CHAPITRE III
Pensée et sentiment
Le scolas tique, nous l'avons vu, n'envisage point les choses en tant que susceptibles de produire un. sentiment quelconque. Il laisse de côté leur aspect émotionnel ou esthétique. C'est ce qui le distingue de l'orateur, de l'artiste, de l'homme d'action. Est-ce à dire pourtant que nulle affection de la volonté n'accompagne ou ne doive accompagner le travail purement intellectuel ? Le croire serait une grave erreur. Saint Thomas recommande comme industrie mnémotechnique l'estime et l'affection pour ce que nous voulons graver dans notre mémoire : Oporiet ut homo adhiheat affectum ad ea quœ vult rememorari (i). Or, si la mémoire est puissamment aidée par cette pratique, l'intelligence ne l'est pas moins. Pour prévenir ou dissiper tout malentendu relativement au caractère de la méthode scolastique telle que nous l'avons définie, nous voudrions donc étudier maintenant les rapports de l'idée pure avec le sentiment. Nous achèverons ainsi de mettre au point les considérations que nous avons fait valoir jusqu'ici.
Du reste, la question que nous voulons examiner ici est de toute actualité. Elle a préoccupé et préoccupe
(1) Sum. theol., I, q. XLix, art. 1.
56 I A SCOI.ASTIOUE
encore visiblement un grand nombre de penseurs de nos jours. Ces derniers estiment avec raison que la compénétration réciproque de la pensée et du sentiment constitue le nœud vital de la psychologie, le point central de notre vie intérieure. Qui ferait la pleine lumière sur cette question tiendrait le secret de notre personnalité, de notre tempérament d'esprit et de nos croyances. Les scolastiques ne pensaient pas autrement. On les a souvent accusés d'avoir méconnu le rôle de la volonté et du cœur dans la genèse el l'explication des phénomènes de l'âme. Mais une telle opinion ne peut provenir que d'une connaissance superficielle de leurs doctrines. Pour saint Thomas, les admirables articles qu'il a consacrés à l'étude des passions et de la volonté le mettent suffisamment à couvert d'un tel reproche.
Vertu intellectuelle Ses rapports avec la volonté
La science, par elle-même, n'a rien de commun avec la volonté. C'est, en général, la condition de toutes les vertus purement intellectuelles. Ces dernières,^ dit saint Thomas, ne perfectionnent pas la volonté et n'ont aucun rapport nécessaire et immédiat avec elle : Non perficiant partem appetitivam, nec aliquo modo ipsam respiciunt (i). Elles habitent une région supérieure et étrangère à l'action. Elles produisent tout leur effet dans les limites de l'esprit. Nous conduire à la con-
(l) Sum theoL. I-II, q- lvii. art. 1.
iiaiss§Lnc€ du vrai indépendamment de toute fin ultérieure, tel est leur rôle. Elles ne supposent donc pas nécessairement la rectitude morale de la volonté. C'est ce que nous voyons so réaliser pour l'art lui-même, qui ne possède qu'un degré inférieur d'intellectualité, si on le compare à la philosophie et à la science. Les qualités morales de l'artiste n'entrent pas en ligne de compte dans le jugement à porter sur son oeuvre : Von pertinet ad laudein artificis, in quantum artifex, qua volontate opus facit, sed quale sit opus quod facit (i). La critique trouve dans cette œuvre même, dans les principes et les procédés de l'art, tous ses éléments d'appréciation. Elle n'a pas à faire état des dispositions morales de l'artiste ou du savant. Ces dispositions, ai parfaites qu'on les suppose, ne sauraient, par elles-mêmes, donner la moindre valeur objective à une œuvre de science et d'art.
Mais si l'art ne procède pas des vertus morales, il n'a pas davantage pour but de les prêcher. C'est faire fausse route que de le mettre directement au service de la religion ou d'une thèse quelconque. Se placer au point de vue de la piété ou de l'édification pour juger d'un tableau de peinture, par exemple, c'est montrer qu'on n'a pas le moindre soupçon de l'art. Seules, les {personnes de faible culture intellectuelle ou les systématiques tombent dans ce travers. La fameuse théorie de l'art pour l'art ne manque donc pas d'un • ertain fondement en philosophie. On peut la sou-
1' Ibid., MI, ti. LVil, art. 3.
58 LA SGOLASTIQUE
tenir en conformité avec les principes de saint Thomas que nous venons de rappeler, principes, est-il besoin de le dire, qui laissent subsister la juridiction universelle de la morale. Tout ceci revient à dire que la science et l'art n'assurent pas le bon usage de la puissance qu'ils créent ou perfectionnent. C'est à la volonté de procurer ce bon usage. N'est-ce pas à elle qu'il appartient de mettre nos facultés naturelles ou acquises en mouvement, et de les pousser à l'action? On comprend, dès lors, que cette action tire sa valeur morale de la volonté. Si cette dernière est juste, charitable et sainte, l'action le sera également. Ainsi la volonté est la source de tout bien. C'est de son état de santé ou de maladie, de vertu ou de vice, que dépendent le bon ou le mauvais exercice de nos facultés, le mérite ou le démérite de nos œuvres. On peut voir par là l'erreur de ceux qui font de la science le principe de tout bien et de l'ignorance le principe de tout mal.
