‹ Introduction à létude comparative des langues indo-européennesChapitre 16 sur 129 · PRINCIPES GÉNÉRAUX · texte numérisé non relu

PRINCIPES GÉNÉRAUX

le nombre des inscriptions et l’étendue du texte découvert sur les bandelettes d’Agram, la langue étrusque reste en grande partie incomprise.

Dès lors le système phonétique, les procédés particuliers de flexion, les types spéciaux de groupement syntaxique, le vocabulaire qui caractérisent un idiome ne peuvent se reproduire lorsqu’ils ont été transformés ou qu’ils ont disparu. Les moyens d’expression n’ont avec les idées qu’une relation de fait, non une relation de nature et de nécessité ; rien ne saurait les rappeler à l’existence lorsqu’ils ne sont plus. Ils n’existent donc qu’une fois; ils sont singuliers ; car, même indéfiniment répétés, un mot, une forme grammaticale, un tour de phrase sont toujours les mêmes en principe.

Si donc deux langues présentent dans leurs formes grammaticales, leur syntaxe et leur vocabulaire un ensemble de concordances de détail définies, c’est que ces deux langues n’en font en réalité qu’une : les ressemblances de l’italien et de l’espagnol proviennent de ce que ces deux idiomes sont tous deux des formes modernes du latin ; le français, qui leur ressemble déjà moins, est pourtant aussi du latin moderne , mais plus modifié. Ainsi les divergences peuvent être plus ou moins grandes, mais tout ensemble de coïncidences précises dans la structure grammaticale de deux langues suppose qu’elles sont des formes prises par une même langue parlée à date antérieure. — - - —

Il arrive parfois que deux langues expriment indépendamment la même idée par un même mot ; ainsi en anglais et en persan le même groupe d’articulations bad signifie « mauvais », sans que le mot persan ait rien à faire avec le mot anglais ; mais c’est un pur « jeu de la nature ». L’examen d’ensemble du vocabulaire anglais et du vocabulaire persan montre qu’on n’en peut rien conclure. De simples ressemblances de structure générale, telles que celles qui existent entre le turc et le finnois, ou entre le chinois et le dahoméen, par exemple ne prouvent rien. Mais des faits de détail isolés ne prouvent pas davantage.

De là résulte la définition de la parenté de deux langues : deux langues sont dites parentes quand elles résultent Vune et Vautre de

METHODE

deux évolutions différentes d'une même langue parlée antérieurement . L’ensemble des langues parentes forme ce que l’on appelle une famille de langues. Ainsi le français et le persan sont parents parce que tous deux sont des formes de l’indo-européen ; ils font partie de la famille dite indo-européenne. En ce sens, la notion de parenté de langues est chose absolue et ne comporte pas de degrés.

Mais, à l’intérieur d’une même famille, une langue qui est devenue différente de la forme ancienne peut se différencier à son tour en plusieurs langues : ainsi du fait de la dissolution de l’empire romain, le latin de Rome qui est une forme de l’indoeuropéen s’est différencié en italien, espagnol, provençal, français, roumain, etc. ; il s’est créé par là une famille romane qui fait partie de la famille indo-européenne, et dont les membres sont plus étroitement apparentés entre eux qu’ils ne le sont avec les autres langues indo-européennes : ceci signifie que les langues de la famille romane, étant toutes du latin transformé, ont commencé à diverger en un temps où divers groupes indo-européens étaient devenus distincts les uns des autres. Cette seconde définition n’est qu’une conséquence de la première.

Enfin quand une langue évolue sur un domaine continu, des innovations et des conservations identiques ou semblables ont lieu en des régions plus ou moins étendues ; ainsi se produisent les dialectes. Les parlers qui sont employés en des régions voisines les unes des autres et qui se sont développés en des conditions analogues présentent des particularités communes. Il y aura lieu de revenir sur ces faits qui ont de grandes conséquences ; ils sont d’une espèce différente de ceux qu’exprime le terme de parenté de langues. Les ressemblances particulières que l’on peut constater entre le français et le provençal par exemple ne tiennent pas à ce que, à un moment quelconque de l’époque impériale, il aurait été parlé en Gaule une forme spéciale du latin vulgaire représenté par les autres langues romanes ; mais, sur le territoire français et sur celui du provençal, les conservations et les innovations ont été, dès l’époque romaine, en partie pareilles, sinon identiques. — En pratique, il est souvent impossible de discerner

CONTINUITÉ LINGUISTIQUE

ces ressemblances dialectales de ce qui est dû à la parenté proprement dite des langues, c’est-à-dire à l’unité du point de

On n’a réussi jusqu’ici à construire une grammaire comparée que dans les cas où il y a eu sûrement une langue commune initiale, ainsi le latin pour les langues romanes. Faute de pouvoir poser un « gallo-roman commun » ou un « français commun », on éprouve un grand embarras pour faire une théorie comparative des parlers gallo-romans ou des parlers français.

