CHAPITRE II
Procédés oratoire et scolastique
La Chaire et l'Ecole suivent des méthodes d'exposition bien différentes : Alia intelligendi, alla dicendi disciplina est, nous dit Cicéron (i).
En étudiant le but et la nature de la scolastique, nous avons fait ressortir, incidemment, les caractères différentiels des deux méthodes. Cependant, il ne sera pas sans intérêt de les comparer formellement l'une à l'autre dans une étude spéciale, et de bien mettre en relief leurs divergences comme leurs points de contact. Nous pourrons, de la sorte, mieux comprendre la portée et le génie propre de chacune d'elles. C'est une question de pure forme, sans doute, niais elle n'est pas sans rapport avec le fond même des choses. On sait l'importance qu'a prise de nos jours la distinction des genres littéraires dans l'interprétation des textes et la qualification des doctrines. Nous voyons aussi que certains auteurs parlent avec dédain de la théologie oratoire et se plaisent à lui opposer la théologie positive et scientifique. Dans quelle mesure tes critiques de ce genre sont-elles fondées en principe ?
Notre but n'est donc point de donner ici des pré-
fli lie Onitorc.
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ceptcs ou des conseils d'éloquence sacrée. Des auteurs d'une compétence exceptionnelle l'ont fait tout récemment (i); il serait aussi inopportun que présomplueu.x de YOtiloir refaire leur travail. Notre point de vue est purement philosophique. Nous ne cherchons à établir que les premiers principes de la question soumise à notre étude.
Dans un discours quelconque, nous pouvons distinguer : le procédé démonstratif, la charpenie to-gique et le fond doctrinal. Ce sont là, en -effet, les trois -éléments principaux du discours comme eomposition littéraire, et les seuils -qu'il nous ooiiArienne de rap:pe!ler et de retenir ici. Que voulons-nous, sinom étudier ce que chacun de oes éléments devient, selon qu'il est au service de l'orateur ou du savant ? Autres sont les exigences -de la science pure, autres celles de la littérature et de la rhétorique. C'est ce qui se vérifie tout d'abord pour les moyens de démonstration. Pour le bien comprendre, il est nécessaire de rappeler quelques données générale^s relatives au mode d'action de l'imtellig-ence et de la volonté.
Différence d'objets
"Le savant, comme tel, parle uniquement à rintélligence : il envisage toutes choses sous l'aspect du vrai, suh ratione Deri. Mais il n'en est, pas de même de l'orateur ; il se place, lui, sur le terrain de la volonté et, partant, de l'action ; avant tout, il considère le bien
(l) MONSABRE, Avant, pendant, après la prédication; BoucHA(iE, Formation de l'oraieur sacré.
dans l'objet de son discour& ; il ne prend guère de cet objet que la partie convertissable en sentiment et en action. Volontiers il néglige ce qui •intéresse l'intelligence toute seule ; cela est en dehors de son domaine. La raison de cette différence est tout entière dans cette doctrine de saint Thomas, que nous avons déjà rappelée, à savoir qu'il est un travail que l'intelligence réclame pour son développement et sa perfection, mais qui ne touche nullement la volonté : Aliquid requiritur ad perfectionem coynitinni.'i qiiod non requiritur ad perfeciioneni amoris (i).
Ce principe, fait sentir sa lumineuse fécondité bien au delà des limites de la question présente. C'est pour ne l'avoir pas suffisamment compris ni médité que tant d'auteurs contemporains nous proposent des systèmes qui ne sont pas autre chose qu'une mutilation de. l'intelligence. Que veulent-ils, à travers leurs obscurités de langage, avec leur philosophie de l'action ? Ce qu'ils veulent, c'est dépouiller notre esprit de toute l'activité qu'il dépense pour sa vie propre, pour sa perfection indépendante et autonome. Ils n'admettent pas qu'il y ait un ordre de connaissances dont Tintelligence seule soit le principe et la fin. C'est la volonté qui est, pour eux, la mesure de nos pensées, et tout travail intellectuel qui n'^est pas au niveau de la volonté ou de l'action n'a aucune valeur. Bien plus, ils portent cette théorie dans l'ordre surnaturel. A leur avis, le dogme n'a qu'un sens vital et pratique, connotant non la science, mais l'action.' Dieu n'a pas parlé à notre
Sum. theol,, T Ija;, i] xxvii, art
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intelligence pour elle-même ; tout ce qu'il a daigné lui apprendre se résout en images d'action et n'a pas de sens, à proprement parler, spéculatif (i).
Dans ces doctrines, la pensée n'a pas de prix par elle-même ; elle est essentiellement relative à autre chose. Les auteurs dont nous parlons s'inspirent plus ou moins de ces paroles de Locke : « Notre affaire, en ce monde, n'est pas de connaître toutes choses, mais celles qui regardent la conduite de notre vie. » Et Dieu lui-même, ajoutent-ils, s'est rigoureusement placé à ce point de vue, dans l'enseignement qu'il nous a donné par la Révélation.
Cette conception du rôle de l'intelligence est absolument nouvelle. On n'en trouve pas trace dans les grands philosophes des siècles passés. Elle va manifestement à rencontre de tout ce qu'ils nous ont dit des vertus intellectuelles, de la dignité des sciences spéculatives et même de la transcendance de la foi ; elle ébranle les fondements de leurs traités les plus célèbres. Il ne nous appartient pas de montrer ici combien cette conception est fausse et arbitrairement restrictive de notre faculté de comprendre. Nous avons voulu simplement faire remarquer qu'elle était condamnée tout entière dans cette doctrine de saint Thomas, si conforme à l'expérience et à la nature des choses, à savoir que le travail de l'intelligence dépasse et déborde celui de la volonté.
(1) Inutile de faire remarquer que les partisans de la philosophie de raction ne lui ont pas tous donné cette portée extrême. Il existe une grande différence entre Valogisme absolu de certains auteurs et le praomatisme ou humanisme mitigé de que f nés autres.
DISCIPLINE IINTELI.ECTTJELLE l'6')
Nous disions donc que l'orateur, en tant qu'il se dislingue du professeur el du savant, ne s'adresse j)as spécialement à rintelligeiice. Par ce qui lui appartient en propre et le caractérise, il s'adresse à la volonté, au cœiu', aux passions : en un mot, il considère un sujet donné sous l'aspect du bien plutôt que du vrai : sub ratione boni. C'est le fait capital, le principe directeur qu'il ne faut pas perdre de vue dans une étude comparée de la Chaire et de l'Ecole, de l'enseignement proprement dit et de la prédication. Il en découle bon nombre de conséquences qui méritent d'être notées.
