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CHAPITRE II

La scolastique et le modernisme

Il a été publié déjà un grand nombre d'études et de travaux sur le modernisme. Etant donné le but que nous poursuivons dans cet ouvrage, nous ne pouvons nous dispenser d'eti parler à notre tour. Pour rester dans notre sujet et ne pas revenir sur des questions traitées, nous parlerons du modernisme dans ses rapports avec la scolastique. La matière est vaste. Aussi n'avons-nous pas l'intention de l'envisager sous ses multiples aspects. Nous nous bornerons à mettre en saillie l'antagonisme profond et irréductible qui existe entre les deux doctrines et les deux méthodes. Ce n'est donc pas précisément une réfutation en règle du modernisme que nous entreprenons ici.

Précisons tout d'abord le sens et la portée des termes que notre étude a pour but d'opposer l'un à l'autre.

Il n'est guère possible de rédiger une définition courte et adéquate du modernisme. Une donnée complexe ne peut se définir : complexa non definiuntur (i), nous dit saint Thomas. Le modernisme n'est pas un système dans le sens ordinaire du mot : c'est un ramassis de systèmes; c'est, selon le mot de Pie X luimême, le résumé, le suc vénéneux de toutes les héré-

(l) Poster, analyt., 1. I, lect. II.

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sies. S'il fallait, toutefois, en donner une certaine définition, on pourrait peut-être le faire sous cette forme : le modernisme est un ensemble de concessions doctrinales très graves, faites au détriment de la vérité catholique, à ce qu'on est convenu d'appeler la science et la critique modernes. On le trouve aussi à l'état de tempérament d'esprit. Sous ce rapport, on peut dire qu'il est une tendance à diminuer le plus possible le surnaturel ou le merveilleux contenu dans la Bible et l'histoire de l'Eglise, et à tenir pour nulles ou d'une valeur toujours contestable les explications des mystères de la foi qui constituent, au sens strict du mot, la science théologique. Telle est l'idée générale qu'on peut se faire du modernisme.

Quant à la scolastique dont nous voulons parler, il est inutile de dire qu'elle n'est autre, pour le fond et pour la forme, que celle de saint Thomas. Nous ne faisons en cela que suivre l'exemple et les recommandations de l'Eglise u « Quand nous prescrivons la philosophie scolastique, ce que nous entendons surtout par là — ceci est capital, — c'est la philosophie que nous a léguée le Docteur angélique. » Une telle déclaration, dans un document aussi grave que l'Encyclique Pasccndi, se passe de tout commentaire. Elle constitue elle-même un commentaire singulièrement précis et autorisé à tant d'actes du Saint-Siège qui célèbrent ou exigent l'enseignement de la scolastique. Cependant, pour vaincre d'infatigables résistances qui sont le fait de certains esprits bien plus préoccupés de trouver des limites et des restrictions dans les Lettres des Souverains Pontifes que de prendre résolument la direc-

tion qu'elles iauposent, Pie X ne cesse de renouveler l'expression de sa pensée et de sa volonté relativement à la question qui nous occupe. Voici ce qu'il dit encore dans une lettre récente à l'archevêque de Caracas : Admonemus ut m philosophiœ ac theologiœ doctrinis duceni et magistnim Thomam Aqainatem et habendani edicatis et sequendum curetis (i). Les textes qui parlent dans le même sens sont aussi nombreux que formels. Ils sont clairs par eux-mêmes. De plus, ils ne contiennent aucune restriction. Aussi sont-ils nombreux ceux qui n'ont même pas l'idée de se poser la moindre question à leur sujet ou d'épiloguer sur leur portée. C'est là, pour eux, affaire de bon sens encore plus que de filiale soumission aux prescriptions de l'Eglise. Ils acceptent avec une totale simplicité ce qui se présente à eux sans ambiguïté aucune. Quant à ceux qui veulent, à toute force, recourir au raisonnement dans une matière si manifeste, ils ne sauraient aboutir à une conclusion différente. Un professeur conscient de son rôle et des directions pontificales raisonnera de la sorte : Ce ne sont pas mes petites constructions plus ou moins éclectiques que je dois à mes élèves, mais la doctrine de l'Eglise dans» tous les sens du mot; par conséquent, et de toute «nécessité, la doctrine qu'elle a prescrit maintes fois d'enseigner, la doctrine de saint Thomas : quœ a sancto Thoma Aquinatc est tradita. Je me trouve en présence d'un acte d'autorité de l'Eglise, tout au moins de son autorité de gouvernement, en vertu de laquelle, les théologiens le

I) Acta ap. Sedis. 15 jaiiv. 1912.

reconnaissent, elle peut imposer l'enseignement d'une doctrine même à titre d'opinion, si les circonstances demandent qu'elle soit enseignée de préférence à toute autre. Mon premier devoir est de me soumettre à une telle autorité. Si, d'après le Docteur angélique, on doit toujours prendre pour règle et pour modèle le sentiment et la pratique de l'Eglise, que ne dois-je pas faire lorsqu'il s'agit de ses prescriptions formelles et souvent renouvelées.^ (i)

Tel est, croyons-nous, le vrai point de vue de l'enseignement ecclésiastique. Si on l'avait moins oublié, cet enseignement n'aurait pas connu les ravages de l'individualisme. C'est parce qu'il est un guide sûr entre tous que l'Eglise veut que saint Thomas soit enseigné dans les Séminaires, dans les Universités et les Scolasticats : nous disons saint Thomas, et non un autre docteur de l'Ecole, si grand qu'il soit. Seule si? doctrine peut être considérée comme un remède efficace au modernisme. En effet, son opposition radicale au modernisme est manifeste à première vue. Personne n'a pu se faire illusion sur ce point. Les modernistes ont toujours proclamé cette opposition pour s'en faire un. titre de gloire et de supériorité. Plusieurs d'entre eux n'ont même vu dans leur condamnation qu'une réaction moyenâgeuse et dans l'Encyclique Pascendi qu'une vengeance de la vieille scolastique contre la science contemporaine. Mais si l'antagonisme dont nous parlons est, d'une manière générale, assez

(1) Nous donnons, en appendice, les vingt- quatre thèses contenant les principes et les assertions maîtresses <1e la pliilosophie de saint Thomas, et proposées comme telles par la S. Congrég. des Etudes.

CARACITERES DOCTRINAUX 9.^?)

évident au premier abord, il n'est cependant pas inutile d'en dégager nettement et d'en étudier les éléments principaux. C'est ce que nous nous proposons de faire.

Pour nous, la scolastique s'oppose au modernisme en tant que : i° rationnelle ; 2° objective ; S'' traditionnelle; /[" didactique. Nous examinerons successivement rhacun de ces points en particulier.

