CHAPITRE III
Caractères différentiels de la pensée scolastique
et de la pensée moderne
On peut relever de profondes différences entre la pensée scolastique et ce qu'on est convenu d'appeler la pensée moderne. Nous en avons déjà signalé un certain nombre en parlant de la matière et de la méthode en philosophie. Nous en soulignerons quelques autres dans ce chapitre. Inutile de faire remarquer qu'il ne peut s'agir ici que de certaines différences fondamentales et caractéristiques. On comprendra également que notre but présent est beaucoup moins de réfuter des doctrines que de les mettre en parallèle.
C'est à la question de l'origine et de la valeur de nos idées que se rattachent finalement toutes les oppositions et tous les désaccords qui existent entre les différents systèmes de philosophie. Aussi, nous bornerons-nous à rappeler quelles sont, sur ce point capital, les données et les tendances des scolastiques et <|ps modernes. Nous parlons en général : nous ne pré- { -ndons pas que tous les écrivains de l'Ecole ou tous
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les philosophes modernes aient adopté et soutenu les opinions que nous allons rapporter.
Dans la doctrine de saint Thomas et d'Arislotc, la matière et la jorme de la connaissance humaine sont données dans Vexpérience. Nous prenons ici le mot expérience en tant cju'il désigne un élément fourni a un titre quelconque par les sens. Quant à la jorme en question, nous lui donnons un sens plutôt kantien d'après lequel nWn signifie les lois, les rapports, les principes qui relient les phénomènes. La matière de la connaissance, disons-nous tout d'ahord, est donnée dans l'expérience. Tout agent naturel présuppose une matière de son action : une matière qui n'est pas luimême. L'esprit ne fait pas exception à cette loi. 11 opère sur les objets extérieurs qui lui sont révélés par rintermédiairc des sens. Les données de ces derniers ne constituent pas la science : elles n'en sont que la matière prochaine. En d'autres termes, la science est le résultat, le produit d'un travail intellectuel, d'une élaboration ou transformation des matériaux fournis par les sens. En quoi consiste ce ti'avail.^ Quelle en est la portée .►^ Question importante et délicate entre toutes. Les systèmes de philosophie les plus célèbres ne sont pas autre chose que les réponses qu'on y a faites. Tous ont plus ou moins directement pour hut d'expliquer l'origine et la valeur de la forme de la connaissance.
Pour Kant et ses nombreux sectateurs, la forme de la connaissance est donnée a priori : elle attend toute préparée dans l'esprit le pliéiiomène, c'est-à-dire une matièie. Par elle-même eJlc n'est qu'ouc fonue
CARACTHIRES DOCTBINATTX ^65
vide : elle ne dit rien, ne représente rien en dehors de l'inliiition sensible. Aussi ne saurait-on en faire un usage transcendantal. Ainsi les lois et les notions générales sont les conditions subjectives sans lesquelles tout serait décousu et inintelligible dans les ' phénomènes; nous appliquons aux objets de notre étude des principes a priori. Ces principes ne sont j)as seulement, comme on pourrait le croire, le commencement de la science : ils entrent comme facteurs jirimilifs et irréductibles dans la constitution même des objets de rexpérience. Des phénomènes donnés dans la sensibilité à l'état piu'ement subjectifs, nous faisons des oh je If; en les localisant dans le temps et dans l'espace, formes pures de l'esprit. On voit de la sorte tout ce que l'esprit introduit du sien dans la connaissance intellectuelle : on peut dire qu'elle tient de lui seul son caractère scientifique. Gomment pourrait-il en être autrement puisque ce qui fait la réalité des objets empiriques est d'origine purement subjective? La position de l'empirisme est à l'extrême opposé. Voici en quoi il consiste. Remarquons tout d'abord qu'il ne suffit pas pour caractériser ce système de dire qu'il fait dériver la connaissance de IVxpérience interne ou externe. Les scolastiques en général et saint Thomas en particulier peuvent dire exactement la même chose : et ils l'ont dite et répétée bien souvent. C'est par un autre trait que l'empirisme pur doit se définir. On dira, par exemple, que c'est un système qui ne reconnaît dans la connaissance aucun élément qui ne vienne de l'expérience. Bien que tout danger de confusion ne soit pas encore
'^^>^> J.A SCOL ASTIQUE
écarté par celle définilion, on peut cependant Tadmettre. Par ailleurs, il ne s'agit pas de savoir si les empiristes maintiennent toujours leur pensée dans le cadre de leur doctrine théorique, mais quelle est au juste cette doctrine? Ce sont là des questions différentes. Pour l'empirisme considéré dans son principe et dans les intentions de ses auteurs, la véritable science réside dans l'observation des faits eux-mêmes, en dehors de toute généralisation hypothétique ou systématique, et le vrai savant est celui qui s'occupe uniquement d'enregistrer les faits, de les amasser, de les décrire, de les collectionner. Si on objecte que l'œuvre de la science même réduite de la sorte applique en chacune de ses démarches des principes d'ordre rationnel, l'empirisme répond que ces principes eux-mêmes sont le résultat de l'expérience; car, ajoutent-ils, si immédiate que leur évidence nous paraisse, leur vérité ne s'étend pas au delà des cas observés, et l'adhésion qu'on leur donne repose, non pas sur la perception directe d'un rapport intrinsèque, d'une liaison nécessaire, mais sur le témoignage extérieur de l'expérience. Il n'y a donc pas des vérités de raison, nécessaires et universelles ; il n'y a que des affirmations de fait toujours contingentes. Ce dernier trait spécifie peut-être plus que tout autre le système empiriste. Nous ne dirons rien ici du cercle vicieux dans lequel il tourne ni des contradictions dont il vit. Nous retiendrons seulement sa donnée fondamentale qui revient à dire que les faits particuliers se suffisent à eux-mêmes pour se constituer en science.
Ainsi d'un côté, on nous dit que des principes a
CAHACTKRKS nocTnrNAux ,r,7
priori préexistent dans notre esprit à l'expérience • iH-.ncpes qui ne sont rien autre que les conditions générales de toute représentation et de toute pensée de, phénomènes. Leur rôle est d'ériger en objet la sensation sub.,ective qui n'a aucune preuve do sa réalité De 1 autre, on prétend que dans tout jugement il y a exnénence sans aucune addition ; que toute connaissance et en fonction des réalités concrètes et individuelles • et, pour tout dire en un mot, que raison et expérience sont un seul et même terme : saint. Thomas et avec ... toute la grande tradition péripatéticienne et scolasique s est tenu entre ces deux extrêmes. Pour lui observation, qu'elle porte sur un phénomène spontané ou provoqué, ne fournit que la matière de la connaissance intellectuelle. La .sensation nous donne cette matière, autrement dit les faits particuliers. C'est la première assise au-dessus de laquelle s'élève l'édifice de la science. Rien ne préexiste, dans notre esprit, u notre première expérience. Celle-ci peut être justement regardée comme le point de départ de la connaissance humaine: c'est dans ce sens que saint Ihomas nous dit: sensibilia sunt prima principia cogmtionis humanœ (i). Et ils n'en sont pas seulement le principe : on peut même dire, dans un sens très vrai, qu'ils en sont la limite. Nous ne connais.sons le spirituel que par rapport et analogie avec le monde sensible. Là où la comparaison n'est plus possible la connaissance ne l'est pas davantage : tantum se nostra naturalis cognitio extendere potest, in quantum manu-
(1) s. THO.M. Sum. titeol, q. cLxxiii, art. 3, n>-iK.