2. Continuité linguistique. — Au point de vue de l’individu, la langue est un système complexe d’associations inconscientes de mouvements et de sensations, au moyen desquelles il peut parler et comprendre les paroles émises par d’autres individus. Ce système est propre à chaque homme et ne se retrouve exactement identique chez aucun autre ; mais il n’a une valeur qu'autant que les membres du groupe social auquel appartient l’individu en présentent de sensiblement pareils : sinon celui-ci ne serait pas compris et ne comprendrait pas autrui. La langue n’existe donc que dans les centres nerveux, moteurs et sensitif^ de chaque individu •* mais les mêmes associations s’imposent à tous les membres d’un groupe avec plus de rigueur qu’aucune autre « institution » ; chacun évite toute déviation du type normal et se sent choqué de toute déviation qu’il aperçoit chez les autres. Immanente aux individus, la langue s’impose cl’autre part à eux ; et c’est par là qu’elle est une réalité, non pas seulement physiologique et psychique, mais aussi, et avant tout, sociale.

Ce système d’associations ne se transmet pas directement d’individu à individu ; comme on l’a dit, le langage n’est pas une œuvre, un è'pyov, c’est une activité, une evépyei a. Lorsqu’il apprend à parler, chaque enfant doit se constituer à lui-même un système d’associations de mouvements et de sensations pareil à celui des personnes qui l’entourent ; il ne reçoit pas des autres des procédés d’articulation : il parvient à articuler comme eux après des tâtonnements qui durent des années ; il ne reçoit pas

MÉTHODE

des paradigmes grammaticaux : il recrée chaque forme sur le modèle de celles qu’on emploie autour de lui, et c’est pour avoir longtemps entendu dire : nous mangeons, vous mange z; nous jetons, vous jete% que l’enfant saura dire au besoin vous levez s’il a entendu nous levons ; et ainsi pour toutes les formes. Mais malgré l’effort intense et constant qu’il fait pour se conformer à ce qu'il entend, l’enfant, qui doit refaire le système entier des associations, n’arrive pas à reproduire d’une manière complète la langue des membres du groupe dont il fait partie : certains détails de prononciation ont échappé à son oreille, certaines particularités de la flexion à son attention, et surtout les systèmes qu’il s’est constitués ne recouvrent qu’en partie ceux des adultes ; à chaque fois qu’un enfant apprend à parler, il s’introduit donc des innovations.

Si ces innovations sont des accidents individuels, elles disparaissent avec la mort de la personne chez qui elles se sont produites ; les particularités qui en résultent provoquent la raillerie et non l’imitation. Mais il y a des innovations qui ont des causes profondes et qui tendent à apparaître chez tous les enfants qui apprennent à parler dans une même localité, durant un certain laps de temps. A partir d’un moment donné, tous les enfants qui apprennent à parler au même endroit ont telle ou telle articulation différente de celle de leurs aînés, ignorent même l’articulation ancienne; par exemple, dans la France du Nord, les enfants ont été, à partir d’un certain moment, différent pour chaque localité, incapables de prononcer / mouillée et y ont substitué le y qui en tient aujourd’hui la place dans les parlers français. De même, à partir d’une certaine date, les jeunes enfants présentent telle ou telle nouveauté dans la flexion ; ainsi le nombre duel s’est conservé en Attique jusqu’à la fin du ve siècle, mais, vers 4io av. J. -G., il cpmmence à être négligé dans les inscriptions ; et en effet les auteurs nés de 44o à 425 qui, comme Platon et Xénophon, écrivent le dialecte attique, l’emploient encore, mais sans constance absolue ; puis il cesse d’être employé au nominatif-accusatif tandis que, sous l’influence de àuoïv, il subsiste au génitif : Démosthène (383-32 2) dit Su’ cêoXot, mais 3uoïv o6oXo?v ; enfin il disparaît même au génitif et, à partir de

CONTINUITÉ LINGUISTIQUE

32g, ne se rencontre plus sur les inscriptions attiques. Les changements de ce genre, étant communs à tous les enfants depuis un certain moment, se transmettent aux générations nouvelles : ils s’accumulent donc, et, suivant la rapidité avec laquelle ils ont lieu, transforment la langue au bout d’un temps plus ou moins long. Dans certaines langues, à certains moments, les innovations se précipitent tandis que, ailleurs, le même parler se conserve longtemps presque intact.

