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CHAPITRE IV

Un modèle d'exposition scolastique

Ce modèle, on l'a deviné, c'est saint Thomas d'Aquin. S'il occupe le premier rang dans l'Ecole, ce n'est pas seulement par la vérité et la profondeur de ses enseignements, mais encore par la forme dont il les a revêtus. Cette forme doit être regardée comme un des principaux éléments de la prodigieuse fortune de ses œuvres, comme une des raisons pratiques de la mjagistrature que le saint Docteur exerce dans les sciences philosophiques et théologiques. Il possède, à ce point de vue, un mérite incomparable. Il a parlé la langue scolastique avec une perfection sans égale. On la retrouve dans tous ses écrits avec les qualités qui la distinguent ; mais c'est surtout dans la Somme ihéologique qu'elle se présente dans toute sa pureté et toute

il force. C'est sous ce rapport particulier et tout formel ijuc nous voudrions étudier saint Thomas dans ce

liapitre, c'est-à-dire qu'après avoir fait la théorie de 1 exposition scolastique dans ce qui précède, nous liions en voir la réalisation dans saint Thomas.

Les qualités exceptionnelles de la forme dans les ouvrages de l'angélique Docteur n'ont pas échappé à ses contemporains eux-mêmes. Nous trouvons un écho

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de leur admiration à cet égard dans l'office propre du Saint. Voici oe qu'on lit dans un répons de cet office du bréviaire dominicain : Stylus brevls, cjraia fàcundia ; celsa, clara, finna sententia. Ces paroles résument assez bien ce que l'on peut dire sur la question qui nous occupe. Nous ne ferons que les commenter et développer dans cette étude.

Stylus brevis. Il s'agit ici de la concision merveilleuse, de la force unique de l'expression. Nous l'avons dit et montré : le caractère propre de l'exposition scolastique consiste dans l'emploi exclusif de la proposition énonciative où indicative, proposition qui ne traduit et n'exprime que le concept de l'esprit, le verbe mental, l'idée intellectuelle pure : id quod in intellectu habetur (i). Elle ignore ce qui n'est que sentiment, émotion de l'âme, état affectif. Elle retranche donc du discours les éléments constitutifs de la littérature proprement dite : or, saint Thomas a parfaitement réalisé cettf; loi fondamentale du style scientifique. On ne trouverait pas une phrase de ses œuvres philosophiques ou théologiques qui s'en écarte tant soit peu. Les mots n'y traduisent que la pensée, jamais ils ne révèlent un m^ouvennent ou une affection de l'âme, jamais ils ne paraissent à titre d'ornement, d'appât, d'effet ou d'artifice. Jamais non plus la personnalité de l'auteur ne se montre dans son œuvre. Que nous sommes loin de la littérature personnelle et subjective si répandue et ai goûtée) à notre époque I C'est cet unique souci de n'exprimer que le vrai qui

(1) peu II crin. Conuncnl.^ 1. I, l<jcl. 1.

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donii€ au style de saint/ Thomas « cette densité métallique )) qui lui est particulière. En un mot, la forme, chez lui, est universelle, impersonnelle, absolue comme la raison dont elle est l'organe. Aucun autre des grands écrivains de l'Ecole ne l'a portée à un si haut degré de perfection.

Four n'en citer qu'un exemple, nous voyons que le bienlieuireux Albert le Grand n'a pas observé avec autant de rigueur que son illustre disciple les règles essentielles de l'exposition scolastique. Ainsi il prend quelques libertés avec le pur objectivisme dont nous venons de parler. Il lui arrive parfois de se mettre en scène ou de faire appel à ses souvenirs personnels. Il dira, par exemple : « Je raconterai tout d'abord ce qui m'est , advenu à moi-même : Yolo autern narrare

primiini quœ vidi et expcrtus sum Me trouvant

à Venise au temps de ma jeunesse : Dico igitur quod me essente Venetiis ciim essem javenis. » (i) Ou bien encore : « J'ai vu à Padoue, ville de Lombardie : Ego autem vidi in Padua, civitaie Lorabardiœ. » (2) Son vocabulaire abonde d'expressions personnelles et parfois très pittoresques. Parlant de Vopinion, il la caractérise par des mots qui font image : Opinio est. non stans, sed tremens habitas. Pour indiquer qu'il est certaines vérités premières de l'ordre moral qu'on ne saurait sans crime mettre en question, il écrit : Persuasivam virtuteni non habent sed coactivam (3). Ces

