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II. Union de plusieurs phrases

Il n’y a trace d’aucune particule indo-européenne servant, suivant le terme technique, à coordonner deux phrases. Dans un grand nombre de cas, dans la plupart sans doute, dans tous peut-être, les phrases étaient simplement juxtaposées, comme elles le sont dans le ueni, uidi, uici de César, ou dans ces deux vers d’Homère :

A 106 xaxwv, eu xw tco xe jjloi to y.pYjyuov etTCeç,

aîei toi toc y,ay,’ serti <p(Xa çpeal p,avT£ueffOau

Les particules qui, dans les dialectes historiquement attestés, marquent le passage d’une phrase à l’autre avaient, plus anciennement, pour rôle d’attirer l’attention sur un mot particulier ; mais, comme ce mot était placé en tête de la phrase, d’après ce qui vient d’être vu (p. 326), et immédiatement suivi de la particule, celle-ci a semblé marquer le passage d’une phrase à une autre. Ainsi Bs servait à insister sur un mot, et cette valeur est reconnaissable dans le démonstratif o-Bs, ÿj-Be, ou dans une phrase comme la suivante :

A i5 XfcffSTo icàvtaç ’A^aioüç,

’AxpsiBx Bè p.aX'aia Bùw, xoa^Tops Xa&v

mais, dès l’époque homérique, ce même Bs, à l’état de mot autonome, non enclitique, a en grec pour rôle essentiel d’opposer une phrase à une autre. Le gr. -^1 dans vxfyt sert seulement à insister sur ou, va(, et de même le correspondant skr. hi de

LA PHRASE

cette particule dans nahî « non pas » ; mais skr. hi (toujours tonique) signifie d’ordinaire « car ».

Toutefois il est au moins possible que l’emploi de skr. ca, gr. te, lat. que , got. -h, ou de lat. ue, skr. -va, pour unir des phrases, remonte à l’indo-européen, il n’y a pas une différence absolue entre l’union de plusieurs mots ou groupes de mots à l’intérieur d’une phrase et l’union de deux phrases différentes ; deux phrases distinctes peuvent en effet avoir des mots communs ; ainsi chez Homère :

A 108 èffÔXoV S’ OUTE Tl 7C(i) (>F)eÏ7U£Ç ( F)eT.OÇ OUT* kïèXzGGXÇ .

D’autre part l’union de deux mots peut être en même temps celle de deux phrases ; ainsi :

A 37 XpuoTQV à(JLçiêé6v]xa<;

KiXXàv te ÇaÔsrjv Teveooiô te (/Qtçi (T) avaaasiç.

Il n’y a pas lieu d’insister sur ces faits qui ne présentent pas de particularités caractéristiques .

Une question plus grave est celle de savoir dans quelle mesure la subordination est de date indo-européenne.

Beaucoup de choses qui s’expriment ailleurs à l’aide de subordonnées pouvaient être indiquées en indo-européen, à l’intérieur de la phrase même, par diverses formes nominales. Et en effet, d’une part, chacun des thèmes verbaux avait, à côté des formes personnelles, un adjectif, qu’on nomme participe : ce participe est une forme nominale, mais il admet les mêmes compléments que les formes personnelles du thème verbal auquel il appartient ; d’autre part, les racines auxquelles se rattachent les verbes non dénominatifs fournissent en même temps des noms, et ces noms ont, de par leur nature, une valeur voisine de celle des verbes ; enfin, ces mêmes noms entrent en composition. Grâce à ces trois circonstances, il était inutile de recourir à des subordonnées dans nombre de cas où la plupart des langues indo-européennes modernes, et notamment le français, en présenteraient. Quelques exemples le montreront.

UNION DE PLUSIEURS PHRASES

L’importance du participe dans les plus anciens textes des langues indo-européennes est immense. En effet le participe, comme tout adjectif, peut s’apposer à un membre quelconque de la phrase ; au « sujet » :

A 44 (3yj §è 7.a t ’ Où y.apr(vü)v yu>6\xv)oz y.vjp

à un complément du verbe (qui n’est pas nécessairement exprimé) :

A 56 y^Ssiro yxp Aavawv ort pa Ovyjaxcvxaç epoezo

<( parce qu’elle voyait qu’ils mouraient » ; au complément d’un nom :

A 46 exXa 5’ ap’ otcrol âx* wp.wv ytoopivoïc,

aÙToa y.iVYjôsvioç.