ofiS T.A RCOL ASTIQUE
duel pôiest per senslbilia (i). Celte doctrine est d'une portée considérable : elle répand une vive lumière sur un grand nombre de questions même de théologie spéculative. Nous n'en retiendrons, pour le moment, que la donnée fondamentale, à savoir que les faits particuliers, les phénomènes naturels sont la matière de notre connaissance. Mais, hAtons-nous de le dire : s'ils en sont la matière, ils n'en sont pas la caufic iofale. Ils ne peuvent passer à l'ordre intellecluel et scientifique sans subir une transformation. Quel est l'agenl de cette transformation? C'est l'esprit dont le rôle n'(^st pas purement passif dans la connaissance comme d'aucuns se l'imaginent. Il ne manque pas de savants et de philosophes modernes, en effet, pour considérer l'esprit comme un simple récipient. Toute intervention de sa part ne peut entraîner, d'après eux, qu'une déformation du réel. Comment, pensent-ils, la connaissance pourrait-elle être la copie exacte de ce dernier si elle estie produit d'un travail intellectuel? C'est là le tréfonds de l'obscur empirisme dans lequel ils prétendent s'enfermer, sans y parvenir du reste; car ne serait-ce que par les critiques négatives qu'ds font de la philosophie rationnelle, et par les généra^ lités qui abondent dans leurs ouvrages, ils s'infligent un démenti à eux-mêmes et se mettent en contradic^ lion avec leur principe.
Mais comment comprendre et expliquer la part active qui revient h l'esprit dans la formation de la science ou de la simple connaissance intellectuelle?
(i) s. THOM, Snm. tfieol., I, q. xii, art. 12.
GARACTiRES DOCTRINAUX 26«J
En d aulrcs termes, d'où vient la foimc de la connaissanee? D'où viennent les principes et les lois suivant lesquels on compose et unit les phénomènes particuliers P Vous n'admettez pas que l'esprit les tire de son propre fonds: d'autre part vous déclarez que 1 ordre des réalités sensibles et individuelles est par luiniénie complètement étranger à l'ordre intellectuel. Voici notre réponse : la forme de notre connaissance n est ni une forme a priori ni une donnée empirique primitive : elle est tirée par abstraction de la matière, c'est-à-dire des faits particuliers. Ces faits sont saisis dans leur existence concrète et individuelle par les sens : l'esijrit, lui, les atteint et les considère sous un aspect tout différent. C'est en vain que l'empirisme cherche à le réduire à un rôle purement passif. Tout nous le ré\èle comme étant au contraire éminennnent actif. S'il prend pied sur la réalité sensible, c'est pour s'élever au-dessus d'elle; s'il part des faits particuliers, c'est pour les transformer en notions immatérielles par Tabslraclion. Abstraire et généraliser, telle est son œuvre essentielle et spéciiîque : œuvre créatrice de Tordre intellectuel et scientifique. C'est l'abstraction, .1 elle seule, qui rend raison de la forme de la connaissance humaine, de la distinction des sciences, du degré de certitude que comporte leur objet et leurs conclusions et d'un grand nombre d'autres questions capitales. En général, les savants et les philosophes modernes ne l'ont pas compris. Beaucoup d'entre eux ont admis comme une chose qui allait de soi que l'abstraction dévorait l'objet de la pensée. CVst pourquoi ils ont toujours cherché en dehors d'elle la forme
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d(3 la connaissance. Ainsi s'explique l'impuissance philosophique où ils se débattent et l'anarchie profonde de la spéculation intellectuelle contemporaine. L'abstraction est pour l'esprit humain une condition sine qua non d'intelligibilité. La réalité individuelle et concrète n'est pas immédiatement intelligible. Gomment le serait-elle.^ Le connu est dans le connaissant : toute connaissance intellectuelle se fait par l'assimilation immanente du sujet à l'objet connu. Il est assez évident que la réalité sensible individuelle ne peut s'unir immédiatement à l'esprit qui doit la connaître : elle ne le peut que par l'intermédiaire d'une idée d'une représentation active. D'où la nécessité de l'abstraction et son rôle primordial. C'est par elle que la donnée sensible s'intellectualise : c'est par elle que notre esprit s'imprègne de formes dégagées de leur mode d'être individuel et par là même universelles. Une notion vraiment intellectuelle ou scientifique n'exprime pas directement une chose individuelle et déterminée, mais les propriétés essentielles, la réalité intelligible et ispécifique de cette chose. On comprend que ce produit de l'abstraction ne puisse avoir un caractère individuel.
Cette doctrine si naturelle et si simple au fond, renferme la solution de toutes difficultés relatives à la connaissance. Elle nous renseigne non seulement sur l'origine, mais encore sur la valeur de l'universel et de l'abstrait. Le mode abstrait n'entre pas dans la constitution de l'objet comme les formes a priori de Kant. Il ne saurait donc être une cause de subjectivité pour la connaissance comme tant d'auteurs modernes se l'ima-
CABACTÈRES DOCTBTNATJX 271
ffinont. Entre l'universel et le parlieulier de la eonnais-^ sance il n'existe pas une différenee fVêtre, c'esl;-à-dire d'objet, de contenu, mais de mode d'être : scire in iiniversali et in particulari non diverslficat scientlmn nisi quantum ad modum sciendi: non autem quantum ad remscitam (i). C'est le même objet qui est en puissance et en acte : en passant de l'un à l'autre état, il ne change pas de nature. C'est pourquoi en passant du particulier au général par l'abstraction nous n'atteignons pas des réalités essentiellement différentes des réalités sensibles, nous n'atteignons rien autre de ce qui était intelligible en puissance avant de l'être en acte. Et pour nous servir d'une expression bien connue d'Aristote, nous possédons cela même que la chose était destinée à être : tô t'1 y,v slvat.. Ce qui fait illusion, ici, c'est le mode d'universalité que l'objet a dans l'esprit. Mais, qu'on le remarque bien: c'est l'objet lui-même, pris en soi, et non son mode abstrait qui est directement perçu et attribué aux choses mêmes où il existe à Vétat de réalité concrète et individuelle.
Nous n'ajouterons rien à ces considérations, étant donné ce que nous avons déjà dit plus haut de la valeur de l'abstrait. Il nous reste seulement à envisager cette même question sous un aspect un peu différent : nous voulons dire relativement au sens et à la portée qu'il convient d'attribuer à une proposition universelle. Tous les philosophes ne l'interprètent pas de la même manière. Pour saint Thomas, l'universel désigne directement la nature abstraite et non les indi-
(1) s. Thom, De Verîtate, q. xiv, art. 12.
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vidus même collectivement pris. Ce qu'il exprime avant tout et formellement, c'est l'extrait commun, l'identito spéciflque de plusieurs individus ou cas particuliers. Il ne rappelle ces derniers que d'une manière indirecte et secondaire, c'est-à-dire en tant qu'il peut être attribué à chacun d'eux et qu'il trouve en eux les matériaux d'où il a été tiré. On connaît de la sorte, dit saint Thomas, une forme qui n'existe en réalité que dans une matière individuelle, mais on ne la connaît pas précisément en tant qu'existant dans telle ou telle matière individuellement donnée : cognoscere forinam in materla qnidem corporaU individu aliter existentem, non tamen prout est in tali materia (i). Tl y a enhe ces deux connaissances toute la différence qui existe entre l'image sensible et l'idée proprement iniellectuelle. On sait que les caractères de l'une contrastent totalement avec ceux de l'autre. La reproduction sensible est particulière, contingente, limitée à des points et à des instants déterminés. Quant à Vidée^ elle est une, invariable, sans aucune relation nécessaire avec telle réalité correspondante déterminée. L'abstraction donne plus en extension que ne fournit l'expérience. Les données sensibles ne sont pas la seule et unique cause de la connaissance intellecluelle : non potest diei quod sensibiUs cognillo sit tolalis et pevfeeta causa intellectualis cognitionis, scaI inagis quodam modo est materia cauMc {p.). En un moi, l'idée générale exprime la forme ou la nature de l'être dégagée des
(1) s. THOM. Siim. thpnl., f\. i,xxxv, art. i.