Rationnelle

Elle est, en premier lieu, rationnelle. Qu'est-ce à dire, sinon qu'elle fait une grand part h la raison et au raisonnement.^ C'est son caractère propre. Pour ce qui est de la philosophie, nous n'avons pas à le prouver longuement. Un simple coup d'œil jeté sur les ouvrages philosophiques de l'Ecole suffira pour nous en convaincre. Cette philosophie est, avant tout, rationnelle. Et il faut voir par là non seulement sa marque distinctive, mais encore sa force et sa gloire. C'est pourquoi l'Eglise, gardienne vigilante de l'intégrité et de la santé de la raison humaine, comme des vérités de la foi surnaturelle, n'a cessé de recommander cette philosophie. « Par-dessus tout, écrivait Léon XIII aux évoques de France, il importe que, durant deux ans au moins, les élèves de nos grands Séminaires étudient avec un soin assidu la philosophie rationnelle, laquelle, disait un savant bénédictin, l'honneur de son Ordre et de la France, D. Mabillon, leur sera d'un si grand secours, non seulement pour leur apprendre à bien raisonner et à porter de justes

'.>'^\ LA S(;OLASTIOTJH

jiigcmcnls, mais encore pour les metlrc à même de défendre la foi .orthodoxe contre les arguments captieux et souvent sophistiques, des adversaires. » (i)

Pour ce qui est maintenant de la théologie comme science, la scolastlque peut être encore appelée rationnelle dans une large mesure. Elle ne se borne pas à la seule recherche positive des vérités de la foi; elle traite, si l'on peut ainsi parler, ces mêmes vérités par le raisonn(^ment.

(( La théologie, dit encore Léon XIII, ne se borne pas à proposer les vérités à croire elle en scrute le fond intime, elle en montre les rapports avec la raison humaine, et, à l'aide des ressources que lui fournit la vraie philosophie, elle les explique, les développe et les adapte exactement à tous les besoins de la défense et de la propagation de la foi. A Tinstar de Béséléel,' à qui le Seigneur avait donné son esprit de sagesse, d'intelligence et de science, en lui confiant la mission de bâtir son temple, le théologien taille les pierres précieuses des dogmes divins, les assortit avec art, et, par l'encadrement dans lequel il les place, en fait ressortir l'éclat, le charme et la beauté. C'est donc avec raison que Sixte-Quint appelle cette théologie (et il parle spécialement de la théologie scolastlque) un don du ciel, et demande qu'elle soit maintenue dans les écoles et cultivée avec grande ardeur comme étant ce qu'il y a de plus fructueux pour l'Eglise. Est-il besoin d'ajouter que le livre par excellence oii les élèves pourront étudier avec plus de profit la théologie scolastlque

(1) Lettre du 8 sept. 189a

CARACTFnES DOCTRINAUX ?,H5

est la Somme Ifiéologiqae de saint l'iionias d'AquinP Nous voulons dire que les professeurs aient soin d'en expliquer à tous les élèves la méthode ainsi que les principaux articles relatifs à la foi catholique. » (i)

Ces paroles nous donnent la vraie notion de la théologie comme science. Elles nous montrent que l'étude du dogme quant à sa seule existence serait, en un certain sens, la négation de la science théologique. Celte science regarde les vérités de foi comme ses principes. Son œuvre spécifique consiste à tirer de ces principes d'autres vérités : ex eis procedit ad aliquid ostendendum, nous dit saint Thomas. Telle est donc l'idée que nous devons nous faire de la théologie : il lui appartient d'argumenter, de tirer des conclusions : ex articdlis fidei ad alla argumentatur (2). C'est pourquoi elle fait appel à la raison et au raisonnement. Sous ce rapport elle est rationnelle.

Le modernisme est parti d'une tout autre conception de la philosophie et de la théologie. Pour lui, la question des croyances scientifiques ou religieuses est, avant tout, une question historique. Aussi a-t-il étendu et appliqué à toutes les sciences la méthçde historique. 11 n'a fait que suivre dans cette voie les préceptes et les exemples de Renan : <( Le trait caractéristique du XIX® siècle, disait ce dernier, est d'avoir substitué la méthode historique à la méthode dogmatique dans toutes les études relatives à l'esprit humain La critique littéraire n'est plus que l'exposé des formes diverses de la beauté, c'est-à-dire des manières dont les

(1) Lettre du 8 sept. 1899.

(2) Sum. theol., I, q. i, art. 8.

LA RCOT.ASTIQUE

différentes familles on les différents âges de l'humanité ont résolu le problème esthétique. La philosophie n'est que le tableau des solutions proposées pour résoudre le problème philosophique. La théologie no doit plus être que l'histoire des efforts spontanés tentés pour résoudre le problème du divin. La psychologie n'envisage que l'individu, et elle l'envisage d'une manière abstraite, absolue, comme un sujet permanent et toujours identique à lui-même : aux yeux de la critique, la conscience se fait dans l'humanité, comme dans l'individu; elle a son histoire. » (i)

On ne peut douter, en lisant ces lignes, qu'elles ne soient comme le vade-mecum des modernistes. Le plus tristement célèbre d'entre eux. n'a jamais eu une autre conception des sciences philosophiques et théologiques. Consciemment ou non, il s'est inspiré directement des paroles ques nous venons de citer. Il en a fait comme le principe directeur, le nerf de sa pensée et de ses travaux. C'est pourquoi, même en présence des condamnations les plus formelles de l'Eglise, il en appelait encore si malheureusement à sa conscience d'historien. Tous ceux qui se sont plus ou moins laissé entraîner par le courant moderniste ont exagéré le rôle de l'historien et substitué, dans une large mesure, la conception du relatif à la conception de l'absolu, le mouvement à l'immobilité, la catégorie du devenir à la catégorie de l'être, comme dit Renan. Ont-ils assez parlé de la vérité sans âgq ni topographie des scolastiques; de la rupture de ces derniers avec le fini, le

(1) AVERRHOÈs, Préface.

CARACTÈRES DOCTRINAUX 23?

léel, le contingent de l'histoire? Leurs tirades à cet égard sont assez connues. Nous ne les rapporterons pas ici, ne voulant pas multiplier outre mesure les citations.

