‹ Introduction à l'étude et à l'enseignement de la scolastiqueChapitre 13 sur 19 · J. BERNI · texte numérisé non relu

J. BERNI

(2) S. ïiioM., OinibciU de l'râicrsaL, tract, IL

CARACTERES DOCTRINAUX 2 H)

aiUies sciences, mais coiuiiiuiie. Comment, par exemple, faire rentier les choses dans des catégories sans en avoir quelque notion P 11 faut au moins les connaître, selon la remarque d'un philosophe scolastique, dans la mesure où leur classification générale l'exige, c'est-à-dire dans leurs traits communs : Ut fandant iiitentiones coordinabilitatis (i). La nécessité est la même pour toutes les parties de la logique. La morphologie de la pensée qui est son œuvre s'appuie partout sur les caractères et les contours généraux des choses. C'est pourquoi, avec ses moyens propres, elle ne peut atteindre les cléments distinctifs d'un sujet déterminé : circa communia rerum argumentatur (2). Sous .ce rapport, elle peut donner lieu au grave abus de parler de tout sans rien savoir de spécifique". Mais cet abus ne lui enlève rien de sa nécessité ni de son mérite.

L'ordre particulier qu'elle établit dans nos opérations intellectuelles en vue de la vérité à connaître suit les mêmes divisions que ces opérations mêmes. Or, celles-ci sont au nombre de trois, et à chacune correspond un livre de VOrganum aristotélicien. Nous avons tout d'abord la simple perception. On l'examine au point 'de vue des termes qui l'expriment et de la répartition de son objet incomplexe en suprêmes catégories. Elle fait l'objet du livre des Prédicamenis. Ensuite nous passons au jugeînent. On le considère dans la proposition qui le formule et dont on étudie

fl) JOAN. A S. TlKi.M., |i><>-. JI. lc\t. iili t ir.id h ;i i,i

{■2) Poster, anaiyt., I, Ject. XX.

2 20 LA SGOL ASTIQUE

les parties : le nom et le verbe; les propriétés : l'opposition, l'équivalence, la contingence, la nécessité, etc. C'est l'œuvre du livre de V Interprétation. Enfin, nous avons le raisonnement, troisième opération de l'esprit. Le syllogisme en est l'expression la plus complète. Il est étudié quant à sa forme dans les Premiers analytiques et quant à sa matière dans les Derniers.

Mais l'étude de l'être de raison n'est pas toute la

philosophie, elle n'en représente même qu'une partie

secondaire. La logique n'est pas la science, elle n'en

est que l'iiistrument. La science proprement dite

commence avec l'étude du réel, dont la philosophie

se propose de faire connaître les premiers principes.

Or, le principe le plus élevé auquel nous puissions

atteindre aussi bien dans l'ordre de l'analyse indue-

tive que dans celui de la synthèse déductive, c'est

l'être envisagé absolument en tant qu'être : ultinius

terminus..... est consideratio entis in quantum hujus-

modi (i). La philosophie, science des principes, aura

donc l'être ainsi envisagé comme principal objet de

son étude. C'est dire que la métaphysique générale est

son point culminant, car c'est à elle qu'il appartient

de scruter la raison suprême des choses : ens simpli-

citer et ea quœ sunt entis.

Malgré l'universalité d'un tel objet, la métaphysique n'en constitue pas moins une science réelle et distincte. <( Il est une science, dit Aristote, qui considère l'être comme tel et ses attributs essentiels. Elle

(l) s. THOM., In Boel., q. v, art. 1.