(2) S. THOM. Siim. ttieol. I. q. LXXXtv, art. 6
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phénomènes qui l'individualisent. Or, une telle forme est illimitée dans son genre : l'abslraclion lui confère l'universalité et la perfection. On aura beau connaître tous les individus d'un même ordre, tous les faits particuliers d'une loi, on ne pourra se flatter de posséder l'universel : on n'aura pas l'unité d'une multiplicité, mais une multiplicité pure et simple, une sorte d'universel arithmétique qui ne nous fait pas sortir de l'expérience brute ni même de l'ordre sensible et individuel.
Cette conséquence n'effraye pas l'empirisme pur. Pour lui, l'universel n'est que la somme des éléments particuHers, le résumé et l'abrégé des données concrètes et individuelles de l'expérience. L'unité de concept lui fait totalement défaut. Ainsi, dans une proposition universelle, les propositions singulières ne sont pas contenues en puissance seulement, mais en acte, bien qu'elles ne soient perçues que d'une manière confuse. D'où il suit que dans la généralisation induelive nous ne ramenons pas le multiple à l'unité autrement qu'en parole et dans une sorte de signe algébrique : l'idée générale exprimée par le nom n'est qu'un substitut d'images et de sensations matérielles. Par ailleurs, la loi induite étant le point de départ de la déduction, celle-ci n'est plus, dans la doctrine posi* tiviste sensationiste, qu'une opération matérielle : elle n'est plus que « l'analyse des détails, des cas particuliers qu'on a entrevus, mais non vus réellement dans la proposition générale ». A vrai dire, elle ne constitue pus une inférence réelle, mais simplement une énumération plus explicite et plus complète des propositions
l'jk LA SGOLASTIQUE
particulières dont la proposition universelle n'est que la somme équivalente et dont elle ne se distingue pas réellement. Les conséquences de l'interprétation purement empirique de l'idée ou de la proposition générale sont aussi graves que nombreuses. Nous ne pouvons les exposer toutes : notre but dans ce chapitre, nous l'avons dit, est moins de réfuter des doctrines ou des systèmes que de les mettre en opposition. Nous ferons seulement remarquer que la ressemblance des cas ou des faits particuliers est le vrai fondement de la génération inductive. Or, la ressemblance implique une identité partielle. 11 s'ensuit que la généralisation suggérée par les cas ou les faits semblables a son point de départ dans l'unité ou l'identité d'un caractère des objets particuliers. Dans ces conditions, le produit de la généralisation ne saurait être, à aucun prix, le simple total des réalités ou des propositions particulières. La similitude observée est une première réduction à l'unité du multiple : réduction qui se complète et s'achève par l'abstraction et la perception à part du caractère commun. On a ainsi l'universel vrai, Yunum prœter multa, Tev s-nl ou xaTa 7uoX)vWv des scolastiques et d'Aristote. C'est la seule interprétation satisfaisante de l'idée générale. Expliquer cette idée par des éléments ou des formes a priori, ou par je ne sais quelle sommation de souvenirs, c'est, d'une part, creuser gratuitement un abînie entre le monde de la nature et celui des idées, et, d'autre part, se livrer à une pétition de principe en ramenant cette même idée à la réalité concrète et individuelle. Si chaque sensation considérée en elle-même est particulière et
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qu elle soit, présentera toujours le même caractère La proposition universelle étant définie comme
e lole dans la démonstration logique. Elle n'est pas, disons-nous, une collection d'éléments particuhers, umté d'objet et de concept lui appartient. Elle n est mulUple qu'en puissance. C'est seulement en
nomhr ^T- ?"' "ï"'^"' P^"' s'appliquer à un nombre indéfini de réalités concrètes. Et ce n'est pas a ces réalités comme formant un groupe que nous attribuons le caractère général ou universel, mais bien a chacune d elles. Le passage de l'universel au particulier na donc rien de tautologique : il en serait autiement SI la conclusion ou la proposition particulière était contenue en acte et non en puissance dans le principe. D'où il suit que la déduction nous fait accomplir un progrès dans la connaissance : car la connaissance est déterminée par l'acte et non par la puissance : unum quodque cognoscibile est secundum quod est in acta. Nous ajouterons que ce n'est pas accord avec l'expérience directe qui nous fait adopter la conclusion; mais bien l'accord avec les prémisses. Nous voyons cette conclusion dans le moyen terme, 0 est-a-dire dans sa cause. Sans doute, il pourra parfois n exister qu'une priorité de naturCet non de tempe entre la connaissance du principe et de la mineure; mais nombreux sont les cas où cette dernière n'est pas 'iiamfcstement comprise dans l'extension du principe li de l'universel. 11 devient alors nécessaire d'avoir recours a un autre moyen terme pour faire rentrer le
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cas particulier dans le principe. C'est ce qui se pratique couramment dans les démonstrations mathématiques où des problèmes et des théorèmes ont été ou sont conçus avant que l'on en trouve la preuve. Dans n'importe quelle matière, du reste, il nous arrive de nous trouver en présence d'une donnée particulière dont nous avons à rechercher le principe ou le moyen terme. Ordinairement, ceux qui accusent le syllogisme de n'être qu'une répétition inutile choisissent bien mal leurs exemples : l'homme est mortel, disent-ils ; or, Pierre est homme, etc. Et ils ne voient là qu'une simple redite. Il est bien certain que, dans ce cas, la mineure et même la conclusion sont connues en même temps que la proposition universelle. Il n'est pas nécessaire d'avoir recours à une vérité intermédiaire pour montrer que la mineure est comprise dans l'affirmation générale : la chose est évidente. C'est même ce qui arrive toutes les fois qu'il y a subsomption d'un terme singulier : car, nous dit saint Thomas, entre le singulier et l'universel correspondant il n'existe pas de moyen ternie : ciun inter singularia et speciem nullum médium possit inveniri (i). Cependant môme alors le principe ou la majeure possède une priorité logique et de nature. Mais nombreux sont les cas où la relation d'un principe à une donnée particulière et vice versa n'est pas manifeste et où il est nécessaire pour l'établir d'une longue suite de raisonnements. Nous avons alors succession réelle et chronologique dans la connaissance. Soit la proposition suivante : la
s. THOM. Poster, analut:. lect. It-
CARACTf:i^Ff=t DOCTBINATIX ^^^„
'im,;.,. Coite proposition n'étant pas évidente par ello- UK^rne a besoin dotro démontrée, c'est-à-dire rattachée
.apport qu elle énonce entre un attribut et un sujet Ce travail, quoi qu'en disent maints savants, est fc-cond et nous fait accomplir un réel progrès dans la .-onnaissance. Si certains auteurs poiJient voir Z^ « l.ose que I exemple cité plus haut, ils comprendraient mieux la portée et l'efficacité du syllogisme. Ce n'est pas non plus parce que ce dernier aboutit à une per- -pt.on d'Identité qu'on est en droit de ne voir en lui que repetit.on inutile sans progrès réel dans la conna.ssance Si cette raison avait quelque valeur, on <t<^vrart I appliquer non seulement au syllogisme nia-s encore ù l'induction, à nos jugements de toute nature et a toute la science humaine. Celle-ci en effet ne se compose-t-ellc pas, au fond, de perceptions suc' cessives dont elle fait la .synthèse en les réunissant •lans un concept total.» Tout jugement affirmatif exprime um identité du sujet et de l'attribut : identité qui nous est révélée par le rapprochement ou la comparaison des idées : nos investigations de tout ordre n ont pas d autre but que de la faire apparaître Or «n résultat de ce genre constitue une acquisition nouvelle. Il complète ridée que nous avions tout d'abord rtu sujet do la proposition ou des terme, qui entrent rtans le raisonnement. 1,'objet do la connaissance Hqu.se par la démonstration logique ou l'expérience ;• ''st pas. au début même de la recherche, présent a I intelligence. Non, celle-ci le compose pour ainsi
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(lire, on comparant les idées dans le jnjQfement et le syllogisme pour découvrir entre elles de nouveaux rapports. Pour bien se rendre compte de la portée du syllogisme, il faut le prendre dans le moment où il se fait et se construit, et non dans une formule où il se trouve effectivement réalisé comme on a coutume de le pratiquer.
