherches particulières. Le bienheureux Albert le Grand dit avec raison : ea qûœ primo occurrunt rationi in rehus snnt communia non propria. (L. I, Topic, c. i.)
Sans doute, le cours de philosophie vient après les autres études; mais il faut en voir la raison bien moins dans l'ordre des matières que dans le degré élevé de l'abstraction philosophique qui ne saurait convenir
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iiiix commençants. Par ailleurs, nous ne prétendons nullement que la philosophie doive se désintéresser les résultats généraux des sciences particulières. Elle leur appliquera, au contraire, ses propres données avec le plus grand profit pour tous et principalement pour les savants spéciaux. Mais il faut voir là un cas d'application particulière de sa méthode et de ses principes et non pas un élément qui entre dans sa constitution intime.
7" La philosophie comme science n'est que le prohmçfement du sens commun. C'est là son caractère le plus fondamental. Il résume parfaitement tout ce que nous venons de dire de la matière et de la méthode philosophiques. C'est pourquoi nous le mentionnons • n passant sans nous y arrêter. Nous ferons seulement remarquer que le caractère dont nous parlons ne se rencontre dans toute sa vérité et tout son relief que dans saint Thomas. Autant d'autres philosophies (elles sont légion) ont pris plaisir à s'éloigner du sens commun, autant la sienne s'y est attachée toujours et partout.
C'est là ce qui explique la solidité et le côté apaisant de son œuvre. Ceux-là au contraire n'ont rien produit (le sérieux .ni de durable, qui se sont imaginé que la connaissance scientifique est, en nature, différente de la connaissance vulgaire. Ce faux principe les a conduits à prendre pour points de départ de leurs spéculations des données plus ou moins arbitraires et conventionnelles. Les savants qui de nos jours veulent à toute force réduire la philosophie au plan des sciences naturelles ne sont pas mieux inspirés.
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Doctrine
Il nous reste maintenant, pour compléter cet aperçu de la philosophie scolastique, à parler de sa doctrine elle-même. Le sujet est vaste. Etant donne le dessein qui est le nôtre ici, nous ne pouvons même pas donner un abrégé proprement dit de cette doctrine. Nous indiquerons seulement, pour chacune des grandes divisions de la philosophie de l'Ecole, l'idée maîtresse, le principe générateur.
La philosophie a pour objet, avons-nous dit, la recherche et l'étude des raisons suprêmes des choses. Il lui appartient de s'élever dans chaque genre jusqu'aux premiers principes. Or, l'être, dans sa totalité, se distribue en trois genres souverains. On peut le considérer, en effet, comme idéal, réel, moral. Dans le premier cas, c'est le monde des idées qui s'ouvre devant nous. Le rôle de la philosophie est d'en scruter les profondeurs. C'est ce qu'elle fait dans la logique.
Voici comment saint Thomas conçoit l'objet de cette dernière : priîicip aliter est de secundis intentionibus, dit-il, ou, ce qui revient au même : de secundis intentioîiibiis adjunctis pvimis (i). Ces quelques mots bien compris expriment tout le caractère et toute la portée de la logique. Ils contiennent même la solution de la plupart des difficultés qui se rapportent à cette science. Mais ils ont besoin d'être expliqués et commentés surtout pour ceux qui ne sont pas suffisamment initiés au langage de l'Ecole.
(1) Opuscul. (le Unîversal., tract. I.
CARACTERES DOCTRINAUX 217
Un objet de science peut être envisagé: i^ en luimême; 2° en tant que connu. Dans l'un et l'autre cas, il est le fondement de certaines relations ou propriétés. Celles qui résultent de l'objet considéré en lui-même sont dites premières intentions : elles conviennent à l'objet sous son aspect fondamental, dans le premier état où il se rencontre. Celles qui résultent, au contraire, de l'objet en tant que connu, sont appelées secondes intentions : elles conviennent à l'objet dans son existence conceptuelle, c'est-à-dire dans un état de second plan : conveniunt rébus prout cognitce (i). C'est comme un ordre nouveau que l'esprit découvre ou établit entre les idées et les concepts. Cet ordre est consécutif à notre manière de comprendre : sequitur modum intelligendi (2). C'est pourquoi il est un être de raison : il vient se greffer, en quelque sorte, sur nos opérations intellectuelles. N'est-ce pas aux choses en tant que connues que sont attribuées les notions de prédicat, de sujet, de genre, d'espèce, de catégories, d'universaux? C'est là une œuvre de seconde intention, intéressant les choses telles qu'elles sont dans l'esprit.
Cependant il ne faudrait pas croire que ces êtres de raison se forment avec une entière indépendance de l'objet lui-même. Ils ont en lui leur fondement, ils ne se produisent que conformément à ses indications : Secundœ intentiones principaliter accipiuntur a proprietatibus rerum mediantibus primis (3), Ce n'est pas
(1) s. THOM., IV Metaph., lect. IV.
(2) De Potentia, q. vu, art. 9.
(3) Opuscul. de Universal., tract. I.
2l8 LA SCOLASTIQUÈ
arbitrairement que notre esprit ordonne et répartit nos concepts, mais en tenant compte de lem- contenu. On peut voir par cette simple remarque la sagesse du point de vue de saint Thomas, dans une question que la philosophie moderne a si fort embrouillée. Le saint Docteur se garde bien de faire de la logique la science des formes de la pensée à l'exclusion de la matière et de soutenir, comme le fait Kant, que la « logique générale fait abstraction de tout contenu de la connaissance de l'entendement et de la diversité de ses objets et qu'elle n'a à s'occuper que de la simple forme de la pensée » (i). Ce n'est pas que saint Thomas exagère l'emprunt que la logique fait à l'objet. Nous venons de voir que cette dernière n'a pas la réalité pour matière directe et qu'il ne lui appartient pas d'en approfondir la nature: non considérât naturam suhjectam per se (a). Autrement elle absorberait toutes les sciences particulières, tandis qu'elle n'a pour but que d'en régler la marche et la méthode. Cependant elle ne peut faire abstraction de tout le contenu de la connaissance, elle ne peut se constituer en dehors de tout élément objectif, elle ne le peut sans se détruire ellemême. Les relations de seconde intention dont elle fait son étude ont leur fondement dans l'idée directe et objective. La logique, même générale, ne peut donc s'affranchir de toute matière. Une certaine connaissance de la réalité lui est nécessaire, non pas une connaissance spécifique, ce qui est le propre des
(1) Critique de la raison pure: Logiqua transccndantalc. Traducl.