LANGUES COMMUNES
parlers où il n’y avait pas d’augment, c’est-à-dire dans tout le groupe du Nord-Ouest, du slave à l’italo-celtique, le prétérit a dû être caractérisé par des formes particulières du thème, et ceci d’assez bonne heure. Cette particularité, qui remonte à une différence dialectale indo-européenne, explique par exemple nombre de différences de structure entre le grec et le latin.
Puis, à l’intérieur de chacun des grands groupes nationaux qui se sont constitués avant le début de l’époque historique des peuples de langue indo-européenne, il y a eu de nouvelles divergences qui ont abouti à la formation de dialectes dans ces groupes mêmes. Et les événements historiques, en constituant des groupes étendus de langue plus ou moins sensiblement une, comme en grec l’ionien, le dorien, etc., ont créé, dans chaque grand groupe, des groupes distincts et séparés de tous les autres.
On désigne sous le nom de grec commun, de slave commun, de germanique commun, etc., l’ensemble des particularités réalisées avant l’époque historique, qui sont propres à tous les dialectes grecs, slaves, germaniques, etc., c’est-à-dire à chacun des groupes nationaux en son entier et qui proviennent des particularités fixées à l’époque de vie nationale commune des populations qui emploient les parlers grecs, slaves, germaniques, etc. ; le grec commun est donc à l’ionien, au dorien, à l’éolien, etc., ce que l’indo-européen est au grec, au slave, au germanique, au celtique, etc.
Mais tout fait qui se trouve dans l’ensemble des dialectes d’une langue commune ne remonte pas nécessairement à la période d’unité. Par exemple, un fait grec commun n’est pas nécessairement antérieur à toute division dialectale du grec ; ainsi le passage de *&w à 7c s’observe dans tous les parlers grecs ; néanmoins il est postérieur à l’altération de *ÆW devant e au commencement du mot, qui a lieu en ionien et en dorien, mais non en éolien : le *kw initial du nom de nombre « quatre » aboutit donc à t dans att. TSTiapsç, mais à tc dans béot. izé-zxpsç- Il faut toujours tenir compte de la possibilité de développements parallèles et indépendants. Ce que les naturalistes appellent des faits de convergence est fréquent en linguistique.
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DÉVELOPPEMENT DES DIALECTES
Chacune des langues communes auxquelles a abouti à date ancienne l’indo-européen offre des traits tout particuliers.
La confusion des timbres de a, e et o donne au vocalisme indoiranien un aspect propre ; il en est résulté la perte des alternances vocaliques portant sur le timbre, et une large extension des alternances portant sur la quantité. Comme la flexion gardait un grand rôle, les formes ont été souvent élargies et sont ainsi devenues plus claires : le génitif en - ânâm - des thèmes en -a- et en l’addition de -mi dans les ires personnes thématiques telles que skr. bhârâmi (au lieu de *bhârâ ) sont des innovations caractéristiques.
En grec, l’affaiblissement général de la prononciation des consonnes, quia entraîné dès avant l’époque historique une altération profonde des s, y et w, et, par suite de l’amuissement de ces consonnes entre voyelles, de nombreux hiatus, a transformé l’aspect des mots indo-européens. La morphologie a été beaucoup simplifiée : dès les plus anciens textes, les cas à valeur concrète, locatif, ablatif, instrumental, n’ont plus d’expression propre. Le verbe, tout en gardant beaucoup de vieilles formes, a été organisé en une conjugaison de formes définies à thèmes multiples.
Toutes les occlusives indo-européennes ont subi en germanique une mutation, si bien que l’aspect d’un mot germanique diffère fortement de celui des mots des autres langues. Le verbe a été organisé en une conjugaison à deux thèmes opposant le présent au passé. Il a été constitué une flexion spéciale de l’adjectif.
En somme, chacune des langues communes issues de l’indoeuropéen se reconnaît, au premier abord, à des traits originaux. Longtemps avant l’époque historique, l’unité indo-européenne était remplacée par des unités multiples, différentes entre elles, et qu’il est aisé de caractériser.
CONCLUSION
Aux dates où des textes écrits font connaître les divers groupes dialectaux indo-européens conservés, chacun d’eux apparaît distinct de tous les autres et caractérisé par des innovations propres aussi importantes que nombreuses. Les langues même le plus anciennement attestées ont donc un aspect déjà très différent de l’indo-européen. Dès le début delà tradition, chaque dialecte forme un système original dont l’indo-européen a fourni les éléments, mais qui est essentiellement autre que le système indoeuropéen.
On est encore trop peu fixé sur les conditions générales dans lesquelles les langues se transforment pour qu’il soit licite de rien affirmer sur les conditions des innovations propres à chaque groupe dialectal indo-européen. Mais ce qu’on sait conduit à penser que certains traits au moins résultent du mélange de populations de langue indo-européenne avec des populations parlant d’autres langues. Si, par exemple, à date préhistorique, le grec a réduit à cinq les huit cas de la déclinaison indo-européenne, supprimant toute forme propre aux cas à valeur concrète : ablatif, locatif, instrumental, et ne gardant que les cas grammaticaux : nominatif, vocatif, accusatif, génitif et datif, si ni Homère ni aucun dialecte ne présente un sixième cas, on sera tenté d’attribuer cette remarquable innovation à une influence particulière de la population à laquelle se sont mêlés les colons de langue indo-européenne établis sur le sol hellénique ; car là où elle a A.. Meillet. 26
CONCLUSION
rencontré des conditions plus favorables à sa persistance, la déclinaison s’est mieux maintenue, et l’arménien, le lituanien et le slave ont aujourd’hui encore une riche déclinaison ; les cas à valeur concrète surtout s’y sont bien maintenus : le lituanien, le polonais, le petit russe et aussi l’arménien oriental moderne distinguent sept des huit cas indo-européens, l’arménien oriental emploie couramment encore aujourd’hui l’ablatif, le locatif et l’instrumental que le grec ignore dès le début de la période historique.
Mais partout où ils se sont établis, les dialectes indo-européens ont éliminé des langues parlées auparavant, si bien que le plus souvent on ne sait rien des idiomes non indo-européens dont ils ont pris la place. Et là où il a subsisté, dans le voisinage des dialectes indo-européens, des langues sans doute apparentées aux idiomes des anciens occupants du pays, on n’a pas encore étudié l’ensemble des faits, et l’on n’a guère fait plus que signaler certaines ressemblances, principalement entre le sanskrit et les langues dravidiennes de l’Inde, entre l’arménien et les langues du Caucase (ch ci-dessus, p. n). — D’ailleurs le changement de langue n’est ni la seule ni peut-être la principale des causes qui déterminent les innovations linguistiques : la différence des habitats, des conditions matérielles d’existence, de l’étendue des groupes sociaux, des institutions a sans doute largement contribué à provoquer des développements divergents d’un seul et même idiome ; pour ne citer qu’un exemple, on conçoit que l’apprentissage du langage par les enfants, et par suite l’évolution de la langue qui en est la conséquence, ait lieu de manière différente dans un petit groupe social, tel qu’une cité grecque antique, où les membres du. même groupe se marient uniquement entre eux, ou dans un groupe très étendu, tel que l’empire romain, où les femmes peuvent être d’origines diverses, ou enfin dans des populations pratiquant des usages matrimoniaux compliqués, comme celles de l’Australie. — En l’état actuel des connaissances, on ne peut donc que décrire les innovations propres à chaque dialecte indo-européen, sans prétendre à en déter miner les causes d’une manière précise et détaillée.
CONCLUSION
Si le caractère original de chacune des langues dénonce en quelque mesure l’influence des populations de langues diverses auxquelles les dialectes indo-européens sont venus s’imposer, en revanche l’unité d’origine se manifeste, on l’a vu au chapitre ix, par le parallélisme de leur évolution. Dans le détail, chacune des langues indo-européennes a son histoire propre, et, comme on doit l’attendre, toutes les particularités de phonétique, de morphologie, de vocabulaire deviennent plus différentes de l’une à l’autre au fur et à mesure qu’on s’éloigne de l’ancienne période d’unité. Mais, dans l’ensemble, le développement a été parallèle, et par suite les langues modernes, dont le matériel grammatical est propre à chacune, ont beaucoup plus de traits généraux en commun que ne le ferait présumer l’indépendance de leurs développements respectifs.
Seule, la grammaire comparée des langues indo-européennes rend possible l’étude de ces développements indépendants et parallèles. La détermination de la langue commune dont les langues indo-européennes représentent des formes postérieures n’a pas pour but de satisfaire la vaine curiosité de ceux qui voudraient connaître l’aspect de cette langue : cette détermination, qui ne saurait d’ailleurs être obtenue, n’est pas l’objet de la grammaire comparée, ce n’est pour elle qu’un moyen.
L’histoire des langues indo- européennes forme ainsi un vaste ensemble : la grammaire comparée de tout le groupe permet de décrire, en quelque mesure, et parfois avec une certaine précision, les changements intervenus entre la période d’unité et les plus anciens documents de chaque langue ; d’autre part, grâce à l’examen des textes de toutes les dates et de toutes les régions et à la comparaison des parlers vivants, on peut suivre jusqu’aujourd’hui le développement des grands groupes qui se sont constitués à une époque préhistorique. Une grande partie du travail reste à faire ; néanmoins les principaux traits de cette
CONCLUSION
histoire sont dégagés partout, et sur quelques points le détail commence à être précisé. Si le groupe indo-européen est le plus important du monde, c’est aussi celui dont le développement est le moins mal connu et qui laisse le mieux entrevoir dès maintenant les lois générales du développement des langues.
C’est en effet pour expliquer les faits particuliers observables à date historique qu’a été constituée la grammaire comparée : il est , ils sont est en français une flexion inexplicable ; est, sunt n’est pas plus explicable en latin, mais il s’y trouve déjà quelques formes analogues perdues aujourd’hui, comme fert, ferunt ; ce n’est qu’en indo-européen que la flexion verbale maintenant représentée par le seul il est, ils sont a été normale : c’est donc en indo-européen seulement que ce verbe français s’explique, en prenant l’aspect d’une formation normale. Tel est le premier service rendu par la grammaire comparée : elle rend immédiatement compte des formes qui remontent à l’époque indo-européenne.
Quant aux formes qui se sont constituées entre la période indo-européenne et le début de la période historique de chaque langue, comme l’aoriste grec en -0yjv, le perfectum latin en -ut, etc., elles demeurent souvent inexpliquées, parce qu’elles se sont créées dans des systèmes grammaticaux intermédiaires entre le système indo-européen et les systèmes historiquement attestés ; ces systèmes étant inconnus, toute explication de ce qui a pu s’y créer est en l’air : quand on essaie d’interpréter l’aoriste grec en -ôyjv ou le perfectum latin en -uï, on est en dehors des conditions normales d’application des méthodes de la grammaire comparée. Le rôle essentiel de la grammaire comparée, c’est d’expliquer dans les langues ce qu’elles ont conservé d’ancien, et notamment les formes « fortes » et les formes anomales et de donner une idée des matériaux avec lesquels se sont bâties les langues historiquement attestées.
De plus, par cela même que pour trouver l’explication des faits linguistiques on en a dû autant que possible suivre minutieusement l’histoire depuis la période d’unité ancienne jusqu’aujourd’hui, il a été réuni un recueil immense d’observations sur
CONCLUSION
le développement des langues. La variété d’aspect des langues de la famille dans les différents temps et les différents lieux est infinie. A côté de l’histoire proprement dite des divers idiomes où il n’y a, comme dans toute histoire, qu’une succession de faits particuliers , il se forme, à l’aide de ces données, une théorie générale des conditions dans lesquelles évoluent les langues, c’est-à-dire que Y histoire du groupe indo-européen, maintenant connue en ses grandes lignes, fournit quelques-unes des meilleures observations qu’elle puisse utiliser à la science du langage qui commence enfin à se constituer ; à son tour, cette science, en déterminant les lois générales du langage, permettra de remplacer l’empirisme actuel des explications par des doctrines cohérentes et systématiques. Les faits qu’on vient de passer en revue apparaîtront alors sous un aspect nouveau ; mais les résultats acquis dès maintenant par la grammaire comparée sont dans leur ensemble certains ; la science nouvelle qui se crée les éclairera et les fera entrer dans des ensembles nouveaux, elle ne les ébranlera pas.
APPENDICES
La grammaire comparée a été créée au début du xixe siècle par des savants allemands et danois.
