SUR LE DÉVELOPPEMENT DES DIALECTES INDO-EUROPÉENS
Les diverses langues du groupe indo-européen reposent sur un idiome défini dont on vient de voir les principales caractéristiques. Une langue aussi une que celle qui est supposée par les concordances observées entre les langues attestées suppose qu’il a existé, durant une période de temps étendue, une nation qui présentait une unité. Des nations diverses peuvent conserver une même langue ; mais il faut pour créer une unité linguistique une nation qui sente son unité. Rien n’autorise à parler d’une « race indo-européenne », mais il y a eu nécessairement — on ne sait ni en quel lieu ni en quel temps exactement — une « nation indo-européenne ».
Cette nation était assez étendue pour comporter des différences dialectales sensibles dès la période d’unité ; l’unité n’en était donc pas rigoureuse.
Et en effet, si l’on juge de l’état politique du monde indoeuropéen commun par l’état des populations indienne, iranienne, hellénique, italique, celtique, germanique, baltique ou slave, au début de leur période historique, on doit admettre que les populations dont l’indo-européen commun était l’idiome, tout en sentant fortement leur unité, tout en étant capables de se fédérer et d’agir ensemble à l’occasion, ne formaient pas un groupe politique un, n’admettaient pas un chef unique, et ne comportaient aucune unité politique permanente. C’est l’autonomie des cités grecques et non l’unité de l’empire achéménide
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qui donne une idée de la situation politique du monde indoeuropéen ancien.
Mais l’autonomie des cités grecques n’empêche pas l’unité de l’hellénisme : l’unité hellénique n’a été à aucun moment une unité politique ; c’est une unité de civilisation. Il en est de même de l’ancienne unité indo-européenne. Les populations de langue indo-européenne étaient sans doute conduites par une aristocratie qui avait un grand sens politique, et qui a été capable d’imposer peu à peu à presque toute l’Europe et à une large part de l’Asie sa langue avec son organisation sociale à la fois ferme et souple.
Les accroissements successifs du domaine occupé par les langues indo-européennes n’ont pas permis à l’unité de la nation, et par suite à celle de la langue, de se maintenir. Il s’est alors constitué de nouvelles langues communes : l’indo-iranien, le grec, le slave, le baltique, le germanique, l’italo-celtique, etc. Chacune de ces langues communes suppose, à son tour, l’existence d’une nation qui, comme la « nation indo-européenne », a eu durant un certain temps le sentiment de son unité. Il y a donc eu des nations : indo-iranienne, grecque, germanique, italoceltique, etc. Chacune de ces nations, après s’être donné une langue commune qui était une forme nouvelle prise par l’indoeuropéen, s’est brisée à son tour en plusieurs nations distinctes, et celles-ci à leur tour encore ont eu des langues nationales, formes nouvelles prises par l’indo-iranien, le grec, le germanique, l’italo-celtique, etc.
La linguistique ne permet de rien préciser sur le degré d’unité des nations successives qu’elle conduit ainsi à supposer ; mais elle oblige à reconnaître que cette unité a été assez puissante pour déterminer dans chacune la généralisation d’un parler commun. Or, partout où l’on observe ainsi l’extension d’une langue commune, il y a eu une unité de civilisation, comme celle du monde hellénique ou du monde arabe.
La grammaire comparée des langues indo-européennes fait donc entrevoir l’existence de nations définies : la nation « indoeuropéenne » d’abord, puis les nations « indo-iranienne »,
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« grecque », « germanique », etc. qui sont à la base des diverses langues communes, et ainsi de suite.
