JO.^N. A S. THOM
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traire ne se conçoit même pas. Dire que tout est relation, c'est bannir, du monde de la nature comme du monde de la pensée, toute réalité substantielle, tout sujet d'inhérence et d'attribution.
Maintenant, devons-nous admettre sans restriction, que le fait de considérer une chose relativement ou de la comparer à une autre crée ou détermine une relation immanente aux choses elles-mêmes ? Non, on ne peut l'admettre. La relativité dans ce cas n'est pas plus la propriété des choses elles-mêmes que la démonstration n'est la propriété de la chose démontrée. Le recours au procédé discursif ou comparatif (*st une nécessité purement subjective de l'acquisition de la science humaine. Il est une conséquence directe de l'imperfection spécifique de notre intelligence. Les choses en elles-mêmes, avons-nous dit déjà, ne demandent pas plus à être connues discursivement que par intuition ou comparaison. Il faut en conclure que le fait de comparer ou de rapporter une chose à une autre dans un but de pure connaissance ne modifie en rien le contenu de nos idées. La .comparaison ou la considération relative est un acte de notre esprit : il ne crée aucun rapport entre les choses elles-mêmes. Voir en lui le fondement ou l'origine d'une relation affectant la réalité, c'est commettre la plus étrange confusion ; non, un tel acte ne résout pas la question de fait ni de nature du relatif : il la laisse subsister entièrement. Cette question relève de considérations purement objectives. Encore une fois, comparer ou rapporter une chose à une autre est une condition subjective de notre science qui n'entraîne, par elle-
TA SCOLASTTOTTE
mémo, aiicnno relativité réelle des choses ainsi considérées ou connues. C'est le cas visé par saint Thomas lorsqu'il dit : qiiandoqiie relatio est in intellectu iantiim, non siciit in relato, sed siciit in intelligente aliquid suh relatione (i).
On peut voir, par là, l'erreur de tant de savants et philosophes modernes pour qui toute relation procède d'une simple comparaison. Et comme nous pouvons rapporter toutes nos connaissances et même toutes choses les unes aux autres, il s'ensuit que la relativité est en tout et partout. Cette conclusion est non seulement adoptée sans difficulté aucune par les auteurs dont nous parlons, mais encore regardée par eux c^mme un premier principe et une des plus précieuses acquisitions de la pensée moderne. Aussi rien n'est-il plus ordinaire chez eux que l'affirmation de la valeur purement relative de la science qu'il nous est possible d'atteindre. Ils n'hésitent même pas à proclamer que des intelligences organisées autrement que la nôtre auraient fatalement une autre métaphysique, une autre géométrie, etc. Sans vouloir entrer ici dans la réfutation de cette doctrine, nous ferons simplement remarquer encore que la conception possible d'autres intelligences n'entraîne et ne peut entraîner logiquement qu'une différence dans le mode d'acquisition de la science : elle ne saurait influencer en rien la correspondance des éléments objectifs de la réalité et des éléments représentés par l'idée. Dans le rapport de conformité de cette dernière avec l'objet, le mode
(1) s. THOM. 1 ad Annibal., dist. xxx, art. 1.
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d acquisition ne compte plus. C'est ainsi, par exemple, que les mathématiques sont absolument vraies pour toutes les intelligences quel que soit, par ailleurs, leur mode de perception.