Sans entreprendre de réfuter leur point de vue, qui est le résultat et le principe de graves terreurs, nous ferons cependant quelques remarques. On se fait donc un système de tout demander à la méthode historique; or, cette méthode est radicalement impuissante à tout donner. Il y a des vérités qu'elle suppose et d'autres qu'elle ne peut atteindre. Comment pourrait-il en être autrement, puisque la raison reste juge des faits euxmêmes,'^ Ces faits ne déterminent pas toujours les idées de l'esprit. C'est l'esprit, au contraire, qui érige le plus souvent ces faits en signe d'une idée. C'est lui, en tout cas, qui en apprécie la portée, la valeur, la signification ; c'est lui qui les systématise et les fait entrer dans des combinaisons diverses.- Des principes et parfois une philosophie entière se trouvent engagés dans les jugements, comme, du reste, dans toutes les démarches de l'esprit. Personne n'a rendu un témoignage plus éclatant à ces vérités que les modernistes eux-mêmes. Nous voyons que leur critique même la plus historique implique toujours des systèmes de philosophie fondamentale et spéculative. Ils font ainsi renaître la vérité abstraite, après l'avoir proscrite en» principe. Il ne leur reste plus alors qu'à ne voir dans cette vérité qu'une notion indispensable pour la bonne discipline de l'esprit. Mais cela même est un système dont la discussion n'appartient pas précisément à l'histoire.

11 est si vrai que l'histoire ne saurait être regardée comme la source ou la mesure unique de nos croyances philosophiques et religieuses, que les partisans les plus exclusifs de la méthode historique sont parfois contraints d'en faire l'aveu. Ainsi, Renan dira: « L'histoire seule (J'entends l'histoire éclairée par une saine philosophie) a le droit d'aborder ces difficiles problèmes. » (i) Loisy lui-même n'a-t-il pas écrit : « Si le problème christologique se pose maintenant de nouveau, c'est beaucoup moins parce que l'histoire en est mieux connue que par suite du renouvellement intégral qui s'est produit et qui se continue dans la philosophie moderne. » (2) Qu'est-ce à dire, sinon que le fond des choses échappe complètement à l'histoire et qu'elle ne saurait en parler dignement sans faire appel à la philosophie et même à la métaphysique?

Qu'on le veuille ou non, la philosophie rationnelle est indispensable. Sans elle, on ne sera guidé, dans l'interprétation des faits, que par la fantaisie individuelle ou par quelque système adopté sans étude ni discussion, adopté inconsciemment et d'instinct, comme cela paraît être le cas d'un certain nombre do modernistes; à tel point qu'ils se récrient bruyamment quand on leur montre les véritables origines de leur pensée. En un mot, sans formation rationnelle, on est bien exposé à ne voir dans les faits que ce qu'on y voudra voir. C'est donc entrer dans une bien mauvaise voie que de généraliser la méthode historique et

(1) HUtoire générale dea langues sémitiques, p. 505.

(2) Autour d'un petit livre, p. 128.

CARACTERES T)OCTRINATT\ P^Q

que do vouloir se; borner en loute malière ii des rcclierches purement positives. Encore une fois, la raison 1 este juge des faits eux-mêmes. C'est elle, l'instrument de la science qu'il faut exercer et perfectionner avant tout : c'est à elle de prononcer en dernier ressort. Le pouvoir d'explication de l'histoire est très limité.

On comprend dès lors pourquoi l'Eglise veut maintenir la scolastique à la base de l'édifice intellectuel, dans les études du clergé. En agissant ainsi, elle ne ( ondamne pas les recherches positives, comme ijiielques-uns l'en ont accusée. Au contraire, elle prend (m main leurs véritables intérêts. « Mettez au premier rang, écrit Pie X, les principes de la sagesse traditionnelle : hoc primuin. Mais ensuite, qu'on tienne compte des progrès de l'érudition, et qu'on ne néglige aucunement toute vérité découverte par la sagacité des modernes. » Bien plus, le même Pape n'hésite pas à louer (( ceux qui, pleinement respectueux de la tradition des saints Pères, du magistère ecclésiastique, mesurés dans leurs jugements et se guidant sur les normes catholiques (ce qui ne se voit pas chez tous), ont pris il tâche de faire plus de lumière dans la théologie positive en y projetant celle de l'histoire, de la vraie » (i). En résumé, le procédé scolastique doit irarder le premier rang : hoc primum. L'Eglise ne permettra pas qu'on intervertisse l'ordre des valeurs dans ces graves questions. Elle ne le permettra même pas aux Universités catholiques oii se donne un enseignement supérieur. Qu'on se rappelle la lettre du car-

ci) Encyclique Pascendi.

24o LA SCOLASTIQUE

dinal Satolli déplorant « l'habitude, devenue presque universelle, de donner trop d'importance, dans le développement des thèses pour le doctorat, à des discussions d'histoire et de critique sur des points très minutieux et singuliers, tout en laissant de côté les questions les plus amples et les plus universelles de théologie dogmatique et de philosophie rationnelle » (i). Non, la théologie comme science ne peut se concevoir sans la scolastique. Les modernistes ne l'ont pas compris. Aussi leur théologie s'est-elle réduite à n'être qu'une simple histoire des dogmes avec beaucoup d'erreurs.

Objective

Ce serait une erreur de croire que les modernistes, parce qu'ils se réclament sans cesse de la méthode historique et parlent constamment de leur soumission aux faits, sont d'un objectivismc rigoureux en toutes choses. Il n'en est absolument rien : le caractère propre de leurs travaux et de toute leur philosophie, c'est le subjectivismc. On a pu dire avec raison que le modernisme n'est rien autre que l'application, au domaine de l'exégèse et de la dogmatique, des théories subjectivistes ou agnostiques de Kant et de Spencer. Ces théories, dans leurs grandes lignes, sont assez connues. Nous n'en retiendrons ici que les traits qui peuvent illustrer notre thèse.

On ne peut nier que le subjectivismc ne soit la

(1) 16 sept. 1906.

CARACTÈRES DOCTRINAUX 24 ï

marque distinctive de la philosophie de Kant. Un auteur contemporain a pu dire sans la moindre exagération : (( Le nom qui exprime le mieux l'essence même de la philosophie kantienne est celui de subjectivisme. Par cela seul qu'elle était dogmatique et croyait que les représentations fondamentales sont données à l'esprit, la philosophie antérieure à Kant était objectiviste. Tirant du sujet lui-même, comme les produits de leur principe producteur, ces mêmes représentations,- la philosophie kantienne est subjectiviste. Si l'on admet qu'en dehors des représentations, il y a des choses ou que les choses sont immédiatement appréhendées dans ce que nous nommons des représentations, l'objectivisme fait tourner l'esprit autour des choses. Le subjectivisme inversement fait tourner les choses autour de l'esprit. Ce sont là les formules mêmes dont Kant s'est servi. » (i)

Pour Kant, l'objet de la connaissance n'existe pas au sens vulgaire du mot. Il est fourni par le sujet luimême. Leibnitz avait dit : (( Tout vient de la sensation, si ce n'est la pensée elle-même : nisi ipse intellectus. v^ Kant, comme le remarque Mme de Staël, s'est emparé de cette restriction, et il l'a enseignée à sa manière (2). Dans cette pensée innée à elle-même, il a vu des formes a priori ou conditions inhérentes à l'exercice de toute pensée. Rien ne devient objet qu'en revêtant ces formes, c'est-à-dire en se soumettant aux lois fondamentales et, en quelque sorte, organiques de la con-

(1) E. BouRLiER. Kant.

