CHAPITRE h
Nature et rôle de la scolastique
l.a scolastique, qui nous a donné la définition de lant de choses, a négligé, semble-t-il, de se définir elle-même.
Nous ne voyons pas, dans les nombreux volumes qu'elle nous a laissés, qu'elle se soit jamais appliquée à scruter sa nature propre et, })our parler sa langue, il nous donner son genre prochain et sa différence spécifique. C'est une lacune regrettable. Nous aurions eu tout profit à connaître la réponse des écrivains de l'Ecole eux-mêmes à cette question que se posent de temps en temps nos revues de philosophie ou de théologie : Qu'est-ce que la scolastique ? Tout profit à les entendre expliquer eux-mênîes le sens, la portée, le caractère particulier de leur méthode. Mais ce qu'ils n'ont pas fait, tout au moins dans un traité à part, ex professa, la renaissance scolastique nous invite plus que jamais à le faire. Il nous sera, du reste, facile de trouver, dans la philosophie même de saint Thomas, les principes qui dominent la question que nous entreprenons d'étudier.
Par ce mot, (( la scolastique », on peut entendre, suivant les cas, un ensemble déterminé de doctrines ou une méthode particulière d'exposition et d'enseignement. Nous le prenons présentement dans ce der-
ï LA SCOLASTIQUE
nier sens, qui est le plus généralement reçu. Sous ce rapport, voyons ce qui caractérise intrinsèquement la scolastique. Nous disons : intrinsèquement. Car il serait vain de nous dire que c'est une méthode employée dans les écoles du moyen âge, comme le font quelques auteurs. Ce n'est pas non plus répondre à la question que de nous donner l'emploi exclusif de la déduction logique comme la marque distinctive de la scolastique. C'est sans doute ce préjugé qui a dicté l'appréciation suivante : « C'est le syllogisme démonstratif qui a fait la base de tout le raisonnement au moyen âge. C'est lui qui a dicté toutes les formes argumentatoires avec lesquelles on a garrotté la vérité au nom de la raison. » (i) Une simple remarque suffira : la scolastique n'est pas plus déductive qu'inductive par ellemême ; elle s'accommode très bien de l'une et de l'autre de ces deux méthodes de recherche. Si elle a eu plus souvent recours au raisonnement déductif qu'à tout autre, cela s'explique par la nature même des sciences qu'elle a cultivées. Par ailleurs, en soutenant l'origine sensible et expérimentale des idées, elle faisait, en principe même, une très large part à l'induction.
Bossuet, dans un passage connu, fait consister uniquement la scolastique, pour ce qui lui appartient en propre, « dans cette manière contentieuse et dialectique de traiter les questions » (2). Nous pensons qu'on ne saurait en donner une idée plus juste. Le mot lui-
(1) LEGUE, Médecins empoisonneurs > (5) Défense de la trûmtim, 1. III, c. x
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même fait penser avant tout à une forme, à un procédé, h une mise en œuvre toute spéciale dans l'acquisition et l'enseignement de la science : forme dont la marque distinctive est d'être <( contentieuse et dialectique ». C'est à rendre cette notion plus concrète et plus pi'écise, c'est à la justifier et à la compléter que vont tendre nos efforts.
Il importe, tout d'abord, de bien nous rendre compte des éléments constitutifs de l'exposition scolastique et des motifs qui l'ont fait adopter. On verra tomber, par là même, bon nombre de préjugés contre elle. Au lieu d'en attribuer l'origine à la barbarie du moyen âge, on pourra se convaincre qu'elle repose sur de solides principes de philosophie, et qu'elle est le fruit d'une profonde sagesse. En toute hypothèse, on y gagnera de pouvoir la juger en connaissance de cauçe, et partant avec plus de vérité et de justice.