Nombreux furent, au siècle dernier, les écrivains et les hommes politiques qui tombèrent dans ce travers d'attribuer à l'instruction pure un pouvoir moralisateur presque souverain. Victor Hugo s'écriait naïvement : (( La vraie division humaine est celle-ci : les lumineux et les ténébreux. Diminuer le nombre des ténébreux, augmenter' le nombre des lumineux, voilà le but. C'est pourquoi nous crions : Enseignement I Science ! Apprendre à lire, c'est allumer du feu ; toute syllabe épelée étincelle. » (i) Combien d'autres avec lui ont vu, dans ce livre, le salut de l'humanité, et dans la
(1) Misérables, I-VIT. l.
METHODE D EXPOSITION og
iiuilliplicalion des bibliolhèques un moyen infaillible de relèvement moral ! Il en est même qui ont poussé l'ignorance de la nature humaine et de la plus élémentaire psychologie, jusqu'à vouloir faire de l'art le eonducteur des peuples. De pareilles doclrines donnent une triste idée de la science positive dont se réclament ceux qui les soutiennent. Leurs raisonnements supposent presque toujours ui^e humanité idéale ou abstraite et, qui plus est, tout entière portée au bien. Tant il est vrai que certains hommes ne mettent en avant de beaux principes, que pour les méconnaîlre plus facilement dans la pratique. C'est ce que nous voyons se réaliser, non seulement pour la liberté et la fraternité, mais encore pour la méthode expérimentale. Non^ la science ne suffit pas, puisqu'ellç tire toute sa valeur morale de la volonté, puisque seule la volonté peut lui permettre de prendre place parmi les choses bonnes : Nec ars, nec habitas speculativl faciunt bonum opus quanlam ad iisura, quod est propruini virtutis perficientis appetiturn (i). L'instruction toute seule ne guérit ni ne préserve de la méchanceté ; rien ne l'empêche de coexister avec les instincts les plufe bas, les mœurs les plus dépravées. On a pu dire avec raison que l'instruction sans éducation morale n'est qu'une clé indifférente qui ouvre au hasard le livre instructif ou consolateur, le journal aux suggestions perverses et le formulaire des explosifs. C'est un fait dont seule la philosophie de saint Thomas nous donne la vraie raison. Sa doctrine, dans cette question comme
il) 6uni. l^¥'ul , 1 II, (j. LVii, an. 1
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dans tant d'autres, laisse chaque chose à sa place et à ses attributions. Elle n'enlève rien à la dignité de la science ni de l'art : au contraire, elle sauvegarde et relève cette dignité en ne plaçant pas leur fin hors d'eux-mêmes. Ce n'est pas saint Thomas qui aurait confondu la science avec ses applications industrielles ni subordonné l'art à un intérêt quelconque. Le savant, comme tel, n'a rien à voir avec la pratique ni avec les nécessités et les contingences de la vie réelle : Non inclinaiur ad utendarn (i).
N'est-ce pas là le summum de cette intellectualilé dont tant d'auteurs modernes se sont fait un titre de gloire, et dont ils ont parlé comme d'une nouveauté. ^^ Us n'ont pas vu que le culte désintéressé des idées a compté ses plus fidèles et plus fervents serviteurs chez les anciens. Sans doute, ceux-ci n'ont pas cru que la science tenait lieu de tout; ils n'ont pas dit, comme Henan, qu'elle élait le moyen el la tin, l'utile et le beau, ce qui détruit et ce qui crée, la perfection individuelle, la paix sociale, l'universel et le divin. Mais ils n'en ont pas moins bien compris pour cela ni respecté la nature et le rôle de la science. Us ont pensé, non sans raison, que de telles, exagérations étaient nori seulement contraires au fait de la multiplicité de nos facultés et de nos besoins, mais encore qu'elles devaient fatalement conduire la science à la banqueroute.
C'est dans le cas seulement où nos tendances et nos appétits seraient pleinement soumis à la raison, que
(1) Sum. thcol, MI, q. LVii, art. 1.
Mr^THODE d'exposition 0 I
nous n'aurions besoin que de lumière pour vivre. Nos (nmaissances produiraient alors tout naturellement l'amour et la pratique du bien. Les fautes et les crimes des hommes, dans cette hypothèse, ne seraient que leurs ignorances, comme le voulait Socrate. C'est pour le coup que le salut de l'humanité se trouverait dans le livre, et qu'il conviendrait de criei' avec nos modernes utopistes : Enseignement I Science ! Bibliothèques ! [/instruction serait la bonne voie pour arriver à la perfection individuelle, à la paix sociale. Il resterait bien encore à discuter la nature et la qualité, de cette instruction ; mais il n'en resterait pas moins vrai qu^au fond, la question morale se réduirait à une question de culture intellectuelle. Nous n'aurions qu'à travailler ;i la diffusion des lumières pour augmenter le règne (le la vertu. I Mais la réalité est tout autre. L'empire (le la raison sur nos appétits s'exerce sur des sujets rebelles, à tel point qu'ils peuvent égarer et pervertir cette raison elle-même, surtout dans les applications qu'elle fait aux cas particuliers des idées générales, (krest-ce à dire, sinon que la difficulté du bien ne gît pas seulement dans les ténèbres de l'esprit, mais encore dans l'appétit sensible et même rationnel.