Nous ne pousserons pas plus loin ces considérations: elles suffisent à nous faire comprendre les différences d'interprétation de l'universel qui existent entre la doctrine philosophique de saint Thomas et celle des modernes. Nous aborderons maintenant une question dont le caractère fondamental nous dispensera d'autres recherches du même genre : nous y verrons, comme en résumé, la diversité de principes, de tendances et de procédés des philosophes de l'Ecole et des novateurs qui les ont combattus et surtout ignorés. Nous voulons parler de la question qui se rapporte à la catégorie de l'être et du devenir, à la conception de l'absolu et du relatif. Les différences qui portent sur ce point sont essentielles entre toutes, et en impliquent beaucoup d'autres. Il nous ferait facile d'apporter des textes pour montrer que les penseurs modernes et surtout contemporains se vantent à toute occasion, comme d'un grand progrès, d'avoir substitué le devenir à l'être, le relatif à l'absolu, le mouvement à l'immobilité dans la science. Nous n'aurions que l'embarras du choix. Mais à quoi bon.^ La tendance dont nous parlons est universellement connue. Il sera donc préférable d'entrer immédiatement dans le vif de la question.
CARACTERES DOCTRINAUX 279
Notion de l'absolu
Nous ferons tout d'abord une remarque préliminaire à l'adresse de ceux qui se font un mérite et un titre de gloire d'avoir substitué le devenir à l'être, le relatif à l'absolu dans toute science. Leur position paraît, a priori, suspecte d'exclusivisme. Indépendamment de loule autre considération, il semble, à première vue, qu'il eût été plus philosophique d'embrasser toutes les catégories sans en jiroscrire aucune; d'expliquer l'une par l'autre deux notions qui loin d'apparaître irréductibles s'accompagnent plutôt dans notre esprit comme le font tous les contraires. On dit à cela que l'absolu n'existant pas, il n'y a pas à en tenir compte. En effet, poursuit-on, rien d'absolu ne peut exister. L'absolu est insaisissable et contradictoire. Insaisissable parce qu'on ne saurait le penser : car, penser c'est conditionner. Or, l'absolu entraîne l'absence de toute condition et de toute relation. Contradictoire enfin, parce qu'étant une notion purement négative, il est tout de même conçu comme une affirmation, présenté comme une réalité et une substance ; mais ce langage n'est exempt ni de confusion ni d'erreur. En général, les auteurs modernes ont le tort grave de ne pas mentionner les différentes acceptions dont les mots qu'ils emploient dans leur raisonnement sont susceptibles. On les voit s'engager dans une discussion en attachant à un mot très important un sens exclusif et parfois même tout personnel, comme l'a fait Hamilton pour l'absolu. Nombre d'auteurs ne font aucune distinction entre l'absolu et l'infini, pas plus qu'entre l'absolu
LA SCOLAbTlOUE lO
28o LA SCOLASTIQUE
pris substantivement, signifiant l'être en soi et par soi, et l'absolu s'appliquant aux attributs ou aux formes élevées à leur plus haut degré de pureté et de perfection. Ce dernier sens est consacré par l'usage et la [)hilosopliic de toutes les langues : il se vérifie exactement pour les formes abstraites, comme nous le verrons bientôt.
Avant donc de raisonner sur l'existence ou la nonexistence de l'absolu, il s'imposait de bien définir -le sens du mot et d'en faire connaître les acceptions diverses. C'est une méthode excellente pour éviter l'arbitraire et l'exclusivisme dans les points de départ. Par ailleurs, les conséquences que certains auteurs tirent de l'idée de l'absolu, en tant qu'il signifie 1 être en soi et par soi, n'ont aucune valeur. Sans vouloir entrer ici dans des considérations qui appartiennent au ti:âité de Dieu, nous ferons observer qu'il ne devrait plus être permis à personne de voir dans l'absolu-infini une notion purement négative, après les explications si claires et si souvent répétées de saint Thomas sur ce point. Nier toute limite, ce n'est pas personnifier le néant, c'est affirmer l'être, au contraire, à sa plus haute puissance. Les termes eux-mêmes dont il s'agit le proclament manifestement. Pourquoi s'obstiner à ne pas reconnaître de milieu entre une connaissance pleinement adéquate à son objet et l'incognoscibilité.^ De ce que nous ne percevons pas l'absolu-infini dans toute la perfection de son être, il ne s'ensuit nullement qu'il soit pour nous l'inconnaissable. Nous pouvons nous en faire une idée par analogie, par négation de toute limite ou imperfection. Faut-il encore rappeler qu'il
CARACTÈRES DOCTRINAUX 28 1
n'est pas nécessaire que notre esprit se conforme à son objet quant à la manière dont il le perçoit? Ainsi, l'absolu, comme objet de notre connaissance, peut subir les lois et les conditions de notre esprit, sans pour cela devenir conditionné ou relatif : est ahsqiie falsitate etsi alius sit modas inteUigentis in intelligendo quain modas rei in essendo (i). Ces diverses manières d être ne faussent pas la connaissance, parce qu'elles ne portent pas atteinte à la conformité du contenu objectif de l'idée. Il est bien entendu que l'être absolu infini n'a sa raison d'être en aucune autre chose et qu'il est de la sorte inconditionné, mais il n'est pas moins certain que nous ne pouvons en épuiser la haute et pleine réalité intelligible par un seul concept et que nous ne pouvons l'atteindre que par analogie et comparaison avec les choses sensibles. En d'autres termes, la connaissance que nous en avons est fragmentaire, discursive, analogique. Il existe donc des relations de dépendance et de cause à effet dans les idées qu'on se forme de l'intelligible suprême et absolu. Mais cette multiplicité de relations et de concepts est une condition de notre esprit, et non pas une condition attribuée à l'être en soi dont la perfection est toujours simple et infinie.
La question de l'origine et des caractères de nos jugements absolus est intimement liée à colle des degrés divers de nos connaissances. Celle-ci éclaire celle-là d'une vive lumière, comme on le verra dans les propositions suivantes T
(1) s. THOM. Sum. theoL, l, q. Lxxxv art. 1.
^82 LA SCOLASTIQTTE
1° // existe deux orrlres de vérités : vérités de V ordre idéal on abstraites; vérités de Vordre réel ou de fait.
Les premières expriment un rapport entre deux données, abstraction faite de leur existence : v. g. tout être contingent implique une cause, deux lignes droites ne peuvent enclore un espace. Les secondes sont l'expression de l'expérience : v. g. l'aimant attire le fer, le phospore fond à 4/f dans l'eau chaude.