La forme est ce qui frappe le plus vivement certains esprits chez les écrivains de l'Ecole. Que de reproches ne leur a-t-on pas adressés à ce sujet? A-t-on assez parlé de leur langue rude et barbare ? De leur mauvais goût et de l'ennui mortel que distillent les pages amorphes de leurs écrits,^ Les humanistes de tous les temps ont épuisé contre eux leurs plus riches collections d'épigrammes ; de graves écrivains religieux ne les ont pas épargnés davantage. Dans son Histoire des auteurs sacrés et ecclésiastiques, Dom Cellier parle de la scolastique en ces termes : « Elle est passée jusqu'à nous avec sa sécheresse et tous ces mots barbares, proposant comme elle le fait les vérités toutes nues, sous une forme toujours contrainte, d'un style sec et
t> LA S COL ASTIQUE
décharné qui n'a ni grâce ni noblesse ; sa façon de procéder est moins utile et moins agréable que celle des anciens Pères de l'Eglise. )> Le jugement de Mabillon, dans son Traité des études monastiques, n'est pas moins sévère. Lui aussi reproche, entre autres choses, aux scolastiques leur dédain pour la forme littéraire. Mais toutes ces critiques portent à faux, elles n'effleurent même pas la vraie question. C'est intentionnellement que les scolastiques ont rejeté de leurs ouvrages les éléments qui constituent la littérature proprement dite. Mieux que personne, ils savent ce qui leur manque sur ce point. Au lieu de perdre son temps à le constater, il serait plus sage et plus scientifique d'examiner les raisons pour lesquelles ils ont opéré ce retranchement et de les réfuter au besoin. Pour nous, les principes qui ont guidé les scolastiques dans cette question ne sont pas contestables. Voici quels sont ces principes : ils appartiennent à la philosophie du langage.
L'homme, pour exprimer ce qu'il pense ou ce qu'il reSvSent, se sert de propositions fort différentes. La première et la plus essentielle de toutes est appelée énonciative par les logiciens. Elle traduit uniquement le concept de l'esprit, le verbe mental, id> quod in intellectu hahetur fi). Elle traduit ce concept, abstraction faite des rapports qu'il soutient avec les autres facultés de l'âme et des sentiments qu'il peut y produire. Les autres propositions qui font partie du discours, comme Vimpérative, Vinterrogafive, etc,
(1) Péri TjcrmPPCia!^, ^nmwfnl , l. I, ]pr.t. T.
servent, au contraire, à exprimer un mouvement ou une affection de l'âme : Ad exprimendum affectum, nous dit encore saint Thomas. Ce n'est pas la pensée elle-même au'elles signifient, mais les sentiments et les actes qui en sont la suite, comme l'amour, la haine, le désir, la prière, l'admiration, le commandement : ÎSon significant ipsiuii conceptum intellectiis sed qiiemdnm. ordinem ad hoc consequentem (i).
Ces distinctions contiennent, en germe, toute la théorie de l'exposition scolastique. C'est à leur lumière qu'il nous est donné de voir comment les scolastiques ont été amenés à se servir, dans leur enseignement oral et dans leurs écrits, d'une forme qui a tant choqué les littérateurs de profession. Ils n'ont fait que tirer les conséquences pratiques des principes que nous venons de rappeler. N'ayant en vue, comme philosophes el théologiens, que la seule connaissance de la vérité, leur langage n'a été que la simple et nue affirmation du vrai. La proposition énonciative, exacte, froide, impersonnelle, a fait tous les frais de leur exposition. Tout ce qui exprime un sentiment, une passion, une impression du sujet en a été soigneusement retranché. En tant qu'hommes de science pure, ils n'avaient pas à en tenir compte. Les dispositions du sujet n'ont pas à intervenir dans la de^monstration. Elles importent peu à la vérité objective, la seule en cause. Elles sont en dehors, de l'objectif du savant, du demonstrator qui, du point de vue où il se place, n'aperçoit et n'exprime des choses que leur caractère de nécessité
1^ Péri Hnm., \ T. lect. VIT.
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et de vérité. Il ne les atteint pas comme bonnes ou mauvaises ni comme belles ou laides. Il demeure étranger à ces différents aspects des objets qu'il considère. C'est dans ce sens qu'on peut dire que la science est en dehors de l'esthétique et de la morale.