On s'explique tout d'abord, d'après ce principe, que l'orateur aime les généralisations et les vues d'ensemble. Il est tout naturellement porté à ne pas étendre son travail intellectuel au delà des besoins de la volonté. On sait que, pour émouvoir et décider celle-ci, une présentation globale et sommaire de l'objet est suffisante ; elle n'a que faire d'une foule de distinctions, de subtilités, de précisions pourtant nécessaires au point de vue purement scientifique. Tout cela la laisse froide et indifférente ; tout cela est contraire à son mouvement propre, qui a pour but les choses telles qu'elles sont dans leur réalité extra-mentale. De là vient qu'il ne faut pas chercher une grande rigueur scientifique dans les œuvres strictement oratoires. C'est dans ces œuvfes que les données ont un sens plutôt pratique et vital qu'intellectuel. Et la tendance que nous signalons est encore exagérée bien souvent par les hommes d'imagination et de sensibilité. Alors, les généralisations ne connaissent plus de bornes ; on parle d'après de grosses apparences et par larges ensembles.
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Rien de plus fréquent chez les prédicateurs et même les écrivains ordinaires de tempérament oratoire. C'est surtout dans les considérations historiques et morales que cette tendance se manifeste.
En histoire, c'est une débauche de vues générales. Cette manie de généraliser à propos do tout et de rien est même un des traits caractéristiques de la pensée contemporaine. On ne s'occupe guère d'observer Jes lois, même les plus essentielles, de l'induction. Sur ]es données historiques les plus maigres, les plus incomj)lètes, on édifie avec une déplorable facilité des systèmes et des lois universelles. On se contentera môme souvent d'un seul fait, sous prétexte qu'il est représentatif d'une époque. Ces philosophes de l'histoire ne semblent même pas se douter des conditions dans lesquelles un pareil travail doit s'accomplir pour êlre légitime et durable. Aussi ne saurait-on mieux comparer les idées et les systèmes obtenus de la sorte qu'à des fusées qui montent quelque temps vers le ciel, puis disparaissent et s'abîment pour toujours. Dans l'ordre des vérités morales, on ne se meut pas avec une moindre aisance. On ne saurait y prétendre à une précision mathématique, nous dit Aristote. Voilà certes une prétention que les orateurs n'ont jamais eue. Nous voyons qu'ils émettent fréquemment des sentences et des réflexions très générales dans leur expression, mais qui ne le sont guère, en fait, quand on y regarde de près. C'est ce qui se vérifie surtout pour les appréciations et les jugements qui portent sur les actions des hommes qu'il est difficile, par suite de leur grande complexité ou relativité, de présenter dans un discours
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DISCIPf^IIVE INTELLECTUELLE lil
avec toutes les léserAes et toutes les distinctions voulues. On les enferme donc dans des formules universelles qui piiêtent beaucoup à réloquencc, mais qu'on ne saurait prendre au pied de la lettre.
Le philosophe, lui, jiag^ des choses d'après leur nature abslraite. C'est un degié de nos connaissances ; mais il n'est pas le seul. Etant donnée leur manière a^sez habituelle d'être ou d'agir, les choses prennent, potir ainsi dire, une nouvelle nature. Il arrive qu'on les nomme et les apprécie souvent à ce seul point de vue ; c'^est oe qui a lieu principalement quand on les étudie et les considère dans leur existence réelle. Les JugeiBoents de cet ordre sont souvent en opposition avec ■ccnx de l'abstrait ; ils n'ont pas la valeur ontologique de ces derniers, mais on ne peait leur refuser une grande valeur pratique. Les x>i'cniiers appartiennent au philosophe et au pur savant ; les seconds au moralis«te, à l'historien, à rorateur et à tous ceux qui ont pour domaine la volonté et l'action, il est essentiel de bien distinguer les difféi'ents degrés de nos connaissances : autrement, on est bien porté à crier à l'erreur ou à la contradiction là 011 il n'y a vraiment pa« lieu. Ainsi, les esprits spéculatifs sont fréquemment choqués des jugements des hommes d'action, qui parlent beaucoup plus d'après ce qui est que diaprés ce qui doit être. Ces derniers pourtant ne sauraient être taxés d'erreur s'ils ne donnent pas à leurs jugements un caractère absolu. C'est ce qu'ils n'évitent pas toujours. Ils érigent facilement en principe universel des vérités de fait, de pratique, de circonstance. Ils nous donnent rrymme expression de l'être idé»l des choses ce qm n'en
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est qu'un pur accident et même une déformation. Par ailleurs, les hommes de pensée métaphysique ne doivent pas oublier qu'il y a d'autres points de vue que le leur.
Cette philosophie n'a qu'un but : nous faire bien comprendre l'origine de certaines licences oratoires, nous en donner la raison dernière. La science a son objet et ses méthodes que l'éloquence ne peut s'assimiler sans se détruire elle-même, sans devenir une sèche et froide scolastique. Nous ne perdons point de vue cependant que certains discours ont pour but principal d'instruire, d'exposer une doctrine. Si réellement ils ne s'occupent que du vrai, s'ils n'admettent aucun élément étranger à la science pure, ils n'appartiennent pas à la rhétorique ; ils relèvent de l'enseignement proprement dit, du genre littéraire scolastique. Mais, le plus souvent, les discours dont nous parlons renferment certains éléments qui en font des œuvres de littérature et d'éloquence. Ainsi, ils ne se bornent pas à montrer l'enchaînement des iciées ni à mettre en évidence leur caractère de vérité et de nécessité. Ils font plus que cela : ils en font ressortir aussi la beauté ou la laideur, la bonté ou la malice. C'est pourquoi la volonté intervient pour se réjouir, s'indigner ou maudire. Nous sommes alors en pleine rhétorique. Il est des orateurs qui font une place plus ou moins large à ce côté moral ou esthétique ; mais il n'en est aucun vraiment digne de ce nom qui le néglige complètement.