Par ailleurs, il ne suffit pas non plus, pour nous placer dans le domaine du relatif, de connaître une chose par une autre. Certains philosophes modernes l'admettent cependant comme une chose qui va de soi» Bien plus, toute sensation, toute idée qui en rappelle une autre est qualifiée par eux de relative. Une connaissance simplement distincte revêt à leurs yeux le même caractère. « Nous connaissons la chaleur parce que nous venons d'éprouver le froid, dit A. Bain ; la lumière parce que nous sortons des ténèbres; le haut par opposition avec le bas. Toute connaissance absolue est une chimère. Nous ne connaîtrions pas le mouvement si nous étions incapables de connaître le repos. Comme saisir ce qu'on entend par une ligne droite, si l'on n'a pas vu une ligne courbe. » (i) Ces remarques qu'on dit être destinées à rectifier toute une vaste catégorie de sophismes, en philosophie, impliquent, croyons-nous, de nombreuses erreurs et procèdent d'une notion superficielle du relatif. Tout d'abord, il serait difficile de soutenir que, dans les exemples cités comme dans les autres du même ordre, les mots dans leur signification première et principale n'expriment pas quelque chose de positif et d'absolu. Ce n'est que secondairement qu'ils font naître l'idée d'un rapport. A vrai dire, ce n'est pas une relation qu'ils désignent,
(1) A. BAIN, Lofjique dùductive cL induclive, t. 1". Introd,, p. m.
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mais plutôt le fondement le plus souvent éloigné d'une relation. Comment voir des choses dont tout l'être con^ siste en une relation dans le mouvement et le repos, la lumière et les ténèbres, la ligne droite et la ligne courbe? Manifestement, nous avons là autre chose qu'un simple rapport prédicamental. Nous remarquerons ensuite qu'il ne suffît pas de connaître une chose par une autre pour conclure à une dépendance ou une relation intrinsèque de nature entre elles. Nous connaissons les contraires l'un par l'autre; mais il n'en est pas moins vrai que chacun possède et garde sa nature et sa définition essentielle propre. La notion d'une chose ne se trouve nullement modifiée du fait que nous la connaissons. La qualité de courbe <( n'entre pas dans celle de droit )> ut definiens in definito, mais plutôt comme un terme extrinsèque de comparaison : sicut terminus ad quem extrinsecus stat definitio (i). Seul le relatif prédicamental dont l'être consiste en un rapport est défini par son corrélatif : la raison en est qu'il tient son être de la coordination de deux termes : esse suuni habet ab eo ad quod est. En résumé, être connu ou considéré relativement — sub relatione — n'est rien de réel pour l'objet connu. Ce n'est là pour lui qu'une dénomination extrinsèque, comme c'en est une d'être vu, pour le mur qui est sous mes yeux. Il n'en résulte ni pour l'objet ni pour le mur une relation réelje, mais tout au plus une relation de raison uniquement fondée sur l'appréhension de mon esprit : res intelleeia non refertur realiier ad intel-
(1) AI.B. MAGNus, Tcptc, 1. VI, tract. II, art. 2
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llgentem, quia res intellecta in eo quod hujusmodi denominatur ab actii intelUgendi qui nihil secundum rem ponit in re intellecta sed solum in intelligente (i). C'est pour n'avoir pas tenu compte de cette distinction que tant de philosophes et de savants modernes n'ont fait qu'allonger la liste des sophismes en dénonçant ceux de la philosophie ancienne.
5** Est fondement de relation tout ce qui, dans son être, constitue un principe de communication avec autre chose.
Or, un être se relie à un autre sous le rapport : i° de la puissance active ou passive ; 2° de V unité ou de la diversité; y du mesuré et de la mesure ou spécification. Tout cela ne donne pas lieu à des relations également réelles. Nous ne pourrions, sans sortir de notre sujet, entreprendre un examen détaillé de toutes ces questions. Nous ferons seulement observer, au sujet de la troisième catégorie dont nous venons de parler, qu'elle comprend l'objet de l'intellect pratique: objet qui est le principal domaine du relatif. Sur le terrain de la pratique, en effet, et d'une œuvre à réaliser, ce n'est pas de valeurs absolues qu'il s'agit, mais de valeurs de moyen. Le vrai que nous cherchons alors, nous ne le trouvons pas uniquement dans la considération de la chose en elle-même, mais encore et surtout dans sa correspondance à la fin particulière que nous poursuivons. C'est pourquoi saint Thomas nous dit que l'intellect pratique est dans le rapport de la mesure à la chose mesurée : res comparantur ad
(l) s. THOM. Siim. log., tract. V, c 1.