Il en est tout autrement de l'orateur, par exemple. Il ne se borne pas, lui, à la démonstration du vrai. L'emploi exclusif de la proposition énonciative serait pour lui un désastre. Au lieu de tirer tous ses arguments de la nature des choses, comme le savant et le philosophe, il fait appel aux passions, aux intérêts personnels de l'auditeur. Or, ne s'adressant pas seulement à l'intelligence de celui-ci, mais encore à sa volonté et à son cœur, c'est une nécessité pour lui de faire appel à une exposition plus vivante et plus chaude. Gomment pourrait-il, sans cela, communiquer la passion du bien et du beau? Rhetores et poetœ, dit saint Thomas, plerumque movere audllores nituntur provocando eos ad aliquas passiones. On comprend donc très bien que les parties du discours qui expriment un mouvement de l'âme abondent chez l'orateur et fassent défaut chez les scolastiques. Ces derniers ont appliqué systématiquement, et avec la plus grande rigueur, toute cette doctrine à leur cas particulier. De là, encore une fois, leur style tout intellectualisé et algébrisé, style qui ne porte pas l'empreinte d'une époque ni même d'une personnalité. Il est dépouillé de tous les éléments qui pourraient l'individualiser. Etant donné le but qu'ils poursuivaient, les scolastiques ne pouvaient pas s'en passer. Ce n'était pas pour eux une affaire de goût, mais une nécessité.
Mission de la scolastique médiévale
Cette mission était de réunir les vérités philosophiques et religieuses dans un corps de doctrines, suivant un procédé scientifique. Pour les vérités religieuses, elles étaient éparses dans la Bible; les écrite des Pères, la tradition et tout ce qu'on est convenu d'appeler (c^ieux théologiques ». La première condition qui s'imposait à ceux qui tentaient de réaliser cette œuvre grandiose consistait précisément à dépouiller ces mêmes vérités de la forme littéraire et oratoire dont les écrivains sacrés et ecclésiastiques les avaient revêtues. A ce prix seulement, il était possible de les enchaîner logiquement, de les réunir en un tout organique, de déterminer leur importance et leur place dans l'édifice total de la doctrine chrétienne. Si elle avait agi autrement, l'Ecole n'aurait pu que continuer les anciens Pères de l'Eglise : elle n'aurait pas fait la synthèse des vérités de i>otre foi. En tout cas, elle n'aurait pu imprimer à ce travail les contours précis, le relief puissant que tous les penseurs sérieux lui reconnaissent. Piéduite à la lumière *crue d'une simple proposition ou d'un syllogisme, la vérité était d'un maniement plus facile et plus sûr pour ces ouvriers de la science et de la synthèse théologiques.
La forme adoptée par eux convenait donc parfaitement à leur but et à leur mission. Nous en avons un témoignage autorisé dans le passage suivant de Petau, témoignage d'autant plus autorisé que son auteur a suivi une méthode d'exposition différente de
celle des seolastiques : (( Bien que la théologie, dit-il, ait la foi pour fondement et pour principe, elle s'en distingue cependant. Par le raisonnement et l'analogie, elle en augmente les richesses doctrinales. La philosophie (coopère à cet accroissement par l'apport de précieux et abondants matériaux ; la dialectique, par la systématisation et la structure logique qui est son œuvre : Formam addit et colligationeni. Ne lui appartient-il pas de se rendre compte des conséquences de chaque chose, de diviser, de définir, de déduire, de mettre de l'ordre partout, et dans les recherches et dans l'enseignement? Toutes choses absolument nécessaires à l'acquisition de la science. Ceux qui en sont dépourvus ne sauraient atteindre le but de leurs études ni recueillir le fruit de leurs travaux. )) Remarquons tout particulièrement ces paroles (i) : Dialectica formant addit et colligationem : C'est la dialectique qui est le principe d'ordre et d'unité. C'est elle qui permet de grouper les vérités et d'en faire un tout organique et harmonieux. Sans leur méthode d'exposition, les scolastiques n'auraient donc jamais pu donner à la doctrine chrétienne une structure scientifique.