(2) Mme DE STAËL, ne l'Allemagne, c. vi.

naissance. L'objet, on le voit, est donné dans le sujet. Les formes a priori dont il s'agit ne sont pas de véritables connaissances. Vides par elles-mêmes, elles ne nous disent rien de la réalité des choses. Ne se manifestant que dans l'expérience, elles se rapportent aux seuls phénomènes, jamais aux choses en général. C'est pourquoi elles ne peuvent être employées transcendantalement, mais seulement d'une manière empirique. Leur objet n'est saisi comme possible que dépendamment des conditions de la sensibilité ou de la forme des phénomènes. Sans ces conditions, il est insaisissable et, i3artant, sans aucune valeur objective. En d'autres termes, les principes a priori qui constituent l'entendement pur ne reçoivent leur objet et leur signilication que par l'intuition empirique. Or, l'espace et le temps sont les conditions purement subjectives de cette intuition. Il suit de là, dans la doctrine de Kant, que tous les objets en relation avec l'espace et le temps ne sont que de simples phénomènes, de purs représentations de notre sensibilité. On aboutit de la sorte^ qu'on le veuille ou non, à une expérience purement phénoménale. Ce n'est plus d'objectivité vraie qu'il s'agit, mais de phénomène ou d'apparence d'objectivité. Nous connaissons ce qui paraît, non ce qui est. Nous connaissons l'être que les choses reçoivent de notre esprit, de ses formes et de ses lois constitutives, et non l'être que les choses possèdent en ellesmêmes. Tel est l'aboutissement logique du système de Kant.

On comprend tout de suite qu'une telle philosophie a inspiré et, dirigé la critique et la doctrine nioder-

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nistes. On pourrait le montrer par de nombreuses citations. Contentons-nous de rappeler quelques-unes des applications qu'ils en ont faites dans le domaine de la foi et de la révélation. Prenons une formule dogmatique quelconque : celle, par exemple, qui définit la consubstantialité du Père et du Fils ou, si vous préférez, la transsubstantiation. Voyez ce que ces formules deviennent, si on leur applique les principes de Kant. D'après ce philosophe, la substance n'est qu'une loi de notre entendement, loi d'après laquelle nous lions les phénomènes et les réduisons à l'unité. Elle est bien plutôt l'attribut que le fond de l'être. Pour tout dire, en un mot, elle est une forme a priori à qui rien ne correspond dans la chose en soi. Il suit de là que les termes de consubstantiel et de transsubstantiation n'expriment pas une réalité objective, c'està-dire l'unité du Père et du Fils, ni le mode de réalisation de la présence eucharistique. Ils n'ont qu'une valeur relative et hypothétique; autrement dit, ils ne sont vrais que par rapport à notre concept de substance ou dans l'hypothèse où l'on distingue entre la substance et l'accident. Supposez un autre concept de la substance, ou une autre théorie de la substance et de l'accident, les formules n'auront plus la même portée. Leur valeur n'est donc que relative et temporaire : et, en définitive, leur utilité est médiocre.

Qu'on applique maintenant ces mêmes principes à l'autorité des Evangiles, les conséquences n'en seront pas moins désastreuses pour l'orthodoxie. Cette autorité sera non seulement mise en question, mais encore ruinée par la base. Les modernistes n'ont cessé de nous

dire plus ou moins ouvertement : <( Les écrits apostoliques contiennent sans doute la vérité chrétienne, mais telle qu'elle était comprise au temps de leurs auteurs. » Dang ces conditions, pourquoi ne pas l'avouer, ils nous renseignent beaucoup moins sur l;i personne et la doctrine de Jésus-Christ que sur l'opinion qu'on avait de cette personne et de cette doctrine à leur époque. On peut même ajouter qu'ils traduisent les faits et les enseignements surtout d'après le sou- ^ venir que leurs auteurs en avaient gardé et d'après l'idéal qu'ils s'étaient formé de la mission et du rôle du Sauveur. Il appartient donc à la critique de rechercher les éléments vraiment historiques de leurs récits, au milieu de leurs impressions personnelles et des apports provenant de la rédaction et de l'influence du milieu. — On sait quels ont été les résultats de l'application de ces principes : ils n'ont pas toujours été exempts même d'arbitraire et de fantaisie. Il ne pouvait en être autrement, puisque la critique n'avait pour guide, dans une œuvre délicate entre toutes, que les données d'une philosophie toute subjective.

Combien d'autres exemples on pourrait apporter de l'utilisation que les modernistes ont faite du subjectivisme kantien! Mais ce que nous venons de dire est suffisant pour le but que nous poursuivons ici. Du reste, le passage suivant de l'Encyclique Pascendi résume bien tout ce qu'on peut dire dans cet ordre d'idées : « L'objet étant produit de l'intelligence, nous n'avons donc, dit-elle en se plaçant dans l'hypothèse moderniste, ni la faculté ni le droit de franchir les limites des phénomènes; nous sommes donc inca-

CARACTÈRES DOCTRINAUX a/jO

pables de nous élever jusqu'à Dieu, non pas même pour en connaître, par le moyen des créatures, l'existence. D'où le modernisme infère deux choses; que Dieu n'est point objet direct de science, que Dieu n'est point un personnage historique. Ou'advient-il après cela de la théologie naturelle, des motifs de la révélation extérieure "^ Il est aisé de le comprendre. Il les supprime purement et simplement et les renvoie à l'intellectualisme, système, dit-il, qui fait sourire de pitié, et dès longtemps périmé. On sait quelle application la critique moderniste a faite de cette doctrine à la personne de Jésus-Christ, aux mystères de sa vie et de sa mort, de sa résurrection et de son ascension glorieuse. »

Sans même parler des autres sources du modernisme, comme les doctrines agnostiques ou évolutionnistes de H. Spencer, on peut maintenant voir que le subjectivisme en est le principal caractère. Et c'est par là qu'il se heurte violemment à la scolastique.