Les Grecs ont été en rapports étroits avec une foule de peuples étrangers dont la langue avait avec la leur les ressemblances les plus frappantes ; ils n’y ont prêté aucune attention, ou, s’ils ont remarqué des coïncidences, ils n’y ont vu que de pures curiosités et n’ont tiré de ces observations isolées aucune doctrine. La perte qui résulte de là est immense et irréparable : les Grecs auraient pu observer et fixer des langues qui ont disparu plus tard sans laisser de traces ou qui se sont gravement altérées par la suite ; si l’on avait des notions précises sur les dialectes iraniens, phrygiens, arméniens, tbraces, illyriens, italiques, celtiques du me ou du ive siècle avant J. -G., tels que des interprètes helléniques n’ont pu manquer de les connaître, la grammaire comparée des langues indo-européennes serait tout autrement exacte et complète qu’elle ne l’est et ne pourra l’être jamais. Mais les Grecs n’ont pas eu l’idée que tous ces idiomes barbares étaient des formes d’une même langue très proche de la leur ; ils n’ont jamais imaginé que le seul moyen de rendre compte des particularités de leur propre langage était de le rapprocher des parlers variés que leurs colons et leurs marins rencontraient de tous côtés. La seule langue qu’ils aient étudiée est celle de leur nation, et ils y ont assez bien réussi à beaucoup d’égards: quand
APPENDICES
ils ont eu à l’écrire, ils ont su ne pas emprunter tel quel l’alphabet syllabique sémitique et, en notant les voyelles, créer l’écriture alphabétique qui, seule, convient aux langues indo-européennes : pour apprécier comme il faut le service qu’ils ont ainsi rendu, il suffit de songer à ce que répandent d’obscurité sur les textes iraniens récriture araméenne pour le pehlvi, l’écriture arabe pour le persan. Les philosophes grecs ont exactement reconnu les catégories de la grammaire de leur langue ; les grammairiens ont décrit les particularités dialectales des textes littéraires. Mais ils ne sont pas allés au delà de la constatation des faits, et de leurs tentatives d’explication, purement a priori, rien n’a subsisté ; car ils n’ont jamais vu comment on peut rendre compte d’un fait linguistique.
Les Hindous n’ont sans doute guère eu l’occasion d’étudier de près d’autre langue indo-européenne que l’iranien, lequel était un dialecte très semblable au leur à tous égards, et, à l’époque d’Alexandre et du royaume de Bactriane, le grec : ils n’en ont rien tiré. En revanche, ils ont observé leur propre idiome avec une précision admirable ; des détails infiniment menus de l’articulation n’ont pas échappé à l’attention de leurs grammairiens ; ils ont reconnu tous les traits essentiels de leur morphologie, si bien que, à beaucoup d’égards, la grammaire comparée a simplement appliqué à l’indo-européen les observations qu’ils avaient su faire sur le sanskrit. Comme les Grecs enfin, ils ont dès le début adapté au caractère de leur langue l’alphabet qu’ils empruntaient, et ont noté avec soin les voyelles.
Aux Hindous comme aux Grecs, il a manqué la notion du développement historique. Au xvne et au xvme siècles, cette notion était encore aussi complètement ignorée qu’au temps d’Aristote ou de l’Hindou Pânini ; pour rendre compte d’un fait linguistique on ne recourait pas à l’observation des faits antérieurs, mais à des conceptions a priori ; la théorie de la phrase était une application de la théorie des propositions et des jugements, la grammaire générale une partie de la logique formelle : la grammaire de Port-Royal et la grammaire de Condillac en fournissent d’illustres exemples.
DÉVELOPPEMENT DE LA GRAMMAIRE COMPARÉE 4ûQ
Au début du xixe siècle, une idée nouvelle apparaît de toutes parts et dans tous les domaines ; on cesse de prendre des conceptions logiques pour des explications ; l’observation et l’étude abstraite des phénomènes mécaniques, physiques et chimiques, déjà instituées par les Grecs et reprises avec une activité nouvelle depuis le xve siècle, donnaient des résultats chaque année plus précis et plus nombreux, et permettaient de prévoir d’une manière toujours plus sûre, d’utiliser d’une manière toujours plus complète l’action des forces naturelles. Les faits que présentent les êtres organisés et les sociétés restaient obscurs, parce qu’on prétendait les étudier en leur appliquant des idées a priori ; on a compris alors qu’il fallait les observer en eux-mêmes, comme on fait pour les faits physiques ou chimiques.
Mais les phénomènes que présentent les êtres vivants et surtout les sociétés sont complexes ; ils ne se laissent pas, pour la plupart, ramener à des formules abstraites comme un fait de physique. Quand on observe une institution sociale, on aperçoit aisément qu’elle est le produit d’une série d’actions successives ; on ne peut donc l’expliquer sans en suivre le développement. Cet examen méthodique des antécédents historiques est ce que le siècle dernier a apporté de plus original et de plus neuf. En mécanique, en physique, en chimie, on a tiré des méthodes d’Archimède, de Galilée, de Newton une infinité de résultats nouveaux, mais la méthode même était déjà parvenue à sa perfection, et il n’y a eu qu’à l’appliquer avec une précision sans cesse accrue à tous les objets qu’elle permet d’étudier. La méthode de l’explication historique a été au contraire une création du xixe siècle (et déjà, en quelque mesure, de la fin du xvme). L’écorce terrestre, les êtres organisés, les sociétés et leurs institutions sont apparus comme les produits de développements historiques dont le détail ne pouvait jamais être deviné a priori, et dont on ne pouvait rendre compte qu’en observant et en déterminant aussi exactement que le permettent les données la succession des faits particuliers par lesquels ils se sont réalisés. Et c’est seulement à l’aide des observations ainsi réunies qu’on commence à poser les théories générales relatives au développement des êtres
APPENDICES
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organisés et des sociétés. On est même arrivé à reconnaître que les corps inorganiques ont eux aussi une histoire.
La grammaire comparée n’est qu’une partie du grand ensemble des recherches méthodiques que le xixe siècle a instituées sur le développement historique des faits naturels et sociaux.
Elle s’est constituée lorsqu’on s’est mis à rapprocher systématiquement le sanskrit du grec, du latin et du germanique. Aussitôt que les relations régulières établies entre l’Inde et l’Europe ont donné à quelques Européens l’occasion d’étudier le sanskrit, on en a reconnu la parenté avec les langues européennes ; le fait est indiqué par le jésuite français Gœurdoux dans une note adressée en 1767 à l’Académie des inscriptions, par l’Anglais William Jones dans un discours à la Société de Calcutta en 1786, par le jésuite allemand Paulin de Saint-Barthélemy vers le même temps. Enfin l’attention a été attirée en Europe sur l’importance du sanskrit au point de vue linguistique par le livre fameux de Fr. Schlegel, Ueber die Sprache und die Weisheit der Indier (Heidelberg, 1808).
La connaissance du sanskrit a été décisive à deux points de vue pour la constitution de la grammaire comparée. Tout d’abord, le sanskrit a conservé une morphologie archaïque et un système consonantique qui seuls permettent de se faire une idée un peu nette de ce qu’a pu être l’indo-européen et sans lesquels une foule de traits essentiels de cette langue seraient toujours restés inconnus ou mal connus. En second lieu, les grammairiens de l’Inde avaient analysé avec une précision extrême jusqu’aux détails les plus menus de la phonétique et de la grammaire de cet idiome si archaïque ; dès le début du xixe siècle, les grammaires de Colebrooke, de Wilkins (1808), de Carey, deForster, la liste des racines de Wilkins ( 1 8 1 5) , la publication de l’Amarakoça et autres lexiques, provoquée par Colebrooke (Calcutta, 1807), mettaient à la disposition des savants européens les principaux résultats du travail des grammairiens hindous ; dans la mesure très large où le sanskrit représente la phonétique et la morphologie indo-européennes, on avait déjà là une analyse grammaticale de l’indo européen, indépendante des théories
grecques, qui suffisait à renouveler les notions linguistiques et qui reposait sur l’observation des faits.
C’est Franz Bopp, né à Mayence en 1791, qui a le premier tiré des rapprochements du sanskrit avec les langues de l’Europe un ensemble de doctrines. Après un séjour à Paris, qui était alors le principal centre d’études orientales, et où il avait appris le sanskrit en grande partie seul et avec des moyens très insuffisants (le dictionnaire de Wilson n’a paru qu’en 1819), Bopp publie en 1816, à Francfort-sur-le-Main, son premier ouvrage : JJeber das Conjurations System der Sanskritsprache, in Vergleichung mit jenem der griechischen, lateinischen, persischen und germanischen Sprache, nebst Episoden des Ramajan und Mahabharat in genauen metrischen Uebersetgungen aus dem Originaltexte und einigen Abschnitten aus den Veda's (8°, xxxxvi-3ia p.). La grammaire comparée était créée. « Nous devons, disait Bopp, apprendre à connaître avant tout le système de conjugaison du vieil indien, parcourir en les comparant les conjugaisons du grec, du latin, du germanique et du persan ; ainsi nous en apercevrons l’identité, en même temps nous reconnaîtrons la destruction progressive et graduelle de l’organisme linguistique simple et nous observerons la tendance à le remplacer par des groupements mécaniques, d’où a résulté une apparence d’organisme nouveau, lorsqu’on n’a plus reconnu les éléments de ces groupes ». Dès ce premier ouvrage, l’objet essentiel des recherches de Bopp est fixé : il rapproche les formes grammaticales des diverses langues indo-européennes, en se servant particulièrement du sanskrit, et sa justesse de coup d’œil à cet égard est admirable ; mais les rapprochements ne sont pour lui qu’un moyen, et ce qu’il se propose avant tout, c’est d’expliquer les formes en en déterminant l’aspect le plus ancien, le moins mutilé, le plus primitif qu’il est possible. Déjà dans ce livre, Bopp explique le futur en -sya- du sanskrit par l’addition du verbe « être », skr. as-, à la racine verbale : c’est le premier essai de ces explications par agglutination qui devaient tenir tant de place dans l’œuvre ultérieure de Bopp ; l’analyse imaginaire, mais alors usuelle, du verbe en copule et prédicat lui faisait d’ailleurs paraître naturelle
APPENDICES
une division de skr. tap-sya-ti « il brûlera » en « il sera brûlant ». La comparaison des langues attestées donne à ses yeux un moyen de remonter à un état primitif où les formes grammaticales se laissent expliquer directement et où il est possible de les analyser ; en ce sens, Bopp est encore un homme du xvme siècle ; il prétend remonter au commencement même des choses dont les progrès de la science créée par lui ont fait comprendre à ses successeurs qu’on pouvait seulement connaître le développement historique. La détermination de l’identité fondamentale des langues indo-européennes n’est donc pas pour lui la fin de la grammaire comparée, et il ne voit dans les changements qui se sont produits depuis l’époque d’unité qu’une déchéance progressive. Bopp a trouvé la grammaire comparée en cherchant à expliquer l’indo-européen, à peu près comme Christophe Colomb a découvert l’Amérique en cherchant la route des Indes.
Appelé à l’Université de Berlin en 1821 sur la recommandation de Guillaume de Humboldt, Bopp poursuit dès lors régulièrement ses recherches. Il en expose les premiers résultats dans une série de six mémoires, présentés de 182 4 à i833 à l’Académie de Berlin, qui portent en commun le titre bien caractéristique de Analyse comparative du sanskrit et des langues congénères. Dès ce temps la publication de grammaires lituaniennes et le développement de la philologie slave lui donnent le moyen de joindre le balto-slave au sanskrit, au grec, au latin et au germanique ; le déchiffrement du zend par les méthodes rigoureuses d’Eugène Burnouf permettait au même moment de remplacer le persan par une langue iranienne beaucoup plus archaïque, celle de l’Avesta. En i833 paraît la première livraison delà grammaire comparée du sanskrit, du zend, du grec, du latin, du lituanien, du gotique et de l’allemand, qui ne devait être terminée qu’en 1849 ; Ie yieux slave figure sur le titre à partir du second volume ; le début de la préface de ce livre (cité ici d’après la belle traduction de Bréal) donnera des vues de l’auteur l’idée la plus précise : « Je me propose de donner dans cet ouvrage une description de l’organisme des différentes langues qui sont nommées sur le titre, de comparer entre eux les faits de même nature,
DÉVELOPPEMENT DE LA GRAMMAIRE COMPABEE 4l3
d’étudier les lois physiques et mécaniques qui régissent ces idiomes et de rechercher l’origine des formes qui expriment les rapports grammaticaux. Il n’y a que le mystère des racines ou, en d’autres termes, la cause pour laquelle telle conception primitive est marquée par tel son et non par tel autre, que nous nous abstiendrons de pénétrer... A la réserve de ce seul point, nous chercherons à observer le langage en quelque sorte dans son éclosion et dans son développement. . . La signification primitive et par conséquent l’origine des formes grammaticales se révèlent la plupart du temps d’elles-mêmes, aussitôt qu’on étend le cercle de ses recherches et qu’on rapproche les unes des autres les langues issues de la même famille, qui, malgré une séparation datant de plusieurs milliers d’années, portent encore la marque irrécusable de leur descendance commune. »
Bopp a créé ainsi de toutes pièces la grammaire comparée des langues indo-européennes ; il a vu la plupart des rapprochements qu’on peut faire entre les formes grammaticales des diverses langues et, à ce point de vue, n’a plus laissé qu’à glaner à ses successeurs ; aucune des langues de la famille n’a échappé à son attention ; il fait figurer l’arménien dans le titre de la seconde édition de la grammaire comparée (1807-1861); il a publié sur le vieux prussien et sur l’albanais des mémoires particuliers ; il n’a pas négligé le celtique même. — Toutefois si pénétrante qu’ait été son intuition, si large qu’ait été le champ de ses recherches, il laissait beaucoup à faire. Il a eu le mérite de se' tenir aux faits positifs en évitant les généralités vagues ; et par là il a renouvelé l’étude des langues ; mais, faute d’idées générales, il n’a pas pris nettement conscience de sa méthode, et il lui est arrivé d’attribuer à la famille indo-européenne les langues malayo-polynésiennes et les langues caucasiques du Sud qui n’y appartiennent pas. Il s’est attaché presque exclusivement à la morphologie — qui est en effet l’élément le plus stable de la langue — et, dans la morphologie, à l’analyse de la flexion ; mais il a négligé l’étude de l’évolution phonétique et les règles qui y président; il n’a examiné ni l’emploi des formes, ni la structure de la phrase. Après Bopp, il restait à suivre le déve-
APPENDICES
loppement de chaque langue dans le détail, à constituer la phonétique, la théorie de l’emploi des formes et de la phrase, à poser des règles rigoureuses, et surtout à éliminer les spéculations vaines sur les origines, où Bopp poursuit des idées anciennes bien plus qu’il n’est un initiateur.