Nous en avons encore une preuve dans l'histoire des quelques théologiens qui ont voulu traiter les questions toujours si délicates du dogme et de la morale en sacrifiant à la littérature, en voulant faire en même temps œuvre de science et d'art. On leur a justement reproché de manquer d'exactitude et de précision dans
(1) Frolegom., c. iv.
METHODE D EXPOSITION 1 t
«les matières qui exigeaient ces qualités avant toule autre. Petau lui-même, que nous venons de citer et dont nous né voudrions pas diminuer le grand mérite, n'a pas complètement évité cet écueil. Il a voulu fuir les sentiers épineux et les broussailles de la scolastique, et parler des dogmes dans une langue plus élégante <^t plus riche que celle de l'Ecole (i) ; mais on s'accorde généralement à dire que cette recherche du style ne lui a pas toujours été heureuse. Dans des questions très graves, sa pensée est parfois restée obscure. l-.e vague de quelques-unes de ses conclusions a donné lieu à des méprises et des discussions regrettables. On sait que, pour, couper court à de fausses interprétations de son traité De Trinitate, et même pour répondre à des accusations de subordinationisme, il a dû s'expliquer plus clairement dans une déclaration spéciale. Non, il n'est pas facile de classifier et de coordonner les divers éléments de nos croyances, de leur donner une forme systématique, sans avoir, comme saint Thomas, <( la propriété dans les termes, l'ordre et la mesure dans le développement », sans adopter, en un mot, l'exposition scolastique.
A un autre point de vue encore, cette méthode d'exposition était nécessaire aux écrivains dont nous parlons. Ils ne se bornaient pas à constater le dogme, à prouver son existence, ils en tiraient des conclusions par le mécanisme du raisonnement. La vérité révélée devenait pour eux une source d'autres vérités. Gomme
(1) A dialectorum dumetis libérions ad campi revocata spatia. Vrolegovi., c. I.
ils se livraient à ce travail dans un but de pure science, ils y mettaient toute la méthode et toute la rigueur possible. De là leur idiome spécial. Ils n'employaient que des mots au sens clair et parfaitement défini. Ils écartaient les périphrases et les métaphores, et ne retenaient pour leurs démonstrations que les termes propres et strictement nécessaires. Un apologiste du Docteur subtil, parlant de la question qui nous occupe, a dit avec raison : « Les termes de métaphysique sont dans son œuvre, exactement comme chez tous les docteurs du moyen Age, l'arme de précision requise pour le combat des doctrines. Argumentez une heure, et vous verrez à quel point la périphrase est haïssable. Or, les scolastiques argumentent toujours. Il leur faut 1 expression courte et chargée d'idées. Tel le projectile bien réglé qui éclate au quart de minute choisi et qui perce à l'endroit préféré. Barbare ou non, le mot est
nécessaire Ecrivez en toutes lettres les nombres
d'une addition et opérez ! Vous reviendrez vite aux chiffres. » (i) On a justement comparé l'argumentation scolastique à ces écorchés dont se servent les peintres et les sculpteurs pour étudier l'anatomie du corps humain. Là, plus de grâce ni de beauté, mais la force dans ce qu'elle a de plus apparent : rien que des muscles et des nerfs qui fonctionnent à découvert. On peut voir maintenant combien est peu fondé le reproche qu'on a si souvent formulé contre les scolastiques d'avoir abandonné la méthode d'exposition des anciens Pères de l'Eglise. La plupart des écrivains
(1) R. P, DÉ0D4T-MABÎE, Vénéra'oie Duns Scoi.