n'est identique à aucune de celles qui s'attachent à une partie de l'être, car aucune autre science n'a pour objet l'être universellement en tant qu'être. » (i) Bien qu'il soit le résultat de la plus haute abstraction, un tel objet est un aliment très substantiel ^de pensée et de science. L'abstraction, nous l'avons vu, isole et généralise une forme ou une propriété, fnais ne la détruit pas. Ali reste, qu'y a-t-il de plus intime en toutes choses, de plus profondément réel que l'être? Il informe et pénètre les plus légères différences, comme la totalité des choses. Nous le retrouvons dans l'atome comme dans la masse. Il est inclus dans tous les degrés de la réalité. Rien ne lui demeure étranger. Il n'ajoute rien aux diverses manifestations du réel, il contient les déterminations les plus spécifiques et il est contenu par elles. On peut l'en abstraire comme une formalité qui leur est commune d'une certaine manière, formalité dont elles sont les modes particuliers. Elle est si universelle qu'elle donne une certaine unité à toutes choses, qu'elle établit une certaine ressemblance entre "tout ce qui existe ou peut exister.

Remarquons toutefois que l'abstraction de l'être, même des plus ultimes différences, n'est point parfaite. La compénétration des deux éléments est ici d'une telle nécessité que l'intelligence elle-même ne peut les séparer. Tout ce qu'elle peut faire, c'est de ( oncevoir l'être, sans concevoir explicitement ses -aractères distinctifs : ratio entis non potest perfecte prescindi ab iJlis in quibus repcritur : imperfecte

(1) Métaphys., i. IV, c. i.

^^^ LA SnOLARTTQUE

lamen prascwclHur quia secundum coiicepUim explicitum non intelliguntiir differentiœ (i). Mais il n'en demeure pas moins qu'une raison formelle correspond objectivement dans la réalité à l'abstraction métaphysique. <

On aurait tort d'en conclure que l'objet de la métaphysique possède une extension indéfinie. Il est bien vrai que rien au monde ne lui est étranger, mais il n'est constitué formellement que par l'être comme tel. C'est uniquement sous ce rapport que la métaphysique considère toutes choses : considérât de singiiUs cnilhus non sccundiun proprias railones, sed sccundnin quod participant conimiuiem entis vationem. (2). 11 suit de là qu'elle se dirige à la lumière des tout premiers principes,^ de ceux-là mêmes qui découlent immédiatement de l'idée de l'être et de ses attributs. C'est pourquoi elle regarde les principes communs comme ses principes particuliers. Elle est dans le même rapport, avec les plus hautes généralités qui constituent son objet, que les sciences particulières avec la matière déterminée qui est leur raison d'être : Ita. se habet ad ea quœ siint communia omnibus slcut se habent aliœ scientiœ particulares ad ea quœ sunt propria (3). En d'autres termes, les principes sur lesquels elle repose sont du même ordre que son objet. Celui-ci étant le résultat de la plus haute abstraction ne peut être étudié qu'à la lumière des vérités les plus communes, vérités qui expriment pré-

(1) ANT. REGiNAL, Tvia iw^nclpia, pars. I, c. I.

(2) In Boet. de Trinit.; art. 5.

(3) S. TiiOM., Poster, analyl.

CARACTERES DOCTRINAUX 22 j

Gisement les lois les plus profondes et les plus essentielles de le Ire comme tel. C'est ainsi qu'il y a correspondance parfaite dans la métaphysique entre l'objet et les moyens de démonstration.

Dans toutes ces questions, on l'aura sans doute remarqué, saint Thomas parle de Vèive et de ses attributs : ea quœ surit entis. Ces derniers mots demandent quelque explication. L'être est susceptible de plusieurs acceptions. Selon qu'on le considère comme excluant toute division ou qu'on le rapporte à l'intelligence et à la volonté, il est un, vrai, bien. Ce sont là des attributs universels de l'être dont l'étude appartient à la métaphysique. Ils ne constituent pas des propriétés prédicamentales, car ils se réciproquent avec l'être. Ils n'en sont, pour tout dire, que des notions plus explicites. Comme lui, ils s'affirment dans toutes les catégories. Cependant, il est des modes d'être qui fondent une division. Tout n'étant pas donné en acte, nous avons, par conséquent, acte et puissance. Les choses ne sont pas appelées des êtres, toutes au même titre. Tantôt l'être signifie une chose : substance; tantôt une affection ou détermination de cette chose : accident. Gomme il y a différentes manières de modifier la substance, il y a plusieurs catégories d'accidents. Ainsi toutes les acceptions de l'être sont liées à la substance comme à un principe commun. Elles se rapportent toutes à une seule et même nature de l'être qui ne se manifeste pas en elles d'une façon égale, c'est-à-dire univoque. Il en est qui l'expriment avec plus de force et de netteté que d'autres. Et, de même que tous les modes de l'être se rattachent tous à la