C'est pourquoi les vertus strictement morales sont nécessaires. Si elles n'étaient pas, le remède ne serait pas appliqué partout oii se trouve le mal. La raison éclairée ne constitue qu'une fraction de la puissance du bien. Cette puissance n'est complète qu'autant que nos autres facultés sont dressées à leur tour à l'amour du bien. C'est alors seulement que nous sommes, selon la parole de l'Apôtre, « munis de toutes pièces et rendus
apies à toiUes bonnes œuvres » (i). Rien n'est donc 1)1 us défectueux qu'une instruction sans éducation morale. Elle laisse riiomme en partie inculte et barbare. Comme la moralité de cette instruction dépend tout entière de la volonté, il peut arriver qu'elle n'ait finalement d'autre résultat que de fournir au mal des armes plus puissantes et plus perfectionnées. Ceci nous rappelle le mot d'un voyageur à propos de sauvages qui avaient pris quelques formes extérieures de la civilisation : (( Ce sont toujours des anlliropophages, disait-il, seulement ils mangent avec des fourchettes. » Nous ne prétendons pas que la science soit sans action moralisatrice d'aucune sorte. Nous combattons ceux qui en font la source principale et souvent imique de la vertu. Nous leur disons : Non, la connaissance, si étendue qu'on la suppose, ne suffit pas à faire de nous des hommes de bien. L'éducation directe de la volonté est nécessaire pour cela. Il s'agit de former cette volonté à l'amour et à la pratique du bien. Dans ce cas, c'est donc le bien qui est l'objet de notre poursuiite. Or, nous l'atteignons moins par la science que par un régime spécial, un ensemble de pratiques pouvant redresser nos inclinations et les orienter vers le devoir. Ce n'est pas la même loi qui préside au perfectionnement de l'intelligence et à celui de la volonté. Nous parvenons ;\ la connaissance du vrai en suivant les lois de l'esprit et les règles du raisonnement. Nous parvenons à l'amour du bien en suivant les lois et les procédés^ propres de la volonté.
(1) // Tlm. m, 17.
MÉTHODE d'exposition 63
Or, cette dernière ne compte pour rien l'inexistant et l'abstiait. La réalité seule la met en mouvement. Le ' raisonnement ne lui donne que de l'action en pensée. En un mot, la volonté n'obéit pas à l'intellect spéculatif qui se nourrit de science pure, mais à l'intellect pratique dont le domaine est le réel.
Nous pouvons voir à la lumière de ces principes Terreur capitale de nos modernes chercheurs de morale qui, pour fondement de leurs systèmes, n'ont à présenter, même au peuple, que des abstractions, comme le bien de l'espèce, la dette sociale, l'impératif catégorique et autres choses semblables. Tout cela n'a aucune prise sur la volonté, à qui il faut des réalités vivantes, un Dieu personnel, dès sanctions positives, des exemples concrets, des secours en nature. C'est ce qu'on trouve dans le christianisme où le Verbe s'est fait chair : Usque ad ipsam descendit imaginationem (i), nous dit saint Bernard. Tout, dans cette religion, se trouve merveilleusement accordé aux besoins conscient* et même subconscients de la nature humaine.
Une dernière remarque achèvera de nous faire comprendre les rapports que la connaissance pure soutient avec la volonté. L'amour d'une chose, dit-on communément, est fils de sa connaissance, et cet amour est d'autant plus grand que cette connaissance est plus parfaite. Ce dernier point, cependant, demande quelques réserves ou explications. Un amour plus grand ne suppose pas nécessairement une connais-,
(1) s. BERN. In sei-m. de Aquœciuctu.
64 LA SCOI-ASTIQUE
sance plus grande. Il est une perception de l'objet qui ne peut engendrer qu'une idée sommaire et incomplète, et qui suffit pourtant à la perfection de l'amour. L'esprit attire l'objet à lui : plus ce travail d'assimilation est complet, plus notie conception est parfaite. Or, le travail en question ne s'accomplit i3as sans abstraction ni une certaine dissection de l'objet connu : Fesprit, pour le posséder pleinement, a besoin de l'envisager sous des aspects divers, de le ramener par l'analyse à ses éléments primitifs ou de le reconstituer par la synthèse. La j>erfection de la connaissance est à ce prix' Si l'inlelligencc se montrait moins active, moins pénétrante, si elle se contentait d'un simple aperçu ou d'une vue d'ensemble, elle ne se ferait qu'une idée superficielle des choses.
Tout autres sont les conditions de l'amour parfait. Une connaissance globale et sommaire peut lui suffire. S'il nous est permis de nous servir d'une expression vulgaire, nous dirons que la volonté n'eiî demande pas si long que l'intelligence. D'oii vient œtte différence? Saint Thomas nous le dit dans le passage suivant : Amor est in vl appetitiva qaœ respicit rem secunduni quod in se est (i). C'est vers la chose considérée en elle-même, dans son unité vivante, dans son tout naturel et organique, que se porte l'appétit. Il n'a que faire d'abstraction ni d'analyse. Il n'éprouve nul besoin d(î diviser son objet, puisque ce dernier lui apparaît bon et désirable tel qu'il est. En résumé, l'esprit se perfectionne par un examen approfondi et détaillé de
(1) snm. tr,pni., t-îf. q. xxvîî. an. 2.