Une chose qu'il nous est donné également de comprendre à la lumière de ces principes, c'est la prédi-
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Icclion marquée dos orateurs pour eerlains sujets. Nous avons tous observé qu'ils s'allaclient volontiers aux idées qui se convertissent, pour ainsi dire, d'ellesmêmes, en matière émotionnelle, comme, par exemple, les idées de patrie, d'honneur, de sacrifice et autres semblables. Il est on ne peut plus facile de faire distiller le sentiment aux considérations de ce genre : l'émotion du bien y est inséparable de Fintelligence du vrai. On conçoit que l'orateur ait souj^ent recours à ces lieux communs sonores et qu'il se plaise à traiter les sujets qui présentent les caractères dont nous parlons. Avec eux, il arrive, sans effort, à réaliser tous les éléments qui constituent réloquencc ; il n'a seulement qu'à se tenir en garde contre un sentimentalisme fade et exagéré. L'idée pure n'appartient que de fort loin à réloquencc. Elle n'en est que la matière première. Pour qu'elle puisse iigurer dans Tin discours, elle doit s'incarner, prendre contact avec nous ou avec la réalité qui nous entoure, devenir quelque chose de notre vie, de notre action, de notre monde. Aussi voyons-nous que, seul, ce qui donne la sensation de l'individuel dans un discours, est écouté par les auditoires ordinaires. Ce phénomène ne s'explique pas uniquement par le peu de portée intellectuelle de ces auditoires ; il a une cause première dans la nature même de l'art oratoire. Ce dernier ne saurait atteindre pleinement son effet s'il ne parle à la volonté et aux sens. Il importe peu que cette sensation de l'individuel soit donnée par le débit, le style, l'émotion communicative de l'orateur ou les circonstances ; l'essentiel, c'est qu'elle ne fasse point défaut.
ikA , LA SCOLASTIQUE
Moyens dé démonstration
Avec une manière si différente d'envisager leur objet, ks procédés que nous étudions ne peuvent manquer non plus de différer notablement dans leurs moyens de démonstration. Ils sont, en effet, loin d'être identiques dans les deux cas. A vrai dire, il existe entre eux la même différence qu'entre convaincre et persuader. Convaincre, c'est le propre du savant, de celui qui a pour mission d'agir sur la seule intelligence. Or, toutes les preuves ne sont pas de nature à produire la conviction ; il en est qui ne peuvent créer en nous qu'un état d'esprit inférieur à la science et dont le rôle est beaucoup plus d'ébranler la volonté que l'intelligence.
Laissons de côté l'être idéal des choses. Plaçons-nous en face d'un fait ou d'un acte de la vie réelle. C'est l'un d'eux, je suppose, qui est en question. S'il est en question, c'est qu'il est susceptible de deux solutions diverses ; car personne ne délibère, nous dit Aristote, sur des faits qui ne peuvent avoir été, être ou devoir être autrement qu'ils ne sont ; auquel cas, il n'y a rien à faire qu'à reconnaître qu'ils sont ainsi. Or, en pareille matière, les considérations tirées de la nature abstraite des choses ne peuvent pas nous être d'une grande utilité. Il ne s'agit plus de l'être idéal, mais de ses formes contingentes. Comment pourrions-nous alors invoquer une cause nécessaire "è Ce n'est pas possible. Nous devons donc renoncer, dans cet ordre-là, aux conclusions nécessaires et rigoureusement scientifîq'ues. Mais ce n'est pas à dire, pour cela, que nous devions
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renoncer à toute cerlilude. La conclusion nécessaire, dans son sens philosophique et absolu, et la conclusion simplement certaine, sont deux choses différentes.
On prouve un fait ou une conclusion par leur cause. Nous trouvons en premier lieu la cause propre et nécessaire. C'est la preuve dans toute sa force. A mesure qu'on s'en éloigne, la démonstration diminue en perfection, ^lais ne perd pas dès le premier degré toute espèce de certitude. Après la cause nécessaire, nous pouvons prendre comme base de nos raisonnements les propriétés, les effets, l'autorité, les signes, les lieux communs, le^ vraisemblances. Quelques-uns de ces moyens termes peuvent nous conduire à une connaissance certaine, mais il en est d'autres qui n'ont pas ce pouvoir, Il y a même des questions oii les seuls dont il soit permis de nous servir sont radicalement incapables d'engendrer une certitude quelconque. Les questions de ce genre sont principalement celles oii l'on cherche à établir, par le raisonnement, des faits contingents et des actes humains. Les propos, les écrils, les prévisions des hommes qui ne font pas abstraction de l'être ni du cours réel des choses, appartiennent le plus souvent à cette catégorie. Que sont-ils, en effet, sinon une suite de raisonnements en matière contingente ? Eh bien I dans ce cas, la pensée devient l'image assez exacte du mouvement et de l'instabilité de la vie elle-même. Il nous arrive donc de bâtir sur le sable mouvant des probabilités et de ne pouvoir même obtenir une nécessité de pure conséquence. Dans les raisonnements et les déductions dont il s'agit, on ne" met pas en avant la cause reconnue et certaine d'une conclusion, mais
sa cause probable seulement. Cette conclusion est donc du domaine dialectique au sens aristotélicien du mot. C'est là, bien souvent, il faut en convenir, le caractèie des raisonnements de la science et surtout de la critique à notre époque. Mais ce qui peut être un grave abus dans la science pure, se tiouve à sa place naturelle dans le genre oratoire.