Dans tous les cas il y a continuité : les changements qui ont lieu spontanément * et qui ne résultent pas de l’imitation de quelque parler étranger ne proviennent pas d’un désir d’innover ; ils se produisent au contraire malgré l’effort fait par l’enfant pour reproduire exactement la langue des adultes, et à aucun instant ils ne sont si grands ni si nombreux que les générations dont les représentants vivent simultanément perdent le sentiment de parler une même langue.

D’autre part, l’usage qui est fait de la langue contribue à la transformer. A chaque fois qu’une expression est employée, elle devient moins surprenante pour celui qui l’entend et plus aisée à reproduire pour celui qui l’émet : c’est l’effet classique de l’habitude. La valeur expressive des mots s’atténue par l’emploi, leur force diminue ; et ils tendent à se grouper ensemble. Pour maintenir la force expressive dont on a besoin, on est donc conduit à renouveler les termes ; c’est ainsi que les mots qui expriment le superlatif, comme très, fort , extrêmement , etc., tendent à sortir de l’usage au fur et à mesure que leur force, grande au début, diminue. Des mots, d’abord autonomes, se réduisent par l’usage à n’être plus que des éléments grammaticaux : en latin, habeo avait toute sa valeur dans habeo aliquid factum ; mais, par l’effet de la répétition, fai de fr. fai fait a perdu progressivement toute autonomie ; aujourd’hui, trois termes autrefois indépendants (ego, habeo et factum ) qui ont abouti à fr. fai fait ne constituent plus qu’une forme grammaticale équivalente à lat. feci et qui n’a pas plus de valeur expressive. Les mots qui deviennent ainsi des éléments grammaticaux, des accessoires de la phrase, se prononcent d’une manière particulière, souvent abrégée, et le traitement

MÉTHODE

phonétique diffère de celui des mots principaux ; ainsi le démonstratif latin illam groupé avec un nom suivant aboutit à l’article français la, tandis que le traitement de la forme autonome, tout différent, est elle , qui sert de pronom, et qui, à son tour, a pris le rôle d’un élément grammatical.

Tel est le type de l’évolution linguistique spontanée. Il résulte de la succession naturelle des générations, de l’emploi qui est fait du langage et de l’identité de tendances et d’aptitudes que présentent les membres d’une suite de générations pendant une période de temps donnée. Bien qu’ils se produisent indépendamment dans chacun des parlers d’une région, on doit s’attendre à ce que les changements de ce type aient lieu, à des dates différentes, mais voisines, et avec de légères variantes, dans toutes les localités occupées par une population sensiblement homogène parlant la même langue et placée dans des conditions semblables ; ainsi l mouillée est devenue y dans toute la France du Nord ; le duel a disparu dès avant la période historique dans l’éolien et l’ionien d’Asie Mineure et dans le dorien de Crète, et au ive siècle av. J.-C. en attique, en dorien de Laconie, en béotien, en delphique, c’est-à-dire dans les parlers de la Grèce continentale. Les conditions — en général inconnues — des changements, pour autant qu’elles ne sont pas propres à une localité, agissent sur des domaines étendus.