MÉTHODE d'exposition 65
l'objet de son étude. Pour la volonté, un simple aperçu de l'objet peut suffire. Elle n'a besoin de connaissance que dans la mesure où l'amour l'exige. Or, l'amour se porte sur une chose telle qu'elle est en elle-même — seciindum. quod in se est — sans distinction ni division. On peut dire aussi qu'il atteint seulement l'objet en tant que bon ot convenable, sub ratione boni et convenientis ; ce qui pose des limites à la connaissance nécessaire. Nous trouvons dans celte doctrine l'explication dernière d'un grand nombre de phénomènes de la vie intérieure.
Nous comprenons, par exemple, l\ la lumière de ces principes, comment l'abus de l'analyse et de la critique peut amener l'affaiblissement et l'usure de la volonté. L'inlelligence trouve, sans aucun doute, une force et ime richesse dans l'exercice de ces deux fonctions. En s'y livrant, elle ne fait rien de contraire à la loi de son développement. Son génie propre n'est-il pas do diviser l'objet de son étude pour arriver à le posséder pleinement.^^ Ad perfeciionejn cognitlonis requiriiiir quod hoîno cognoscat sigillatim. quidquid est in re siciit partes, et virtutes et proprietates (i). Si ce n'est pas là tout son procédé de perfectionnement, c'en est au moins une partie néôessaire et essentielle. Mais ce procédé, s'il est poussé. trop loin, crée une disposition générale qui ne favorise guère l'action normale de la volonté. Colle-ci, disons-nous, subit l'attraction de la chose telle qu'elle est dans la réalité. Or, l'esprit d'analyse nous habitue à la voir sous un angle différent,
(1) Sum. thea}., I-II. q. xxvii, ayt 2.
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cVist-à-diic il la voir, non plus dans son uni lé vivante, mais on quelque sorte dans sa mort, dans les éléments qui la composent considérés séparément. Cette ma- Tiière de voir n'est pas de nature à exciter ni à soutenir l'énergie de la volonté. Elle diminue plutôt la force et te charme d'impression qui nous viennent de la nature. Elle prive la volonté de son ressort le plus puissant qui est un vif sentiment de la réalité. On s'est servi d'une comparaison très juste et très frappante pour faire comprendre l'action corrosive que l'habitude de l'analyse et de la critique exerce sur le vouloir : le grain moulu en farine, a-t-on dit, ne saurait plus germer ni lever.
L'extrême rafiineinout de la pensée produit aussi 1 "abondance des points de vue d'oii résulte souvent Tindécision de la volonté. Les gens du peuple, les esprits peu cultivés ne souffrent guère de ce mal. Ils prennent les questions, et les choses en bloc, sans tenir compte des distinctions des hommes d'étude. Non seulement ils sentent les choses plus réelles, mais encore ils les sentent sans division ni partage. Les secondes vues de l'analyse et de la réflexion ne viennent pas affaiblir leur impression première. Aussi font-ils preuve bien souvent de plus de résolution et d'énergie que les esprits plus compréhensifs. Les hommes d'action sont également plus nombreux parmi eux que parmi les intellectuels. Ces derniers tombent facilement dans le dilettantisme ou 1(; scepticisme pratique, l'action exigeant une puissance et une sincérité de conviction dont ils ne sont pas toujours capables. Bien plus, cette action leur apparaît parfois contraire à la
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flif^nité de la pensée ou appartenant a un degré infé- Vicur de culture et de civilisation. 11 est certain que [action se passe tout entière dans le domaine des réalités concrètes : Actus et elect'iones homlnum sunt circa singularia. A ce point de vue, elle peut sembler peu de chose comparée à l'idée générale dont elle est une des innombrables déterminations possibles. Mais elle possède une incontestable supériorité : celle de la réalité. C'est quelque chose pour un monde qui ne vit pas d'abstractions, mais accomplit sa destinée par des actes positifs.
C'est donc se tromper gravement que d'attendre tout le progrès humain de la science. Non, on ne pourvoit pas à tout en s'écriant comme Gœthe mourant : « Plus de lumière ! » La lumière n'est pas ce qui manque aux époques de décadence : l'impuissance de vouloir et de réagir, l'abaissement des caractères, tel est le mal dont elles meurent î Ce mal peut coexister avec un développement considérable de la pensée. Sur ce point, les données de l'histoire concordent avec celles de la psychologie. L'homme ne vit pas seulement d'intelligence. Il a d'autres facultés, dont le plus ou moins de culture et de santé est pour lui une question de vie ou de mort. Faire consister toute la perfection individuelle et sociale dans la science, c'est donc servir bien mal la cause du progrès. Les peuples qui entreraient dans cette voie seraient vaincus dans la lutte pour la vie. Il ne suffît pas de posséder les armes de la civilisation, il faut encore avoir l'âme assez fortement trempée pour les manier utilement. Quand il s'agit de vivre et d'agir, c'est la volonté qui joue le
LA SCOLASTIOUE
rôle principal. Et mêmie, lorsqu'il s'agit de comprendre, ce rôle conserve quelque importance. C'est ce qu'il nous reste à examiner.