METHODE D EXPOSITION lo
religieux des xvii^ et xviif siècles insistent beaucoup sur ce point. Parvenus dans leur cours d'histoire ou d'éloquence sacrée aux temps de Pierre Lombart, ils se croient obligés de s'écrier avec l'abbé Guillon : « Qiiomodo ohscuratum est aurum, muintiis est color optiîïius? Derrière nous, une foule de génies heureux qui ont embelli la raison de tous les attraits du goût le plus épuré et de la plus ravissante onction. A leur tête, un homme de qui le nom seul rappelle la même supériorité sur ses émules de gloire que l'or obtient gur les autres métaux. Devant nous, des philosophes donnant h la vérité elle-même l'air du problème, dédaignant les grâces du langage et paraissant disputer entre eux à qui serait plus inintelligible. Aussi, quelle que ^it la prolixité de ces compilations, il n'en est pas une qui ne ressemble à toutes les autres. Ce ne sont partout que des Sommes ou Corps complets de théologie, des Gloses, soit ordinaires, soit extraordinaires, ou Commentaires sur le maître des sentences, se traînant dans un cercle monotone de chapitres reproduits éternellement sous les mêmes formes. » (i) Et notre auteur, à la pensée d'avoir à s'occuper de telles productions, se déclare saisi du même effroi, et pour une cause bien plus légitime, que les enfants dlsraël au moment oii ils apprirent qu'ils allaient traverser un désert inculte et sauvage, où ils ne rencontreraient que des hommes d'une stature étrange.
Nous répondrons tout simplement : les scolastiques sont venus à leur heure, chargés d'une mission spé-
(1) Bibliothèque choisie des Pères, t. XXXIV.
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ciale, celle de réduire en corps de doctrines les vérités de la foi, d'en faire la synthèse scientifique. Les matériaux dispersés dans les ouvrages des Pères, avons-nous dit, demandaient des architectes. Les scolastiques ont été ces architectes. Leur travail constituait un progrès considérable sur la manière des Pères, à ne considérer que la science sacrée prise en elle-même. Ceux-ci traitaient le plus souvent de questions particulières de théologie. Ils étaient guidés dans le choix de ces questions par l'hérésie qu'ils se proposaient de combattre, les livres de l'Ecriture dont ils entreprenaient le commentaire, par les besoins du peuple auquel ils s'adressaient. Avec la scolastique, c'est la théologie dans sa forme scientifique qui fait son apparition. Ce n'est plus une portion seulement de la doctrine qu'on nous expose, c'est l'ensemble, le corps complet et solidement charpenté de cette même doctrine. C'est le temps des Sommes, des Commentaires, des Gloses, dont parle avec épouvante l'auteur que nous venons de citer. La vérité chrétienne s'y trouve traitée, non par des prédicateurs, mais par des savants de profession. Elle y revêt, par conséquent, une forme nouvelle, celle qui (^onvient à des ouvrages de pure science : forme qui ne pouvait et ne devait ressembler, en rien à celle des Pères. Les scolastiques l'ont parfaitement compris, et, à moins de ne reconnaître qu'un seul genre d'exposition pour tous les sujets traités, il faut bien avouer qu'ils ont pour eux la raison et le bon goût. On ne voit pas ce que les grâces de langage, telles qu'on les entend d'ordinaire, viendraient faire dans une Somme théologique. Leur place est mani-
MÉTHODE DEXPOSITIOiN I''^
festemeiit ailleurs, d'après les préceptes même les plus élémentaires de l'art de bien dire :
Singula qaœqiie locuin tencant i>orliia decenter.
On ne saurait faire un crime non plus aux écrivains de l'Ecole de l'uniformité et de la monotonie qui régnent dans leurs écrits. Ils ne pouvaient guère éviter ces défauts, avec le genre d'exposition adopté par eux, genre qui comportait la suppression dans le style de tout ce qui est personnel, actuel et affectif ; mais il présentait par ailleurs trop d'avantages pour être sacrifié à quelques qualités d'agrément. Ce que voulaient avant tout les philosophes et les théologiens scolastiques, c'est que ,rien ne vînt les distraire de la recherche et de la contemplation de la vérité pure. Ils V ont' réussi, et c'est pourquoi leurs livres sont remplis de, substance et de raisonnements rigoureux. Retranchez, au contraire, d'un grand nombre d'ouvrages de nos j)hilosoph(»s modernes les charmes du style, l'arrangeriient des phrases, quelques aperçus historiques ingénieux, il n'y reste pas grand'chose en fait de doctrine. Et il ari'ive plus d'une fois de vous dire en les lisant : Piildira species, cerehram non habet. Du reste, les plus sensés d'entre eux ne parlent-ils pas de la nécessité de guérir nos études du mal littéraire et <ie les rapprocher des fermes méthodes par lesquelles la science a su conquérir et garder le respect des hommes qui pensent.^ 11 est certain que la littérature proprement dite, devenue un art d'agrément pour la foule des lecteurs, a pris une importance et une extension démesurées à notre époque. Elle n'a pas peu contribué
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à émasculer les intelligences et à les rendre inhabiles au travail de la pensée. <( Le nombre des gens qui pensent, a-t-on dit, n'a pas du tout augmenté dans la même proportion que celui des gens qui lisent, et pour les besoins énormes de ces derniers il a fallu faire une quantité d'écritures qu'ils pussent lire sans penser. » (i) Pour eux, les livres ne valent que par la forme ; la réalité qu'ils expriment ne compte pas.