Ce grand travail a commencé du vivant même du maître, et dès le moment où ont été publiés ses premiers travaux.
En même temps que Bopp, et d’une manière indépendante, le Danois Rask avait reconnu la parenté des langues germaniques avec le grec, le latin et le balto-slave, et exposé cette doctrine dans une étude, intitulée Recherches sur le vieux norrois ( Undersôgelse om det garnie Nordiske ), qui était achevée dès i8i4, mais qui a paru seulement en 1818, à Copenhague, et dont la seconde partie a été traduite et a paru en allemand dans les Vergleichungstafeln der europàischen Stammspraçhen de Yater, sous le titre de : Ueber die thrakiscke S pr achclasse (Halle, 1822). Rask a vis-à-vis de Bopp la grave infériorité de ne pas faire intervenir le sanskrit ; mais il démontre l’identité originelle des langues qu’il rapproche, sans se laisser aller à de vaines tentatives d’explication des formes primitives ; il est satisfait quand il a pu constater que « chaque terminaison de la langue islandaise semble se retrouver plus ou moins clairement en grec et en latin », et, à ce point de vue, son livre est plus scientifique, plus rigoureux, plus moderne que ceux de Bopp.
Tandis que Bopp a toute sa vie négligé les idées générales pour s’attacher à la détermination des détails précis, Guillaume de Humboldt au contraire n’a guère exposé dans ses publications que des idées générales ; mais outre l’action personnelle qu’il a eue en favorisant de sa puissante influence le développement de la grammaire comparée, il a contribué à diriger les recherches ; partant de l’idée que la langue est une activité, une èvépyeia, et non un ë'pyov, il voyait dans l’idiome de chaque population la manifestation caractéristique de son activité intellectuelle, et il estimait par suite que toute langue devait être étudiée pour ellemême. Les faits que ces observations ont mis en évidence n’ont pas permis de déterminer les caractères propres de l’activité psychique de chaque peuple, comme l’espérait G. de Humboldt;
mais l’examen des choses telles qu’elles sont et des particularités propres de chaque idiome a abouti à la création d’une science rigoureuse et précise.
Gomme il était naturel puisque la transformation de la linguistique était faite par des savants de langue germanique, c’est le groupe des langues germaniques qui a été le premier étudié suivant les nouvelles méthodes. Déjà en 1811, le Danois Rask écrit dans la préface de sa grammaire islandaise : « Une grammaire n’a pas à ordonner comment on doit former les mots, mais à décrire comment ils sont formés et comment ils changent », et, en rendant compte de ce livre en 1812, Jacob Grimm (né en 1795, mort en i863) écrivait : « Toute individualité doit être tenue pour sacrée, même dans le langage ; il est à souhaiter que chaque dialecte, fût-ce le plus petit, le plus méprisé, soit abandonné à lui-même, que toute violence lui soit épargnée, car il a certainement ses supériorités cachées sur les plus grands et les plus estimés. » Suivant ce principe il fallait s’attacher à décrire le plus précisément possible chacune des formes du germanique, et surtout les formes les plus anciennes où, conformément aux idées de ce temps — Grimm est un romantique, — on s’attendait à trouver l’esprit national dans sa pureté, la langue dans sa perfection native. La grammaire allemande de Grimm, dont le premier volume a paru en 1819 (quatorze ans avant le premier volume de la grammaire comparée de Bopp), a été la première description de tout un groupe de dialectes depuis les formes les plus anciennes qui soient attestées, et a par là servi de modèle aux études qu’on a faites ensuite des autres groupes de dialectes attestés par des documents anciens ; les détails les plus délicats y sont relevés avec le soin ou, pour mieux dire, avec la piété d’un dévot; mais le jeu subtil et infiniment complexe d’actions et de réactions par lesquelles s’expliquent les laits linguistiques n’est pas encore mis en lumière ; c’est un recueil d’observations plutôt que d’explications. Les lois de la lautverschiebung, en vertu desquelles tout le système consonantique a été pour ainsi dire transposé d’un degré, germ. /, <j?} h répondant à gr. tc, t, x ou lat. p, t , k ; germ. p, t, k à gr. p, 5, y, lat. b, d, g ; ht ail.
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d à got. etc., sont reconnues et exposées en 1818 par Rask, en 1822 par J. Grimm lui-même : elles donnent le premier exemple et le premier modèle des « lois phonétiques » sur la connaissance desquelles repose au fond la linguistique historique moderne ; elles ont été le fruit de l’observation précise des dialectes et de la recherche des traits originaux qui caractérisent chaque langue.
Pott (1802-1887), de onze ans plus jeune que Bopp, a profité des travaux de ses devanciers, mais il s’est choisi dès l’abord son domaine propre, l’étymologie, et il y a travaillé d’une manière indépendante, en y apportant une merveilleuse érudition, qui n’était du reste pas bornée aux langues indo-européennes. La première édition de ses Etymologische Forschungen est de i833 pour le premier volume, de i836 pour le second, contemporaine par conséquent de la première édition de la grammaire de Bopp. Sans règles précises de correspondances entre les langues rapprochées, l’étymologie n’est qu’un jeu d’esprit et ne comporte pas de démonstrations; Pott l’a vu, et dès 1 833, il écrit ces phrases décisives : « la lettre est un guide plus sûr dans le labyrinthe de l’étymologie que la signification, souvent sujette aux sauts les plus hardis » et : « l’exposition qu’a faite Grimm des transformations phonétiques dans les langues germaniques a plus de valeur à elle seule que plusieurs philosophies du langage ». Pott a créé à la fois l’étymologie et la phonétique comparée des langues indo-européennes ; et, ce qui montre les progrès de la méthode linguistique en peu d’années, son œuvre renferme déjà relativement moins de parties caduques que celle de Bopp.
En même temps que la grammaire comparée était créée, plusieurs philologies se constituaient : celles du sanskrit, de l’iranien ancien, du germanique, du slave, etc. ; elles ont profité des nouvelles méthodes linguistiques et ont contribué chacune pour leur part au rapide progrès de la nouvelle discipline. L’interprétation de l’Avesta, créée par Burnouf avec une sûreté de méthode où la force du bon sens touche au génie, et le déchiffrement des inscriptions en vieux perse permettaient de compléter et de préciser le témoignage du sanskrit sur l’indo-iranien, c’est-à-dire celui des dialectes qui éclaire le plus l’indo-européen.
La philologie classique s’est montrée longtemps plus rebelle : on n’en doit pas être surpris ; aujourd’hui encore, beaucoup de philologues classiques ignorent la grammaire comparée ou, lorsqu’ils essaient de l’apprendre, en pénètrent médiocrement la méthode. Lorsque la grammaire comparée s’est fondée, la philologie classique était déjà en plein renouvellement; après Wolf (1759-1824) qui avait commencé à étudier la philologie pour elle-même et s’était inscrit à l’Université comme studiosus philologiae, des hommes tels que G. Hermann (1772-1848), chef de l’école proprement philologique, et A. Boeckh (1785-1867), véritable fondateur de l’école « archéologique » et initiateur des grands recueils d’inscriptions, ne se sont pas intéressés à la grammaire comparée ou même lui ont été hostiles : il leur était pénible de voir des nouveaux venus prononcer sur des questions de grammaire grecque ou latine, à l’aide de langues mal connues et au nom de méthodes impossibles à contrôler pour un helléniste ou un latiniste et d’ailleurs encore peu définies ; les comparatistes inspiraient d’autant moins de confiance que leurs connaissances en philologie classique manquaient souvent de précision (Bopp était un médiocre latiniste) et qu’ils négligeaient la syntaxe, si essentielle aux yeux d’un philologue. Cette mauvaise humeur, bien explicable, n’empêche pas que les travaux de ces savants et de leurs disciples n’aient beaucoup profité à la grammaire comparée. Buttmann a pu ignorer toujours que l’à dorien représente l’état panhellénique et l\ ionien une altération récente dans le contraste entre dor. iaTâ[Ai et ion. att. r<7TY][;.t ; mais sa grammaire grecque (ire édit. 1819 — 2e édit. i83o) a été très utile aux comparatistes, de même que les travaux de Lobeck, disciple de G. Hermann, et la réédition du Thésaurus grec d’Henri Estienne par la maison Didot de Paris (de i83i à i865) sous la direction de Hase et avec la collaboration de quelques autres savants allemands. Pour n’avoir pas été inspirés par les méthodes de la grammaire comparée, ces ouvrages qui apportaient de riches collections de faits exacts n’en ont pas moins largement contribué à en déterminer les progrès. f
En i852 a été fondée la Zeitschrift für vergleichende Sprach- A. Meili.kt. 27
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forschung par Adalbert Kuhn, dont l’activité personnelle a eu pour principal objet la mythologie comparée : quand on en parcourt le premier volume, on est frappé de tout ce que les principes ont encore de flottant et d’incertain à ce moment. Une nouvelle génération de linguistes allai t les préciser et les fixer, et les volumes suivants de cet important périodique révèlent un progrès continu de la méthode linguistique.
A. Schleicher (1821-1868) est animé d’un tout autre esprit que Bopp. Bopp était un philologue qui rapprochait les unes des autres les formes grammaticales des anciennes langues indoeuropéennes ; Schleicher, pénétré des méthodes des sciences naturelles, a été en quelque sorte un naturaliste qui a systématisé les faits acquis et s’est attaché à poser des lois générales. Dès ses débuts, il s’applique à la phonétique, et, dans ses Sprachvergleichende Untersuchungen (1 848), il essaie de déterminer les règles d’évolution des groupes qui comprennent un y ; il veut poser des lois valables universellement, et non pas propres à telle ou telle langue, tentative alors prématurée, mais qui devait être reprise un jour.
Il ne se borne pas aux langues anciennes : un séjour dans la Lituanie prussienne lui donne le moyen d’étudier la plus archaïque de toutes les langues indo-européennes actuellement parlées, le lituanien, et, en i856, il publie à Prague sa grammaire lituanienne, qui est aujourd’hui encore la description la mieux ordonnée de cette langue. La phonétique est ici étudiée pour elle-même, au même titre que la formation des mots et la flexion ; le chapitre qui lui est consacré a 79 pages contre 85 accordées à la flexion ; et comme elle repose sur une observation directe de la langue parlée, et non sur l’examen des vieux textes, elle porte, innovation décisive, sur V articulation et les changements d’articulation, non sur les lettres et les correspondances de lettres d’une langue à l’autre. Une syntaxe détaillée complète cette grammaire, vraiment admirable, qui a fait prendre au lituanien la place qui lui revient dans la comparaison des langues indo-européennes. L’année suivante, en 1857, Schleicher publie
les matériaux sur lesquels reposait la grammaire, son précieux recueil de contes, de chansons, d’énigmes et de proverbes lituaniens, acccompagné d’un glossaire : aux langues littéraires étudiées jusqu’alors se joignait enfin une vraie langue populaire. Et par le sujet, et par la manière dont il est traité, le Handbuch der litauischen Sprache marque dans le développement de la grammaire comparée une date.
Du fait que le développement linguistique était tenu par Schleicher pour soumis à des règles fixes et constantes, résultait la possibilité de remonter des langues historiquement attestées à une forme plus ancienne, la forme commune supposée par les concordances qu’on y observe : Schleicher a été le premier à tenter de restituer l’indo-européen et d’en suivre le développement sur chaque domaine : c’est l’objet du Compendium der vergleichenden grammatik der indogermanischen sprachen. Kurzer abriss einer laut-und formenlehre der indogermanischen ursprache, des altindischèn, alteranischen , altgriechischen, altitalischen , altkeltischen, altslawischen, litauischen uud altdeutschen. La ire édition a paru en 1861 — l’année même où a été terminée la 2 e édition de la grammaire de Bopp — et l’ouvrage répondait si bien à un besoin urgent que, en moins de i5 ans, il en a été publié trois autres éditions. La phonétique occupe tout un tiers de l’ouvrage; les explications de formes indo-européennes, qui étaient pour Bopp l’essentiel, figurent encore, mais ne jouent plus qu’un rôle secondaire. Bopp et Pott avaient fait les rapprochements et institué la comparaison : Schleicher a posé la langue commune, en a déterminé les traits essentiels et l’évolution ; il a eu le tort de voir dans cette évolution une pure décadence, il n’a pas su être toujours fidèle au principe de la régularité qu’il admettait d’une manière générale, mais la méthode qu’il a créée a été dès lors celle de tous les linguistes et a dominé le développement ultérieur de la science.
Peu d’années après la publication du Compendium, en 1868, Fick offrait au public la première édition de son dictionnaire étymologique de la langue indo-européenne. Chacun des rapprochements indiqués y était déjà défini par un prototype indo-
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européen : la notion de l’indo-européen avait donc pris corps d’une manière définitive, et pour ainsi dire matériellement. Cet ouvrage a eu depuis trois autres éditions (le Ier volume de la 4e, dû à Fick lui- même, est daté de 1890), que l’auteur a tenues au courant avec une singulière jeunesse d’esprit.
Cependant, le matériel de faits sur lequel repose la grammaire comparée s’élargissait, se complétait et se précisait sur tous les domaines.