Le nombre des nations qu’indiquent les langues indo-européennes actuellement connues n’enseigne rien sur le nombre des nations qui ont pu exister en réalité. La conquête celtique s’est étendue sur une partie importante de l’Europe occidentale et a poussé jusqu’en Asie-Mineure ; or, le gaulois est depuis longtemps sorti d’usage, et c’est à peine si l’on en a quelques restes médiocres. Telle nation a pu perdre son autonomie après une période de prospérité et sa langue disparaître sans laisser de traces. Avant les récentes découvertes faites en Asie centrale, personne ne soupçonnait l’existence de la langue autonome, et par suite de la nation, dont les textes dits « tokbariens » ont révélé l’existence. Et, d’autre part, rien ne prouve qu’avant les nations dont les langues conservées établissent l’existence, il n’y ait pas eu sur une partie au moins des domaines de langue indoeuropéenne une ou plusieurs nations, de langue également indoeuropéenne, dont l’idiome aura été remplacé par celui de conquérants nouveaux. On voit, à date historique, le latin se substituer à l’osco-ombrien, au grec, au messapien, au gaulois, au vénète, etc., dans la plus grande partie de l’Italie, ou le dorien remplacer des parlers de type ionien ou arcado-cypriote dans le Péloponnèse, en Crète et dans les Cyclades du Sud, puis la xcir/j ionienne-attique remplacer à son tour le dorien. Des faits de ce genre ont eu lieu à toutes les époques. Les nations de langue indo-européenne dont la grammaire comparée permet d’entrevoir l’existence ne sont assurément qu’une partie de celles qui se sont constituées.
Les systèmes de correspondances dont l’ensemble constitue l’indo-européen ne présentent pas toujours un traitement qui soit exclusivement propre à chacune des langues attestées ; dans un grand nombre de cas, une série de langues offrent des traite-
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ments concordants qui s’opposent à ceux des autres langues ; et, comme ces traitements apparaissent en général dans des langues qui à l’époque historique sont contiguës ou disposées de telle sorte que les dialectes d’où elles sont issues aient eu chance d’être contigus avant la dispersion, on est amené à reporter une partie des divergences à l’époque de l’unité indo-européenne.
Et en effet, quand une langue est parlée sur un domaine étendu, il existe entre les diverses localités des différences dialectales. On constate en général que ces différences se groupent par régions contiguës, et que, par suite, on peut tracer des lignes d’isoglosses. On a signalé ci-dessus, p. 32, la ligne d’isoglosse de la prononciation e et de la prononciation a de Va latin accentué en Gaule et celle des traitements b ou v de lat. p entre éléments sonantiques ; chacune des lignes d’isoglosses est indépendante de toutes les autres (v. p. 32 et suivantes). Les systèmes de correspondances entre les langues indo-européennes permettent donc d’entrevoir l’existence de lignes d’isoglosses à l’intérieur de l’indo-européen.
La plus nette de ces lignes est celle du traitement des gutturales, où l’on observe deux groupes : l’un celui du type centum (occidental : hellénique, italique, celtique, germanique), l’autre le groupe du type saPm (oriental : indo-iranien, slave, baltique, arménien, albanais) ; v. p. 65 et suiv.
Une autre ligne, très nette aussi, est fournie par le traitement de *0 : l’indo-iranien, le slave, le baltique, l’albanais et le germanique confondent *â et *ô en un même traitement a (le slave 0 étant sans doute une altération d’un a ancien), tandis que l’arménien, le grec, l’italique et le celtique distinguent â de ô ; v. p. 71.
La géminée *-tt- issue de la rencontre de deux éléments morphologiques distincts est représentée par ss en italique, celtique et germanique, par st en grec, baltique, slave, iranien (et tt de *tst en sanskrit); v. p. 101 et suiv.
A l’intérieur du mot, entre consonnes, *9 se maintient en sanskrit d’une part, en grec, italique, celtique de l’autre, et aussi en tokharien, mais tombe en iranien, slave, baltique, arménien et germanique; v. p. 73.
ISOGLOSSES
Après if u , r et k, la sifflante s tend à devenir chuintante en indo-iranien, en slave, en baltique (et en quelque mesure en arménien) ; s subsiste ailleurs ; v. p. 68 et suiv.