Vertu morale Son action sur l'esprit et la science
Nous avons étudié jusqu'ici la pensée dans les différentes formes et manières dont elle influence la volonté et le sentiment. Nous allons maintenant rechercher dans quelle mesure la volonté, à son tour, intervient dans nos opérations purement intellectuelles. 11 y aurait assurément beaucoup à dire siîr ce sujet. Mais nous n'en retiendrons que les points intéressant le but de cette étudd : à savoir dissiper certaines objections que notre théorie de la méthode scolastique peut faire naître.
D'une manière générale, il est certain que nos états de sentiment pèsent d'un grand poids sur notre vie intellectuelle, et la conditionnent souvent. C'est un fait que la psychologie la plus élémentaire permet de constater. Si on restituait à l'appétit ce qui lui revient dans les convictions de la plupart des' hommes, il ne resterait rien ou presque rieç au compte de l'inteiligence pure. Faut-il voir là une des plus grandes misères de l'humanité ou l'accomplissement d'une loi naturelle.^
Si on fait de l'intelligence un cas de volili.on, la réponse n'est pas douteuse. On sait qu'un grand nombre d'écrivains et de philosophes de nos jours partagent cette opinion. Ils sont victimes, en cela, de
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leur tendante ordinale à nous donner comme l'état normal de Tespèce ce qu'ils voient exister, en fait, dans bon nombre d'individus. Inutile de faire remarquer combien ce raisonnement est défectueux. Il ne tend à rien moins qu'à ériger en loi les avortements et les aberrations de la dégénérescence. La vie intellectuelle doit à sa hauteur même de n'être accessible qu'à une élite. Il n'est pas étonnant qu'on n'en trouve (]u"une ombre ou une vague approximation dans la foule dos esprits. Cependant, si nous réprouvons la doctrine det? auteurs dont nous parlons, nous ne prétendons pas pom* cela que l'intervention du sentiment et de la Aolonté dans la genèse de nos croyances soit loujouis abusive. Il est des cas oi^i cette intervention est naturelle et paffait(»ment conforme aux lois de la connaissance, bien (ju'il ne soit pas ' toujours facile d'opérer un juste discernem.ent entre la part de l'esprit et celle de la volonté. F.a philosophie de saint Thomas a projeté plus de lumière que toute autre sur ces délicates questions. Aussi marcherons- nous à la suite du grand Docteur.
Tout d'aburd, le choix d'une question à étudier, d'une science à cultiver dépend bien souvent d'une disposition morale, d'un état affectif. En se portant vers telle ou telle matière, notre esprit obéit à des aflinités ou des convenances qui lui sont, en quelque sorte, hétérogènes : il subit l'influence du tempérament, de l'hérédité, de la vocation et d'un grand nombre de considérations ou de circonstances étrangères à l'ordre purement intellectuel. C'est pourquoi, dans l'histoire de nos connaissances, même les plus objectives, la cri-
tique trouve toujours un élément subjectif et personnel. 11 y a des œuvres où cet élément est réduit à son minimum, mais il n'en existe pas qui en soient totalement dépourvues. Si elles n'ont pas d'autres caractères de personnalité, ces œuvres portent au moins le cachet et la marque de l'époque littéraire où elles ont paru. L'esprit a ses modes, comme le vêtement, moins capricieuses, il est vrai, mais qui n'en sont pas moins réelles. L'impersonnalité d'une œuvre ne va jamais jusqu'au point de la soustraire complètement aux tendances et à l'atmosphère d'une époque. L'objet de nos études nous est donc le plus souvent imposé par des états affectifs plus ou moins conscients, par nos propres aspirations ou celles de notre temps.
Si nous considérons maintenant l'intelligence en acte, nous pourrons constater que même alors elle n'échappe pas complètement à l'action de la volonté. Celle-ci, avons-nous dit avec saint Thomas, procure le bon usage de nos facultés naturelles ou acquises. Qu'est-ce à dire, sinon que nos dispositions morales jouent un rôle important et souvent décisif dans le plus ou moins de succès de, notre effort intellectuel. Tout d'abord, n'est-ce pas la volonté qui fait passer notre esprit à l'acte.» Si elle est fortement trempée par les vertus morales, notre activité intellectuelle sera ce qu'elle doit être. Nous apporterons à nos recherches et à nos tiavaux toutes les quahtés qu'ils exigent : l'attention, qui met à profit tout ce qu'on a de talent pour discerner et apprécier ; l'amour de la vérité, qui ne se préoccupe nullement de ce qui peut flatter le public ou satisfaire sa propre anxbition ; la persévérance, qui
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n^; sait ni reculer devant l'obstacle ni précipiter le jugement pour terminer plus vite une besogne ingrate ; enfin, l'ordre et la méthode, qui évitent l'éparpillenient des forces, écartent tant de causes d'erreur ou d'insuccès. Ajoutons à tout cela l'humilité intellectuelle qui ne nous permet pas de dépasser notre compétence et nos aptitudes, qui nous sauve d'un individualisme impuissant. Si la santé morale, au contraire, nous fait défaut, nos actes intellectuels seront très défectueux ; nous n'éviterons ni la paresse, ni la légèreté, ni l'orgueil, ni l'inconstance ; nous serons à tout jamais incapables d'apporter à une œuvre ces trois choses qu'un ancien demandait pour un travail accompli : le temps, la volonté, la gradation. Cette subordination de l'intelligence à la volonté quant à sa mise en acte — quantum ad exercitum actus, pour parler le langage de l'Ecole — entraîne donc des conséquences pratiques de premier ordre.