Le discours, avons-nous dit, appartient à l'Action et à la vie. C'est de principe capital qui domine la question qui nous occupe, nous n'avons garde de l'oublier. Le terrain de l'orateur est donc avant tout celui de l'action, du bien et du vrai pratique. On sait que ce n'est pas le terrain des abstractions. Nos actes se passent tout entiers dans le concret et le particulier. Le bien pratique également n'a rien d'abstrait ; il ne nous apparaît comme l'objet de l'appétit qu'à travers l'existence réelle. Or, dans cet ordre de contingences, le raisonnement n'a qu'une valeur dialectique et morale. Le bien pratique se démontre principalement par des raisons relatives et personnelles, par les circonstances de temps et de lieu, par l'intérêt et les dispositions du sujet. On ne fait guère appel aux idées générales dans ce cas, ces dernières ne jouant qu'un rôle secondaire dans la genèse de nos mouvements et de nos actions. Ce sont plutôt les notions concrètes et particulières qui nous déterminent et nous soutiennent dans la vie réelle : scientia universalis non habet princlpalitateni in operationc, sed inagis scientia particularis eo qiiod operationcs sani circa singitlaria (i). On comprend
(1) Sum. lli'jul.: Ml, u Lxxvii, an. V-
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donc que le raisonnement oratoire n'ait pas la portée absolue du raisonnement scientifique. Il met en avant le signe de la chose plutôt que sa cause propre. Il propose un exemple plutôt qu'une série entière de faits. Dans le premier cas, nous avons renthymème, syllogisme réellement imparfait dans son moyen terme et dans ses prémisses, in medio et principiis ; il n'est, dans son genre, qu'une approximation, une ébauche. Dans le second cas, celui de l'exemple, nous avons une induction également incomplète, car l'exemple n'est pas autre chose. Rien de cela ne saurait conduire à une conclusion nécessaire. Nous y trouvons seulement une indication, tout au plus une preuve morale. Il est vrai qu'il y a des signes nécessaires dont on peut tirer un argument démonstratif, mais ce n'est pas la majorité des cas. Le signe sert de moyen terme dans renthymème. La conclusion de ce dernier ne peut donc, le plus souvent, qu'être dépourvue de tout caractère de nécessité.
A vrai dire, nous trouvons dans ces sortes de raisonnements deux conclusions, dont l'une est affirmée et l'autre redoutée, iina conclusa et alia formidata, nous disent les logiciens de l'Ecole. Ces principes ne souffrent aucune diflîculté pour ceux qui sont versés dans la philosophie aristotélicienne et scolastique. (( Il y a peu de propositions nécessaires, nous dit Aristote, parmi celles qui servent à former les syllogismes oratoires, un grand nombre des faits sur lesquels portent les jugements et les observations pouvant avoir leurs contraires. C'est sur des faits qu'on délibère et qu'on discute ; or, les faits ont tous ce caractère, et aucun
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acte, pour ainsi dire, n'a lieu nécessairement. Le plus souvent il y a lieu et il est possible de raisonner d'après les faits opposés, tandis que les conséquences nécessaires ne procèdent que d'antécédents nécessaires aussi, comme nous l'avons montré dans les Analytiques. Il résulte évidemment de là que, parmi les arguments appelés enthymèmes, les uns sont nécessaires, les autres, le plus grand nombre, simplement ordinaires. » (i)
Nous ne devons pas perdre de vue ces principes, lorsqu'il s'agit de faire la critique d'un texte oratoire. Dans ce cas, les règles d'interprétation qui s'appliquent à un écrit de science pure ne peuvent que nous induire en erreur. Sans doute, même l'orateur doit s'exprimer et raisonner juste. C'est pourquoi les anciens lui recommandaient si fort l'étude de la philosophie, surtout de la dialectique. « Sans cette science, s'écrie Cicéron, comment connaître le genre et l'espèce de chaque chose P Comment l'expliquer et la définir ? Comment la, distribuer en ses parties ? Comment juger de ce qui est vrai et de ce qui est faux P Comment voir les conséquences, prévoir les contradictions, se précautionner contre les équivoques, ôtcr toutes les ambiguïtés ? Comment parler de la vie civile, de la vertu et des mœurs ? » (;>.} Non, l'orateur n'est pas dispensé d'observer les règles de la logique dans sa manière de s'exprimer ou de raisonner. Mais ne lui demandons pas une rigueur de style et de méthode qui n'appartient
(1) Hhét., c. II, trac^. ck ca. E. Ruelle.
(2) De Oralorc,
DISCIPLINE INTELLECTUELLE ll\()
qu'à FEcole. N 'exigeons pas de hii non plus une rigueur de démonsfration que la matière oratoire comporte bien rarement. Sachons comprendre aussi la part de relatif qui se glisse nécessairement dans son œuvre. II n'est pas précisément dans son rôle de présenter la doctrine dans sa vérité universelle et impersonnelle. C'est là plutôt l'œuvre du savant. Ce dernier n'a pas à s'inquiéter de l'action ni des résultats. Pour l'oraieur il donne forcément à la doctrine, même la plus abstraite, un but pratique, et ce but, pout le prédicateur, n'est autre que l'édification et le salut des âmes. De plus, il ne s'adresse pas à l'homme en général, mais aux hommes de tel pays, de telle époque, de tel degré de civilisation. Il est donc tout naturellement amené, principalement dans l'apologétique, à faire ressortir, dans l'immuable vérité du dogme, l'aspect qui le rend accessible à l'intelligence de ses contemporains. C'est ce qu'avait merveilleusement compris Lacordairc lorsqu'il écrivait : « J'ose dire que j'ai reçu de Dieu la grâce d'entendre ce siècle et de donner à la vérité une couleur qui aille à un assez grand nombre d'esprits. )> C'est pour avoir oublié ce point de vue, que certains critiques lui ont fait, et continuent même de lui faire, des reproches qui portent complètement à faux. Nul, plus que lui, ne s'est préoccupé de parler aux hommes de son temps et de leur proposer, entre toutes les raisons de croire, celles qui avaient le plus de connexion avec leur mentalité particulière. De là vient qu'il a fait une œuvre essentiellement vivante et pour des vivants. Considérée sous cet aspect, qui est le seul vrai, cette œuvre nous apparaît d'une puissance et d'une efficacité
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incomparables. Si, dans quelques-unes de ses parties, elle semble avoir moins de prise sur les hommes de nos jours, cela tient uniquement à l'évolution des esprits et des questions. Encore ne faudrait-il pas exagérer ce qu'elle peut contenir de suranné. On a fait des Recueils de pensées du grand orateur. Ceux-là seuls s'en étonnent qui parlent de lui sans le connaître. Ceux qui l'ont lu, sans parti pris ni malveillance, savent qu'il abonde en aperçus d'une profonde psychologie et d'une éternelle vérité. Il n'avait donc pas à se présenter avec un appareil d'érudition ou un travail de critique qui ne répondait nullement au besoin de ses auditeurs et qui, par ailleurs, se trouve être la négation du genre oratoire.