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intellectmn (prœticnm) slcut inensuraiiun ad inçnsnram (i). Oii'est-co à dire sinon que sur le terrain de l'action l'intelligence compose son objet. Elle le compose; en d'autres termes elle l'adapte, le proportionne, le relative à une fin particulière. C'est dans la juste appropriation des moyens à la fin poursuivie que gît la vérité pratique, supposition faite toutefois d'une fin voulue en droit et en raison. La vérité dont il s'agit ne s'établit donc pas seulement par la considération de l'objet en soi, mais encore et surtout par l'évaluation des circonstances et de l'œuvre concrète et individuelle à réaliser. Dans ces conditions, on comprend que le vrai pratique, comme tel, implique une part considérable de relativité et de contingence. Cependant, même dans cet ordre de choses, il sera bon de ne pas perdre de vue cette remarque de saint Thomas : nihil est adco contingens quin in se aliqiiid necessariiim habeat (2). On retrouve un fond permanent et universel partout, même dans les réalités les plus individuelles. Ne sont-elles pas des échantillons d'un genre ou d'une espèce .^ On ne peut nier qu'à ce titre elles ne soient matière d'idées générales et de principes.
La doctrine que nous venons d'exposer est la condamnation de certaines attitudes ou opinions extrêmes très communes dans cette question du relatif et de l'absolu. Ceux dont les études et les recherches ont pour objet habituel les réalités concrètes et leurs rapports variables et contingents; ceux qui envisagent
(1) s. Thom. perihemencias, 1. I, lect. III,
(2) S. THOM. Sum, theol., I, q. lxxxvi, art. 3,
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les quoslions cl les choses principalement du point de vue de Taction et de la pratique, exagèrent le plus souvent la relativité de nos connaissances. Il leur arrive même de perdre toute foi à l'absolu. Ils ne sauraient reconnaître la vérité d'aucun principe abstrait dans la succession des réalités individuelles ni dans les rapports qu'elles soutiennent entre elles; le train ordinaire de la Vie et des événements leur paraît exclusif de toute loi fixe et invariable : l'écart entre la théorie et la pratique est, pour eux, invraisemblable et inadmissible. Volontiers, ils s'écrient avec un écrivain du dernier siècle : <( Viennent le contact de la vie, l'étude de l'histoire, l'habitude de l'analyse, et peu s'en faut qu'on ne finisse, comme Benjamin Constant, par s'imaginer qu'aucune proposition n'est vraie que si l'on y fait entrer son contraire. » (i) Et comme la notion de l'absolu a tenu une grande place dans la phi^ losophie, la politique et la littérature anciennes, on n'hésite pas à attribuer à la pensée moderne la découverte du relatif. On dira, par exemple : la découverte du caractère relatif des vérités est le fait capital de l'histoire contemporaine — tout l'édifice du monde ancien reposait sur la foi à l'absolu ; — là où nos ancêtres voyaient des contradictions, ne voyons que des différences. Or, tout cela repose sur une notion très superficielle du relatif ainsi que des rapports de l'abstrait et du concret. Nous en avons donné plus haut les raisons essentielles. Les anciens disaient couramment : relationes fundantur in aliquo absoluto. Le
(1) Edmond Schérer.