2° Les affirmatioîis ou négations abstraites résultent tantôt de révidence immédiate, tantôt de la démonstration.
Nous avons ainei d'un côté : les axiomes ou premiers principes; de l'autre, les jugements dérivés ou conclusions. Rien de plus vrai et de plus profond que la dislinction que saint Thomas établit dans cette matière entre l'intelligence considérée comme nature, ut natura, et l'intelligence considérée comme faculté do raisonnement. La première obéit à sa constitution et non à une méthode savante. Elle procure l'imniédiat dans l'ordre de la connaissance. Dans la doctrine de saint Thomas, l'immédiat est ce qui s'impose de luimême sans l'intervention d'un moyen terme : caret medio demonstrante (i). Il est lumineux par lui-même et non par l'effet d'une démonstration quelconque. Il faudrait bien se garder de voir là une cause d'incertitude ou je ne sais quel procédé extra-intellectuel. La démonstration n'est pas, comme plusieurs se l'imaginent, une condition objective de la vérité ni une propriété de la chose connue. Elle est seulement une
(1) s. Thom. Poster, analyt., i. i. lect. IV.
^ CARACTÈRES DOCTRINAUX 983
condition snbjcctivo do la scicnco hiimaino. Les choses prises en elles-mêmes ne demandent pas plus à être connues discuisivement que par intuition. La même vérité que nous connaissons par un long et pénible raisonnement, un pur esprit peut la percevoir d'un simple regard. Là oii la vérité se manifeste d'ellemême, il ne faut pas croire à une lacune ou à un défaut : c'est plutôt d'une supériorité et d'une perfection qu'il s'agit. Il est tout aussi ridicule, dans ce cas, de refuser son assentiment ou d'épiloguer, que de nier lu possession d'un objet qu'on tient en main sous prétexte qu'elle n'est pas le résultat d'une longue recherche. On peut juger par là de l'erreur d'un grand nombre de savants de nos jours qui considèrent les principes comme des points de départ plus ou moins arbitraires ou conventionnels parce qu'ils ne font pas l'objet d'une démonstration.
3" Les vérités de Vordre purement idéal et abstrait sont intrinsèquement nécessaires et universelles, c'està-dire absolues dans leur genre.
Nous disons : de l'ordre purement idéal. Nous visons par ces mots les cas où l'abstraction de la matière est totale. Dans cette condition, il devient tout à fait manifeste que l'attribut convient au sujet en raison do sa forme pure. Or, ce qui convient au sujet de la sorte, lui convient d'une nécessité absolue^ métaphysique. Ce n'est ni dans la matière ni dans le composé qu'un tel rapport a son fondement, mais dans le principe même qui fait qu'une chose est ce qu'elle est, et constitue sa nature. Dans ce cas, nous n'affirmons pas seulement qu'il en est ainsi, mais qu'il est impossible
28/i LA SCOL ASTIQUE
qu'il en soit autrement. Il ne faut pas chercher ailleurs l'explication du caractère de nécessité et d'universalité des premiers principes ainsi que des axiomes et des conclusions mathématiques.
S"* Dans les sciences dont l'objet ne fait pas abstraction complète de la matière, les jugements ne peuvent avoir un caractère de nécessité intrinsèque et absolue, mais seulement conditionnelle.
L'attribution qui se fait d'un prédicat ou d'une propriété à un sujet en raison de la matière, ratione materiœ, ou du composé, ne peut être l'expression d'un rapport nécessaire intrinsèquement ou a priori. Ce qui est un principe de changement dans les choses ne saurait être le fondement d'un rapport ou d'une liaison de ce genre. 1,1 y répugne par définition même. Il ne s'ensuit pas, cependant, qu'il n'y ait aucune stabilité ni certitude dans le domaine des sciences naturelles dont l'objet ne fait pas abstraction de la matière sensible commune. Non, dans ce domaine il y a des lois que la science a précisément pour but de découvrir et de formuler. Ces lois, par le fait même qu'elles sont la mesure des actions et des réactions des corps, n'ont pas leur racine dans la forme pure, mais dans le composé et finalement dans la matière. Il n'est donc pas possible de voir en elles l'expression d'une nécessité mathématique ou a priori, mais seulement conditionnelle; c'est-à-dire que telles conditions étant données, tel conséquent suivra invariablement, et toutes leâ fois que les conditions demeureront les mêmes, un phénomène naturel se réalisera de la même manière. La condition intervient ici comme une
limitalion, en quelque sorte, de la puissance indéterminée de la matière : elle circonscrit et affermit l'objet de nos raisonnements. En un mot, sur le terrain des sciences naturelles, l'antécédent n'est pas nécessairement ; mais du moment qu'il est posé dans des circonstances identiques, tel effet ne pourra manquer de se produire. C'est cette constance de rapport que les lois naturelles expriment. Mais cette constance, on le voit, n'a rien de commun avec le déterminisme absolu et, a priori, que nombre de savants attribuent aux faits naturels et qu'ils considèrent comme un premier principe.
/t° Les attributions qui se font à un sujet considéré dans son être purement concret et individuel sont essentiellement contingentes.
Dans ce cas, l'abstraction est nulle. Nous prenons le sujet dans 5on être d'existence, c'est-à-dire en tant qu'il appartient au temps et à l'espace. Là, il nous apparaît dans une perpétuelle mobilité. Il ne saurait donc coaime tel être le fondement d'une liaison nécessaire. Mais, le réel concret et singulier peut être envisagé sous un autre aspect. On peut voir en lui un représentant d'un genre ou d'une espèce. On le considère alors, secundum universalium rationes, comme dit saint Thomas. Sous un tel rapport, il est tout naturellement susceptible d'attributions nécessaires et peut être objet de science. En d'autres termes, dans la notion d'un sujet singulier quelque chose correspond à l'universel générique et spécifique ainsi qu'aux attributs proprement individuels, comme on le voit dans ces propositions : Pierre est mortel.
On ne saurait trop le remarquer : du point de vue de la connaissance intellectuelle, l'individualité ne représente qu'un mode d'être d'une nature. Il n'est donc pas étonnant que cette nature puisse être comprise indépendamment de telle ou telle réalité individuelle. Pour peu qu'on y réfléchisse, on verra que cette doctrine de saint Thomas a une immense portée, et contient la solution de nombreux et graves problèmes de philosophie.
D'après tout ce que nous venons de dire, il est facile de voir dans l'abstraction l'origine et le fondement de nos notions et jugements absolus. C'est elle seule qui nous met en possession de vérités qui ne souffrent ni limites, ni conditions, ni restrictions. Et comment obtient-elle ce résultat.»^ Elle l'obtient en s'éloignant de la matière et en se rapprochant de la forme : de la matière dont la potentialité fait un principe d'indétermination, de changement et partant d'incertitude ; de la forme qui fait qu'une chose est ce qu'elle est, qui en représente l'élément aciael constitutif, déterminant. On peut dire que les degrés de certitude de nos jugements ou démonstrations scientifiques correspondent exactement aux degrés d'abstraction. C'est encore là un point lumineux entre tous de la philosophie de saint Thomas. Nous n'y touchons ici que dans la mesure requise pour expliquer la formation de nos jugements intrinsèquement nécessaires et absolus. Seule, disons-nous, l'abstraction peut donner à nos connaissances les caractères de l'absolu. Le premier d'entre eux est celui d'une simplicité idéale. L'abstraction n'a-t-elle pas pour effet immédiat d'isoler une
CAT^ACTKRKS nOCTRTNAFX oR^
(lonnc'o pour la ronsid(*rer à pari; do la dépouiller do 00 qui lui est étran<Tor pour no la laisser subsister qu'avec ses élonienls propres? do la ramoner à ses éléjiienls simples, différentiels, irréductibles? Elle nous permet, en un mot, de la contempler on elle-même, dégagée de toute idée de support, de participation', et même de relation. C'est ce que saint Thomas appelle si souvent envisager une chose, une question secunduni se. Ainsi, on i)résencc de triangles de différentes grandeurs et même de différentes espèces, nous ne retenons que les propriétés essentielles qui sont d'avoir trois angles et trois côtés.