Du reste, les reproches, ^meme fondés, qu'on peut adresser aux orateurs chiétiens sur l'insuffisance dt» leiu* exposition scientifique du dogme, ne prouvent qu'une chose : la nécessité d'avoir recours à une méthode d'une correction plus sévère, d'une plus grande rigueur de logique et de principes dans ses démonstrations. Or, cette méthode n'est autre que celle de l'Ecole qui donne pleine satisfaction aux esprits les plus exigeants. Nous savons qu'elle s'assimile parfaitement l'objet et les procédés de la science, ce que ne peut faire la théologie oraloire. Les éléments mêmes qui constituent cette dernière s'y opposent, dans une large mesure. Ce sont là des principes que la critique, littéraire ou autre, ne devrait jamais perdre de vue ; elle s'éviterait, de la sorte, nombre d'appréciations fausses et injustes, qui ne proviennent pas de la distinction des genres, mais de leur confusion. Si on
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tombe si facilement dans cette confusion, c'est qu'on n'a pas soin de ramener les questions à leurs principes prefmiers, c'est-à-dire aux données d'une saine philosophie. C'est ce que nous essayons de faire, nous, pour la question qui nous occupe et qu'il nous reste à examiner à d'autres points de vue.
Charpente logique
Après les moyens de démonstration, nous avons distingué, dans le discours, la charpente logique qui se manifeste surtout par la division. Cette dernière, à n'en pas douter, est commune aux deux procédés scolastique et oratoire, mais non dans la même mesure. Elle appartient au premier en propre et par antonomase ; on peut dire qu'elle en est un élément nécessaire et essentiel. Ce procédé met en acte l'intelligence toutes seule ; or, la division nous apparaît étroitement liée à • l'exercice même de cette faculté. N'est-ce pas grâce à <
^ elle que notre esprit pénètre, analyse, dissèque son objet et parvient à le connaître pleinement? Elle a donc fatalement une large place dans tout travail intellectuel
, digne de ce nom. Mais c'est surtout dans les méthodes jK'dagogiques qu'elle a toute sa raison d'être ; elle peut s'y épanouir à son aise, sans crainte d'abus en quelque
' sorte. L'expérience nous prouve qu'elle est un précieux et puissant auxiliaire de l'intelligence encore novice : elle met de l'ordre dans les questions à traiter, régularise le mouvement et l'effort, repose et renouvelle Tiittention. C'est pourquoi les grands éducateurs de lintelligence en ont fait un si fréquent usage. Seuls les
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esprits superficiels et impatients de toute discipline la négligent ou la dédaignent. Aussi n'arrivent-ils jamais à la lumière, dans le chaos de leurs pensées.
Nous retrouvons la division dans le procédé oratoire, mais à un degré moindre de nécessité. Les anciens ne la pratiquaient guère. On s'est livré à ceiiaines recherches sur ce point. Gicéron ne l'a employée que dans huit de ses discours sur les cinquante-six qui nous restent de lui ; Démosthène ne s'en est jamais servi, du moins sous une forme quelque peu sensible; les Pères de l'Eglise les plus célèbres n'y avaient presque pas recours non plus. Elle semble pratiquement inconnue, même à ceux d'entre eux qui suivent le plus fidèlement les préceptes de la rhétorique, comme saint Basile. On ne peut pas dire que cette absence de division soit un mérite ou une perfection. La coutume contraire intraduite plus tard constitue un véritable progrès. On doit inconstestablement cette coutume à l'influence de la scolastique : elle est née des habitudes intellectuelles que cette dernière a fait contracter aux hommes d'études et de pensée. C'est un fait historique trop connu pour qu'il soit nécessaire de nous y arrêter. Contentons-nous de rappeler, à ce sujet, le passage suivant du P. Gratry, qui a souvent si bien parlé de la philosophie médiévale : <( Ces prodigieux ouvriers, dit-il en parlant des scolastiques, ont donné à la pensée humaine, pour des siècles, l'habitude pratique de l'attention, de la précision et de la distinction. Ils ont formé l'instrument même de la pensée, la langue philosophique et la langue de la science. Ils ont donné aux langues modernes leur exactitude et leur rigueur
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analytique. Ils ont donné à l'homme la foi dans la puissance de la raison, de la raison distincte, attentive et régulièrement dirigée. C'est le plus grand progrès intellectuel qu'en aucun temps aucune école ait fait faire à l'esprit humain. » (i)
Après avoir passé par cette forte discipline intellectuelle, les orateurs ne pouvaient qu'adopter l'usage du plan régulier et de la division dans leurs discours. Il y eut des abus, sans doute, et il serait facile d'en citer de nombreux exemples. Mais à quoi bon ? Nous jugeons préférable de chercher à établir les principes qui peuvent nous guider et nous donner le sens de la mesure, dans cette matière.
Si la division a une merveilleuse affinité avec les opérations purement intellectuelles, elle en a moins pour les opérations qui relèvent de l'appétit et de la volonté ; elle en a même si peu qu'elle paraît contraire à leur caractère propre. La volonté appartient à la vie, à l'action, au monde réel ; son mouvement la porte vers les choses telles qu'elles sont en elles-mêmes : trahit animam ad res. Or, les choses prises de la sorte répugnent à la division ; c'est dans leur intégralité qu'elles sont l'objet de l'appétit. C'est pourquoi la division, comme l'analyse, nous éloigne de la vie et de la réalité des choses ; poussée au delà de certaines limites, elle nous fait sortir du domaine de la volonté pour nous faire entrer dans celui de la spéculation pure et de l'abstraction ; elle nous fait perdre le terrain de la vérité morale et pratique. On peut voir par là com-
iV Lettres sur la religion.
lb/\ LA SCOL ASTIQUE
bien la sublililé et la disseclion a outrance î^ont déplacées dans les questions de morale et surtout de casuistique. C'est dans son ensemble, et, pour ainsi dire, en bloc, qu'il faut envisager l'objet de ces questions ; autrement, nous ne sommes plus dans l'ordre de l'action ni de la pratique.
