‹ Introduction à létude comparative des langues indo-européennesChapitre 109 sur 129 · SUR LE VOCABULAIRE · texte numérisé non relu

SUR LE VOCABULAIRE

Quand on rencontre dans plusieurs langues — parentes ou non — des mots qui se ressemblent de près et par la forme et par le sens, on doit tout d’abord se demander s’il n’y a pas emprunt de toutes ces langues à l’une d’entre elles; ainsi pour « la rançon, le châtiment, la peine », on trouve : gr. r.o\rrn lat. poena, v. irl. pian, gall. poen, v. h. a. pîna (ail. pein ), v. angl. pïn (angl. pine, pain). Il ne s’agit pas ici d’un mot indo-européen conservé indépendamment par chacune de ces langues : un p du celtique n’est jamais un p indo-européen, non plus qu’un p du germanique ; les mots irlandais, gallois, allemand, vieil anglais ont été empruntés au latin, et le mot latin lui-même au grec, dor. TTstva. En effet le sens premier du mot est le prix payé en compensation d’un dommage causé à une famille, par exemple pour le meurtre d’un de ses membres; le mot indo-européen *k'voina, qui exprimait cette notion, est représenté par zd kaènâ-, gr. iccivà- et v. si. cëna (v. p. 226 ; cf. le dérivé lit. kainê « valeur, prix ») ; il appartient à la même racine que le verbe gr. Tiv(/)œ « je paye, j’expie », fut. xsiat», dont le - initial n’est pas un ancien t, mais un ancien *kw, ainsi que l’indique la forme thessalienne icewa*. de l’aoriste dans un dialecte qui représente à l’initiale du mot *£w par tc, même devant s ; et en effet gr. fl«c6-Ttaiç (avec -ai- issu de *-ti~) répond exactement à skr. âpa-ciîih « représailles » ; cf. aussi zd ciüa « expiation » ; si le mot indo-européen était directement représenté en latin, il y aurait la forme *quoina, d’où *cüna.

GENERALITES

Une fois éliminés les mots dont la ressemblance s’explique par des emprunts, il en reste un grand nombre qui, compte tenu des changements de prononciation définis par les « lois phonétiques », se laissent identifier les uns aux autres, comme zd kaèna, v. si. cèna, gr. iuoivtq.

De ces concordances, une part provient sans doute de ce que les mots correspondants existaient déjà en indo-européen commun, mais d’autres peuvent s’expliquer par l’extension plus ou moins tardive de certains mots sur tout ou partie du domaine indo-européen. Il n’est pas douteux que véd. t(u)v-âm, v. si. ty, lat. tü, etc. supposent un i.-e. *tü « toi », exactement comme fr. tu, ital. tu, esp. tu, supposent lat. tü. En revanche divers faits archéologiques et philologiques ne permettent pas de douter que gr. y.àvvaSq (pour la première fois, chez Hérodote, IV, 74) et v. isl. hanpr, v. h. a. hanaf « chanvre », bien que présentant des correspondances phonétiques correctes, n’aient été empruntés indépendamment par le grec, d’une part, par le germanique, de l’autre, à une langue du Sud-Est de l’Europe.

Les deux cas, celui de l’identité originelle et celui de l’extension postérieure à la division dialectale (c’estrà-dire de l’emprunt), sont au fond absolument différents ; mais il est impossible la plupart du temps de faire le départ de ce qui appartient à l’un et à l’autre. On est donc réduit à entendre par mots indo-européens les mots communs à plusieurs dialectes indo-européens, à la condition qu’ils présentent tous les traitements phonétiques et morphologiques caractéristiques des dialectes auxquels ils appartiennent, et que des témoignages historiques n’en attestent pas le caractère récent. Toutefois, il importe de ne jamais l’oublier, le terme de mots indo-européens recouvre deux choses hétérogènes et qui ne restent confondues que par suite de l’absence d’un critère donnant le moyen de les distinguer ; et la part des emprunts préhistoriques d’un dialecte indo-européen à un autre ou de plusieurs dialectes indo- européens à des langues d’autres familles est certainement immense.

Sauf en ce qui concerne certains mots semi-grammaticaux, comme le verbe « être », les pronoms, les démonstratifs, les

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préverbes, on n’a jamais le droit d’affirmer a priori qu’un mot donné a été transmis de génération en génération depuis l’époque indo-européenne jusqu’à la forme attestée dans un parler donné.

Il y a au moins un cas particulier qui doit être envisagé à part : c’est celui des mots qui, entre toutes les langues indo-européennes, ne se trouvent que dans les plus voisines les unes des autres ; certains mots ne se rencontrent qu’en indo-iranien et en balto-slave, d’autres que dans les langues d’Europe (et en arménien), à l’exclusion de l’indo-iranien, d’autres ne sont que slaves, bal tiques, germaniques, celtiques et italiques. On verra ci-dessous des exemples de ces divers cas : de pareils rapprochements, on ne peut conclure qu’à l’existence du mot dans certains dialectes indo-européens (ou à l’emprunt par un groupe de dialectes), et non dans l’ensemble du domaine. L’aire occupée par chaque mot est l’une des données essentielles de l’étymologie, et l’on doit toujours, en étudiant un mot, se demander quelle place il occupe sur la carte ; la géographie du vocabulaire indo-européen est malheureusement sommaire et imprécise : mais on n’a pas pour cela le droit de la négliger.

Les rapprochements qui ne s’étendent pas à plus de deux dialectes sont peu sûrs, sauf raisons particulières ; car la ressemblance de deux mots exprimant le même sens dans deux langues différentes peut être due à une rencontre fortuite : c’est ainsi que l’anglais bad « mauvais » n’est pas apparenté, même de loin, avec le persan bad signifiant aussi « mauvais » ; mais ce serait un hasard singulier si bad signifiait « mauvais » dans une troisième langue sans un rapport avec l’anglais ou le persan. La coïncidence de trois langues non contiguës suffit donc pratiquement à garantir le caractère « indo-européen » d’un mot, au sens indiqué ci-dessus.

Un rapprochement, même limité à deux dialectes, peut passer pour sûr dans certains cas particuliers ; ainsi le gr. ziwv et le skr. pwâ « gras » n’ont pas de correspondants en dehors du grec et de l’indo-iranien ; mais la formation caractéristique du féminin, gr. TTiE'.pa, skr. pîvarl , jointe à l’identité de sens, de flexion, de place du ton, exclut le doute. De même le v. perse râdiy et le v. si.

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