Kant part du sujet et aboutit à la philosophie du phénomène. Saint Thomas part de l'objet et aboutit à la philosophie de l'être. Pour ce dernier, l'intelligence est essentiellement relative à l'être. Elle atteint dans son premier acte : ens est prima conceptio intellectus (i). Elle l'atteint même avant de se connaître elle-même. Car c'est à l'être indépendant de toute détermination spécifique ou générique, à l'être audessus de toute matière, qu'elle se rapporte essentiellement, et non à tel ou tel être particulier, serait-ce

(l) Poster, annlyl., i. I, lect. V.

%\() T,A SCOL\f>TIOlIE

noire moi. Au fond, l'intelligence se trouve dans le riieme rapport avec l'être que la volonté avec le bien. Celle-ci ne se porte vers un bien particulier qu'en vertu de sa détermination naturelle au bien en général. De même, c'est uniquement parce qu'ils comrnunicnt à l'être son objet propre, que notre intelligence saisit et comprend les objets particuliers. Il suit de là que toutes nos connaissances dépendent de l'adhésion première de notre esprit à son objet naturel. C'est dans cette notion fondamentale qu'elles trouvent toutes leur condition, leur mesure et leur critérium suprême. En d'autres termes, le point de départ de la science, c'est l'être, et le premier principe qu'il implique, le principe d'identité.

Tout cela nous mène loin du subjectivisme. Il ne s'agit plus ici de formes a priori ou de conditions subjectives appliquées aux phénomènes. Non, dans la doctrine de saint Thomas, les causes génératrices de la connaissance sont tout autres. Nous trouvons tout ^ d'abord la faculté de comprendre : c'est l'élément subjectif. Cette faculté ne possède primitivement aucune forme, aucune détermination positive. Tout lui vient des sens par l'abstraction, même l'idée d'être. Elle n'est que la simple cause efficiente de la connaissance.: elle n'en fournit nullement la matière de son propre fonds. Comme nature particulière, elle n'a d'autres lois que les lois de l'être lui-même. Ainsi, contrairement aux données de la théorie kantienne, les lois de l'objet sont, ici, les lois du sujet. L'être, avec les principes ontologiques qui en découlent immédiatement, domine tout : il est la règle, la garantie, la loi de notre

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science. Seulement, comme on est convenu de donner ie nom de lumière à tout ce qui rend un objet visible dans n'importe quel ordre de connaissance, on peut regarder l'intelligence comme une lumière subjective, lumen subjectivum quo, comme disent les scolastiqucs. Mais il ne faut voir là qu'une puissance de représentation active, qu'une capacité de comprendre. Cette capacité exige assurément des conditions spéciales, puisqu'elle n'appartient qu'à un certain nombre d'êtres. Mais ces conditions n'ont rien des formes a priori de Kant.' Celles-ci, purement logiques et subjectives, entrent dans la constitution de l'objet luimême. Celles-là désignent simplement les caractères des natures douées d'activité intellectuelle. Ces caractères ne s'opposent pas à l'objet propre et formel de l'intelligence. Ils rentrent, au contraire, dans son domaine et dans sa loi, comme degrés et modes d'être particuliers; ainsi, il n'est pas vrai de dire dans le sens kantien : nous ne pouvons rien concevoir autrement que les lois constitutives de notre esprit ne nous le représentent. Mais il est vrai de dire dans le sens scolastique : nous ne pouvons rien concevoir, pas même le sujet, autrement que l'être et les principes premiers qui en expriment la loi ne nous le représentent.

Si l'esprit est une lumière, l'intelligible en est une autre : ipsum intelligibile vocatur lumen vel lux (i). Il est la lumière objective dans l'ordre de la connaissance : lumen objectivum quod. C'est ce que le subjectivisme n'a jamais compris. Il établit une théorie des

fl) Sum. theol., i, q. xii, art. 4.

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principes de l'esprit d'où il tire les principes des choses. Nous tirons, nous, les principes des choses, sans en excepter l'esprit, de l'objet propre et naturel de l'intejligence, qui est l'être pris transcendantalement. C'est la vive et puissante lumière de cet objet et des principes dont il est le fondement immédiat qui illumine et féconde tout dans l'ordre intellectuel. C'est elle qui se répand sur les questions les plus spéciales et sur les conclusions les plus éloignées. Encore une fois, c'est la loi fondamentale de l'être sous la forme du principe d'identité, qui est le nerf caché de tous nos raisonnements et la notion législatrice de notre science. C'est à cette loi suprême que se rattachent finalement toutes nos connaissances ou tous nos jugements particuliers. Aussi ces connaissances ne sontelles que des ampliations de l'être : omnes aliœ conceptiones intellectus accipiuntur ex addiflone ad ens (i), nous dit saint Thomas. Elles ne portent pas sur des différences proprement dites, car on ne saurait concevoir im élément étranger à l'être. Mais elles portent siu* des degrés et modes d'être qui ne sont i3as représentés dans l'idée générale, qui est absolument indéterminée. Le rapport entre celte idée et ses modihcations étant très étroit, à tous points de vue, il en résulte qu'aucune donnée, si particulière qu'on la suppose, ne peut s'écarter de l'idée première. Bien plus, elle l'implique nécessairement et en subit toute la loi. Ces notions, pour sommaires qu'elles soient, nous montrent le caractère objectif de la philosophie sco-

(1) De Veritate, q. i, art. 1.

CARACTÈRES DOCTRINAUX 2/i<j

1 astique. C'est ce qui ressort également de la théorie de la connaissance d'après cette même philosophie. Pour le subjectivisme pur, nous ne connaissons que notre pensée : tout autre objet est inconnaissable en lui-même. Si nous restons en relation avec le monde extérieur, c'est pour lui attribuer nos productions subjectives. Pour le scolastique, un objet extra-mental correspond à la pensée ; cet objet est aussi réel que la pensée elle-même. Il termine l'acte de la connaissance comme réalité connue. Inutile de faire remarquer qu'il ne la termine, c'est-à-dire qu'il n'est adéquat à la pensée, que dans la mesure oii il est atteint ; nous n'épuisons pas toujours l'intelligibilité de l'objet; nous n'en reproduisons le plus souvent qu'un côté. Mais ce côté que nous percevons des êtres est tel qu'il existe en eux. Nous ne connaissons, sans doute, que le monde présenté à notre esprit, mais nous le connaissons tel qu'il est en dehors de l'âme, et non précisément tel qu'il est dans le connaissant. La confusion (jui se produit à ce sujet est une cause de très graves erreurs. L'idéalisme suppose toujours que l'objet est connu suivant la modalité subjective de celui qui connaît. A ce compte, nous n'atteignons qu'un élément mental, qu'un pur état d'esprit, et, dans ce cas, il est vrai de dire que nos idées n'ont pas plus de portée hors de nous que nos plaisirs et nos peines. Sans doute, il y a un élément intellectuel ou mental dans la connaissance, mais il a pour unique fonction de nous faire voir l'objet tel qu'il est en lui-même; il n'est pas, lui, et ne peut pas être le terme connu directement. 11 n'est perçu que par un acte réflexe.