C’est du sanskrit classique que l’on s’était servi dans les premiers temps de la grammaire comparée ; les publications sanskrites de Bopp (grammaire, glossaire, textes) portent uniquement sur la langue classique, et de même celles de W. Scblegel, Lassen, Burnouf. En i848, Benfey publie son édition du Sâmaveda , avec traduction et glossaire; en i84g, Max Müller commence son édition du Rgveda ; en 1 85 1 -63, Aufrecht donne une nouvelle édition plus maniable du même texte ; en 1849-59, le Çatapathabrâhmana est édité par les soins de A. Weber ; en i856, \ Atharvaveda, par Roth et Whitney : vers 1860, les principaux textes védiques étaient publiés. La grammaire complète de Benfey (1862) tient compte de la langue védique. Enfin le monumental dictionnaire de Saint-Pétersbourg, par Bôhtlingk et Roth, embrasse tout le vocabulaire sanskrit depuis les plus anciens textes védiques. — L’Avesta était édité à la même époque par Westergaard (i852) et par Spiegel (i853-i858), et en i864 Justi donnait dans son Manuel de la langue zende un recueil complet de tous les mots et de toutes les formes grammaticales de l’Avesta. — D’autre part, le déchiffrement des inscriptions achéménides a été achevé vers i85o. — Dès lors tous les plus anciens documents de l’indo-iranien étaient à la disposition des linguistes ; on pouvait utiliser les hymnes du Rgveda pour l’Inde et, pour la Perse, la reproduction immédiate de longs morceaux émanés de la chancellerie même de Darius et de ses successeurs, ainsi que les gâthâs de l’Avesta ; et ces textes d’une authenticité certaine présentent les formes grammaticales les plus variées et les plus archaïques. Il suffisait de tirer parti de ces matériaux pour renouveler presque toutes les questions.
La philologie classique avait ignoré la grammaire comparée ; mais l’étude des dialectes, à laquelle l’impulsion était donnée par le beau livre d’Ahrens De graecae linguae dialectis (i83q-i843) et qu’imposait la découverte de nombreuses inscriptions dialectales, mettait en évidence les inconvénients de ce parti pris : les formes que présentent les divers parlers ne s’expliquent pas les unes par les autres, tandis qu’on en rend compte aisément en remontant au grec commun et à l’indo-européen. C’est Georg Curtius (1820-1885) qui a eu le mérite de faire connaître la grammaire comparée aux philologues classiques et d’introduire en linguistique les résultats que les hellénistes avaient obtenus. Ses Grundgüge der griecbischen Etymologie (1858-1862) ont été le premier bon dictionnaire étymologique d’une langue ancienne : les rapprochements y sont mieux contrôlés, les faits philologiques plus complètement indiqués que dans le Griechisches Wur- %ellexikon, déjà précieux, de Benfey (paru en 1839-1842). G. Curtius n’a apporté aucune idée générale essentiellement nouvelle ; mais par ses connaissances philologiques et par son effort pour expliquer le détail de la langue grecque au moyen de la grammaire comparée, il a contribué aux progrès de la science d’une manière éminente et a accompli une œuvre qui était nécessaire : le succès de son dictionnaire étymologique grec, qui a eu cinq éditions (la dernière en 1879), et la fécondité de son enseignement attestent le rôle qu’il a joué.
Pour le latin, Corssen a fait, avec moins de talent, ce que Curtius a fait pour le grec. La GrammaticacelticaàeZeuss(\8b3 ; rééditée en 1871 par Ebel) a fondé la linguistique celtique. Enfin les publications de Schleicher et surtout de Miklosich font connaître le vieux slave : le Lexicon palaeoslovenico-graeco-latinum de Miklosich a paru en 1862-1865. D’autre part les belles recherches de M. Thomsen sur les mots germaniques empruntés par le finnois montraient ce que l’on peut tirer des emprunts pour éclairer l’histoire des langues (1870).
De tous côtés, on le voit, les faits précis affluaient, et surtout, au lieu d’envisager des formes relativement récentes des langues, on remontait aux plus anciens documents de chacune.
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Deux traits principaux résument tout ce développement de la grammaire comparée : la constitution de la notion de l’indoeuropéen par Schleicher, et un large accroissement du nombre, de la précision et de l’antiquité des faits considérés.
C’est seulement à la fin de cette période que la grammaire comparée des langues indo-européennes, jusque-là cultivée par les seuls savants allemands (et par quelques Danois tels que Rask, M. Thomsen), a commencé de se répandre hors de l’Allemagne. De 1866 à 1872, Michel Bréal traduit en français la grammaire de Bopp, en la faisant précéder d’introductions lumineuses ; et c’est aussi en 1866 que se constitue définitivement la Société de linguistique de Paris ; en 1875, Bréal publie une édition, une traduction et une étude complète des tables eugubines.
Au moment où la grammaire comparée se répandait ainsi, allait s’ouvrir une nouvelle période de son développement.
Par le fait qu’on étudiait toute la succession des textes depuis les plus anciens jusqu’aux parlers modernes et qu’il se constituait des grammaires comparées des langues néo-latines (Diez, G. Paris, M. Schuchardt), des langues slaves (Miklosich), des langues germaniques, etc., se perdait peu à peu l’idée que l’explication des formes primitives serait l’objet essentiel des recherches linguistiques, et l’on s’attachait avant tout à suivre l’évolution de chaque langue. L’étude, poussée toujours plus avant, des langues modernes, sous toutes leurs formes, permettait de se faire une idée plus juste du développement linguistique, et l’indo-européen allait apparaître comme une langue relativement ancienne, non comme une langue primitive. D’autre part, les procédés de démonstration qu’on emploie pour établir des faits positifs relativement à l’histoire des langues ne sauraient servir à prouver l’exactitude des analyses de formes indo-européennes, et, au lur et à mesure que ces procédés devenaient plus rigoureux, on pouvait moins se dissimuler l’impossibilité de fournir une preuve en matière d’explication des formes grammaticales de l’époque indoeuropéenne. Après 1875, ces explications ne tiennent plus de place dans les publications nouvelles : la scission entre les con-
ceptions du xvme siècle et celles de la grammaire comparée était définitive. La grammaire comparée des langues indo-européennes n’a plus pour objet une prétendue période organique, une période de formation dont on ne sait rien ; elle poursuit simplement dans un passé un peu plus reculé les recherches des romanistes, des germanistes, des celtistes, des slavistes, des iranistes, etc., en obtenant des résultats de même ordre et par les mêmes méthodes.
D’autre part, l’étude précise des formes prises par une même langue à chaque moment en chaque région montrait que les changements ne se produisent pas d’une manière sporadique et arbitraire, mais qu’ils sont soumis à des règles.
Les progrès de la grammaire comparée faisaient apparaître des règles de correspondances fixes là où une vue superficielle ne montre qu’anomalie. Dès i863, dans le volume XII de la Zeitschrift de Kuhn, le mathématicien Grassmann avait exposé comment s’explique l’anomalie apparente de la correspondance skr. b, gr. tc, got. b dans un cas tel que skr. bôdhate « il observe », hom. TCeMcTai « il se renseigne », got. -biudan « ordonner » ; cette explication a été reproduite ci-dessus p. 25 et suiv.
Les occlusives sourdes p, t, k de l’indo-européen sont représentées en germanique entre sonores (voyelles ou sonantes proprement dites) tantôt par f, fi, h, tantôt par b, â , y (got. b, d, g) ; on s’est longtemps borné à constater ce double traitement ; en 1877, dans le volume XXIII de la Zeitschrift de Kuhn, le Danois K. Verner démontre que la spirante sourde est conservée si la tranche vocalique précédente répond à une tranche tonique sanskrite (ou grecque), qu’elle devient sonore si cette tranche est atone : à skr. bhrütâ « frère », gr. çpàTwp, le gotique répond par brofiar « frère », tandis qu’il a fadar « père » en regard de skr. pitâ, gr. TCar^p.
Cette découverte qui, en même temps qu’elle établissait la persistance du ton indo-européen en germanique commun, rendait compte de plusieurs séries de faits de la grammaire germanique, apportait une confirmation éclatante à la doctrine que Leskien avait formulée l’année précédente dans son livre sur la
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déclinaison en balto-slave (Leipzig, 1876) : « Dans la recherche, je suis parti du principe que la forme qui nous est transmise d’un cas ne repose jamais sur une exception aux lois phonétiques suivies par ailleurs... Admettre des déviations arbitraires, fortuites, impossibles à coordonner, c’est dire au fond que l’objet de la recherche, la langue, est inaccessible à la science. » Le principe était dans l’air ; il était en effet le terme dernier des tendances de Schleicher et de Curtius ; Scherer l’avait déjà indiqué en 1875 ; Osthoff et Brugmann lui donnaient la forme la plus rigoureuse dans la préface du premier volume de leurs Morphologische Untersuchungen (1878) : « Tout changement phonétique, en tant qu’il procède mécaniquement, s’accomplit suivant des lois sans exceptions, c’est-à-dire que la direction du changement phonétique est toujours la même chez tous les membres d’une même communauté linguistique, sauf le cas de séparation dialectale, et que tous les mots dans lesquels figure le son soumis au changement sont atteints sans exception. » Ce principe a provoqué dès l’abord de vives discussions, et la valeur théorique n’en pourra être entièrement déterminée que le jour où la nature exacte et les causes des changements phonétiques auront été reconnues. Mais il était en gros conforme aux faits observés dans le développement des langues modernes (romanes, germaniques, slaves, etc.) et notamment des parlers locaux, des patois, vrai dans l’ensemble et très propre à servir de règle de méthode : il a dominé toutes les recherches faites depuis, et même ceux des linguistes qui, comme M. Schuchardt, font des réserves sur sa portée théorique l’appliquent en pratique ; les travaux où il n’en est pas constamment tenu compte sont négligeables.
L’attention que les linguistes s’étaient mis à accorder aux procédés physiologiques de l’articulation, et dont les Grund^üge der Phonetik de M. Sievers (ire édit. 1876), étaient un brillant témoignage, conduisait d’ailleurs à traiter la phonétique avec une rigueur jusqu’alors inconnue.
Le principe de la constance des lois phonétiques a renouvelé toutes les conceptions sur le système phonétique de l’indo-européen.
Après Bopp, Schleicher avait admis que l’indo-européen avait trois voyelles : a, i, u, comme le sémitique (à en juger par l’arabe). Dès i864, Gurtius remarquait que, dans certains mots tels que lat. decem, g r. Séxa, v. sax. tehan , etc., toutes les langues d’Europe s’accordent à présenter e en regard de Va de skr. dâça ; mais on se bornait à conclure de là que les langues d’Europe avaient à un moment donné formé une unité, en un temps où l’indo-iranien s’était déjà isolé. Dans son grand ouvrage sur le vocalisme, paru en 1871-1875, Joh. Schmidt (i843-iqoi), le principal disciple direct de Schleicher, n’avait élucidé que des questions de détail. Vers 1874, on sent de tous côtés l’impossibilité d’admettre qu’un phonème unique se scinde en plusieurs autres, dans une même situation, sans causes définies. De 1874 à 1876, Amelung et, en 1876, K. Brugmann (1849-1919) reconnaissent que la distinction de e, 0 , et a, telle qu’elle apparaît en grec s, 0, a, en italique e, 0, a, en celtique e, 0, a , et, avec confusion de 0 et de a, en germanique et en balto-slave, représente l’état indo-européen ; l’ indo-iranien avait d’ailleurs, d’après Brugmann, une trace de l’existence de i.-e. *0 en ceci que c’est à et non à qui répond, dans nombre de formes grammaticales, à gr. 0, lat. o, etc. ; par malheur cette doctrine était incertaine, et le caractère purement phonétique de cet â indo-iranien ne paraît pas admissible. C’est une autre observation qui a fourni la preuve décisive du fait que la distinction de e et de 0 est indo-européenne : à k, g du lituanien, le sanskrit répond tantôt par k, g, gh, tantôt par c, j, h, et l’iranien tantôt par k, g, tantôt par cy ) : on s’aperçoit de toutes parts vers 1877 que skr. k , zd k apparaissent devant un a indo-iranien qui répond à a ou 0 des autres langues, et skr. c, zd c devant un a indoiranien qui répond à un e des autres langues ; ainsi skr. ca « et » — gr. ts, lat. que , mais kàh « qui? » = lit. kàs : l’observation est publiée pour la première fois par M. Collitz et par F. de Saussure, enseignée par J. Schmidt, Tegnér (en Suède), Vèrner et M. Y. Thomsen (en Danemark). Du coup, le vocalisme du grec et de l’osque se révélait comme le représentant fidèle du vocalisme indo-européen, et il devenait nécessaire de
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faire toujours reposer la grammaire comparée sur la comparaison de toutes les langues ; l’indo-iranien perdait son importance prépondérante ; en même temps, comme la seule grande particularité commune à toutes les langues d’Europe et étrangère à l’indo- iranien se trouvait ainsi conforme à l’état indo-européen, il n’y avait plus lieu d’admettre une période d’unité européenne postérieure à la séparation de l’indo-iranien. Toutes les spéculations sur le caractère primitif des trois voyelles fondamentales a, i, u étaient écartées. Enfin le principe de la constance des lois phonétiques était confirmé : a ne s’est pas scindé arbitrairement en a, e, 0 dans les langues d’Europe ; le double traitement k et c de k en indo-iranien a ses conditions définies ; dès lors on a tenu pour invraisemblable a priori tout scindement arbitraire.