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fait est que le contraire, n'est pas concevable. Quant à l'écart entre la théorie et la pratique dont on nous parle, il n'a ni le sens ni la portée qu'on lui donne. On oublie que la loi abstraite n'agit pas seule dans le concret : elle peut y rencontrer des forces modératrices ou opposantes. A cela rien d'étonnant : le concret est toujours complexe. Par l'abstraction nous pouvons considérer chacune à part les propriétés d'une chose ; mais, dans le jugement pratique, il est essentiel de tenir compte de leur union et de leur coexistence dans le même sujet. En ne le faisant pas, nous reali- . sons une séparation qui n'existe qu'entre les concepts abstraits, et nous tombons dans les erreurs pratiques les plus graves. Mais ce n'est pas une raison de sacriiier la théorie. Cela ne prouve qu'une chose: c'est que nous n'en avons pas compris la portée m la juste valeur. Quant à ceux qui suivent des errements tout opposés, c'est-à-dire qui font une part trop exclusive à l'absolu dans l'appréciation des choses de la vie et de la pratique, des réalités concrètes et de leurs rapports, ils rte sont pas moins répréhensibles. Dépourvus d'expérience ou prisonniers d'habitudes intellectuelles contractées dans l'étude de l'abstrait, ils n'adoptent guère le point de vue du relatif, qui les déroute par sa multiplicité. Ils n'en prennent que difficilement conscience. Volontiers, ils conçoivent 1 être abstrait et les rapports statiques dont il est le sujet Mais ils ne le conçoivent guère dans son devenir, dans ses états intermédiaires, son imperfection et ses métamorphoses : ils n'entrent pas facilement dans 1 idée de ce qui est naissant, mobile et divers. Toute notion
CARACTÈRES DOCTRINAUX SOQ
pour eux tend à se cristalliser, à prendre une forme absolue, universelle. Ils n'oublient qu'une chose qui est de tenir compte du travail de simplification et de séparation que la pensée abstraite accomplit toujours. Nous savons que c^tte dernière isole les choses des circonstances qui les accompagnent et de tout caractère individuel pour les considérer en elles-mêmes. Sur le plan de l'action et de la pratique, au contraire, nous les voyons dans leur milieu naturel, dans l'engrenage où elles sont prises, dans la complexité de leurs éléments. Ce point de vue diffère beaucoup de celui de l'abstrait. Dans le réel concret, les choses ne se terminent pour ainsi dire pas avec elles-mêmes : elles sont unies à un ensemble qui les modifie, les limite ou les prolonge. Dans l'abstrait, par contre, elles se présentent uniquement en elles-mêmes, dégagées de leur gaine empirique et des caractères qui les individualisent. En d'autres termes, le produit de l'abstraction n'est autre que l'idée générale, le type spécifique de la chose. Inutile de faire remarquer qu'une connaissance de cet ordre ne saurait nous dispenser de l'examen des cas concrets individuels sur le terrain de l'action et de la pratique.
On peut dire que toute la question du relatif et de l'absolu tient dans ces quelques mots du B. Albert le Grand : relativum non significat ens ut ab aliis separatem sed ut aliis immixtum (i). Nous n'avons fait que commenter et développer cette remarque si profonde dans sa simplicité. Cette question du relatif et
(1) ALB. MAGNUS, 7 de Pïiedicam, c. vi.
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de l'absolu est une des plus subtiles de la philosophie. Elle demande un examen à part et approfondi : la traiter en passant, à loecasion de quelque problème particulier, comme font tant de savants spéciaux, de nos jours, c'est se condamner à n'y rien comprendre. Et ceci est vrai, en général, pour toutes les questions de pure philosophie. Les résultats d'un tel procédé sont déplorables. Les auteurs les plus étrangers à la philosophie du sens commun le reconnaissent parfois : (( La formule a rien n'est absolu » a fait fortune, écrit l'un d'eux. C'est une de celles qu'on répète le plus souvent. Il semble qu'il suffise de l'employer pour prouver qu'on a l'esprit scientifique : et on l'emploie dans les sens les plus différents. » (i) On trouvera dans l'exposé que nous venons de faire l'explication et même la réfutation sommaire des tendances et des opinions de la science moderne sur ces poinls fondamentaux. Nous n'y ajouterons que les réflexions suivantes concernant la psychologie de la défaveur de l'absolu à noire époque.
Aversion pour l'absolu — Ses causes
Si quelques modernes ont pu parler de la (( décon^ liture de l'absolu », s'ils ont montré une grande aversion pour les études spéculatives, tout n'est pas progrès dans cet état d'esprit. Lorsqu'on le soumet à l'analyse, on lui trouve des causes plutôt décadentes. On nous dit que les progrès des sciences naturelles
(1) p. DLLUET, la Sclcticc cl la rvalité, i). Wt.