Avec la simplicité idéale, l'absolu possède ensuite la îH'cessUé intrinsèque. Il ne suffit pas, pour sortir de l'accidentel et du relatif, do poser en fait que l'attribut accompagne le sujet : il est requis, de plus, que cette liaison soit le produit d'une nécessité intérieure et que nous en ^connaissions la cause propre et immédiate. Alors seulement nous pénétrons dans la région de l'absolu; nous unissons deux données dont l'une renferme l'autre essentiellement, jusqu'à ne faire qu'une même chose se présentant sous deux aspects. Ces données nous apparaissent donc comme inséparables en fait et en droit. Cette nécessité a sa source dans la forme abstraite des choses comme nous l'avons vu plus haut. Les propositions que nous formons dans cette matière ont toutes un caractère de nécessité intrinsèque. Elles nous font voir une chose dans les éléments ([ui la constituent, dans sa cause jormelle. Or, cette cause est toujours propre et immédiate et son rapport avec l'effet embrasse tous les cJs ; causa per se est uni-
versalis causa. Elle l'est non seulement dans l'ordre de l'être, ce qui est bien évident, mais encore dans l'ordre de la connaissance. Nous voulons dire que, posée en principe, elle conduit à une conclusion nécessaire. C'est ce qui se vérifie principalement dans les mathématiques 011 toutes les démonstrations se font par la cause formelle.
Seule donc l'abstraction, en dépouillant les choses non seulement de leur mode individuel, mais encore de toute matière sensible, les élève à l'absolu. Seule elle nous les fait atteindre non plus en tant qu'elles appartiennent au temps et à l'espace, mais en ellesmêmes, dans leur fond intelligible et permanent. Considérées de la sorte, elles peuvent soutenir entre elles des rapports nécessaires. Oii ceux qui méconnaissent le rôle de l'abstraction pourraient-ils trouver un point fixe ? Ils sont fatalement voués au pur relativisme et ù la perpétuelle mobilité de la science, Ce point fixe n'existe pas dans les réalités concrètes et individuelles. Non, c'est une chose communément reçue qu'il ne se trouve rien là oii une science puisse se constituer : c'est le domaine du changement et de l'écoulement universel auquel pensait Heraclite en disant : « On ne peut s'embarquer deux fois sur le même fleuve. » La science, dans sa forme propre et finale, n'exprime les choses que réduites à leurs éléments simples et spécifiques, à leur type idéal. C'est ce qui a lieu même pour les sciences naturelles, comme les lois générales qu'elles ont pour but d'établir en sont la preuve. Le point fixe dont nous parlons ne s'explique pas davantage par le sujet pensante Ce n'est pas ce
CARACTÈRES DOCTRINAUX 289
derni-er qui est la vraie cause des liaisons nécessaires que formulent bon nombre de nos jugements. Ceux-ci sont manifestement indépendants de la volonté, des impressions du sujet. Il a beau se transformer, subir les modificatioris les plus diverses, ils ne se modifient pas pour cela. Ils s'imposent aux hommes de tous les temps et de tous les pays. La cause de leur nécessité est donc ailleurs. Elle est dans l'abstraction qui nous place au-dessus du changement, en nous éloignant de la matière et en nous rapprochant de la forme.
Enfin, avec la simplicité idéale et la nécessité intrinsèque, l'abstraction confère l'universalité à nos connaissances. C'est là encore un trait caractéristique de l'absolu. Nous n'avons pas à nous y arrêter longuement. Il s'explique suffisamment par ce que nous venons de dire de la nécessité. En effet, l'universel et le nécessaire dans nos jugements découlent de la même source. La cause propre et par soi, per se, l'est toujours et partout. Par ailleurs, il est facile de comprendre que les extraits que l'abstraction nous donne des choses rnultipîes, individuelles et complexes sont affranchis du temps et de l'espace : ils forment des concepts qui peuvent s'appliquer à un nombre indéfini de faits ou cas particuliers : ils expriment des vérités qu'il est permis d'affirmer, non seulement au regard de notre monde, mais encore de tous les mondes et de toutes les époques. Il est à remarquer, toutefois, que , cette universalité suit les différents degrés d'abstraction. Elle n'atteint sa plénitude absolue qu'aKi dernier de ces degrés avec les notions transcendantales. L'uni-
290 LA SGOLASTIQUE
versalilé de ces notions n'est plus limitée à un genre, à une matière donnée : non, elle embrasse tous les genres : aucun objet ne leur échappe. C'est des combinaisons diverses de ces notions suprêmes que naissent les axiomes métaphysiques qui, par leur évidence immédiate, s'imposent partout et toujours. Ils n'ont rien à craindre des variations de l'opinion ni des changements que le temps, le climat, les progrès de la civilisation apportent dans les mœurs et les habitudes* Aussi les voyons-nous inébranlables et toujours identiques à eux-mêmes au milieu des manifestations multiples et variées de la vie des peuples et parmi les flots tumultueux des événements entre-croisés.
Mais quelque lecteur nourri de philosophie moderne ne manquera pas de dire : tous ces raisonnements supposent qu'il y a une nature des choses. Or, il n'y en a pas. Pour nous la substance, n'est qu'un groupe de mouvements ou de pensées : la cause n'est qu'une relation de phénomènes. Admettons, cependant, que cette nature des choses dont vous parlez existe : elle n'en sera pas moins toujours inconnue pour nous. Tout ce que nous pouvons faire, c'est de saisir, par-ci, par-là, des rapports ou relations de phénomènes : et ces fils fragiles sont nos seuls soutiens au-dessus d'un gouffre insondable de mystères et d'obscurités.
Tout d'abord, il est une tendance de notre esprit dont ces doctrines ne tiennent aucun compte : c'est celle qui nous porte invinciblement à chercher la cause des effets qui arrivent k notre connaissance. On sait que cette même tendance est le point de départ de toute la philosophie. Notre logique remuante ne
CARACTERES DOCTRINAUX; '2(Jl
nous laisse aucun repos avant de nous avoir conduit d'étape en étape, jusqu'à la cause première et souveraine. Des objets se révèlent à nous par des formes et propriétés changeantes : vous ne nous empêcherez jamais de nous demander ce qu'il y a de stable et de permanent sous ces métamorphoses. Cette inclination, on l'avouera, constitue une forte présomption en faveur d'une certaine connaissance, au moins, de lu substance de la nature des choses. Par ailleurs, on ne voit pas ce qui pourrait lui faire obstacle. Il est dans cette question certaines vérités d'évidence immédiate qu'on paraît oublier, telle que celle-ci par exemple : un rapport suppose des êtres entre lesquels le rapport existe. Vouloir s'en tenir aux relations sans aucun fondement positif, c'est bâtir en l'air. Que l'on fasse toutes les suppositions qu'on voudra, on ne pourra jamais se passer d'un sujet d'inhérence, d'une réalité primordiale et substantielle dont les propriétés que nous étudions sont les modes d'être; on ne pourra jamais écarter l'idée d'un support fondamental, d'un être consistant par lui-même : etis per se subsistens.