Le consonantisme indo-européen se compliquait en même temps. Schleicher n’attribuait à l’indo-européen qu’une seule série de gutturales. Mais un éminent linguiste italien (mort en 1907), Ascoli, a reconnu deux séries de correspondances distinctes :
skr. k(c) — lit. k — lat. qu — gr. tt (t)
Fick, M. L. Havet et J. Schmidt ont amené à la pleine clarté l’idée que l’indo-européen avait deux séries de gutturales et que ces deux séries sont des phonèmes distincts tout autant que les labiales et les dentales. Gomme ces phonèmes ont des traitements différents en indo-iranien, en bal tique, en slave, en arménien et en albanais d’une part, en grec, en latin, en celtique et en germanique de l’autre, on a pu entrevoir ainsi une distinction dialectale à l’intérieur de l’indo-européen.
Dès 1876, Brugmann a montré que des phonèmes indo-européens définis par les correspondances : skr. a, gr. a, lat. en, got. un , lit. in, et skr. #, gr. a, lat. em , got. um, lit. im, ont joué dans les éléments morphologiques qui comprennent n et m le même rôle que joue skr. r dans les éléments qui comprennent r ; en d’autres termes il y a eu et *r)i , c’est-à-dire n et m voyelles, en regard de n et m consonnes. Cette consta-
tation a largement contribué au progrès des notions sur le vocalisme indo-européen, en établissant combien Va du sanskrit et l’a du grec renferment d’éléments hétérogènes. Et surtout elle a permis de définir la notion des sortantes et de poser la théorie d’ensemble du vocalisme indo-européen.
Ç’a été l’œuvre de Ferdinand de Saussure (mort en igi3) : son Mémoire sur le système primitif des voyelles dans les langues indo-européennes, paru en 1878, a tiré toutes les conclusions des découvertes des dernières années et posé d’une manière définitive la théorie du vocalisme indo-européen. Les voyelles les plus fermées *i et *u cessaient d’être considérées comme des voyelles et devenaient simplement les formes vocaliques de *y et *w, exactement comme *r, *1, *n, *tn sont les formes vocaliques de *r, *1, *m, % : l’indo-européen n’a proprement qu’une seule voyelle qui apparaît avec les timbres e et 0 ou qui manque. Chaque élément morphologique a un vocalisme du degré e , du degré 0 ou du degré sans voyelle; l’importance de ces alternances vocaliques dans la morphologie indo-européenne était dès lors mise en pleine lumière. De l’observation des alternances résultait une théorie complète d’un phonème jusque-là négligé : au degré sans e des adjectifs comme skr. çrutâh = gr. y.Ai/roç ou skr. tatâh — gr. Trio; (de *tntôs)y des racines *kfeu- « entendre » et *ten- « tendre », répond dans la racine *sthâ- « se tenir », la voyelle skr. i = gr. a = lat. a de skr. sthitâh — gr. axaTo; = lat. status. Le degré sans e des racines à voyelle longue est donc un phonème que définit la correspondance skr. i — gr. a (resp. s, o) = lat. a; etc. Or, ce phonème, qu’on a désigné ici par *9, à l’exemple de Brugmann, apparaît en seconde syllabe de certaines racines comme skr. jani- ~ gr. yevs- « engendrer » : il y a donc des racines dissyllabiques ; le vieux dogme du monosyllabisme des racines indo-européennes était ruiné. En se combinant avec une sonante précédente, le phonème *9 donne des sonantes voyelles dites longues (sur la nature phonétique desquelles F. de Saussure n’insistait pas et n’avait pas à insister, car elle n’intéresse pas le système) : û est u-\~9 : skr. pütàh « purifié » apparaît à côté de pàvitum « purifier », tandis que
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l’on a çrutàh « entendu » à côté de çrotum « entendre » (skr. o représentant a -f- u) ; on peut donc appeler *#, f les groupes n-\-9, r : le sanskrit a jâ-tàh « né » = lat. nâtus en regard de jâni-tum « naître », mais hâ-tâh « tué » en regard de hàntum « tuer ». F . de Saussure établissait ainsi le système complet du rôle joué par P en indo-européen.
Ses vues recevaient à ce même moment une intéressante confirmation d’une découverte originale faite par un savant russe, Fortunatov : le grammairien lituanien Kurschat avait reconnu que les voyelles longues et les diphtongues du lituanien sont susceptibles de deux intonations; Fortunatov a constaté que les diphtongues fr, il, in, im ont l’une ou l’autre, suivant qu’elles répondent à skr. r, d ou à skr. ïr ( ür ), â (lesquels représentent précisément les sonantes longues de F. de Saussure) : lit. mirtas répond à skr. mrtâh « mort » mais c’est girtas « ivre » qui se trouve en face de skr. girnâh « avalé » (avec un autre suffixe). La réalité des sonantes longues était donc établie par une autre voie que celle suivie par F. de Saussure.
En même temps qu’il résumait et précisait toutes les découvertes antérieures sur le vocalisme, le Mémoire apportait, par une innovation capitale et décisive, un système cohérent qui embrassait tous les faits, mettait à leur véritable place les faits connus et en révélait une foule de nouveaux. Dès lors il n’était pas permis d’ignorer jamais, et à propos d’aucune question, que chaque langue forme un système où tout se tient, et a un plan général d’une merveilleuse rigueur. Les travaux publiés depuis sur le vocalisme, notamment par Hübschmann et M. flirt, ont précisé beaucoup de détails, mais n’ont pu que confirmer dans l’ensemble la doctrine posée par F. de Saussure.
Le principe de la constance des lois phonétiques n’a pas été fécond seulement pour la phonétique même et pour la théorie du vocalisme, dont les alternances dominent la morphologie indo-européenne; il a déterminé à deux points de vue un progrès décisif.
Tout d’abord, il a obligé les linguistes à tenir compte de l’importance de l’analogie. Sans doute on reconnaissait d’une
manière générale que l’innovation analogique joue un certain rôle ; mais, aussi longtemps que l’on admettait la possibilité de changements phonétiques sporadiques, il n’existait aucun moyen dé déterminer ce qui lui était dû ; du jour où l’on a su définir quelle forme était attendue phonétiquement, il a fallu expliquer le reste, et l’on a vu que la plus grande partie de ce reste provenait d’influences analogiques. Si un ancien k est représenté en sanskrit par k devant a issu de *0 et devient c devant a issu de *e, on devrait avoir skr. sâcate « il suit » en face de gr. IrceTai, mais *sakante en face de gr. erco vxat, lat. sequontur ; or, on a skr. sdcante par c ; ce c est dû à l’analogie de sâcate ; inversement le tc grec de eiueT ai est dû à l’analogie de enopai, eiuovxat, etc. Ainsi, la grande découverte relative au k et au c du sanskrit imposait l’emploi dç l’analogie dans une mesure étendue. En 1880, M. Paul, dans la première édition de ses Principien der Sprachgeschichte, expose une théorie psychologique de l’analogie; Osthoff (mort en 1909) et Brugmann ont donné des exemples d’innovations dues à l’analogie dans leurs Morphologische Untersuchungen (1878 et suiv. ; voir aussi le livre d’Osthoff sur le parfait, daté de 1 884), et V. Henry (mort en 1907) a, dès i883, exposé l’action de ce facteur dans son Étude sur V analogie en général et sur les formations analogiques de la langue grecque .
L’analogie ne rend pas compte de tout ce qui est en contradiction avec les lois phonétiques. Beaucoup de difficultés s’expliquent par ceci qu’il ne s’agit pas de formes indigènes, mais de formes empruntées à une langue voisine ou à un autre « dialecte » ou même à des textes littéraires. Or, chaque parler local, chaque dialecte a son développement autonome; et l’extension d’un fait donné n’enseigne rien sur l’extension d’un autre fait, comme l’avait montré Joh. Schmidt {Die Verwandtschaftsverhàltnisse der indogermanischen Sprachen, 1871) et comme le voyaient les romanistes (M. Schuchardt, P. Meyer, M. Gilliéron, etc.). Le principe de la « constance des lois phonétiques » obligeait donc à analyser avec soin toutes les influences historiques dont chaque langue a conservé les traces. On a vu ainsi par exemple que le latin est plein de mots grecs, le germanique de mots latins, etc. Le résultat le
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plus brillant de cette série d’observations est dû à Hübschmann (mort en 1908) : en faisant le départ des mots empruntés à l’iranien, ce savant a montré, dans le volume XXIII de la Zeitschrift de Kuhn (celui qui contient aussi l’article de Yerner, cf. ci-dessus, p. 425), que l’arménien renfermait un élément original irréductible à l’indo-iranien et par suite formait un groupe à part ; il a pu dès lors poser les bases de la grammaire comparée de l’arménien.
L’application des idées relatives à la constance des lois phonétiques, au système vocalique, à l’analogie, aux dialectes et aux emprunts, et les découvertes qui en avaient été la conséquence obligeaient à reprendre entièrement la grammaire comparée de chaque langue et à en reviser tous les détails. Outre les savants dont le nom a déjà été indiqué, il convient de rappeler les noms de MM. Mahlow pour l’indo-européen, Bartholomae pour l’indoiranien, J. Wackernagel, Solmsen (mort en 1911), W. Schulze pour le grec, W. Stokes (mort en 1909), Windisch (mort en 1918), Thurneysen, Zimmer (mort en 1910) pour le celtique, Paul, Kluge, Sievers, Noeren, Axel Kock pour le germanique, Bezzenberger pour le baltique, Baudouin de Courtenay pour le slave, et d’autres encore. Le moment n’est pas venu de marquer ce qui revient à chaque linguiste dans les découvertes qui ont été faites alors, bien moins encore d’apprécier le rôle de ceux qui sont arrivés immédiatement après, comme MM. Kretschmer, Meringer, Streitberg, Hirt, Johansson, Ul'janov, Pedersen, etc. ; les mérites de Leskien pour le balto-slave ou de M. L. Havet pour le latin, par exemple, n’ont pu être mis dans le relief convenable en une esquisse aussi brève et dont l’unique objet est de marquer les moments essentiels du développement de la grammaire comparée.
De 1875 à 1880, la transformation a été complète : une 4e édition du Compendium de Schleicher paraissait encore utile en 1874 ; en 1880, une réédition des ouvrages de Bopp et de Schleicher n’aurait plus eu qu’un intérêt historique. La grammaire grecque de Gustav Meyer, en 1880, est le premier manuel où les nouvelles doctrines sont résumées. En 1886 commence à
paraître le grand Grundriss de Brugmann qui résume et complète le travail des dix années précédentes ; grâce aux recherches de G. Meyer et de H. Hübschmann, l’albanais et l’arménien occupaient pour la première fois la place exacte qui leur revient # dans un manuel de grammaire comparée des langues indo- , européennes. Dans le Grundriss , Brugmann n’a traité que la phonétique et la morphologie ; mais une partie nouvelle qui manque encore chez Bopp et chez Schleicher était devenue nécessaire; on sentait l’importance des questions de sémantique sur lesquelles Bréal en particulier attirait l’attention ; M. B. Delbrück, qui avait posé, dans plusieurs publications, les bases de la syntaxe comparée, et qui avait commencé dès 1871 de faire paraître un recueil intitulé Syntaktische Forschungen , a écrit pour le Grundriss de Brugmann une syntaxe, devenue indispensable : le dernier volume de cette syntaxe comparée est daté de 1900. Il y a tout un domaine de la grammaire comparée, celui de l’emploi des formes et de la théorie de la phrase où M. B. Delbrück a été un initiateur et où il est demeuré longtemps presque le seul travailleur. Les questions de sens ont ainsi pris enfin la place qui leur revient ; en même temps Bréal analysait avec finesse des changements de signification de formes grammaticales et surtout de mots dans une série de notes et dans son Essai de sémantique (1897).
Il n’y a pas lieu d’examiner ici le travail fait depuis 1880 ; dans le détail, une infinité de résultats précieux ont été obtenus, notamment par Joh. Schmidt, et il a paru des manuels excellents sur divers domaines ; mais ni les savants qui ont pris part aux débuts du grand mouvement de 1875 ni ceux qui se sont joints à eux depuis n’ont introduit de principes nouveaux, et, dans l’ensemble, on a surtout tiré les conclusions des principes déjà posés
On distingue en Allemagne deux directions principales. A Leipzig, sous l’influence de Gurtius d’abord, de Brugmann ensuite, il s’est constitué une tendance à faire de la linguistique pure, en prenant les faits philologiques pour acquis, et à composer des exposés systématiques de chaque question ; c’est à
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Leipzig que les principes de la rénovation de 1871-1880 ont été formulés expressément ; c’est de l’école de Leipzig que sont sortis la plupart des manuels et des dictionnaires ; la revue Indogermanische Forschungen, dirigée par MM. Brugmann et Streitberg, en est l’organe. A Berlin, sous l’influence de Bopp, puis de Joli. Schmidt, et maintenant de M. W. Schulze, on rencontre un souci plus vif d’examiner directement les faits philologiques et un scrupule à formuler des systèmes d’ensemble. D’autres linguistes, dont MM. Fick et Bezzenberger sont les principaux représentants, se distinguent par une manière indépendante, et parfois moins rigide, de traiter les faits. La Zeitschrift de Kuhn, dirigée maintenant par MM. A. Bezzenberger, E. Kuhn et W. Schulze, et la revue Glotta , récemment fondée par M. Kretschmer et par Skutsch, représentent les tendances opposées à celle de Leipzig. Ces diverses tendances se complètent heureusement les unes les autres. En dehors de F Allemagne, on ne peut guère citer que deux écoles bien caractérisées : une école russe, qui a subi l’influence de M. Baudouin de Gourtenay et surtout de Fortunatov, et une école française, fondée par Bréal, et qui a reçu sa marque propre des dix ans d’enseignement de F. de Saussure à l’École des hautes études (1881-1891); les Mémoires de la Société de linguistique de Paris sont l’organe de l’école française. On ne constate du reste entre ces diverses écoles aucune différence essentielle de principes et de méthodes.