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et les magnifiques résultats obtenus par la méthode expérimentale ont ruiné à tout jamais la confiance des hommes dans la pensée pure. Nous avouons ne rien comprendre à cette manière de raisonner. Faisons aussi belle qu'on voudra la part de la méthode expérimentale dans l'histoire des connaissances humaines : s'ensuit-il que toute autre méthode de recherche soit nécessairement fautive ou condamnée à l'impuissance? Personne n'oserait le soutenir. Non, les succès du procédé d'observation ne prouvent rien contre l'usage ou l'utilité de la déduction dans les sciences; ce sont là deux questions trop différentes pour qu'on puisse conclure ainsi de l'une contre l'autre. Pour porter un jugement équitable sur deux méthodes réellement distinctes, il est nécessaire de les considérer chacune dans son objet et ses attributions propres. Il faudrait aussi définir exactement ce que l'on entend par ces mots de pensée pure: les contempteurs de la métaphysique; en abusent beaucoup. Nous dire que ces mots désignent le système de ceux qui partent de l'idée pour expliquer h; monde, ce n'est guère satisfaisant. C'est là l'idéalisme de Hegel, pour qui la science n'était que la déduction a priori de tout ce qui est contemi dans l'idée d'être, mais ce n'est certainement pas celui des scolastiques qu'on a pourtant toujours plus ou moins en vue dans ces sortes de remarques ou d'attaques. Ils ne partent pas de l'idée, eux, pour expliquer le monde, mais tout simplement du monde lui-même. Etant donnée leur doctrine sur l'origine sensible de nos idées, ils ne peuvent reconnaître à leurs spéculations, même les plus hautes,
LA SCOLASTIOUE II
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d'autre matière que les données de l'expérience; ces spéculations ne sont pour eux que la réalité ramenée à ses éléments intelligibles les plus simples et les plus universels.
Il est «vrai que l'expérience qui leur sert de point d'appui en philosophie est toute vulgaire, s'identifîant avec la connaissance intuitive des phénomènes communs que la nature offre indistinctement à Fobsc^rvation de tous les hommes. Mais ces faits généraux qui se manifestent d'eux-mêmes aux sens et à la conscience, suffisent au métaphysicien qui peut en dégager ses données transcendantales. Un pied de terre sur lequel se trouve un cerveau qui pense suffirait à la rigueur. Mais, si réduite que puisse être cette base sensible, elle n'en est pas moins d'une absolue nécessité. Il nous est donc permis, à nous qui soutenons cette doctrine, de repousser le reproche de partir de l'idée pure pour expliquer le monde. Nous partons, tout au plus, des principes premiers obtenus par généralisation immédiate; nous développons ces principes par les moyens du raisonnement, et rien ne prouve que ce travail de déduction logique ne soit pas fructueux, si l'on a soin de se renfermer dans le domaine de l'universalité qui est propre à la philosophie. Rien n'empêche, du reste, d'élargir la base sensible dont nous parlons.