Il est bien certain que la substance n'étant sensible que par accident ne peut pas être connue aussi parfaitement que d'autres propriétés. Nous ne la saisissons point par une similitude tirée immédiatement d'ellemême : intellectas noster non format proprlam et dlsiinctani conceptuni rerani qiiœ senslbiles per se non sunt (i). La matière et la forme sont dans le même cas. Mais rien ne nous oblige à les regarder comme
(1) SL'ares, De anima, 1 IX, c. ii.
292 LA SCOL ASTIQUÉ
inconnaissables. Ceux qui proclament l'incognoscibilité de la substance se trompent surtout en ceci qu'ils n'admettent guère qu'une sorte de connaissance. De là vient qu'ils sont portés à ranger dans la catégorie de l'incognoscible tout ce qui ne tombe pas directement sous les sens. Mais ils oublient que notre connaissafice admet divers degrés. Pour la substance, nous pouvons l'attendre par ses effets et ses propriétés. Ce procédé sera toujours assez efficace pour nous en révéler l'existence et les caractères généraux. On l'emploie même dans les sciences naturelles où l'on admet bien des choses qui ne sont pas sensibles par elles-mêmes. Que de choses dont nous n'avons seulement qu'une connaissance indirecte ! Mais, pour être abstractive et imparfaite, cette connaissance n'en est pas moins précieuse et même certaine. On jjcut dire d'elle, proportion gardée, ce que saint Thomas nous dit de la connaissance naturelle des choses divines : rnodica cognitio qiiœ per sapienliam de Deo haheri potest omni alii cognitioni prœfertiir (i).
Telle n'est pas l'appréciation d'un grand nombre d'esprits de nos jours. La connaissance déductivc et indirecte dont nous parlons leur est souverainernent antipathique. C'est leur pierre d'achoppement en philosophie. Ils refusent d'en faire un état quelconque et ce refus devient pour eux une source de confusions et d'erreurs. Ils ne peuvent comprendre ni souffrir qu'on raisonne sur dès choses qui ne sont pas directement sensibles. Tout ce qu'on dit de semblables
(1) s. THOM , Suin. theol., I» q. LXVI, art. 5.
CARACTÈRES DOGTIiINAUX 293
sujets leur paraît chimérique et purement verbal. Cette disposition a pour cause une soif déréglée du sen^ sible dans les opérations de l'intelligence et aussi la tendance, si commune de nos jours, de vouloir faire rentrer toutes nos pensées dans le cadre et la forme des sciences naturelles. Ce n'est pas à dire, cependant, que nos modernes savants ou philosophes aient remplacé Je concept de substance ou de nature par quelque chose de plus concret et de plus satisfaisant. Ce qu'ils nous ont dit du point central et permanent des choses est tout ce qu'il y a de plus obscur et de plus irréel. Que signifie, au juste, cette conscience obscure de l'univers qui tend ù se faire un secret ressort amenant tout le possible à exister, comme dit Renan? Et cette vitalité intérieure, ce stimulus caché de la liaturc qui la pousse au progrès .^^ Et sans parler de « l'axiome » ni de la « formule créatrice », comprend-on un groupe de mouvements et de pensées tenant lieu de substance.^ Conçoit-on un mouvement sans quelque chose qui se meut.^ Une pensée sans un sujet qui pense? N'est-il pas infiniment plus simple et plus logique d'admettre un substratum permanent des modifications et des propriétés et qui est en même temps le point qui les réunit? Si l'on n'a pas une perception directe de la substance, on en a encore bien moins des choses dont on nous parle. 11 y aurait beaucoup à dire sur les rapports de la substance avec les accidents ou les phénomènes dont on se fait souvent une si fausse idée. Mais nous ne devons pas oublier que nous ne traitons ce sujet qu'incidemment, et qu'il nous reste à parler du relatif.
^0^» TA SCOT^ASTIQTTE
Notion du relatif
La philosophie scicnlifirpie contemporaine a mis à l'ordre du jour la question du relatif. Elle s'imagine même l'avoir découverte, mais l'ignorance du passé est pour beaucoup dans cette prétention. Ce qui est incontestable, c'est qu'un grand nombre de savants et de philosophes de nos jours ont parlé du relatif, sans en creuser la notion. Ils ont employé le mot. dans un sens vague et très mal défini. C'est pourquoi ils ont vu du relatif partout. Ils ont même proclamé bien haut que tout n'est que relation ; on pourra voir dans les propositions et distinctions suivantes le principe de leurs erreurs et confusions dans cette matière. Ce n'est cependant pas un traité du relatif que nous entreprenons ici. C'est là un sujet fort complexe dont la discussion nous ferait sortir des limites de notre présent travail.
1° Toute relation suppose une entité absolue. Une relation est inconcevable sans deux termes .ou deux êtres qui la soutiennent. On ne saurait remonter à l'infini dans la série des relatifs. Il est nécessaire que la chaîne en soit accrochée quelque part et solidement. Or, il n'est pas besoin de longues recherches pour trouver le support indispensable. Un sujet d'inhérence se trouve impliqué dans la relation elle-même, quels qu'en soient, par ailleurs, le genre et l'espèce. Le relatif n'est pas et ne peut pas êti^e un concept primordial de notre esprit. Il se présente, au contraire, comme quelque chose de secondaire ou surérogatoire. Il pose ou suppose une donnée logiquement antérieure.
CARAflTKRES nOCTBTNATIX ')Ç)\^
Tonlo propriéh' ou qualilé, même relative, est avant tout attribuée à un être, à un sujet. Aussi les anciens (liraient-ils par manière de premier principe : relationés in aliqiio absoluto fiindantiir (i). Il s'ensuit que la relativité de nos connaissances ne peut pas avoir le caractère universel qu'on lui prête. Au surplus, nous îivons vu que, par abstraction, chaque chose peut être envisagée en elle-même, dans les éléments qui la font ce qu'elle est et constituent sa nature : c'est-à-dire qu'elle peut être considérée uniquement seciinduîn se, comme disent souvent Aristote et les scolastiques. C'est le point de vue des sciences spéculatives et rationnelles et c'est, en même temps, la raison pour laquelle leurs principes et leurs conclusions ont un caractère absolu indéniable.
2° Dans toute relation il y a lieu de distinguer trois choses : le sujet, le fondement et le terme.
Toute propriété, même relative, est attribuée à un sujet. Or, celui-ci, en tant que premier support d'une relation, ne peut être lui-même une relation. Celle-ci n'existe que pour un être qui n'est pas elle et pour lequel elle est une modification, ou accident. Le sujet ainsi considéré est le fondement éloigné de la relation. Il ne suffît pas à nous en expliquer l'origine ni la nature. Autre chose est un sujet d'inhérence, autre chose est une cause prochaine. Ce n'est pas par tous ses éléments ni sous tous ses rapports que le sujet engendre une relation, mais par un point seulement. Ce point est le fondement propre et immédiat de la
'!) J0.4N. A S. TiiOM , mo. III, p., q xviii, art. i.