25o LA SCOLASTIQUÉ

Les scolastiques, dans toute cette question d'une capitale importance en philosophie, sont partis de l'opinion vulgaire d'après laquelle nous croyons atteindre les objets tels qu'ils sont en eux-mêmes : opinion qu'ils ont élevée, par l'analyse et le raisonnement, à l'état de système scientifique. On leur reproche ce point de départ. C'est un mauvais procédé pour certains philosophes que de prendre pied sur un fait admis par tout le monde. C'est pourtant ce que saint Thomas a toujours fait, et nous trouvons là le secret de la sûreté et de la solidité inébranlable de sa doctrine. L'objectivité absolue de nos connaissances est donc posée, en fait, au début même de toute recherche se rapportant à cette question. Il s'agit donc d'expliquer ce fait fondamental, et non de le négliger ou de le détruire. C'est la marche suivie par les scolastiques. L'objet connu, ont-ils dit, doit être de. quelque manière dans le connaissant. Il doit y être par luimême ou par quelque chose qui le représente. La présence réelle étant écartée, il reste la présence par similitude.

Voici, en deux mots, ce qu'il faut entendre par là. L'intelligible étant mis en lumière par l'intellect agent, l'esprit reçoit l'empreinte de l'objet. Cette empreinte ne peut être que la copie immatérielle, la reproduction intime de l'objet lui-même, en vertu de ce principe : omnis agens agit sîmile sibi. Mais l'esprit n'est pas un simple récipient : il s'assimile et conçoit activement l'objet qui l'a mis en branle. Cette conception qui s'enfante en lui ressemble forcément à l'objet : elle n'en est que la représentation, et

CARACTERES DOCTRINAUX 25 1

c'est comme telle que nous la prenons naturellement.

La question du passage de la pensée interne à l'objet externe est alors facile à résoudre. Il n'est pas nécessaire d'en chercher la solution, avec Descartes, dans le critère suprême de la véracité divine, ou dans la révélation, avec Malebranche, ou encore dans l'harmonie préétablie, avec Leibniz. Cette solution se trouve dans la nature même et la fonction de l'idée, dans la relation qui existe entre elle et l'objet. Les, éléments intellectuels de la connaissance n'ont pas d'autre rôle ni d'autre raison d'être que de nous conduire à l'objet, que de nous avertir de l'objectivité de notre pensée. Ils ne sont pas un obstacle à la perception de l'objet, ils en sont le moyen; mais, pour le bien comprendre, il est essentiel de ne jamais oublier qu'il suffît à la vérité objective de l'intellect de se conformer à l'objet quant à ce qu'il perçoit et qu'il n'est nullement requis de s'y conformer quant à la manière dont il le perçoit.

Nous n'ajouterons rien à ces considérations. C'est un volume qu'il faudrait, nous le savons, pour exposer et prouver comme il convient la magnifique théorie thomiste de la connaissance. Or, notre but présent n'est autre que de mettre en évidence l'antagonisme qui existe entre le modernisme et la scolastique sur quelques points fondamentaux de leurs méthodes et de leurs doctrines. Ce but, nous croyons l'avoir atteint relativement à la question de l'objectivité de nos connaissances.

Il nous reste à poursuivre la comparaison sur d'autres matières.

202 LA SCOLASTIQUB

Traditionnelle

Rationnelle et objective, la scolastique est encore, avons-nous dit, traditionnelle. Ce dernier caractère la place, autant que les deux autres, à l'extrême opposé du modernisme. De quelque manière, en effet, qu'on Tentende, la scolastique n'est pas née d'hier. Elle n'a rien de commun avec ces systèmes éphémères, avec ces constructions d'un jour dont l'histoire des doctrines conserve à peine le souvenir; elle ne saurait être comparée à ces idoles élevées par une génération pour être brisée par la génération suivante : « Assi dûment cultivée, excellemment professée par deux des plus glorieux docteurs, l'angélique saint Thomas et le séraphique Bonaventurc », elle s'est perpétuée jusqu'à nos jours dans l'enseignement ecclésiastique. Et, après tant de siècles, elle n'a rien perdu de sa valeur ni de son actualité. Au milieu de l'anarchie de la pensée contemporaine, sa méthode et ses principes apparaissent aux esprits les plus sensés comme le suprême refuge des intelligences désemparées, comme une école de régénération et de santé intellectuelles. Cependant, cette possession plusieurs fois séculaire n'est pas le seul rapport qui relie la scolastique à la tradition. Il y a autre chose encore.

Tout d'abord, la scolastique a posé en principe le respect de la tradition. Elle en a toujours reconnu et proclamé même la valeur purement humaine. Ce n'est pas elle qui a déclaré qu'il fallait se dépouiller du passé pour parvenir plus sûrement à la connaissance de la vérité. Au contraire, elle a constamment

CABACTÈT\ES DOCTRINAUX î>.53

enseigné qu'on trouve dans, ce passé un soutien indispensable, un conseiller très précieux, surtout lorsqu'il s'agit de réaliser quelques progrès et de faire de nouvelles acquisitions scientifiques. En cela, elle voyait plus juste et se montrait même plus positive qu'un grand nombre d'auteurs modernes. Non, la tradition n'est pas un obstacle au progrès : elle en est. la condition nécessaire. Non, le passé n'est pas un lourd et inutile héritage, comme on l'a dit : il est le point d'appui qui nous permet de monter plus haut, le puissant ressort qui nous pousse plus avant. Le respect de la tradition s'allie fort bien avec l'amour du mouvement et de la recherche. Ces deux principes, loin de se combattre, se prêtent un mutuel appui. Que peut être le mouvement sans les lumières de la tradition.^ L'histoire des hérésies est là pour nous le dire. Les novateurs sont toujours tombés d'un côté, Pi l'exclusion de l'autre. C'est pourquoi, loin de faire avancer la science, ils l'ont fait reculer parfois de plusieurs siècles. Ceux-là seuls ont bien mérité du progrès qui ont su garder, avec le goût de la recherche, le sens de la tradition. Voyez saint Thomas! Le plus illustre de ses commentateurs, Cajetan, a pu dire de lui ces belles paroles : Doctores sacras quia summe veneralus est ideo intellectum omniam quodammodo sortifus est (i). Pour avoir profondément vénéré les saints docteurs qui l'ont précédé, il a hérité, en quelque sorte, de l'intelligence de tous. Voilà ce qui fait progresser la science.