Il peut être le second élément d’une phrase nominale combinée avec la phrase verbale, comme dans skr. stàyân mandate « il croit qu’il est caché », et v. si. tajese mïnitü « il croit qu’il se cache ». Grâce à la liberté de l’ordre des mots, le participe se prête au récit d’une action : skr. ( Çat . Brahï, I, 8, i, i) tàsyâvanénijânasya (c’est-à-dire tâsya avanénijânasya ) mâtsyah pânî à pede « tandis qu’il se lavait, un poisson lui est venu dans les mains », littéralement : «de celui-ci se lavant un poisson aux mains est venu ». Il se prête aussi à marquer des contrastes ; ainsi en védique :

R. V., vm, i4, 8 üd gâ âjad ângirobhya avis krnvân gûhâ satih

« il a fait sortir les vaches pour les Àngiras, en mettant en évidence celles-ci qui étaient cachées », littéralement : « dehors les vaches il a conduit pour les Angiras, en évidence faisant (cellesci) en cachette étant ». Il faudrait multiplier les exemples pour donner une idée de tout ce que les participes permettent d’exprimer et de l’extrême variété de leurs emplois. L’importance des participes résulte de ce qu’ils servent à l’apposition, qui est le procédé syntaxique fondamental de l’indo-européen. Quant aux noms primaires, aucune langue n’a conservé un emploi libre des

LA PHRASE

noms à suffixe zéro et des autres noms immédiatement rattachés à des racines. Toutefois les textes védiques laissent encore entrevoir quelque chose de cet usage. Soit par exemple :

R. Y., viii, 65, 3 a tvâ gïrbhîr maham urûm hnvé gâm iva bhôjase Indra sômasya pïtâye

c’est-à-dire, littéralement, et en conservant l’ordre général des mots :

par mes chants, toi, grand, large,

je t’appelle comme une vache pour la jouissance,

Indra, en vue de boire le soma.

Cette phrase renferme trois noms verbaux primaires : glrbhîh , ■instrumental pluriel de gïr « chant », cf. jârate, grnati « il chante, il loue », lit. giriù « je loue » ; bhôjase , datif de bhôjas- « jouissance », cf. le verbe à nasale bhunkté « il jouit » ; pitâye, datif de pïtây- « action de boire », cf. gr. ttivw « je bois ». Pour deux au moins de ces noms, on emploierait en français une subordonnée, et l’on pourrait traduire : « Par mes chants, toi qui es grand, large, je t’appelle comme [on appelle] une vache afin qu’elle mange, oindra, afin que tu boives le soma ». Le vieil irlandais offre des faits analogues, d’une manière un peu moins libre. L’indoiranien et l’irlandais sont les seuls de tous les dialectes indoeuropéens qui présentent encore à date historique un pareil emploi des noms primaires.

Partout ailleurs, quelques-unes de ces formes ont été fixées pour chaque verbe. En général elles ont été rattachées à la conjugaison et ont fourni des infinitifs (voir p. 24i et suiv.). En germanique occidental et surtout en arménien, l’infinitif se décline, bien qu’il appartienne par sa formation à l’un des thèmes verbaux, celui du présent ; par exemple le présent arm. Ikhanem « je laisse » (aoriste Ikhi « j’ai laissé ») est accompagné d’un infinitif Ikhanel « laisser », qui est une forme normale de nominatifaccusatif-locatif de thème en -o- ; le génitif-datif-ablatif est Ikhaneloy et l’instrumental Ikhanel ôv, comme dans tous les noms de

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même type, et avec les mêmes emplois. En slave, -ti, par exemple dans pi-ti « boire », peut être un ancien datif, et en lituanien, -ti, par exemple dans gér-ti « boire » , un ancien locatif ; mais ces formes ne sont pas senties comme des cas d’un substantif, et elles ont un emploi à part. Les seules langues où chaque thème verbal a son infinitif comme il avait en indo-européen son participe, et où, comme dans le participe, l’infinitif moyen se distingue de l’actif, sont le grec et le latin. Mais les formes latines diffèrent profondément des formes grecques : il n’y a évidemment rien de commun entre gr. àysaOai et lat. agi par exemple. En grec, où l’infinitif a pris une extrême importance, les formations diffèrent d’un dialecte à l’autre, d’un parler à l’autre ; on voit par là que, encore en grec commun, la formation de l’infinitif n’était pas fixée. L’infinitif, dont la forme provient dans chaque langue d’un développement récent, postérieur à l’époque du grec commun, de l’italique commun, etc., joue en une certaine mesure le rôle des anciens noms primaires, mais d’une manière moins libre, et avec un caractère plus ou moins verbal suivant les langues.