A s'en tenir uniquement à ce point de vue, on coml>rend qu'un certain état émotionnel peut toujours, et -ans inconvénient, accompagner l'action de l'intelligence : cet état n'est rien autre, au fond, que le goût, Vamour, la joie, l'ardeur de la recherche et de l'étude. Il porte tout entier sur l'exercice même de notre faculté de comprendre. Au lieu d'être une cause d'aveuglement, il double nos forces et nous conduit plus facilement au but.
On ne saurait en dire autant des sentiments et des passions qui s'attachent à l'objet même de notre étude. C'est un lieu commun que d'en proclamer le péril. Ils renferment un principe d'égarement qui n'est que trop
réel. Les orateurs et les moralistes s'appliquent souvent à le dénoncer et à le combattre. Nos connaissance», disent-ils, devraient être la règle de nos désirs, et c'est malheureusement le contraire qui se produit. Nous proclamons volontiers la vérité de ce que nous voulons par passion ou intérêt : Qiwdcamque placet sanctum est. Ain^si nous jugeons des choses, non seion la réalité, mais selon nos inclinations ou nos désirs. Aus^i les erreurs qui ont leur source dans le cœur et l'appétit «ont-elles innombrables. 11 est vrai qu'un saint Père nou-s dit : Vis anioris intentionem tniiltiplicat inquisitionis : l'intensité de l'amour produit l'intensité de la recherche. Mais l'amour dont il s'agit ici n'a rien de commun avec la passion, il ne risque pas d'égarer ou de pervertir le jugement. A vrai dire, il ne se distingue pas de la perfection morale de la volonté. Etant vérité à sa manière, il ne saurait être un obstacle à la connaissance de la vérité. Mais il n'en reste pas moins vrai que la passion et l'intérêt mettent ordinairement en péril l'indépendance et l'impartialité de notre jugement.
Logique des sentiments
Nous n'insisterons pas sur les considérations que nous venons de rappeler. Leur développement appar-x tient plutôt à la rhétorique et à la prédication qu'à la philosophie. Nous serons beaucoup plus dans notre rôle et dans notre sujet, en parlant de ce que plusieurs philosophes contemporains appellent la logique des sentiments et qu'ils définissent ainsi : une adaptation de jugements de valeur à une conclusion préjugée.
D'après eux, nous attribuons aux choses une valeur de vérité pure ou une valeur d'utilité et d'agrément. Le premier cas est le fait de l'homme en état de pensée, le second de l'homme en état de sentiment ou de passion. Pour celui-ci, les choses qui répondent à un besoin, procui^nt un plaisir, sont les seules valeurs. Etant donné ce principe, il se persuade tout naturellement, dans tel ou tel cas, qu'il doit poursuivre la jouissance de ces valeurs. Enfin il met sa faculté logique au service de son appétit ou de son désir. Voici donc < omment il procède: il juge une chose bonne: c'est le jugement de valeur. Il conclut instinctivement qu'il faut atteindre cette chose : c'est la conclusion préjugée. [1 fait appel à toutes sortes de raisonnements plus ou moins spécieux pour rationaliser et justifier cette conclusion : c'est l'adaptation du jugement de valeur à la conclusion préjugée. De la sorte, l'opération logique ne pniduit pas la conclusion : elle en sort plutôt, puis (ju'elle est suggérée et conditionnée par elle. Voilà ce ((ue certains philosophes de nos jours appellent logique sentimentale. Ils font les plus singulières applications de cette doctrine.
Pour eux, cette logique règne en maîtresse dans l'art oratoire, où tout discours est dicté par la conclusion ; dans la rhétorique, qui est l'art de trouver des raisons à l'appui d'une passion que l'on veut faire partager ; dans la morale, dont la nécessité reconnue par tout le monde tient lieu de conclusion préjugée ; dans la métaphysique, qu'on nous présente comme un vaste raisonnement sentimental, comme la logique des aspiratirin«ï sublimes. C'est n ralionnli^er ces aspirations que
7'i LA SCOLASTIOUE
iend le travail du métaphysicien. Le domaine de la logique sentimentale est donc très étendu. Mais que de confusions regrettables ot dangereuses dans cette manière de concevoir et de présenter les choses !
Passons sur ce qu'il y a d'insolite et de bizarre dans cette alliance des mots : logique sentimentale. Il y a bien longtemps que la passion fait appel à la logique. Personne, cependant, n'avait jusqu'ici éprouvé le besoin de recourir à cette manière de parler qui n'ajoute certainement rien aux traités De sophismatlhiis seu jollncils des anciens. Nous l'avons fait remarquer déjà : une certaine philosophie contemporaine crée des mots nouveaux sans règle comme sans utilité. On dirait qu'elle veut faire croire à un sens nouveau qui, dans la plupart des cas, n'existe pas. Un rapport purement accidentel ou simplement secondaire ne saurait donner lieu à une dénomination opportune. Si l'on n'observe pas cette règle, on ne fait qu'encombrer la science de termes nouveaux qui ne répondent à aucun besoin et ne servent le plus souvent qu'à dissimuler le vide ou le commun de la pensée. Mais il y a bien d'autres reproches à faire à la doctrine que nous venons de résumer. Nous les formulerons brièvement.