(1) II -II . xLviii, art. -i.

r^5/j LA S COL ASTIQUE

D'aiilrc pari, il n'y a pas de pin?? prochaine disposition à Terreur que le mépris du passé, le dédain de l'antique sagesse. 11 y a toujours à se méfier de ceux qui nous disent : <( Tout est à renouveler dans la science ou dans l'art, nous sortons à peine de la barbarie. » Ceux-là sont non seulement des novateurs, mais encore des sceptiques. Saint Thomas, dont nous venons de citer l'exemple, formule, relativement à la question qui nous occupe, une règle très sûre que ni les théologiens ni le? écrivains catholiques ne devraient jamais perdre de vue : Ecclesiœ consuetudo, dit-il, semper est in omnibus œmulanda (i). C'est dans l'oubli de cette recommandation qu'il faut chercher la cause de la plupart des erreurs commises par des auteurs croyants.

Enfin, la scolastique s'est toujours fait une juste idée de la nature et du rôle de la tradition comme source de foi. Pour elle, le point de départ et le fondement de cette tradition se place dans la transmission (^ue les apôtres nous ont faite, sans aucune altération, des enseignements de leur divin Maître et des lumières reçues de l'Esprit-Saint depuis la Pentecôte. L'Eglise n'y ajoute rien comme révélation divine. C'est pourquoi toute doctrine nouvelle est suspecte d'altérer le dépôt divin de la foi : semper viris sanctis suspecta fuit novitas (2), dit saint Augustin. Et nous voyons que les Pères parlent toujours des hérétiques comme de novateurs. Leur sentiment en cette matière

(1) II -II , q. X, art. 12.

(2) Adversus Crescentium, m, M.

CARACTERES DOCTRINAUX 25i)

a été fort licurcuserncnt exprime par Terlullien en ces termes : Illud vertus quod prias. Cependant, ce serait mal comprendre le rôle de l'Eglise que de la représenter, relativement aux vérités divines, comme un pur agent de transmission en quelque sorte matérielle.

Il lui appartient d'expliquer aux hommes les vérités que renferme le dépôt de la révélation, de bannir impitoyablement toute interprétation qui aurait pour effet d'en altérer la pureté, de diriger les hommes dans l'utilisation qu'ils font de la vérité révélée pour leur vie intellectuelle, et morale. Telle a toujours été la tradition comme source de foi pour les théologiens de l'Ecole.

Les modernistes se sont fait une tout autre idée de la tradition, de sa valeur et de son rôle. En premier lieu, ils ont manqué de ce respect du passé que nous trouvons avec tant de sincérité dans les grands philosophes et théologiens scolastiques. La recherche de la nouveauté a été leur caractère dominant. Ils sont partis de cette idée que tout était à renouveler dans les sciences théologiques et philosophiques, et même dans l'Eglise. Ne les avons-nous pas entendus parler d'un catholicisme nouveau? « Je vois peu de chose, disait l'un d'eux, dans l'esprit général, dans les habitudes, dans la méthode des catholiques et même dans toute l'organisation ecclésiastique qui ne soit marqué du signe de la ruine. L'autel construit dans le style du xvn^ siècle est destiné à aller rejoindre le trône, r /édifice tout entier est à rajeunir et à mettre en harmonie avec le goût et les besoins des générations

256 I.A SCOLASTIQIIE

qui viennent. » (i) Ces paroles traduisent l'élat d esprit de la plupart des modernistes. 11 est inutile d'apporter d'autres citations. La tendance que nous signalons est assez connue. Le dédain du passé a été la cause première des aberrations modernistes.

Pour ce qui est de la tradition comme source de foi, ils en ont également dénaturé et perverti la notion. Qu'est-ce que la tradition pour les modernistes.^ se demande l'Encyclique Pascendi.

(( C'est, dit-elle, la communication faite à d'autres de quelque expérience originale par l'organe de la prédication et le moyen de la formule intellectuelle; car à cette dernière, en sus de la vertu représentative, comme ils l'appellent, ils attribuent encore une vertu suggestive s'exerçant soit sur le croyant même, pour réveiller en lui le sentiment religieux assoupi, peut-être, ou encore pour lui faciliter de réitérer les expériences déjà faites, soit sur les non-croyants, pour engendrer en eux le sentiment religieux et les amener aux exp<3riences qu'on leur désire. C'est ainsi que l'expérience religieuse va se propageant à tTavei*s les peuples, et non seulement parmi les contemporains par la prédication proprement dite, mais encore de génération en génération par l'écrit ou la transmission orale.

» Or, cette communication d'expériences a des fortunes diverses : tantôt elle prend racine et s'implante, tantôt elle languit et s'éteint. C'est à cette épreuve, du

(i) DABRi, cité par Wgr TURINAZ. les Périls de la'foi, p. 02.

CARACTKRRS POOTBTNAUX 3 5 7

rosle, que les modernistes^ pour qui vie et vérité ne sont qu'un, jugent de la vérité des religions. Si une religion vit, c'est qu elle est vraie. »

Il n y a donc pas pour eux, à proprement parler, de transmission d'un dépôt doctrinal quelconque. Toutes leurs conceptions s'opposent à cette idée si catholique. Des interprétations successives, c'est tout ce qu'ils voient dans la tradition. Le i\)le de l'Eglise se trouve de ce fju't singulièrement réduit et dénaturé. Son inlervenlion n'a jamais été que la cristallisation momentanée d'un état d'esprit qui n'engage nullement ceux qui viendront après. On voit quelle valeur et quelle portée on altribuc de ce fait aux définitions dogmatiques. Elles ne sont plus rien autre que des cristallisations successives: leur relativité est complète. Elles ne sauraient lier ceux qui, par l«i suite, ont un état d'esprit différent. ïl pourra se rencontrer que des esprits puissants et hardis dépassent de beaucoup le niveau intellectuel de leurs contemporains, La position de ces hommes sera particulièrement délicate. Cependant, ils n'ont pas à se troubler, même dans le cas où l'Eglise de leur temps les frapperait. Ils peuvent toujours espérer qu'à l'étape suivante l'Eglise sera avec eux.

Inutile d'insister. Il est évident que de telles fantaisies ne laissent rien subsister de la tradition telle que la saine théologie l'a toujours définie et expliquée. Il résulte de tout ce qui précède que si la scolastique est traditionnelle dans toutes les acceptions du mot, le modernisme ne l'est aucunement. L'opposition est ici irréductible.