Les principes que l’on applique à l’étude historique des langues indo-européennes sont ceux qu’on applique également, et avec le même succès, à l’étude des autres familles de langues, et en particulier à la grammaire comparée des langues sémitiques, des langues finno-ougriennes, des langues indonésiennes, clés langues bantou (et des langues africaines en général),- etc.
En un sens au moins, il semble qu’on soit parvenu à un terme impossible à dépasser : il n’y a pas de langue, actuellement connue, attestée à date ancienne ou récente', qui puisse être ajoutée au groupe indo-européen ; rien non plus ne fait prévoir la découverte de textes plus anciens des dialectes déjà connus ; les
inscriptions grecques, indiennes, etc., qu’on découvre de temps à autre trouvent naturellement leur place dans les séries établies et n’apportent que des nouveautés de détail ; les nouveaux textes pehlvis manichéens, les textes sogdiens et iraniens orientaux qu’ont apportés les expéditions en Asie centrale (v. ci-dessus p. 4o), élargissent et précisent la notion qu’on avait de l’iranien sans la transformer. Même la trouvaille récente et si imprévue des textes d’Asie centrale qui ont révélé un nouveau groupe indo-européen, celui du « tokharien » , dont aucune forme n’est plus vivante du reste, ne semble pas devoir ajouter autre chose que des détails ou des confirmations — très précieux les uns et les autres — aux théories générales qu’on a déjà établies. Seule, une trouvaille d’espèce inattendue, et qui fournirait des données sensiblement plus anciennes que celles offertes par les anciens textes védiques iraniens ou grecs, pourrait renouveler l’idée qu’on se fait de l’indo-européen. Le pseudo- hittite déchiffré par M. Hrozny n’a encore rien apporté de décisif.
En attendant qu’on réussisse à rapprocher de l’indo-européen quelque autre groupe de langues (le chamito-sémi tique ou le finno-ougrien par exemple) et à rendre compte ainsi de l’état indo-européen, ou que la linguistique générale fournisse des points de vue nouveaux, on ne pourra que préciser le détail des résultats acquis ; et ceci seul suppose encore un très long travail, surtout en ce qui touche le vocabulaire dont l’étude, un peu négligée de 1875 à 1900, est maintenant reprise avec activité; car il n’est guère de question qui puisse passer pour traitée complètement.
Mais, si les limites et la structure de l’indo-européen sont fixées en l’état actuel des documents connus, on commence seulement à suivre le développement de chaque dialecte dans toute son étendue, à déterminer le détail des influences historiques, à ramener les faits à leurs principes et à en déterminer les causes.
Par cela même que l’histoire des idiomes indo-européens n’apparaît plus comme une décadence, et que l’importance des innovations propres à chaque langue se révèle égale ou supérieure à celle des pertes, il ne suffit plus de décrire le système A. Meillet, 28
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indo-européen et de montrer ce que sont devenus sur chaque domaine les éléments de ce système : chacune des langues présente à chacun des moments de son histoire un système original qu’il est nécessaire de décrire et dont il faut expliquer la formation dans son ensemble. Il appartient à la grammaire comparée de montrer par quelles voies le système indo-européen s’est transformé sur chaque domaine en un système nouveau ; et l’on ne peut prendre une idée de l’originalité de ces systèmes qu’en en suivant l’évolution depuis le début de l’époque historique, en observant dans les parlers actuels les particularités subtiles de la langue vivante et en éclairant par là les obscurités des faits qu’attestent les textes écrits du passé. Sans parler des langues connues seulement à date récente, comme l’albanais, où les observations personnelles de G. Meyer, et, ensuite, de M. Pedersen ont seules permis d’esquisser une histoire, il faut surtout citer ici les beaux travaux de F. de Saussure sur le lituanien : ainsi, dans son article du volume IV des Indogermanische For schungtn, F. de Saussure a montré, par un exemple, tout ce qu’il faut de critique avant d’affirmer une interprétation d’une forme d’un vieux texte ; par ses recherches sur l’intonation lituanienne, il a établi tout à la fois la nécessité d’observer les parlers actuels et l’impossibilité où l’on est de rien expliquer sans poser une doctrine qui embrasse tous les faits.
Avec le temps, les langues indo-européennes en sont venues à se ressembler de moins en moins ; ceci tient en partie à l’indépendance de leurs développements mais aussi à la différence des influences historiques auxquelles elles ont été soumises. Et, d’un autre côté, comme plusieurs d’entre elles ont subi des influences communes, celles-ci présentent des ressemblances qui ne s’expliquent pas par l’unité du point de départ : depuis l’entrée des langues indo-européennes dans la civilisation méditerranéenne, et surtout depuis l’extension du christianisme et de la civilisation gréco-latine, toutes les langues de l’Europe ont une grande quantité de traits communs dans le vocabulaire et dans le sens des mots : de là vient qu’il est plus facile d’apprendre une langue européenne occidentale moderne qu’une langue ancienne ou une
langue orientale. On démêle peu à peu les actions et réactions multiples et complexes qui sont dues aux événements historiques ; et l’on voit de mieux en mieux combien on est loin de la réalité quand on cherche à expliquer les faits d’un parler donné dans l’hypothèse simpliste que ce parler résulterait de la transmission ininterrompue de la langue indo-européenne à travers la série des générations jusqu’à l’époque historique. L’établissement de réseaux serrés de faits locaux dans les atlas linguistiques, et surtout l’Atlas linguistique des parlers français de MM. Gilliéron et Edmont, a montré que l’influence de certains parlers centraux, et surtout des langues communes, est immense ; l’autonomie des développements locaux ne peut plus être supposée a priori, et le rôle de l’emprunt apparaît beaucoup plus grand qu’on ne se l’imaginait. Il faut déterminer exactement les conditions dans lesquelles s’est transmis chaque mot, chaque forme.
Les changements phonétiques ou morphologiques qu’on trouve dans une langue ne sont jamais que des faits particuliers, bien qu’ils aient lieu chez un nombre indéfini de personnes. Mais on a observé maintenant un grand nombre de ces faits particuliers, au cours de l’histoire déjà longue des divers idiomes depuis l’indo-européen jusqu’à l’époque moderne ; à côté de la grammaire comparée des langues indo-européennes, il s’en est constitué d’autres pour le sémitique, le finno-ougrien, l’indonésien (et, d’une manière plus générale, le malayo-polynésien), le berbère, le bantou, etc. On dispose ainsi d’une vaste collection de faits, et l’on peut étudier les conditions générales de l’évolution du langage : le livre, si neuf, de M. Grammont sur la Dissimilation consonantique dans les langues indo-européennes et dans les langues romanes (1895), suivi depuis d’études nombreuses sur la métathèse par le même auteur, a été un premier essai dans cette direction. En 1891, dans ses Modifications phonétiques du langage étudiées dans le patois d'une famille de Cellefrouin , M. Rousselot avait exposé, d’après des observations précises, comment se produisent certaines innovations phonétiques. Grâce à la connaissance de plus en plus certaine de la physiologie des mouvements articulatoires, grâce à l’exactitude que permettent d’atteindre les
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procédés de la phonétique expérimentale (Rosapelly, Pipping, Rousselot, etc.), une interprétation rigoureuse des faits historiques devient possible. Le système nerveux, sa structure et ses fonctions se révèlent ; la psychologie perd son caractère abstrait et s’attache à établir des faits positifs, et Wundt en a appliqué les résultats à la linguistique ; on entrevoit ainsi la possibilité de ne plus recourir à des faits d’association psychique sans principe défini, et pour se tirer d’embarras, dans les cas désespérés, comme on l’a fait trop longtemps ; le moment n’est sans doute plus éloigné où l’on appliquera aussi en cette matière des règles définies.
Enfin les conditions d’existence et de développement des sociétés sont l’objet de recherches méthodiques et commencent à être déterminées ; or, le langage, qui est un fait social d’une manière éminente, ne saurait être compris que si l’on tient compte de ce caractère. La définition même de la « loi phonétique », on l’a vu, ne se conçpit que si l’on admet des innovations communes à tout un groupe social. Les changements de sens résultent pour la plupart du passage de mots employés par un groupe d’individus à un autre groupe.
Partie, au commencement du xixe siècle, de la grammaire générale, la linguistique revient à poser des principes généraux, qui seuls peuvent en effet être objets de science. La linguistique scientifique s’est assez longtemps identifiée avec la linguistique historique ; l’histoire des langues est suffisamment faite maintenant pour rendre nécessaire à nouveau la recherche des principes. Mais, au lieu que la grammaire générale ancienne reposait sur la logique et qu’on s’efforçait d’expliquer a priori les faits primitifs d’une période organique imaginaire, la linguistique actuelle, reposant sur l’examen des faits du passé et du présent, cherche à déterminer non pas comment le langage s’est formé, comment les formes grammaticales se sont pour la première fois constituées, mais seulement dans quelles conditions, suivant quelles lois, les unes localisées dans l’espace et dans le temps, les autres constantes et universellement valables, les faits observés coexistent et se succèdent.
INDICATIONS BIBLIOGRAPHIQUES
IL — Indications bibliographiques.
En indiquant ici les principaux ouvrages auxquels le lecteur pourra recourir pour compléter et vérifier les notions enseignées ci-dessous, on a omis à dessein les publications antérieures au dernier quart du xixe siècle, qui toutes n’ont plus aujourd’hui qu’un intérêt historique, comme les livres de vulgarisation de Max Muller, et naturellement aussi les travaux nouveaux dont les auteurs n’appliquent pas une méthode correcte. Il était impossible d’entrer dans le détail, et seuls les livres généraux les plus récents, surtout ceux qui ont paru depuis 1890 environ, Ont été signalés. Les noms de savants tels que Fortunatov, Osthoff, Zimmer, Solmsen, Zupitza, M. Bloomfield, ne figureront donc pas ici, simplement parce qu’ils n’ont pas composé de manuels ni dirigé de revues.
Les livres cités contiennent des indications bibliographiques plus ou moins abondantes ; à l’aide de celles-ci il sera aisé de retrouver les travaux auxquels on doit recourir pour chaque question. Les ouvrages en langue française ont été mentionnés plus largement que les autres, parce qu’ils seront plus accessibles à plusieurs lecteurs ; mais la connaissance de l’allemand est nécessaire à qui veut étudier sérieusement la grammaire comparée.
i° Généralités.
W. D. Whitney, Language and the Study of Language , New- York, 1867 et The Life and Grozvth of Language, New-York,
H. Paul, Prin^ipien der Sprachgeschichte , 5e édit., Halle, 1920 (résumant les idées qui ont dominé le mouvement linguistique dans le dernier quart du xixe siècle).
Wegener, Untersuchungen über die Grundfragen des Sprachlebens, Halle, i885.
F. de Saussure,. Cours de linguistique générale, Lausanne et Paris, 1916 (ouvrage posthume, rédigé parles élèves du maître
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d’après des notes de cours, incomplet, mais plein de vues profondes, et qu’il faut méditer d’un bout à l’autre).
E Sapir, Language , New-York, 1921 (clair, judicieux, tient compte de langues diverses, surtout américaines).
J. Vendryes, Le langage, Paris, 1921 (clair, complet, largement informé).
Jespersen, Language , Londres, 1922 (riche de faits et de discussions personnelles).
Les petits volumes de A. Grégoire, Petit traité de linguistique, Liège, 1910, et de J. Marouzeau, La linguistique, Paris, 1921, sont tout élémentaires. Le livre de Leonard Bloomfield, An Introduction to the Study of Language, New- York, 1914, est aussi assez sommaire.
G. von der Gabelentz, Die Sprachwissenschaft, 2e édit., Leipzig, 1901.
J. van Ginneken, Principes de- linguistique psychologique, Paris, 1907 (remarquable par la précision des vues de l’auteur à la fois sur la psychologie et sur la linguistique).
Ch. A. Sechehaye, Programme et méthodes de la linguistique théorique, Paris, 1908.
Wundt, Vôlkerpsychologie , ier volume (en deux tomes), Die Sprache, Leipzig, 1900 (2e édit, remaniée, 1904; 3e édit., 1911-1912); avec la critique de M. Delbrück, Grundfragen der Sprachforschung . . ., Strasbourg, 1901, et la réponse de Wundt, S prachgeschichte und Sprachpsychologie, Leipzig, 1901 ; voir aussi V Année sociologique de Durkheim, 5e année (Paris, 1902), p. 595 et suiv., et les années suivantes; Sütterlin, Das Wesen der sprachlichen Gebilde, Heidelberg, 1902, et Jan von Rozwadowski, Wortbildung und Wortbedeutung , Heidelberg, 1904.