A vrai dire, ce n'est pas la confiance dans la philosophie spéculative que le progrès des sciences a fait perdre, c'est plutôt le goût de cette philosophie. Ce sont là deux choses qu'il convient de distinguer soigneusement. Une certaine appropriation du sujet est
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nécessaire pour qu'il se porte à l'étude d'une science quelconque, et nicnie pour qu'il puissf^ en comprendre toute riniportance et toute la vérilé. Or, on conçoit très bien des temps et des milieux où cette disposition subjective pour un certain ordre de connaissances fait généralement défaut. C'est précisément ce qui s'est produit dans le monde contemporain au sujet des études spéculatives. Notre esprit ne peut s'attacher fortement h un point de vue sans laisser les autres dans l'obscurité. Les recherches positives ayant absorbé l'attention générale, on est arrivé peu à peu à leur donner une importance exclusive; seuls, leurs procédés ont paru efficaces; seuls, leurs résultats dignes des labeurs de l'homme d'étude. « Qu'une teinte jaune frappe d'abord mon œil, disait un peintre, il m'est impossible, sur le moment, de voir les autres couleurs dont le propre serait de me causer une sensation incompatible avec celle qui me possède; si les rouges H les bleus ne sont pas anéantis pour moi, c'est à travers mon impression du jaune, comme à travers une atmosphère teintée, que j'en reçois les rayons. J'étais libre en commençant, mais le ressort de mon être a reçu une impulsion,' et il a désormais ses volontés; il repousse ou transforme ce qui voudrait l'arrêter brusquement dans la ligne de son mouvement. »
Il s'est passé, sur une plus vaste échelle, un phénomène psychologique tout semblable dans la question qui nous occupe : l'esprit public, orienté vers les connaissances positives, repousse, lui aussi, tout ce qui n'entre pas dans la ligne de son mouvement; enfermé
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dans les réalilés concrètes, il regarde la région des idées abstraites comme un monde peuplé de chimères et de fantômes; il a perdu, en un mot, toute adaptation, toute appropriation immédiate aux études spéculatives. Rien, de plus réel, malgré son caractère tout moral, que cette cause de la défaveur actuelle de l'absolu et de la métaphysique. Elle fait bien com-^ prendre comment le fini et les intérêts ont fait abandonner tout idéalisme. Cependant, elle n'est pas la seule cause du fait que nous rappelons ici. On pourrait en signaler beaucoup d'autres, par exemple, le développement monstrueux et maladif de la littérature de sensibilité et d'imagination.
Par suite de cet abus, des esprits même distingués par ailleurs ont contracté une certaine impuissance à s'élever jusqu'à l'idée purement intellectuelle; ils ne savent plus distinguer entre sentir et comprendre, ne voient plus bien la différence qui existe entre se représenter une chose par l'imagination et la concevoir par la raison, entre l'image sensible de cette chose et sa définition philosophique. Si le monde des réalités individuelles existe peu pour le spéculatif de profession, le monde des idées abstraites existe encore bien moins pour l'homme atteint de l'hypertrophie de sensibilité en question. Cet homme, malgré ses prétentions à l'intellectualité, a sa place marquée parmi ces anciens philosophes dont saint Thomas nous dit qu'ils ne pouvaient s'élever au-dessus de l'imagination : Antiqui philosophi imagina tionem transcendere non valentes (i).
(1) Sum. theol., I, q. lxxv, art. l.
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A ce régime, les es[)rils se forment un tempérament intellectuel qui les rend à peu près incapables d'une idée générale ou d'une notion abstraite des choses. Si, au moins, ils gardaient un silence respectueux à l'égard de considérations pour lesquelles ils n'ont aucune compétence : mais, oublieux de leur condition, ils tranchent les questions les plus hautes et se livrent à des négations dq caractère le plus absolu.
Nous serions tentés de voir aussi une cause du peu de goût et d'estime actuel pour les études abstraites dans la diffusion même du savoir à notre époque. Et cela n'a rien de paradoxal.
De sa nature, la science est plutôt aristocratique, et combien c'est vrai surtout de la philosophie première en qui toute science aspire à se résumer. Or, pour se faire accepter du grand nombre, la science doit nécessairement se rapetisser, se rapprocher de l'utile et de l'agréable, se montrer sous ses côtés les plus superficiels et les plus voyants. Volontiers alors, au lieu d'exposer et de prouver des doctrines, on se contente d'en faire l'histoire plus ou moins anecdotique. On comprend qu'en suivant cette pente, on arrive peu à peu à éliminer des sciences et de leur enseignement tout ce qui ressemble de près ou de loin à la métaphysique et même à une doctrine quelconque. Sans attacher plus de portée qu'il ne convient à cette considération, on ne saurait en mettre en doute la réalité. Et plus on examine les causes de la prétendue « déconfiture de l'absolu », plus on se persuade qu'elles se rattachent presque toutes à un étiolement des in tell i-
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gences ; elles accusent, en général, une exagération de la sensibilité, un besoin maladif d'émotions et do couleurs, au détriment de la pensée pure. Qu'on cesse donc de voir un progrès dans ce qui pourrait bien n'être, au fond, qu'un état de faiblesse cérébrale.