Que l'homme mette sa faculté logique au service de ses passions et de son intérêt, c'est un fait incontestable et malheureusement très commun. Nous ajouterons qu'il n'est pas difficile à expliquer. Quelques mots de saint Thomas nous apportent plus de lumière sur cette question que toutes les théories compliquées des modernes. Nous admettons que l'homme en état de passion est port^ - ne considérer et qu'il ne considère sou-
MÉTHODE d'exposition 7^
vciil, do fait, que l'utilité ou l'agrément des choses. Mais qui oserait voir là une néoessité? La philosophie iiiicienne nous a dit depuis longtemps: Qiialis unus- <]uisqiic est, talis finis videtiir et. Et saint Thomas con- >lale plus explicitement encore le même fait par ces mots ! Secundaîïi qiiod homo est in passione aliqua, l'idetiir ipsi aliquid conveniens quod nonvidetur ei fj'tra passionein existenti (i). Nos dispositions morales ci affectives créent donc un préjugé en leur faveur. Kc saint docteur n'hésite même pas à affirmer que le plus souvent, en fait, la raison obéit à ce préjugé et so prononce dans le sens indiqué par le sentiment et la passion : Jadiciinn^ rationis plerumque sequitur passioneni appetitus sensitivi et per consequens motus
' voluntatis (2). Mais, encore une fois, il n'y a rien d'aveugle ni de fatal dans ce jugement de valeur. On
f ne peut nous le donner comme le résultat nécessaire de l'état de passion, sans proclamer la passion elle-même irrésistible.
A vrai dire, le jugement dont il s'agit ne s'impose nullement. Sai;is parler de créer un état affectif contraire, ne peut-on pas faire appel à la raison, non plus pour légitimer et fortifier l'inclination, mais pour la ( omprimer et la détruire ? La raison peut mettre en ;ivant des considérations capables d'amener ce résultat, l'état de passion n'est pas nécessairement exclusif de < (lui de pensée. Il est toujours en notre pouvoir de modifier le jugement de valeur et d'en tirer une con-
(1) Sum. theol., I-II. q. ix, art. 2. C2) Sum. theol., q lxxvi», art. l.
nB LA SCOLASTIQUE
cluision conforme. C'est une grave erreur que de nous donner ce jugement comme irrésistible et immuable et de prétendre ensuite que le rôle de la raison consiste uniquement à lui trouver un point d'appui quelconque. Cett^. attitude passive de la raison à l'égard des indications de l'appétit n'est pas admissible. Il appartient à la raison de dominer ou de diriger ces inclinations, et non de les accepter comme un fait brutal et inéluctable. Il y a des forces naturelles sur lesquelles elle n'a, il est vrai, aucun pouvoir. Elles s'exercent fatalement sans son intervention directe. Mais il en est d'autres qu'elle peut et doit régir, celles, par exemple, qui comportent une certaine indétermination objective. C'est pourquoi nos tendances morales ont besoin d'être complétées et perfectionnées par la raison : Inclinatio ' moralh virtutifi est cum electione (i), nous dit saint Thomas.
Enfin, de quel droit nous donne-t-on comme conclusion préjugée tout ce qu'on veut prouver? Une proposition dont j'entreprends de faire la preuve n'est pas préjugée du tout. Il est vrai que je la formule d'avance, que je la prends comme matière d'une opération logique. Mais cela ne m'empêche nullement de la créer comme conclusion formelle. La seule question qui se pose alors est celle de savoir si j'ai bien observé les règles du raisonnement. Dans le discours et l'enseignement, on refait pour l'élève" et l'auditeur une démonstration qu'on a déjà faite pour son propre compte. On conduit sans doute cet élève, ou cet auditeur à une
(1) Sum. theol., I-II, q. ixviii, art. 4.
(•oiK>lusion déterminée. Mais, à moins de se contenter d'une vaine apparence, on ne peut soutenir que le discoui's soit dicté pur la conclusion. Il n'est dicié que par les moyens de démonstration, logiquement parlant. Ce que l'on regarde conmie conclusion préjugée^ que ce soit passion ou intérêt, peut et doit être envisagé sous l'aspect du vrai : Siib ratione veri. Vous dites : la logique ne poursuit qu'un objet abstrait : la vérité. La logique sentimentale, elle, poursuit un but: le bonheur. jNous répondons tout d'abord que rien n'empêche de considérer la vérité comme but. N'est-elle pas le bien de l'intelligence ? Ensuite nous ferons remarquer que Je but poursuivi par la logique sentimentale — le bonheur — peut être considéré sous le rapport du vrai. 11 n'e^t même pas autre chose, au regard de la raison, que le vrai pratique : Bonam ordinahllc ad opus sub ratione veri (i). L'erreur fondamentale des pliilosophes que nous combattons consiste précisément à n'avoir pas su distinguer la vérité pratique de la vérité abstraite. l 'une et l'autre relèvent de la même logique.