296 LA SCOLASTIQUÈ
relation. Cependant celle-ci ne se produit pas sans l'intervention d'un autre facteur qui est le terme. Elle ne peut résulter que de la coordination effective de deux données. Prenons l'exemple classique de la paternité : nous avons le sujet dans Pierre; le fondement prochain dans la génération; le terme dans le fils, Paul. C'est là une relation prédicamentale ou proprement dite. Le caractère d'une relation de cet ordre, c'est d'être par définition tout en rapport; c'est de se porter vers un terme par tout ce qu'il a d'être. Considérée de la sorte, elle forme une catégorie distincte : c'est le To -sôç Tt. d'Aristote, Vad aliquid des scolastiques. Aussi dans cette matière les mots expriment-ils avant tout et directement une propriété dont l'être spécifique n'est que rapport. Il en est autrement de la relation transcendantale. Les noms relatifs de ce genre dénotent directement une entité positive et absolue : V, g, la matière, la forme, la science, etc. Mais s'ils n'expriment pas un pur rapport, il n'en est pas moins vrai qu'ils connotent autre chose. La question est do savoir à quel titre ils connotent ou impliquent cette autre chose. Ce n'est pas comme simple terme de relation, mais plutôt à titre d'effet, de cause, d'objet déterminant de l'espèce, etc. Les rapports de cette nature ont directement trait à la constitution de l'être considéré en lui-même. Sans doute celui-ci peut être ou peut devenir un sujet de relation : mais ce n'est pas là le point spécialement visé dans une relation transcendantale. Son terme immédiat est dans la réalité intrinsèque et immanente de rêtre : et c'est aussi cette même réalité que les mots par lesquels elle s'exprime
CARACTERES DOCTRINAUX 297
signifient avant tout. En résumé, elle porte beaucoup plus sur le fondement de la relation que sur la relation elle-même. C'est tout ce qui la distingue de la relation prédicamentale qui n'est et ne signifie rien autre qu'un pur rapport à un terme : significat solujn respectum ad aliud.
3° Une relation réelle ne peut exister qu'entre un fondement et un terme réellement distincts.
C'est de la coordination du fondement et du terme que la relation résulte. On ne saurait donc la concevoir d'un autre ordre que ses deux facteurs ou que sa cause propre. Par ailleurs, il n'est pas douteux qu'il existe des rapports ou des liaisons naturelles entre certaines choses : nous disons naturelles, c'est-à-dire complètement indépendantes de toute opération de notre esprit : V. g. l'ordre qui règne dans l'univers ou dans une armée. C'est pourquoi la réalité de certaines relations ne peut faire aucun doute : quando aliquœ res secundum suam naturam ad invicem ordinatœ sunt et
invicem inclinationem habent relationes oportet
esse reaies (i). Le rapport est alors inscrit dans les choses elles-mêmes. C'est ce qui se vérifie pleinement quand les deux extrêmes sont réels et de même ordre. S'ils sont d'un ordre différent, le rapport n'est réel que d'un côté : ainsi en est-il de la connaissance et de l'objet connu. La connaissance se rapporte manifestement à l'objet : et comme elle est quelque chose de réel, le rapport ne l'est pas moins. Cependant, il n'est pas mutuel. Etre connu n'est rien de réel pour l'objet :
(1) s. THOM. Sum. thcol., I, y. xxviil, art. 1.
298 LA SGOLASTIQUE
cela ne saurait donc fournir le fondement d'une relation réelle de l'objet à la science. Mais en tant que nous le considérons comme connu, il donne lieu à une relation de raison. La qualité de connu ne lui est conférée ou attribuée que dépcndamment d'une opération de notre esprit. La relation réelle est fondée sur les choses prises en elles-mêmes : la relation de raison, au contraire, découle des choses en tant que connues, c'est-à-dire représentées dans notre esprit : relatlones, dit saint Thomas, quœ consequuniur solam operatiotiein intellecius in ipsis rébus intellectis , sunt relatlones rationis tantuni quia scilicet eas ratio adinvenit inter cluas res intellectas (t). En un mot, de même qu'il existe des rapports entre les choses prises en ellesmêmes, il en existe entre les idées ou les concepts que nous en avons : ^c'est ainsi que nous distribuons les choses en genres et en espèces. Cependant, même dans ce cas, ces rapports sont conçus à la ressemblance de ceux qui existent réellement entre les choses.
/j° Considérer ou connaître une chose coniparaii- Dément à une autre n'implique pas nécessairement une relation réelle dans Vobjet ainsi connu ou considéré.
11 est certain que tout peut être considéré relativement. Les causes les plus ordinaires de cette manière d'envisager les choses se trouvent dans le point de vue qu'oppose à un même objet un sujet diversement disposé, ou qu'un objet changeant ou considéré sous différents aspects présente à un même sujet. Ainsi, une seule et même vérité a pu être crue ou comprise d'une
;l) S. THOM., Sum. theol., i, q. xxviii, art. 1-
CARACTERES DOCTRINAUX 299
façon plus ou moins claire et plus ou moins explicite selon les besoins et les capacités du sujet. On ne l'a pas crue ou comprise autrement qu'elle n'est, on l'a possédée plus ou moins parfaitement : les uns en puissance et en germe, les autres en acte ; les uns en figure ou en légende, les autres dans une formule doctrinale et directement intelligible. Les divers états du sujet expliquent à eux seuls ces différences : autre est la mesure de l'enfant, autre celle de l'homme d'âge mûr. Ensuite, un objet, indépendamment des couleurs que peuvent lui prêter nos intérêts et nos passions, n'offre pas toujours le même aspect. Une même question a donc pu être envisagée et traitée différemment, non seulement aux diverses époques de l'histoire, mais encore par un seul et même esprit. Nous avons encore là un fondement d'une certaine relativité. Il ne sera pas non plus inutile de* remarquer qu'une seule et même chose peut être soumise à des rapports ou des comparaisons multiples : il en résulte qu'elle peut devenir le sujet d'attributions variées et même opposées les unes aux autres : de ratione relaUvi est qaod posslt oppositas prœdicationes suscipere secundam qaod divcrsiniode conslderatar. Ainsi un nombre peut être grand ou petit selon l'objet ou le but auquel nous le rapportons. .
11 suit de là qu'une chose considérée relativement peut donner lieu à des jugements divers. La vérité que ces jugements expriment ne se dégage pas comme une quantité fixe et invariable, comme c'est le cas pour l'absolu : non, elle est essentiellement limitée à tel ou tel point de vue. Changez les termes de la comparaison
OU du rapport, vous changerez de jugement et d'appréciation. Considérée absolument, une chose est à ellemême sa propre mesure : prise relativement, elle a, au contraire, sa mesure en dehors d'elle, et cette mesure n'est pas invariable. D'oii cette conséquence que l'être considéré relativement prend un aspect protéiforme. Certains esprits sont extrêmement frappés de cette variabilité. C'est pourquoi ils s'en vont répétant : tout est relatif ; bien plus, tout n'est que relation. Ce qui tient le dernier rang dans l'ordre du réel, debilissimum esse, devient toute réalité pour eux.
Mais ils oublient trop facilement que tout relatif quel qu'il soit pose ou suppose en définitive quelque chose d'absolu dans son sujet d'inhérence comme nous l'avons vu plus haut. C'est pourquoi saint Thomas nous dit : in rébus creatis, in illo qaod dicitar relative, non solum est invenire re'spectum ad alteram sed etiam aliquid absolutufn (i). 11 est tout naturel, en effet, que les éléments qui constituent une chose aient, avant tout, cette chose considérée en elle-même comme terme immédiat. .Les scolastiques diraient avec raison : per substantiant et qualitatem secunduni suos proprios conceptus non ordinatur aliquid nisi ad seipsum (2). La rel^ion proprement dite ne vient qu'en second lieu, fondée sur la puissance active ou passive, ou sur la quantité de la chose en question. Et tout ceci revient à dire qu'un être s'appartient d'abord à soi-même, avant d'être rapporté à un autre. Le con-
(1) s. Thom. Siim. theol, q. XXVIII, art. 2; log. Il, q. XViil, art. 3.