R. Lenz, La oraciôn y sus partes, Madrid, 1920 (avec des vues intéressantes).
A. Meillet, Linguistique historique et linguistique générale, Paris, 1921.
Hugo Schuchardt- Brevier. Ein Vademekum der allgemeinen Sprachwissenschaft .H&We , 1922 (choix fait par M. Spitzerdes principales idées générales émises par le grand linguiste autrichien).
INDICATIONS BIBLIOGRAPHIQUES
F. N. Finck, Die Sprachstâmme des Erdkreises et Die Haupttypen des Sprachbaus , Leipzig, 1909 et 1910 (deux petits volumes, pleins de choses).
O. Dittrich, Die Problème der S prachpsychologie, Leipzig, 1914.
Rousselot, Les modifications phonétiques du langage étudiées dans le patois d'une famille de Cellefrouin, Paris, 1892 (important pour l’étude des évolutions phonétiques).
Jespersen Progress in language , Londres, 1894 (2e édit. 1909), et Sprogets Logik, Copenhague, 1913.
J. Baudouin de Gourtenay, Versuch einer Théorie phonetischer Alternationen, Strasbourg, 1895.
Y. Henry, Antinomies linguistiques, Paris, 1896 (excellente réfutation de quelques graves erreurs trop répandues).
M. Bréal, Essai de sémantique, 3e édit., Paris, 1904.
Nyrop, Das Leben der Wôrter (traduction Vogt), Leipzig, igo3, et Grammaire historique de la langue française, tome IY (exposé complet de la sémantique, avec exemples pris au français).
Wechssler, Giebt es Lautgesetçe ? , Halle, 1900, extrait delà Festgabefür H. Suchier (le meilleur exposé des questions qui se posent à propos des lois phonétiques ; avec bibliographie).
H. Oertel, Lectures on the study of language, New-York et Londres, 1901 (superficiel et souvent contestable).
W. Meyer-Lübke, Einführung in das Studium der romanischen Sprachwissenschaft, Heidelberg, 2e édit., 1909 (bonnes notions générales à propos des faits romans).
Bally, Traité de stylistique française, Heidelberg et Paris, 1909, et Le langage et la vie, Genève, igi3 (très personnel; mise en évidence du rôle du sentiment).
Mélanges linguistiques offerts à M. A. Meillet par Barbelenet, Dottin, Gauthiot, Gràmmont, Laronde, Niedermann, Yendryes, Paris, 1902 (recueil d’articles dont plusieurs touchent à des questions générales).
A. Dauzat, Essai de méthodologie linguistique dans le domaine des langues et des patois romans, Paris, 1906 (clair, peu personnel ; les mêmes idées sont reprises sous une forme plus simple et avec
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d’autres indications dans La vie du langage , du même auteur, Paris, 1910 et La philosophie du langage , Paris, 1912).
Sweet, History of Language, 1901 (vulgarisation).
Porzezin'ski, Einleitung in die Sprachwissenschaft (traduite du russe par Boehme), 1910, Leipzig (surtout sur la linguistique historique).
Elise Richter, Wie wir sprechen , sechs volkstümliche Yortrâge, Leipzig, 1912 (petit volume substantiel, de la collection Ans Natur-und Geisteswelt).
Gilliéron, Mon gin et Roques, Etudes de géographie linguistique, Paris, 1912 ; cf. sur la géographie linguistique G. Huber, S prach géographie, dans Bulletin de dialectologie romane, I (1909) et aussi à part, et Jaberg, Sprachgeographie, Aarau, 1908 et la discussion chez Terracher, Les aires morphologiques dans les parler s populaires du Nord-Ouest de V Angoumois , Paris, 1914 (livre capital). Les ouvrages de M. Gilliéron, notamment Généalogie des mots qui désignent V abeille, Paris, 1918, et Etudes de géographie linguistique, Pathologie et thérapeutique verbales, Paris, 1915- 1921, portent uniquement sur des parlers français, mais ont une grande importance pour la méthode. Le petit livre de M. Dauzàt, La géographie linguistique, Paris, 1922, oriente bien sur l’ensemble de la question.
Sur la phonétique, les livres les plus propres à donner une idée des diverses tendances sont :
E. Sievers, Grund^üge der Phonetik, 5e édit., Leipzig, 1901.
P. Passy, Etude sur les changements phonétiques. Paris, 1890 et Petite phonétique comparée des principales langues européennes, Leipsick, 1906.
Sweet, A primer of phonetic s , 3e édit., Oxford, 1906.
O. Jespersen, Lehrbuch der Phonetik, Leipzig, 2e édit., 1913 (abrégé allemand d’un ouvrage plus étendu en danois) et Phonetische Grundfragen, Leipzig, 1904; Elementarbuch der Phonetik, Leipzig, 1912.
Rousselot, Principes de phonétique expérimentale, Paris, 1897- 1908 (l’exposé des expériences personnelles de l’auteur y tient une grande place). — M. Rousselot publie depuis 1911, avec
INDICATIONS BIBLIOGRAPHIQUES 44 1
M. Pernot, une Revue de phonétique, dont le quatrième volume est encore inachevé.
E. Wheeler Scripture, The éléments of experimental phonetics, New-York et Londres, 1902 (résumé des connaissances que doit avoir un linguiste en physique, anatomie et physiologie).
H. Gutzmann, Physiologie der Stimme und Sprache, Braunschweig, 1909 (précis et rigoureux).
L. Roudet, Éléments de phonétique générale, Paris, 1910 (bonnes définitions).
Poirot, Phonetik, Leipzig, 1911 (fait partie du Handbuch der physiologischen Methodik ; description précise et rigoureuse des procédés de la phonétique expérimentale).
M. Grammont, Traité pratique de prononciation française, 2e édition, Paris, 1920 (important pour les idées générales qu’il contient).
Panconcelli-Calzia, Einführung in die angewandte Phonetik , Berlin, 1914 (introduction sommaire, mais claire, à la phonétique, avec indications sur les appareils de phonétique).
Pour la bibliographie de la phonétique, v. la revue Fox, dirigée par MM. Gutzmann et Panconcelli-Calzia, Berlin, 1913 et suiv.
2° Grammaire comparée générale des langues indo-européennès.
Il n’y a qu’un seul exposé qui résume l’état actuel des connaissances pour l’ensemble de la grammaire comparée des langues indo-européennes :
K. Brugmann und B. Delbrück, Grundriss der vergleichenden Grammatik der indogermaniscken Sprachen, Strasbourg, ier volume, Einleitung und Lautlehre, 2e édit., 1897; 2e volume consacré à la morphologie, 1888-1892 (2e édition transformée et très augmentée en cours de publication; Ier volume 1907; 2e volume, irc partie [formation des mots], 1906; 2e partie [déclinaison et emploi des formes nominales], 1909-1911, par Brugmann, 3e partie (le verbe), Ier fascicule, 1913, 2e fascicule, 1916), — 3e, 4e et 5e tomes consacrés à la syntaxe, 1893-
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1900, parM. Delbrück (les 3e et 4e sont en grande partie remplacés par des parties du volume II, dues à Brugmann, dans la 2e édition).
K. Brugmann, Kur^e vergleichende Grammatik der indogermanischen Sprachen, reposant sur le grand ouvrage précédent, mais beaucoup plus courte, et où sont étudiées en détail seulement les langues les plus connues : sanskrit, grec, latin, germanique et slave, Strasbourg, 1902-1904* Traduction française, sous le titre d 'Abrégé de grammaire comparée, traduit par J. Bloch, A. Cuny et A. Ernout, sous la direction de A. Meillet et R. Gauthiot, Paris, 1905.
Ces ouvrages renferment une multitude infinie de doctrines correctes et de renseignements bien contrôlés.
Les ouvrages élémentaires à employer sont :
Y. Henry, Précis de grammaire comparée du grec et du latin, 6e édit, (reproduisant la 5e de i8q4 presque sans changement), Paris, 1908 (précis de grammaire comparée générale appliquée au grec et au latin, le seul bon manuel de grammaire comparée générale qui existait en langue française avant la traduction de P Abrégé de Brugmann).
Meringer, Indogermanische Sprachwissenschaft, Leipzig, collection Gôschen, 3e édit., igo3 (très bref, vulgarisation).
Giles, A short manual of comparative philology for classical students, 2e édit., Londres, 1901 ; traduction allemande, Leipzig,' 1896.
Riemann et Goelzer, Grammaire comparée du grec et du latin, 2 volumes, Paris, 1897-1901 (simple grammaire parallèle du grec et du latin ; les notions de grammaire comparée sont de seconde main et souvent erronées).
Kretschmer, Article Sprache, dans Einleitung in die Altertumswissenschaft de Gercke et Norden, I (excellent aperçu de l’histoire des langues grecque et latine).
Jos. Schrijnen, Inleiding tôt de studie der vergelijkende indogermanische taalwetenschap , Leide, 1905 (peu personnel, mais très bien informé ; bibliographie abondante). Edition allemande : Einführung in das Studium der indogermanischen Sprachwissenschaft, par Fischer, Heidelberg, 1921.
INDICATIONS BIBLIOGRAPHIQUES 443
Il n’existe qu’un dictionnaire étymologique de l’ensemble des langues indo-européennes :
A. Fick, Vergleichendes Worterbuch der indogermanischen Sprachen, Ier vol., 4e édit., Gœttingue, 1890 (livre précieux et original, mais trop succinct et d’une disposition incommode ; doit être utilisé avec critique ; car il renferme nombre de fautes dans les mots cités, et l’auteur n’avait pas toujours en phonétique une rigueur suffisante).
Il faut citer aussi :
O. Schrader, Reallexikon der indogermanischen Altertumskunde, Strasbourg, 1901 (résumé commode de ce que l’on sait sur les noms d’animaux, d’objets, d’institutions, etc. ; pas toujours sûr, soit au point de vue linguistique, soit au point de vue archéologique); 2e édition en cours de publication, Berlin, 1917 et suiv.
Pour se préparer à comprendre la grammaire comparée, on pourra consulter :
B. Delbrück, Einleitung in das Studium der indogermanischen Sprachen } 5e édit., Leipzig, 1908 (intéressant pour l’histoire de la grammaire comparée).
Fr. Bechtel, Die Hauptprobleme der indogermanischen Lautlehre seit Schleicher, Gœttingue, 1892 (même observation que pour le précédent).
S. Beinach, L’origine des Aryens , Paris, 1892.
H. d’Arbois de Jubain ville, Les premiers habitants de V Europe, 2e édit, en 2 volumes, Paris, 1889-1894.
P. Kretschmer, Einleitung in die Geschichte der griechischen Sprache, Gœttingue, 1896 (discussion intéressante de nombreuses questions générales dans la première partie du livre).
Y. Thomsen, Sprogvidenskabens historié , Copenhague, 1902 (exposé de toute l’histoire de la linguistique, fait avec la largeur de vues et la sûreté qui caractérisent l’auteur).
Ratzel, Geographische Prüfung der Thatsachenüber den Ursprung der Vôlkcr Europas (Berichte der sàchsischen Gesellschaft der Wissenschaften , phil.-hist. CL, année 1900, p. 25 et suiv.).
M. Much, Die Heimat der lndogermanen im Lichte der urgeschichtlichen Forschung, 2e édit., Berlin, 1904.
APPENDICES
E. de Michelis, U origine degli Indo-europei, Turin, 1903.
H. Hirt, Die Indogermanen, ihre Verbreitung , ihre Urheimat und ihre Kultur, Starsbourg, 1905-1907 (facile à lire, intéressant et bien informé).
Schrader, Sprachvergleichung und Urgeschichte, 3e édit, (livre très riche de faits). Jena, 1906-1907.
O. Schrader, Die Indogermanen, Leipzig, 19 1 1 (petit volume de la collection Wissenschaft und Bïldung).
S. Feist, Europa im Lichie der Vorgeschichte , Berlin, 1910 (bref, mais clair, judicieux et au courant). — Kultur, Ausbreitung und Herkunft der Indogermanen, Berlin, 1 9 1 3 (le dernier grand exposé de la question). — Indogermanen und Germanen, Halle, 191/i, 2e édition (brochure qui donne l’état définitif des vues de l’auteur).
A. Carnoy. Les Indo-Européens. Préhistoire des langues, des mœurs et des croyances de /’ Europe. Bruxelles, 1921 (peu original et médiocrement sûr).
Sur la langue des textes pseudo -hittites de Boghazkôi déchiffrés par M. Hrozny, voir M. Bloomfield, The hittite language, Journal of the American Oriental Society , XLI (1921), p. 195 et suiv., et Debrunner, Die Sprache der Hettiter, Berne, 1921.
Il convient de citer enfin quelques ouvrages relatifs à des questions particulières, mais qui touchent à beaucoup de questions générales :
Ferdinand de Saussure, Mémoire sur le système primitif des voyelles dans les langues indo-européennes, Leipzig, 1879; reproduction, Paris, 1887 (exposé des principes fondamentaux du vocalisme indo-européen ; ouvrage capital et essentiel à méditer malgré sa date déjà ancienne). Une réimpression du Mémoire et de toutes les publications de F. de Saussure vient de paraître à Genève, 1922, sous le titre de : Recueil des publications scientifiques de F. de Saussure.
H. Hübschmann, Das indogermanische Vocalsystem , Strasbourg, i885.
Joh. Schmidt, Die Pluralbildungen der indogermanischen Neutra, Weimar, 1889 (personnel et plein de choses).