substance, de même toutes les sciences particulières relèvent de celle qui s'occupe de l'être et de ses attributs comme tel.

On se fera une idée plus complète encore de l'objet de cette science en distinguant avec saint Thomas deux sortes de premiers principes. Les uns jouent le rôle d'éléments intrinsèques des choses et n'ont pas d'existence propre en dehors d'elles : non sunt naturœ complétée in seipsis (i). Les autres sont indépendants des choses dont ils sont les principes : sunt in seipsis res quœdani (2). Les premiers sont séparés de toute matière par abstraction, les seconds le sont par nature. Ce qui est donné ou conçu comme premier principe implique par le fait même un très haut degré d'abstraction de la matière : principium essendi omnibus oportet esse maxime ens maœime actu (3). Il appartient à la métaphysique de s'occuper de ces deux sortes de principes. C'est pourquoi, dans sa partie spéciale, elle étudie Dieu, raison suprême des choses, leur cause efficiente, exemplaire et finale. Ensuite elle étudie l'ame humaine, qui est, après Dieu, la cause la plus élevée des phénomènes de cet univers. Elle est douée^ de la capacité de comprendre, c'est-à-dire, en bonne doctrine scolastique, d-e la capacité de pouvoir être autre chose qu'elle-même. Connaître, c'est posséder, outre sa forme propre, celle d'un autre : esse cognoscens est habere formam suam et alterius. Or, pour recevoir d'autres formes en conservant la sienne,

(1) In Boet. de Tiinît., q. V, art. 5.

(2) IMd. *

(3) Jbid.

CARACTKRES DOCTRINAUX ^.'J.ï)

il est nécessaire d'être immatériel. Car la matière, étant le principe de la limitation et de l'individuation des formes, restreint l'être à lui-môme. L'immatérialité est ainsi la condition de toute représentation intellectuelle active ou passive.

L'étude des principes de la conduite rentre aussi dans l'objet de la philosophie. lî est un ordre, dit saint Thomas, que l'homme constate, mais ne fait pas : c'est celui de la nature. Il en est un autre qu'il établit dans ges opérations intellectuelles : c'est l'œuvre de la logique; un troisième, enfin, qu'il établit dans ses opérations volontaires : c'est l'œuvre de la science morale qui a pour matière nos actes libres, et pour objet formel l'ordre qui leur convient. Mais pourquoi cet ordre s'impose-t-il.^ Quel en est le -fondement? Dire qu'il existe vi propria, qu'il s'impose catégoriquement, ce n'est pas répondre. Cet ordre a une cause^prochainc et une cause éloignée. La première se trouve dans notre nature même d'être raisonnable : notre esprit conçoit non seulement le vrai, mais encore le bien. Or, le bien de chaque chose, c'est d'être et d'agir conformément à sa nature : virtiis uniuscujusque rei consislit in hoc quod sit bene disposita secundum conveniehtiaîn suce naturœ (i). Ce qui est en conformité avec la raison, tel sera donc le vrai bien de l'homme (2). C'est en restant dans la ligne de sa nature qu'il atteindra sa fin, celle-ci n'étant que la nature pleinement réalisée- Une condition fondamentale de la moralité de nos

(1) I-II , q. LXXi, art. 2.