Terminologie scolastique
Quant au reproche d'inintelligibilité adressé aux écrivains de l'Ecole, il n'a pas non plus de fondement. Il ne prouve qu'une chose : le manque d'initiation chez ceux qui le formulent. Il existe une langue philosophique : c'est un fait. Il est bien évident qu'on ne saurait la comprendre si on ne l'a pas apprise. L^s philosophes ne peuvent être rendus responsables de cette ignorance. Maintenant, si la critique porte sur l'existence même de cette langue spéciale, si on prétend qu'elle n'a aucune raison d'être, c'est une autre question. On ferait bien de nous donner une preuve de cette assertion, qui est loin d'être évidente par ellemême, attendu qu'elle contredit une pratique universelle. Ce n'est pas seulement la scolastique qui se sert de termes techniques, on les retrouve plus ou moins chez tous les philosophes. Descartes, pour avoir critiqué la terminologie de l'Ecole, ne fait pas exception
(1) D*AVENEL, Français de mon temps, c. viii.
a la règle. Pour Kant, on a fait un lexique particulier de sa langue. Quant aux sciences particulières, elles ne manquent pas non plus de termes qui, pour être compris, exigent une culture spéciale. On n'a qu'à jeter un coup d'œil sur un traité de droit, de chimie, d'algèbre ou de médecine pour s'en convaincre, et pour voir en même temps que les scolastiques sont loin de tenir sur ce point le record de la barbarie, si barbarie il y a. Que les ouvrages de littérature n'admettent point cet idiome spécial, cela se conçoit. Ils s'adressent non k des spécialistes, mais au grand public et doivent, par conséquent, êtiie écrits dans la langue de tout le monde, sous peine de n'être pas compris ou de passer pour pédantesques. Aussi Ronsard est-il ridicule d'écrire ; « Vous êtes mon entéléchie. » Mais pour les sciences, c'est im usage général et une nécessité d'avoir recours h des termes techniques. Qu'on cesse donc de reprocher aux scolastiques une liberté qui appartient à tous les philosophes et à tous les savants. Leur idiome peut, du reste, supporter avantageusement la comparaison avec ceux des autres. Il est singulièrement énergique et précis. Sous sa rude écorce, il cache toujours « la substantifique moelle » dont parle Rabelais.
Nous ne voulons pas nier cependant que chez les scolastiques de la décadence il n'y ait eu de nombreux abus sur le point qui nous occupe. Ils ont parfois multiplié les termes spéciaux sans utilité, poussés seulement par le besoin de se singulariser ou, ce qui est plus grave, de cacher leur ignorance. Ils oubliaient qu'un mot, même bizarre, ne saurait être une solution. Que n'ont-ils toujours imité la réserve et le bon goût
l8 LA SCOLASTIQUE
de saint Thomas ! On sait qu'il est plutôt sobre de termes d'école, surtout dans sa Som,nie théologique, destinée aux commençants. La règle est de n'y avoir recours que pour éviter une périphrase ou pour donner à l'idée son plus haut degré de précision. Leibnilz nous semble donc avoir dépassé la mesure en disant : (' Fuyez les mots techniques comme on fuit une vipère ou un chien enragé. » Le danger n'est pas aussi grand qu'il le prétend, et lui-même n'a pas toujours suivi le conseil qu'il donne aux autres sous cette forme absolue. Ce qui est plus opportun, c'est de recommander aux professeurs de bien définir les termes dont iL s'agit et de s'assurer que les élèves en comprennent tout le sens. Ces derniers se contentent souvent d'approximations qui font de leur science un verbalisme stérile et même dangereux.