INDICATIONS BIBLIOGRAPHIQUES
H. Hirt, Der indogermanische Akçent, Strasbourg, 1895 (des hypothèses inutiles et indémontrables et des erreurs, mais clair, plein d’idées, de rapprochements neufs et d’intéressantes suggestions, et avec des idées générales très justes sur le développement linguistique).
H. Hirt, Der indogermanische Ahlaut, Strasbourg, 1900 (mêmes observations). — Ce livre est maintenant remplacé par un nouveau, riche et substantiel, Der indogermanische Vokalismus, Heidelberg, 1921 ; second volume d’une Indogermanische Grammatik, dont le premier n’a pas encore paru.
J. Wackernagel, Vorlesungen iiher Syntax mit hesonderer Berücksichtigung von Griechisch, Lateinisch und Deutsch. Erste Reihe. Bâle, 1920 (personnel, pénétrant, largement informé).
M. Grammont, La dissimilation consonantique dans les langues indo-européennes et dans les langues romanes , Dijon, 1895 (ouvrage fondamental pour la linguistique générale).
Dottin, Les désinences verbales en r en sanskrit , en italique et en celtique , Rennes, 1896.
Audouin, De la déclinaison dans les langues indo-européennes,
Paris, 1898.
A. Meillet, Les dialectes indo-européens, Paris, 1908 (nouveau tirage sous presse) ; forme le premier volume d’une Collection linguistique éditée par la maison Champion avec le concours de la Société de linguistique de Paris.
R. Gauthiot, La fin de mot en indo-européen, Paris, 19 1 3 ("important pour la phonétique générale et pour la théorie de l’indo-européen) .
Pour l’histoire du développement de la grammaire comparée, voir la Geschichte der indogermanischen Sprachwissenschaft , dirigée parW. Streitberg (Strasbourg; maintenant Berlin, 1916 et suiv.) ; parus, le grec par Thumb, le latin par Walde, le celtique par Thurneysen, le slave et le baltique par Brückner, l’albanais par Jokl.
Plusieurs périodiques allemands sont spécialement consacrés à la grammaire comparée des langues indo-européennes :
Zeitschrift fur vergleichende Sprachforschung auf dem Gebiete der
APPENDICES
indogermanischen Sprachen, i852 et suiv., d’abord Berlin, et ensuite Gütersloh, fondée par Ad. Kuhn (d’où le nom de Journal de Kuhn , Kuhn s Zeitschrift, en abrégé K. Z ), puis dirigée par E. Kuhn et par Joh. Schmidt, et ensuite par E. Kuhn et M. W. Schulze. Les Beilràge xur Kunde der indogermanischen Sprachen, Gœttingue, 1877 et suiv., fondés par M. Ad. Bezzenberger (d’où le nom de Be^enherger s Beitrâge, en abrégé B. B .), puis dirigés par MM. Bezzenberger et Prellwitz, ont paru jusqu’au volume XXX, puis se sont fondus avec la précédente publication ; les deux revues, dirigées par MM. A. Bezzenberger et W. Schulze, paraissent maintenant à Gœttingue, sous le titre et avec la numérotation de la première ( K . Z.); vol. L en cours de publication.
Indogermanische Forschungen (en abrégé /. F.), Zeitschrift fur indogermanische Sprach- und Altertumskunde, fondée et dirigée par MM. K. Brugmann et W. Streitberg, Strasbourg (maintenant Berlin), 1892 et suiv. ; le volume XXXIX achevé en 1921.
Glotta, Zeitschrift für griechische und lateinische Sprache, fondée et dirigée par MM. Kretschmer et Skutsch en 1907, à Gœttingue ; vol. XII en cours de publication ; depuis la mort de Skutsch, M. Kroll dirige la partie latine.
Worter und Sachen, revue dirigée par MM. Meringer, Meyer- Lübke, Mikkola, R. Much et Murko, Heidelberg, 1909 et suiv. ; vol. VII achevé (revue consacrée à la fois à l’étude delà maison, du mobilier, des outils, etc., et des mots qui désignent ces objets).
Ces importants périodiques renferment parfois des articles en anglais et en français. La plupart des articles français sur la grammaire comparée paraissent dans les :
Mémoires de la Société de linguistique de Paris (dont le secrétaire a été longtemps Bréal), Paris, 1868 et suiv. (en abrégé M. S. F.); le volume XXII est en cours de publication (le Bulletin de la Société renferme chaque année de nombreux comptes rendus depuis 1907, et maintenant aussi des articles originaux).
Quelques travaux en anglais paraissent dans : The American Journal of Philology, Baltimore, 1880 et suiv. ; et dans Classical philology, Chicago, 1906 et suiv.
La revue italienne Rivista indo-greco-italica, Naples, depuis
INDICATIONS BIBLIOGRAPHIQUES
1917, dirigée par M . Ribezzo, a de nombreux articles linguistiques .
La bibliographie annuelle des publications relatives à la grammaire comparée se trouve de 1892 à 1907 dans :
Angeiger für indogermanische Sprach-unâ Aller tumskunde, édité par M. Streitberg, supplément (non vendu à part) aux Indogermanische Forschungen, citées ci-dessus (indication complète de tous les travaux parus chaque année sur toutes les anciennes langues indo-européennes ; abrégé en I. F. An g.) ;
et maintenant dans Y Indogermanisches Jahrbuch édité au nom de Y Indogermanische Gesellschaft, d’abord par A. Thumb et M. W. Streitberg, maintenant par MM. W. Streitberg et A. Walde. Le Ier volume, daté de igi4,donne la bibliographie de 1912, avec des notices sur des questions nouvelles. Ce recueil indispensable paraît à Berlin, chez l’éditeur Walter de Gruyter. Le septième volume, avec la bibliographie de 1917, a paru.
Orientalische Bibliographie, maintenant rédigée par M. L. Schermann ; Berlin, 1888 et suiv. (seulement les travaux relatifs à la grammaire comparée générale et aux groupes indo-iranien et arménien ; toujours au courant).
Les revues de comptes rendus, notamment la Revue critique en France, le Litterarisches Zentralblatt et la Deutsche Literaturgeitung en Allemagne, annoncent et discutent en général les principaux ouvrages de grammaire comparée peu après leur publication. On ne négligera pas les comptes rendus très personnels de M. Grammont dans la Revue des langues romanes, de Montpellier.
3° Grammaire comparée de chacune des langues.
On n’a indiqué ici que les publications relatives d’une manière spéciale à la grammaire comparée. Les grammaires purement descriptives, comme l’admirable grammaire sanskrite de Whitney, ou le livre, si utile, du même auteur sur les racines sanskrites, ou encore la grande grammaire des prâkrits de M. Pischel (dans le Grundriss der indo-arischen Philologie qui doit fournir un tableau d’ensemble de toute la philologie indienne) ou l’ouvrage de M. Franke sur le moyen indien ( Pâli und Sanskrit , Strasbourg, 1902), n’y figureront donc pas.
APPENDICES
A. Indo-iranien.
a. Sanskrit.
J. Wackernagel, Altindische Grammatïk , I. Lautlehre , 1896 — II, 1 Einleitung gur Wortlehre. Nominalkomposition, 1900 ; Gœttingue (livre excellent, avec une bibliographie détaillée de chaque question ; la fin de la morphologie n’a malheureusement pas encore paru).
Thumb, Handbuch des Sanskrit, I, Grammatik, Heidelberg, igo5.
Uhlenbeck, Kurçgefasstes etymologisches Wôrterbuch der altindischen Sprache, Amsterdam, 1898 (recommandable ; très bref et sans indications bibliographiques). — De Y Etymologisches Wàrterbuch de E. et J. Leumann, il n’a paru que les premières lettres (Leipzig, 1907).
A. A. Macdonell, Vedic Grammar, Strasbourg, 1910 (peu personnel ; beaucoup de faits).
Sur le développement des langues de l’Inde, voir :
Jules Bloch, La formation de la langue marathe, 1914-1920; livre fondamental, qui résume tout le travail antérieur et pose les bases de la théorie du développement des langues aryennes de l’Inde.
b. Iranien.
Grundriss der iranischen Philologie, dirigé par MM. Geiger et E. Kuhn, Strasbourg, ier volume, 1895-1901 (ce premier volume fournit un exposé complet du développement des dialectes iraniens depuis l’indo-européen jusqu’aujourd’hui ; M. Bartholomae y a développé avec une rare compétence la grammaire comparée de l’iranien. Mais les découvertes importantes faites en Asie Centrale, et en particulier la découverte de textes manichéens en deux dialectes pehlvis, de textes sogdiens et de textes iraniens orientaux, et aussi la révision des inscriptions perses et les recherches sur l’Avesta ont renouvelé la linguistique iranienne et rendent une nouvelle édition très désirable).
Bartholomae, Altiranisches Wôrterbuch, Strasbourg, igo4 (dictionnaire complet des anciens dialectes iraniens, avec indication sommaire de l’étymologie ; destiné à être le fondement de toutes les recherches pendant longtemps ; pour le perse, on tien-
INDICATIONS BIBLIOGRAPHIQUES
dra compte des nouvelles éditions revues sur les originaux) ; complété par un Beiheft au volume XIX des Indogermanische Forschungen, Zum altiranischen Wôrterbuch , Strasbourg, 1906.
A. Meillet, Grammaire du vieux perse, P aris, 1915.
Horn, Grundriss der neupersischen Etymologie, Strasbourg, i8g3, avec la critique de Hübschmann, Persische Studien , Strasbourg, 1895, où l’on trouvera de plus une excellente histoire phonétique du persan.
Une grammaire sogdienne de Gauthiot paraîtra prochainement.
B. Grec.
G. Meyer, Griechische Grammatik, 3e édit., Leipzig, 1896 (phonétique et morphologie seulement ; vieillie, mais des collections de faits toujours précieuses).
K. Brugmann, Griechische Grammatik, 4e édit, revue par A. Thumb, Munich, 1913; fait partie du Handhuch der klassischen Altertumswissenschaft de I. von Müller (cette 4e édition, très augmentée par rapport à la seconde, est le meilleur exposé, méthodique et complet, qu’on ait de la grammaire comparée d’une langue indo-européenne).
H. Hirt, Griechische Laut- und Formenlehre, Heidelberg, 1902 (clair et intéressant, souvent discutable ; la 2e édition, de 1912, est un livre nouveau, très amélioré).
J. Wright, Comparative Grammar of the Greek Language, Oxford, 1912 (court et clair; mais pas personnel; les dialectes y sont négligés ; théories souvent vieillies).
Hoffmann, Geschichte der griechischen Sprache, I, Berlin et Leipzig (collection Gôschen), 1911, 2e édit. 1916 (court, mais précis, savoureux, instructif).
A. Meillet, Aperçu d'une histoire de la langue grecque, Paris, igi3 ; 2e édition, 1921.
Kühner, Ausführliche Grammatik der griechischen Sprache , 3e édit., Hanovre, ire partie, revue par Blass, 2 vol., 1890-1892 (bonne description de la morphologie grecque, mais les notions de grammaire comparée sont dénuées de valeur) ; 2e partie, revue par Gerth, ier vol., 1898, 2e, 1904 (syntaxe, nullement comparative).
A. Meillet.
APPENDICES
R. Wagner, Griechische Grammatik, dans Grund^üge der klassiscben Philologie , II, Stuttgart, 1908 (beaucoup de faits et d’indications).
Hoffmann, Die griechischen Dialekte, Gœtttingue, 3 volumes parus, 1891-1898.
A. Thumb, Handbuch der griechischen Dialecte , Heidelberg, 1909 (riche de faits précis ; excellente bibliographie).
G. D. Buck, Introduction to the Study of the Greek Dialects, Boston, 1910 (clair et très bien disposé).
Fr. Bechtel, Die griechischen Dialekte , ier volume (éolien et arcado-cypriote), Berlin, 1921 (précis et au courant, intéressant pour le vocabulaire, grammaire comparée réduite au minimum).
A. Thumb, Die griechische Sprache im Zeitalter des Hellenismus , Strasbourg, 1901.
G. Curtius, Grundgüge der griechischen Etymologie , 5e édit., Leipzig, 1879 (vieillis, mais encore utiles).
Prellwitz, Etymologisches Wôrterbuch der griechischen Sprache , 2e édit., Gœttingue, 1905 (commode, mais à employer avec quelque critique ; la 2e édition est notablement améliorée).
E. Boisacq, Dictionnaire étymologique de la langue grecque, Paris et Heidelberg, 1907-1916; beaucoup de faits et riche bibliographie.
Léo Meyer, Handbuch der griechischen Etymologie, Leipzig, 4 volumes, 1901 et suiv. (représente l’état de la science étymologique il y a trente ans).
F. Muller, Jzm, Grieksch Woordenboek, Groningue et La Haye [1920] (court, mais riche et précis, avec de bonnes indications étymologiques).
Passow-Crônert, Wôrterbuch der griechischen Sprache, nouvelle édition (avec des indications étymologiques de M. Fraenkel), Gottingen, 1912 et suiv. (3 fascicules parus en juin 1914).
J. Vendryes, Traité d'accentuation grecque, Paris, 1904 (bon livre élémentaire, avec des indications sommaires de grammaire comparée).
A. Debrunner, Griechische Wortbildungslehre, Heidelberg, ï 9 1 7 (correct, mai s trop court).
INDICATIONS BIBLIOGRAPHIQUES 45 I
Cuny, Le nombre duel en grec , Paris, 1906 (bon exemple de monographie à la fois comparative et historique).
V. Magnien, Le futur grec , Paris, 1912 (même observation que pour le précédent).