(2) Bonum hominis est secimdum rationem esse. ibîd.

p.:-». G TA SrOT ASTIOTTE

actes, c'est donc leur conformité avec notre nature spécifique. Mais comnienl nos actes deviennent-ils raisonnables? Ils le de\iennent quand il- ne leur manque rien dans leur genre en vertu de ce principe d'une portée universelle ; in rébus uniunquodque tantnrn habet de bono quantum de esse (i). Or, cette intégralité d être, dans notre cas, exige le concours de plusieurs éléments. Le premier de tous est l'objet. N'est-ce pas lui qui spécifie l'acte.'^ Pour apprécier la valeur de ce dernier, il faut d*onc, avant tout, considérer l'objet et se demander quel rapport il soutient avec notre vraie nature, la raison. Ensuite, on ne perdra pas de vue qu'un être tire sa perfection non seulement de sa forme substantielle, mais encore de certaines qualités secondaires. C'est précisément ce qui a lieu pour nos actes. Hs ne reçoivent pas toute leur perfection de l'objet, il leur en vient une part considérable des circonstances. Enfin, il arrive qu'une chose dépend d'une autre. Il devient alors nécessaire, pour en déterminer exactement la nature, de l'envisager sous cet aspect: per considerationem ad causam a qua dependet (2). D'après ce principe, nous devons regarder comme un critérium de moralité la fin, même intentionnelle.

Cependant, ces considérations, si vraies et si justes qu'elles soient, ne constituent pas, à elles seules, une explication suffisante du caractère impératif et sacré de la loi morale. Pour cela, il est indispensable de

(1) 1 -II , q. XVIII, art. 1.

(2) Ibid., art. 4.

CARACTERES DOCTRINAUX '->.?.1

s'élever jusqu'à Dieu. Si la raison humaine est la mesure et la règle de nos actes, c'est qu'elle porte l'empreinte de la raison de Dieu : impressio luminis divird in nobls (i). Si elle dirige et gouverne toutes nos inclinations, toutes nos facultés, c'est qu'elle est l'associée de la Providence divine : fit Providentiœ particeps sibi ipsi et aliis providens (2). Si la loi s'impose avec tant de force, c'est qu'elle est un dérivé de la loi éternelle-: participatio legis œternœ ^3). Si elle détermine quelles fins nous devons poursuivre, c'est en les subordonnant toutes à la fin suprême qui est Dieu. lEn un mot, si elle s'impose à la conscience, c'est comme expression de la raison et de la volonté de Dieu. Notre nature^ dans son fond, n'est pas autre chose. Aussi a-t-elle, dans l'ordre pratique, ses déterminations et ses intuitions premières qui sont le ressort, le nerf caché de toutes nos volitions : omnis operatio rationis et voluntatis derivatar in nohis ah eo quod est secundum naturani (4).

Nous retrouvons là un des caractères fondamentaux de la philosophie scolastique : celui, peut-être, qui en explique le mieux la pérennité et la transcendance. Nous voulons parler du soin qu'elle a toujours eu de suivre le dictamen de la nature, de chercher dans les manifestations initiales et spontanées de la raison et de la volonté un point d'appui et une orientation; de tenir compte de la remarque si juste et si heureuse-

(1) Sum. theol., I-II, q. xci. art. 2.

(2) Sum. theol., III. ibid.

(3) Ihid.

(4) Ibid. ad secund.

P,?,8 LA SGOLASTIQUE

ment formulée de Plutaïque : sWl 5a al |jl£v àpyal z-l]!; (^b<T'f\MÇ' ol[ Se TûpoxoTîal, ■zT^ç ij.a9ri(T£w<;(i). Il faut demander les principes à la nature, leur mise en œuvre à l'art et à la science. En procédant ainsi, les scolastiques ont renoncé à une certaine originalité dont la recherche a été la première erreur de tant d'autres philosophes; mais ils ont élevé un monument solide et incomparable.

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