Inutile de faire plus longuement l'apologie des scolastiques sur cette question de langue. Ce que nous venons de dire est suffisant pour faire justice des faciles plaisanteries qu'on se permet sur leurs phrases sibyllines. Cet idiome scolastique, les vrais savants le reconnaissent, a exercé la plus heureuse influence sur la formation du français. Hauréau lui-même l'a proclamé en ces termes : « Il se forma dans les écoles du xiif siècle une langue nette, fière et pleine d'énergie, qui devait, avec le temps, perdre sa rudesse, mais non sa précision, et devenir, après quelques autres transformations, notre langue nationale. » (i)
(1) A. FRANCK, Dlctionv. des aclcnces ph1.1omphi.riv es, Scolastique, b. h.
MÉTHODE d'exposition TQ
Méthode d'éducation intellectuelle
Nous avons vu que la méthode d'exposition scolas^ lique se rattachait à l'œuvre même de synthèse et de -cience que les docteurs dii xnf siècle avaient pour mission d'accomplir. Cependant, on ne se ferait pas ime idée complète de cette méthode si on ne l'envi Gageait encore à un autre point de vue. Dans la pensée fie ses auteurs, elle était surtout un instrument de haute formation intellectuelle. C'est ce qui est affirmé par saint Thomas lui-même dans le prologue de la Somme th^ologiqiie. Là il nous dit que son intention est de traiter de la doctrine chrétienne dans la forme la mieux adaptée aux besoins et à la capacité des commençants : eo modo tradere secundum, quod congruit ad eruditionem incipientiiim.. Ce serait une grave erreur que d'entendre ces paroles dans ce sens que le saint docteur aurait fait un choix dans les matières à traiter, écartant les plus difficiles, retenant les plus simples. Non, il a abordé, dans cette même Somtne, les problèmes les dIus ardus de la science sacrée. C'est l'opinion formelle de Cajetan, et on peut l'en croire. On (îst donc bien obligé de le reconnaître : ce qui est à Tusage des commençants dans Ja Somme, c'est la méthode d'exposition suivie, c'est-à-dire ce stylé bref et syllogistique, cette division par questions et par articles, cette constante application à définir et à disiinguer, ce recours au processus triadique, ce souci de scander toutes les étapes de l'esprit dans sa marche logique. Tout cela est fait principalement en vue des
élèves et des commençants. C'est une méthode d'enseignement : tout y est disposé et combiné pour former et soutenir une intelligence novice dans l'art de la pensée et du raisonnement.
Qu'on ait abusé de ce genre d'exposition, nous ne voulons pas le nier. Il était fait pour l'école, et on l'a transporté souvent dans la chaire et jusque dans les prières liturgiques. Il n'est pas rare, par exemple, de rencontrer dans les proses et les hymnes du xiv° siècle des strophes dans le genre de eelle-oi sur la Trinité :
Hœc dicuntur relative, Quum sint unum substantive, Non tria principia, Sive dicas très vel tria, Simplex tamen est usia, Non triplex essentia.