Le discours, ne s'adressant pas uniquement à l'intelligence, n'admet donc la division que dans une mesure assez restreinte, et cela pour des raisons qui intéressent sa vérité, c'est-à-dire le fond même des choses. Mais quelle est cette mesure ? On peut le déduirç des principes que nous avons rappelés jusqu'ici. On devra éviter l'émiettement et s'en tenir aux titres généraux, aux indications sommaires. On conciliera ainsi deux choses bien nécessaires : l'ordre dans les idées et la liberté de l'éloquence. On reproche aux divisions de nuire à cette liberté ; mais cet inconvénient ne peut se produire que par un plan arrêté d'avance jusque dans ses moindres détails. Alors, en effet, l'orateur se trouve comme lié et»' enchaîné étroitement, et il ne saurait se mouvoir, dans son sujet ni dans son action, avec aisance ; il procède avec une rigueur abstraite et métaphysique, qui est plutôt étrangère au genre oratoire. Avec les divisions générales dont nous parlons, rien do semblable n'est à craindre. Le champ est délimité, sans doute — et c'est pourquoi on sait où l'on est et oii l'on va, — mais il ne lest pas au point de gêner la liberté de nos mouvements.
L'unité du discours n'est pas non plus en danger avec ces divisions simples et générales. Au lieu de ; rompre cette unité, elles la font ressortir et la sou-
DISniPLTNE INTETJ.F.CTTJELLE T;)i)
ligaonl au contraire. Ce ne sont pas deux ou trois discours dans un sçul, comme on le dit parfois, mais bien deux ou trois parties d'un même tout. S'il en est autrement, c'est que les lois de la division ne sont pas observées. Une partie n'est vraiment telle qu'autant qu'elle se rapporte immédiatement à la formation d'un tout : pars illad proprie dicitur, nous dit saint Tliomas, qiiod immédiate venit ad conslitationem totius. Il faut avouer que cette règle fondamentale est souvent violée par les prédicateurs. Aussi l'unité de leurs discours en soLiffre-t-elle beaucoup. Ils montrent clairement par là qu'ils ne possèdent que très imparfaitement leur sujet. S'ils l'avaient creusé davantage, ils en trouveraient sans effort les divisions naturelles ; car c'est au sujet à fournir la division, et non pas à nous de la créer artificiellement; on ne fait pas précisément les parties du sujet qu'on divise, on les constate. Mais, encore une fois, pour cela une connaissance superficielle de la question ne peut suffire ; il en faut une connaissance raisonnée et approfondie.
On cite parfois, comme modèle de division sobre, discrète et élégante, celle du discours du P. Le Chapelain pour la profession religieuse de la comtesse d'Egmont. La voici : «. Dans ce mondes distingué qui m'écoute, il est un monde qui vous condamne, il est un monde qui vous plaint, il est un monde qui vous regrette. Il est un monde qui vous condamne, et c'est un monde injuste que je dois confondre. Il est un monde qui vous plaint, et c'est un monde aveugle que je dois éclairer. Il est un monde qui vous regrette, et c'est un monde ami de la vertu que je dois consoler.
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Yailà ce qu'on attend de moi et ce que vous devez en attendre vou^-même. En trois mots, justifier la sagesse de votre sacrifice aux yeux du monde injuste qui vous condamne, ce sera la première partie ; éclairer sur le bonheur de votre sacrifice le monde aveugle qui vous plaint, ce sera la deuxième partie ; consoler enfin, autant qu'il est en moi, de l'éternité de votre sacrifice, le monde raisonnable et chrétien qui vous regrette, ce sera la troisième partie. »
Cette division n'est certainement pas sans mérite. Elle nous révèle un esprit méthodique et maître de son sujet. Mais nous ne pensons pas qu'on puisse la donner, à notre époque, comme un modèle ; elle nous rappelle par trop « ces énormes partitions » dont La Bruyère a parlé avec tant d'irrévérence. Etant données les habitudes intellectuelles de nos pères, elle pouvait leur paraître donner une idée de la perfection du genre. Mais on sait que nos g^oûts diffèrent sensiblement des leurs sur ce point. Il nous est recommandé à nous de glisser plutôt que d'appuyer. Or, notre auteur appuie et souligne lourdement. Cette insistance fait penser à une leçon de pure scolastique ; une telle exagération suffit souvent pour jeter du froid sur tout le discours et lui donner un aspect d'aridité, d'affectation et de pédanterie.
Nous ne dirons rien de plus sur la nature et les qualités de la division oratoire. Nous étendre davantage sur ce point serait sortir de notre sujet qui est purement philosophique. Ce qu'il importe donc de comprendre et de retenir, c'est qu'il existe une différence radicale, dans cette matière, entre le savant ou
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le scolastique et l'orateur. L'un fait abstraction de la vie et de l'action, l'autre ne saurait le faire sans se renier lui-même. Des principes si opposés ne peuvent manquer d'avoir, relativement aux preuves, à la division, au style, des conséquences qui ne le sont pas moins. Une de ces conséquences, la plus générale, c'est que Faction de l'intelligence ne doit, pour ainsi dire, jamais paraître toute seule dans une œuvre vraiment oratoire. Lorsque le fait se produit, il y a interruption du continaus animœ motus par lequel Cicéron définit l'éloquence. Le discours se charge alors d'idées mortes ; l'orateur se transforme en savant et en philosophe, poursuivant le vrai impersonnel ; il n'est plus dans la vérité oratoire. C'est pourquoi il convient d'user avec la plus grande discrétion, dans un discours, des opérations intellectuelles qui sont contraires au mouvement vital, comme la division, l'analyse, la subtilité (i), etc. Une règle essentielle, dans cet ordre de choses, c'est d'envisager l'objet dont on parle comme un tout naturel, et de ne pas faire abstraction de son existence. Les idées ne sont vivantes et principe de vie ({u'à cette condition. En se maintenant à ce niveau, on évite ces fréquentes incursions sur le terrain de la spéculation ou de la science pure, qui sont fatales à l'éloquence. Cela suppose, sans doute, un discours dont le sujet est pris dans la réalité de la vie. S'il a pour but principal d'instruire, s'il n'est pas autre chose qu'un exposé scientifique ou une conférence doctrinale, on
(1) On comprend ainsi pourquoi les hommes d'action réuisslssent mieux, à tout prendre, dans la prédication ordinaire, que les hommes do pensée et d'étude.
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ne peut lui appliquer les considéra Lions que nous venons de faire. On sait que le cas n'est pas rare à notre époque. Eh bien 1 nous ne sommes plus alors sur le domaine de l'éloquence proprement dite, telle surtout que les anciens la comprenaient lorsqu'ils élevaient des statues à la Persuasion, patronne des poètes et des orateurs.
Mais ces réllexions nous rappellent qu'il nousu'cste if comparer, dans les grandes lignes, la matière même du discours à celle de la science.