Enfin quelques exemples homériques suffiront à indiquer comment les composés dispensent dans certains cas d’employer des phrases relatives :

A 23 1 &Y)iJ.o6opoç paGi'ksuç

a un roi qui dévore son peuple » ;

A 247 NéffTtop

littéralement « Nestor qui a de douces paroles », c’est-à-dire « Nestor qui parle bien ». De même 6po?o; « qui détruit

les hommes », etc. Ici encore, le fait que les noms indo-européens primaires sont étroitement associés aux verbes tirés des mêmes racines a rendu facile l’emploi des formes nominales avec une valeur presque complètement verbale.

Un démonstratif placé en tête de la phrase suffit à en marquer le lien avec une phrase précédente ; le démonstratif *to- joue souvent ce rôle ; ainsi chez Homère :

LA PHRASE

xoïffi oè Néaxoip

XO^GO21^ àvopouaE, Xtyùç IIuXuov àyopyjXYjç, xoO xal «tco yXwaaYjç piXixoç yXuxuov p££V a'^‘0‘ xo> 8* ^Br, Buo plv y£V£al p. Epomov àv0pto7ra)v £?0t'a0’...

Le démonstratif ainsi employé a pu par la suite prendre la valeur d’un relatif ; c’est ce qui est arrivé en allemand pour le démonstratif der, qui, dans l’usage ancien, était encore un simple démonstratif.

Toutefois l’indo-européen n’a pas ignoré les phrases relatives proprement dites. En effet, au relatif indo-iranien skr. yàh, ya, yât , zdyô, yâ , yat, le grec répond par oç, yj, 0, et le vieux slave, par ji-XÇj ja-\e, je-%e ; ja- subsiste dans les adverbes lituaniens; toutes les langues indo-européennes font dès les plus anciens textes un usage régulier de la phrase relative. Le relatif apparaît tantôt avec un démonstratif corrélatif dans la phrase principale :

Agveda, ni, 53, 21 y 6 no dvésty âdharah sâh padista « celui qui ( yô ) nous hait, qu’il ( sâh ) tombe en bas ».

Yasna (gâthâ), xxxiv, i3 tdm advândm ydm moi mraos

« ce (tdm) chemin que (ydm) tu m’as dit » .

Hom. E 319 oùB ’ utcç KaTravvjoç èAY)0sxo cuv0s<7iaü>v

xawv, aç ÈvexeXXe (3cy}V àya0oç Aco .

A 218 oç xe 0eoTç èTCt7r£i0Y]xat, p.aXa xe xXuov aùxoü.

tantôt sans aucun corrélatif :

R. Y., x, i4, 10 âthà pitfn suvidâtrâh üpehi

y amena yê sadhamadam màdanti

littéralement : « et va vers les pères qui partagent de

beaux dons,

qui s’enivrent dans leur festin avec Yama. »

xai Byj p.ot y Épaç auxoç à©aip^j£<70at âiusiAeTç,

( û ïta rtoXXà p.oy7jo^.

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La phrase relative se place à volonté avant ou après l’antécédent, et le relatif peut être ou ne pas être immédiatement voisin du mot auquel il se rapporte : simples applications du principe de la liberté de l’ordre des mots.

Les relatives sont les seules subordonnées qu’on ait des raisons de fait de tenir pour indo-eui opéennes. Les autres types de subordonnées, et notamment les phrases conditionnelles, ont des formes différentes dans chacun des dialectes. 11 est permis de penser que le groupement des phrases était, le cas échéant, indiqué surtout par la manière de prononcer, comme il l’est dans le groupe fr. Il vient ; je le chasse.

A. ÏVÎEILLET.

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