Didactique

Cette opposition se manifeste encore à un autre point de vue. La méthode d'exposition de l'Ecole, en tant que didactique, nous apparaît tout à fait contraire aux habitudes intellectuelles du modernisme. Nous avons montré que l'exposition scolastique constitue par elle-même une excellente discipline intellectuelle. Ils sont nombreux, de nos jours, ceux qui veulent cultiver les sciences ou philosopher sans se soumettre à une méthode sévère, sans vérifier ni affiner l'instrument du savoir par une étude approfondie de la logique, cette propédeutique universelle. En un mot, on trouve souvent la fantaisie là où devraient seuls agir les principes de la direction de l'esprit. « La pensée du philosophe, dit à ce propos Ollé-Laprune, n'est pas libre comme celle du poète et de l'artiste. Elle est assujettie aux mêmes lois que celles du savant, parce que c'est une pensée qui a pour fin, non de se mouvoir dans un monde imaginaire, mais de contempler et de conquérir le monde réel. » C'est ce que la scolastique n'a jamais oublié. On l'a vue toujours préoccupée de la valeur des termes, de la justesse des propositions, des procédés légitimes de l'argumentation. C'est même pour cela, comme le remarque Monsabré, qu'elle est devenue si antipathique aux esprits légers et superficiels de tous les temps : « Croyez-le bien, dit-il, on n'aime pas la scolastique, parce qu'on redoute sa franchise et ses impitoyables révélations. Elle a conservé et perfectionné l'art héraldique de l'intelligence qui reproche aux propositions le vice de leur union, aux

CARACTERES noCTRTNATIX ^iTh)

conclusions l'illc-gilirniU! de leur naissance. Elle a conservé et perfectionné le scalpel qui nous fait voir sous la tronipeuse harmonie des périodes, non la forte et pure subslance de la vérité, mais le vide et la corruption du sophisme. Elle a conservé et perfectionné l'instrument de torture qui tourmente l'erreur et lui arrache de pénibles aveux. )> (i) Ses grands docteurs ont toujours fait preuve de sérieux dans l'effort, de rigueur et de sévérité méthodique dans la recherche.

Un éminent historien de nos jours, dans une conférence à des jeunes gens, leur disait, avec beaucoup de sagesse et d'opportunité : « La vraie science consiste moins à savoir beaucoup qu'à hiérarchiser ses connaissances, c'est-à-dire à tenir fermement quelques idées fondamentales, puis à grouper autour de ces idées maîtresses les idées secondaires, autour des idées secondaires les idées moindres, jusqu'à ce que, de classement en classement, on néglige le reste comme un déchet inutile. C'est souvent, croyez-moi, une opération intellectuelle très saine que de s'alléger le cerveau et de déposer à terre le superflu de l'érudition. ))

N'est-ce pas là ce que la méthode scolastique nous fait pratiquer .î^ Qui, plus sûrement qu'elle, nous apprend à hiérarchiser nos connaissances et à considérer les détails dans l'ensemble.^ Nous voyons également qu'elle se propose avant tout de créer chez ses adeptes une sorte de diathèse intellectuelle, c'est-à-dire une disposition générale, un tempérament d'esprit en

(1) MONSABRÉ, Avant, pendant, après la prédication, p. 55.

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lX scolastiqtje

vertu duquel on juge, on raisonne dans les cas particuliers. Nous n'insisterons pas. Nos lecteurs savent à quoi s'en tenir sur les avantages de l'exposition scolastique.

Il en est tout airtrement de l'exposition moderniste. Cette exposilion est bien souvent fuyante, vaporeuse, difficilement réductible à la lumière crue du syllogisme. Elle manque de précision, d'ordonnance sévère et méthodique. L'usage des définitions rigoureuses lui est inconnu. Les mots et les phrases s'y succèdent sans produire aucun apaisement de l'esprit. Qu'on se rappelle, par exemple, les vains efforts des modernistes pour réduire la révélation à quelque chose de purement subjectif. (( La révélation, disaient-ils, appartient plutôt h la catégorie des impressions qu'à celle des expressions; elle n'est pas une affirmation, mais une expérience; elle n'est pas une instruction, mais une éducation. Elle est une poussée du sens religieux qui, à certains moments, affleure, pour ai^si dire, les profondeurs de la subconscience et où le croyant reconnaît une touche divine. » Et qui n'a éprouvé les plus grandes difficultés à comprendre le système de l'immanence, à comprendre comment les dogmes sont appelés ou postulés par un état d'ame, comment chacun de nos états' et de nos actes enveloppe notre ame entière et la totalité de ses puissances? Aussi les défenseurs de telles idées avaien|^-ils souvent l'occasion de reprocher à leurs adversaires de les entendre inexactement. Nous pourrions apporter bien d'autres exemples de l'obscurité et de l'imprécision de l'exposition moderniste. Contentons-nous d'ajouter une

CARACTÈRES DOCTRINAUX 26 t

siiiiplo remarque à ce que nous venons de dire. En général, les auteurs modernistes ne savent pas rattacher leurs idées ou leurs explications à des principes communs, à des notions universellement reçues. De là, pour eux, une cause de confusion et d'erreur.

Un juitagonisme profond existe donc sur quelques points capitaux entre le modernisme et la scolastique. C'est ce que nous avons voulu mettre en lumière dans cette étude, dont le passage suivant de l'Encyclique Pascendi contient le résumé : « Trois choses, les modernistes le sentent hien, leur harrent la route : la philosophie scolas tique, l'autorité des Pères et de la tradition, le magistère de l'Eglise. A ces trois choses ils font une guerre acharnée. Ignorance ou crainte, à vrai dire, l'une et l'autre, c'est un fait qu'avec l'amour des nouveautés va toujours de pair la haine de la méthode scolastique ; et il n'est pas d'indice plus sûr que le goût des doctrines modernistes commence à poindre dans un esprit que d'y voir naître le dégoût de cette méthode. Que les modernistes et leurs fauteurs se souviennent de la proposition condamnée par Pie IX : (( La rnéthode et les principes qui ont servi aux anciens docteurs scolastiques, dans la culture de la théol()gi<% ne répondent plus aux exigences de notre temps ni aux progrès des sciences, »

Dans ses récriminations contre le Décret Lamentablli et l'Encyclique Pascendi, Loisy prétend que (( pour le Pape, celui-là est moderniste qui n'est pas scolastique ». Nous dirons, nous, et ce sera la conclusion de ce travail : est moderniste tout ce qui est contre la méthode et les principes scolastiques.

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