L’augment existe en indo-iranien, en arménien et en grec ; il est inconnu de toutes les autres langues ; v. p. 2o5.
Le slave, le baltique, le germanique ont à certains cas, notamment au datif-ablatif pluriel, des cas en -m-, en regard des formes en - bh - des autres langues. Ces désinences en -bh- et en -m- n’existent guère que sous une seule forme (différente d’une langue à l’autre) en grec, italique, celtique et germanique ; elles se présentent sous des formes diverses suivant les cas et les nombres en indo-iranien, en baltique et en slave; v. p. 25g et suiv.
Indépendamment des emprunts propres à des langues contiguës, comme le nom de la « pomme » cité p. 358, certaines particularités de vocabulaire sont dialectales, ainsi la négation prohibitive *mè (p. 3i3) ou les formes du nom de la « neige », athématique dans hom. vt©a, lat. nix, niuem (et en celtique), thématiques dans v. si. snëgü , lit. snëgas, got. snaiws.
Les exemples de ce genre pourraient être multipliés ; ceux qui viennent d’être cités, et qui sont parmi les plus clairs, illustrent à la fois l’existence d’isoglosses à l’intérieur de l’indoeuropéen, et l’indépendance de chacune des lignes par rapport aux autres : il n’y a pas deux des lignes citées qui coïncident de tout point. L’indo-européen ne formait donc pas une unité parfaite. Les groupements conservés par les langues géographiquement les plus voisines répondent à la disposition ancienne ; en ce qui concerne les langues citées, il y a eu extension, mais non dislocation ; la question de la place du « tokharien » demeure réservée. Et les langues indo-européennes ne représentent pas le parler d’une localité unique comme les langues romanes, qui toutes sont la transformation du parler de la ville de Rome étendu à sa banlieue, à l’Italie et à l’empire ; les langues indoeuropéennes sont la transformation des parlers déjà différenciés d’une région ayant une certaine étendue.
D’autre part, il n’y a pas lieu de croire que l’extension des langues indo-européennes sur Faire qu’elles occupent ait eu lieu
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par suite d’une séparation brusque et unique. Certains groupes ont pu se séparer de l’ensemble des populations de langue indoeuropéenne, et se scinder ensuite en deux groupes distincts. Ces périodes de développement commun se traduisent par des particularités de détail plus ou moins nombreuses. Le sanskrit et l’iranien se ressemblent tellement dans le détail qu’on est obligé de poser une période indo-iranienne dont la durée a dû être assez grande. Quelques détails caractéristiques, comme le génitif du type lat. uirï, v. irl. ogamique niaqi « du fds » obligent à poser une période italo-cel tique dont la durée a été sans doute moindre, ou bien où l’union n’a pas été aussi complète. Dans ces deux groupes sont venus se fondre des hommes de régions un peu diverses ; et certaines des lignes d’isoglosses indiquées passent entre le sanskrit et l’iranien, entre le celtique et l’italique. L’existence d’un groupe italo-celtique n’exclut donc pas absolument l’hypothèse que le grec et l’italique représenteraient le parler de populations voisines l’une de l’autre lors de l’unité indo-européenne, ce qui expliquerait certaines ressemblances curieuses entre le grec et l’italique.
Quand des événements dont on ignore tout ont eu brisé l’unité indo-européenne, et que chacun des groupes a eu son développement indépendant, des innovations parallèles ont cependant continué d’avoir lieu. Sans doute, le détail des changements diffère d’un idiome à l’autre. Mais les changements se sont, dans une large mesure, opérés en un même sens, si bien que, après de longs siècles d’isolement, les langues de la famille indo-européenne se trouvent avoir modifié d’une manière souvent pareille le type de la période d’unité. Les ressemblances de structure générale qu’on observe entre les langues indo-européennes actuellement parlées proviennent d’innovations parallèles et indépendantes bien plutôt que de la conservation du type indo-européen. Sauf accident, ces ressemblances sont purement