Différence de matières
Le procédé oratoire ne diffère pas seulement de celui de la science ou de la scolastique dans les moyens de démonstration, dans la charpente logique, mais encore dans les vérités elles-mêmes qu'il met en œuvre. Taine a écrit quelque part que la vraie matière de l'éloquence se trouvait dans les vérités moyennes. <( Ces vérités, nous dit-il, sont celles qui appartiennent à la conversation^ et non à la science, qui sont du domaine de tous et non du domaine de quelques-uns, qu'on entend et qu'on aime, non parce qu'on est un homme spécial, mais parce qu'on est un homme bien élevé : telles sont les questions de morale ordinaire, d'art, de politique, d'histoire. Elles n'exigent point une extrême rigueur de style ; elles n'aboutissent pas à des réponses irréfutables ; elles n'ont pas besoin de termes spéciaux, de mots abstraits, de phrases sèches et exactes ; elles sont résolues aussi bien par le sentiment que par la logique. Elles s'adressent au sens commun autant qu'au raison-
DTsciPLTXF i\tfllectt:elle Tr)<)
nomcnt ; les vérités qu'elles établissent sont plutôt \ raisemblables que vraies et plutôt aimées que prouvées. C'est sur elles que presque tous les littérateurs s'exercent ; seules, elles peuvent être populaires, parce que seules elles peuvent être comprises sans peine ; seules elles peuvent être traitées en beau style, parce qu'étant du domaine public elles ne demandeni pas un langage spécial. » (i)
Les anciens semblent se faire une idée moins large encore de la matière du discours. C'est sur des faits qu'on délibère et qu'on discute, nous dit souvent Aristote. Pour lui, <( l'action de la rhétorique s'exerce sur des questions de nature à être discutées et qui ne comportent pas une solution technique, et cela en présence d'un auditoire composé de telle sorte que les idées d'ensemble lui échappent, et qu'il ne peut suivre des raisonnements tirés de loin ». Il est donc un poitit sur lequel tout le monde est* d'accord : c'est que les questions d'ordre scientifique doivent être écartées de la tribune et de la chaire. Il faut en voir la raison non seulement dans la débilité intellectuelle des auditoires ordinaires, mais encore dans l'inaptitude dés questions de ce genre à être traitées oratoirement. Ne pas tenir compte pratiquement de cette distinction, c'est faire preuve de mauvais goût et même afficher une bien fausse conception de l'éloquence. Les considérations tirées de la nature ou de la définition abstraite des choses sont particulièrement à redouter. ]>('est-ce pas à la place trop considérable qu'elles occupent souvent
(Il Les philosophes classiques, p. 84.
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dans la prédication qu'est due la défaveur relative, mais indéniable, de cette dernière à notre époque ? Ces considérations n'ont que peu de prise sur les esprits contemporains : trop abstraites ou subtiles, elles sont des éléments morts dans le discours. Leur présence en si grand nombre dans les sermons s'explique par le caractère trop exclusivement livresque des sources auxquelles s'alimentent les prédicateurs. Ne recevant })as l'impression immédiate des choses elles-mêmes, mais travaillant sur des concepts, ils n^ peuvent que verser dans un intellectualisme déplacé et surtout mal digéré.
On est bien exposé aussi à cet inconvénient par la transcendance même de la doctrine chrétienne. Il est difficile de toucher à certains dogmes sans faire de la métaphysique, sans parler une langue spéciale à laquelle le public n'est pas initié. Quant à traduire en langage ordinaire les formules techniques de la science, c'est un travail que les prédicateurs n'ont pas toujours le courage ni la patience d'entreprendre. Il est plus commode assurément de se servir de locutions toutes faites, apprises dans les livres des savants de profession. Mais, qu'on le veuille ou non, on est alors bien loin du ton et des convenances oratoires (i). Ce n'est
(1) On nous a reproché de restreindre outre mesure la part de la science dans la prédication. Mais nous ferons remarquer que le sernion n'est qu'une forme de la prédication évangélique ; car celle-ci s'exprime également par l'enseignement technique et purement doctrinal. Nous regrettons même qu'on n'ait pas plus souvent recours à ce diernier, dans une certaine mesure, dans la chaire chj-étienne. Mais pour cela il faudrait vaincre le parti pris de ceux qui ne reconnaissent à un discours aux fidèles d'autre objet immédiat que de pousser à l'accomplissement' de quelque obligation morale ou d'un
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pas à dire, pourtant, que nous ne devons pas prendre la matière de l'éloquence saciée dans une saine théologie. Pour le fond des choses, Horace renvoie les poètes aux philosophes.
Rem tibi socraticœ poterant ostendere chartœ.
A plus forte raison aurons-nous recours aux théologiens pour distribuer aux fidèles la bonne et substantielle doctrine. N'est-ce pas la mission de l'orateur sacré que de vulgariser et répandre leurs enseignements ? Mais en les lisant, en vue de la prédication, n'oublions pas que nous avons affaire à des ^savants, et qu'un abîme sépare le procédé oratoire du procédé scolastique. Un choix prudent et sévère s'impose donc à nous, entre toutes les richesses que nous offrent les théologiens. Ce serait une grave et funeste erreur que de nous approprier leur méthode, leurs formules et un certain nombre même de leurs arguments. Il va sans dire également qu'il y a des questions qui ne doivent jamais passei" de l'Ecole à la chaire ; elles portent trop le caractèie de recherche purement scientifique pour faix'c l'objet d'un discours ordinaire. Nous laisserons donc de côté tous les éléments qui sont Le propre de ia science. Il est incontestable que ces principes ont été bien méconnus à une certaine époque de l'histoire. On ne saurait cependant souscrire, au moins dans sa généralité, à la remarque suivante du P. Rapin, dans ses
act« rituel. C'^t du moralisme dans le s&ïin 1© vlm étroit du moti IL a 1© tort grave de méconnaître les besoins intellectuels des âmes qui sont plus grands que jainais à notre époque. L'insuffisance intellectuelle de la plupart des chrétiens de nos jours, dans les choses d« la religion, a'<e»t que trop ruauitest^.
l62 LA SGOLASTIQUE
Réflexions sur V éloquence : « Je suis persuadé que la lecture de saint Thomas a plus fait de mauvais prédicateurs que de bons. L'air sec et dur qu'il a à dire les choses est aussi opposé à l'éloquence que les choses qu'il dit y sont propres. » D'où il conclut qu'un commerce trop fréquent avec les scolastiques est plus préjudiciable qu'avantageux au prédicateur.