Deux sortes d'assentiments
La logique pure possède do;ic une juridiction universelle. On ne saurait cependant affirmer qu'elle force partout également l'adhésion de notre esprit. Il existe, relativement à l'évidence et à la certitude, une difféi"enoe entre les propositions diverses qui se présentent
(1) ,<înw (hPoJ., q. lxxix, art. 9
à nous. Les unes sont évidentes par elles-mêmes : notre esprit s'y attache avec une fermeté inébranlable sans le secours du raisonnement. Les autres sont le résultat d'une démonstration rigoureuse : à ce titre, elles entraînent fatalement notre assentiment. Nous cédons à la double nécessité de la conséquence et du conséquent, ou tout au moins de la conséquence. Enfin, il en est qui ne s'imposent pas à nous avec cette force. Elles nous attirent dans une certaine mesure, mais sans efficacité intrinsèque. L'adhésion que nous leur donnons n'est pas absolue. Résultant d'une probabilité ou d'une vraisemblance, elle ne peut constituer qu'un état d'esprit inférieur à la certitude. Nombreux sont les raisonnements qui ne nous conduisent pas plus loin. Le syllogisme démonsti^atif n'est pas toute la logique. Des parties importantes de celle-ci sont consacrées à l'étude d'opérations dont les conclusions ne sont pas absolument démonstratives. C'est ce qui a lieu, pai^ exemple, en matière contingent(,% autant dire dans les discouis et les raisonnements de la vie ordinaire et pratique. Sur ce terrain, on ne sort guère des réalités concrètes et individuelles. Les idées générales ne jouent qu'un rôle secondaire dans le domaine de l'action : Scientia universalis non habet principalitatem in operatione (i). Mais la contingence n'est pas la seule cause d'inévidence et d'incertitude de nos raisonnements. Toutes les preuves invoquées ne sont pas également convaincantes. Nous en trouvons, même dans les sciences les plus exactes, qui n'ont qu'une valeur approximative.
(1) Sum. theol.. Ml, q. lxxvii, art. 2.
Ajoutez à tout cela que nous n'admettons un grand nombre de vérités que sur l'autorité d'un témoignage. Cette autorité peut être assez grande pour faire naître un assentiment ferme et inébranlable. Mais l'objet n'en reste pas moins obscur en lui-même.
Les cas où l'évidence (it la certitude font défaut sont donc communs.^ La volonté y joue un rôle important. (Vest à ce titre que nous en parlons ici. Tout ce qui manque, en effet, à la perfection de la connaissance est une place prise ou à prendre par la volonté. Ce n'est pas que celle-ci rende certain ce qui ne l'est pas. Non, elle n'a pas ce pouvoir. Ce qu'elle veut est indifférent i la vérité objective. Mais elle peut commander l'assenliment en se plaçant au point de vue du bien — bonum — et de la pratique. On voit par là quelle place nos dispositions morales tiennent dans la genèse de nos croyances et de nos opinions. Dans tous les cas où il pst en notre pouvoir de donner ou de refuser notre assentiment, l'intervention de nos états affectifs est normale et décisive. Les considérations d'ordre purement intellectuel ne pouvant suffire à nous entraîner, nous tombons sous l'influence de la volonté. Or, l'objet de cette dernière, c'est le bien: elle n'est déterminée que par lui. Ceci nous explique comment le bienheureux Albert le Grand a pu dire de certaines propositions qu'on les admet beaucoup plus par amour du bien que du vrai qui est en elles : M agis amore boîii quam veri qiiod in eis est (i). Cependant, pour être juste, l'assentiment que la volonté commande doit êlre propor-
(1) L. I. Poster analyt., tract. I, c. i.
8o LA SCOL ASTIQUE
lionne au degré de lumière intellectuelle. Souvent, pour des raisons d'intérêt ou de passion, cette mesure n'est pas observée. Ou elle n'est pas atteinte, ou elle est dépassée de beaucoup.
Nous avops dans cette doctrine le secret de l'étrange diversité des opinions humaines. Il ne se trouve pas uniquement dans Texercice plus ou moins logique de notre raison, mais encore dans notre caractère moral, dans les bons ou mauvais mobiles qui nous gouvernent, souvent même à notre insu.
La scolastique enseigne que la faculté de comprendre est irréductible à celle de vouloir. Mais elle n'en montre pas moins clairement pour cela l'influence de notre état moral sur nos croyances. Elle admet, avec saint Thomas, la dépendance réciproque de l'intelligence et de la volonté — voluntas et intellectus mutuo se indudunt (i). — Mais cette dépendance nVntraîne aucune confusion. Les rapports qui existent entre la pensée et le sentiment peuvent donc fort bien s'expliquer sans recourir au primat de la volonté, surtout sans voir dans nos idées une traduction d'un tempérament ou un simple reflet de nos états affectifs. L'intellectualisme modéré de saint Thomas sauvegarde les droits de nos deux facultés maîtresses et nous donne une juste idée des rapports qu'elles soutiennent entre elles.
(1) Sum. îheol., I, q. xvi, art. 4.