(1) De minerai., I. II, c. i.

{■2: Mcicor., 1. III, tract. II. c. xii.

(3) Top., 1. .1, tract. III, c. iv.

manifeslationis de la personnalité de l'écrivain ne sont pas sans charme, elles reposent et renouvellent l'attention du lecteur. Mais elles sont peu conformes aux principes mêmes de la langue scolastique. On comprend qu'elles seraient plutôt déplacées dans un ouvrage comme la Somme ihéologiqiie, où le caractère d'éternité de la forme s'ajoute si bien au caractère d'éternité du fond. Est-ce à dire pour cela que les écrits de saint Thomas ne possèdent aucun cachet personnel ? INul n'oserait le soutenir. La marque individuelle leur fait si peu défaut qu'on les distingue, à première vue, des productions du même genre. Leur originalité (pour ne pas dépasser le point de vue qui est le nôtre en ce moment) consiste précisément dans l'universalité de leur forme, dans la constante et rigoureuse application des principes de la méthode scolastique. Nous n'avons pas à justifier ces principes. Nous l'avons fait précédemment, nous n'y reviendrons pas. Notre seul but, ju'ésentement, est de constater leur parfaite réalisation dans l'œuvre de saint Thomas. Nous ferons cependant une remarque tendant à dissiper une confusion qui se produit quelquefois. Il est dit de saint Bonaventure : Lectovem docendo movet (i). Ces paroles s'appliquent, sans aucun doute, à ses œuvres de spiritualité. Si on les appliquait à ses écrits philosophiques ou théologiques, comme on le fait quelquefois, bien à tort, elles n'exprimeraient pas une qualité. Il faudrait voir, au contraire, dans ces manifestations de la vie affective,

(1) Lc'i'ons du bréviaire.

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daris des travaux de pure science, une atteinlc p'orléo i\ la méthode scolastique.

Saint Thomas est parti de ce principe dans toute cettie question : à la science, l'idée, dans le sens le plus intellectuel du mot ; à l'art, le sentiment. La perception et l'expression émue du vrai, la réalité contemplée avec amour, reconnaissance et adoration sont assurément de grandes choses, mais elles n'appartiennent pas directem^ent à la science, qui, du point de vue oii elle se place, n'aperçoit que l'enchaînement des faits ou le caractère de vérité et de nécessité de nos connaissances. La concision et le relief de la forme sont la conséquence de cette élimination des éléments propres de la littérature et de l'art : stylas brevis. Et cette concision- ne va point sans l'emploi de termes généraux et abstraits. Seuls, ces termes rendent possible la condensation ou la synthèse des idées, en désignant par une seule image verbale les ressemblances ou les rapports d'un grand nombre de choses. Gomment pourrait-on s'en passer, en particulier, dans une Somjne qui a essentiellement poui^ but de conserver, de résumer les connaissances acquises, de leur donner, en un mot, de la stabilité.^ Bain a même pu dire, dans cet ordre didées : « On ne peut être sûr d'avoir protégé contre l'oubli une découverte quelconque de rapports, tant qu'on ne l'a pas liée à un nom général : c'est alors seulement que le rapport se grave dans l'esprit humain, grâce à l'action douce et insinuante du mot. )> (i)

(1) Logique inductivc et déductive^ t. Il, p. 256. Tratlgction de

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