Nous ne pouvons, disons-nous, accepter ce jugement sans de fortes réserves ou explications. Il est trop évident que saint Thomas ni les scolastiques ne sont responsables des transpositions maladroites qu'on a pu faire de leur méthode. Cette dernière est parfaitement adaptée au but qu'elle se propose : mais ce but n'a jamais été de former des orateurs. Ceux qui lui ont emprunté ses formes ont commis une impardonnable méprise, ont fait preuve d'une ignorance complète de l'ait oratoire. Ils ont pu lire saint Thomas, mais ils n'en ont guère compris la doctrine, qui, loin d'autoriser de pareilles aberrations, les condanune formellement. Une lecture intelligente et assidue du Docteur angélique ne peut avoir, au contraire, qu'une très heureuse influence sur la formation intellectuelle et même littéraire du prédicateur et du conférencier. On l'a si bien vu de nos jours que nous n'avons pas à citer des noms qui sont présents à toutes les mémoires, ni à rappeler des ouvrages que tout le clergé connaît et apprécie. Quant à (( l'air sec et dur que saint Thomas apporte à dire les choses », nous savons à quoi nous en tenir sur ce point. C'est une question, nos lecteurs s'en souviennent, que nous avons examinée précédemment; nous n'y reviendrons pas. Retenons seulement, de la
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citation que nous venons de faire, l'aveu que les choses elles-mêmes que dit saint Thomas sont propres à l'éloquence.
11 faut entendre par là qu'on rencontre dans ses œuvres un grand nombre d'aperçus et d'idées qui sont une matière oratoire de premier ordre (i). L'ampleur de ses principes se prête aux développements les plus magnifiques. Mais c'est surtout lorsqu'il nous montre les convenances et les harmonies des mystères de notre foi qu'il est une source abondante et précieuse pour la prédication. Ces sortes de considérations ne sont pas sans valeur intellectuelle ; elles répondent même beaucoup plus qu'on ne croirait aux besoins des intelligences à notre époque. Elles n'ont pas, sans doute, de force démonstrative, et si la théologie oratoire semble leur donner parfois ce caractère, ce n'est qu'une apparence. Mais elles rendent sympathique et plus croyable l'objet de notre foi ; elles persuadent la volonté, ce qui a bien son importance dans la genèse de l'acte de foi ; elles dissipent bien des obscurités ; elles aplanissent le chemin et le débarrassent de plus d'un obstacle. On ne s'imagine pas, en, effet, a combien de difficultés vécues répondent souvent ces raisons de convenances, ces analogies, ces comparaisons qu'on trouve dans les théologiens scolastiques et dans saint Thomas en particulier. Ce dernier prend soin de nous avertir qu'il ne faut pas voir dans les explications de ce genre des preuves d'une portée rigoureusement scientifique ;
(l) On en trouvera une riche et puissante collection dans l'ouvrage suivant : MeduUa S Thomae Aquinalis snu Meditationef^ ex operWus S. Thomas deprompt:3e. Auctore F. D. Mézard.
l64 LA SCOLASTIQUE
mais il leur attribue pour effet de rendre notre foi plus
sereine et plus forte : rationes verlsimiles ad fide-
liuin quidem exercitiiim et solatium, non autem ad adversarios convlncendos (i). Mais, pour tirer un bon parti de la doctrine du saint Docteur, il ne suffit pas d'en avoir appris quelques formules sèches et abstraites ; il est nécessaire de la posséder dans son ensemble majestueux et dans ses détails parfois si touchants. Il faut se garder aussi de la présenter sous forme de thèse ou de proposition à prouver par la Sainte Ecriture, les Pères et la raison théologique ; c'est la mort de l'éloquence, sans compter que cette fragmentation de la doctrine ne donne pas toujours une idée bien adéquate de la question dont on parie. Enfin, si nous composons des discours ou des conférences apologétiques, nous trouverons une matière oratoire excellente dans la philosophie traditionnelle mise au service de la foi et de la théologie. Les données de cette philosophie font singulièrement défaut aux esprits les plus cultivés de nos jours. Qu'on ne s'y trompe pas : même à notre époque de science positive, la plupart des difficultés qu'on nous oppose sur Je terrain de la foi sont d'ordre rationnel et philosophique. Nous voulons dire qu'à l'origine première de ces difficultés nous rencontrons le plus souvent une erreur en philosophie. Ouvrez un livre récent qui est censé nous donner la quintessence des objections que la science et la civilisation modernes élèvent contre la religion. Il a pour titre suggestif : les Affirmations de
(1) Siim contra Gent.. 1. I, c ix.
la conscience contemporaine. Son auteur est certainement représentatif de notre monde incrédule do haute culture intellectuelle (i). Que trouvez-vous dans c« livre ? Des difficultés tirées des principes ou des conclusions d'une science spéciale, comme la physique, la chimie, la géologie ou l'histoire ? S'il en existe de ce genre, elles sont en bien petit nombre ; la plupart d'entre elles n'ont rien de -technique ni de particulier ù aucune science naturelle. En voici quelques-tmes cueillies au hasard :
« La crainte du châtiment, si redoulable soit-il, rattente d'une récompense, si magnifique qu'on l'imagine, sont des motifs qui ne peuvent qu'altérer le caractère moral d'une action. — Les âmes damnées sont autant de points noirs, impénétrables à Dieu, qui limitent son infini en accusant sa puissance et sa bonté. — Dans le châtiment par la souffrance, nous ne voyons qu'un mal ajouté à un autre mal, et nous jugeons singulière la politique d'un Dieu qui n'a rien trouvé de mieux dans le gouvernement de l'univers. — Quelle justice est celle de ce Dieu parfait qui condamne tous les hommes dans leur premier père, mauvais logicien qui confond le genre et l'individu, plus mauvais juge qui frappe au hasard le coupable et l'innocent ^ — Nous n'avons rien de commun avec cet être transcendant (le Verbe) qui vient sur la terre donner la comédie humaine, jouer la tentation, la souffrance et la mort : nous n'avons rien à apprendre de lui. La vie morale n'a quelque chose de tragique que par le