On sait que les sermons de la même époque étaient souvent une débauche de logique, de divisions et de subdivisions sans fin. Mais ces abus ne sauraient porter atteinte à l'excellence de la méthode scolastique. Cette dernière a des limites précises qu'on ne peut dépasser sans inconvénient. Voilà tout ce qu'on est en droit de conclure des abus que nous venons de rappeler. -^Nous disions donc qu'elle s'adressait principalement aux intelligences en voie de formation. C'est un point de vue qu'oublient trop les historiens et les critiques : de là des condamnations sommaires et injustes. Un lecteur, parvenu à sa pleine maturité intellectuelle, peut trouver dans les œuvres des philosophes et des théologiens de l'Ecole des distinctions qu'il estime puériles, des énumérations dont certaines parties lui
paraissent superflues ou trop obvies, des explications et des préliminaires rebutants. Il voudrait une marche plus rapide et plus dégagée. 11 serait heureux qu'on lui fit grâce de certaines remarques. Il n'éprouve nullement le besoin d'un argument en forme pour saisir telle ou telle conséquence. Mais ce même lecteur devrait le comprendre : ce qui est une gêne pour lui est une nécessité ou un précieux secours pour le novice. La marche du raisonnement dans le discours ordinaire est trop rapide pour ce dernier : elle contient trop d'arguments sous-entendus ou à peine indiqués. Qu'on mette en forme une page d'un sermonnaire, on sera étonné du travail de logique qu'elle suppose et du nombre de syllogismes qu'elle renferme. On comprendra alors combien il est sage d'appliquer à des exercices d'épellatioh, si l'on peut ainsi dii^, les débutants de la vie intellectuelle.
Ces considérations nous permettent de juger de lâ valeur de certains reproches souvent adressés à nos manuels de philosophie et de théologie. Dans la fièvre de réforme des études du clergé qui a sévi il y a quelques années, bon nombre de critiques n'avaient que dédain pour ces sortes d'ouvrages, avec leur amas confus de prolégomènes, préliminaires, définitions, divisions, subdivisions, thèses, corollaires, appendices et notes sans utilité. Qu'est-ce à dire, sinon qu'ils auraient voulu voir ces manuels débarrassés de tout appareil scolastique, Mais ils ne pouvaient commettre, en semblable matière, une plus grave et plus funeste erreur. Ils oubliaient que les manuels s'adressent aux commençants. En se plaçant au point de vue de ces
derniers, ce qu'on est tenté, à première vue, de regarder comme puéril et superflu, on le juge nécessaire; on s'aperçoit bien vite que ces atqui et ces ergo, ces définitions et ces préliminaires sont tout à fait à leur place dans les manuels dont nous parlons, beaucoup plus, en tout cas, que les ornements et les charmes littéraires dont nos critiques regrettent l'absence. Ce regret, qui paraît tout d'abord inoffensif, révèle en réalité une complète inintelligence de la nature et du rôle de la méthode scolastique. (( Le style de saint Thomas, dit quelque part Joseph de Maistre, ne pouvait être celui de Bembo, de Mûri ou de Maffei », et surtout il ne devait pas l'être.
Nous l'avons dit : il est de l'essence du procédé de l'Ecole d'écarter les éléments qui constituent la littérature proprement dite. Vouloir, à toute force, y introduire des préoccupations d'art, c'est en détruire toute l'économie, en méconnaître le but et la portée. C'est vouloir réduire finalement l'enseignement de la théologie à un geme littéraire. C'est prendre pour modèle rUniv(u\S'ité, qui a souvent fait de l'enseignement de la philosophie un thème à belles périodes et à dissertations élégantes. Quand les manuels de nos Séminaires seront composés dans cet esprit, nous n'aurons f)lus de philosophes ni de théologiens. Bannir la méthode scolastique des livres de celte sorte, c'est la bannir de son terrain propre, du terrain oii elle trouve toute sa raison d'être, où elle produit ses meilleurs fruits. Cette méthode nest pas la science, dirons-nous avec Bossuet, mais un moyen sur pour y faire avancer ceux qui commencent.
MÉTHODE d'exposition 9.'i
Telle ost donc la méthode scolastique considérée dans ses éléments intrinsèques et disHnctifs. Elle a des principes et un but nettement déterminés. On ne saurait, sans la plus grande injustice, ne voir en elle qu'un effet du mauvais goût et de l'ignorance du moyen ûge. Elle se présente à nous comme un système voulu, raisonné, que nul n'a le droit de dédaigner ou de rejeter a pi^iori. Malheureusement, ses contempteurs ne l'ont jamais sérieusement étudiée. Ils ne la connaissent guère que d'après quelques-unes de ses locutions techniques rencontrées au hasard de leurs lectures. Ce n'est pas suffisant lorsqu'il s'agit d'une chose qui a tenu une si grande place dans l'histoire de l'esprit humain.