À côté de ces changements, réalisés d’une manière propre dans chaque parler, même quand ils en dépassent de beaucoup les limites, il en est d’autres variés d’aspect, mais qui tous se ramènent à un même phénomène : Y emprunt à d’autres langues. En effet, aussitôt que les membres d’un groupe social sont en rapports commerciaux, politiques, religieux, intellectuels avec les membres d’autres groupes, et que certains hommes acquièrent la connaissance d’une langue étrangère, apparaît la possibilité d’introduire dans le parler indigène des éléments nouveaux. Si la langue en question est essentiellement différente du parler local, on ne lui pourra prendre que des mots isolés : le grec a pris aux Phéniciens quelques termes commerciaux comme le nom de la

CONTINUITÉ LINGUISTIQUE

toile d’emballage, ?ax*/.oç, de l’or, ^pûaoç, d’un vêtement, le^ixwv, etc. ; de même le français a emprunté des mots anglais : quel qu’en soit le nombre, ces emprunts ne changent rien à la structure d’un idiome. Il n’en est pas de même s’il s’agit d’une langue assez proche du parler indigène pour que l’on sente l’identité foncière des deux : le parler de Paris étant seul employé dans les relations entre les populations de langue française, tous les autres parlers français empruntent de plus en plus des éléments parisiens, non seulement de vocabulaire, mais aussi de prononciation et de flexion ; s’il a constaté par exemple que toi , moi, roi, prononcés twè, mwé, rwé dans son dialecte sont, en français normal (au fond parisien), twa, mwa, riva, un paysan qui pourra n’avoir jamais entendu prononcer le mot loi saura substituer naturellement hua à la forme de son parler hué ; des substitutions de ce genre aboutissent à un résultat qui peut être pareil à celui de changements du type normal, et, une fois qu’elles sont opérées, il devient souvent impossible de les en distinguer ; elles n’en sont pas moins différentes ; car dans le second cas il s’agit d’emprunts à un autre parler. Sous l’une et l’autre formes, l’emprunt n’est pas un phénomène rare et accidentel ; c’est un fait fréquent, ou, pour mieux dire, constant, et dont les recherches récentes montrent de plus en plus l’importance. Car chacune des grandes familles linguistiques (germanique, slave, hellénique, etc.) résulte de l’extension d’une langue commune à un groupe d’hommes plus ou moins considérable. On n’a pas le moyen de déterminer quelle a été la part de l’emprunt dans les faits étudiés ici qui tous sont antérieurs à la période historique. Mais il n’est jamais licite de supposer qu’un parler donné résulte de la transmission du langage de génération en génération et des changements qui se produisent du fait de l’usage et de la transmission ; partout des parlers dominants sont imités et les sujets se préoccupent de reproduire le langage d’autres sujets — habitant une autre localité ou ayant une situation sociale plus relevée — qui passent pour mieux dire. Si ce souci de reproduire des parlers dominants n’existait pas, la langue se différencierait à l’infini et ne pourrait plus servir de moyen de communication entre des

IO

MÉTHODE

groupes d’hommes étendus. En fait, tous les parlers attestés proviennent d’une série de généralisations et de différenciations successives.

Un troisième type de transformation a lieu enfin lorsqu’une population change de langue. Quand des circonstances politiques amènent une population à apprendre la langue de vainqueurs, de colons étrangers ou, comme il arrive aussi, de sujets plus civilisés, les adultes qui la composent ne parviennent pas à s’assimiler exactement la langue nouvelle ; les enfants qui apprennent à parler une fois que la langue nouvelle a pénétré réussissent mieux ; car ils l’apprennent comme une langue maternelle ; ils tendent alors à reproduire non le parler défectueux de leurs compatriotes adultes, mais le parler correct des étrangers, et ils y réussissent souvent dans une large mesure : c’est ainsi qu’un enfant né en France d’un Français et d’une étrangère et élevé parmi des enfants français ne reproduit guère les défauts du parler de sa mère. Néanmoins il subsiste des particularités ; et même, si une population apprend une langue profondément différente de la sienne, elle pourra ne jamais s’assimiler certains traits essentiels : les esclaves nègres qui se sont mis à parler français ou espagnol n’ont pu acquérir ni une prononciation exacte ni l’emploi correct des formes grammaticales, en partie par suite du caractère très différent de leur idiome originel, en partie surtout parce que ayant une situation sociale irrémédiablement inférieure, ils n’ont pas senti le besoin de parler aussi bien que leurs maîtres : les patois créoles ont gardé des caractères de langues africaines. Au contraire, lors des nombreuses substitutions de langues^ qui ont eu lieu au cours de l’histoire et qui ont lieu actuellement encore, les populations européennes se sont montrées capables d’acquérir assez exactement la langue les unes des autres. Rien ne permet de croire que les particularités qui caractérisent les langues romanes datent pour la plupart du moment où le latin a pénétré dans le pays où on les parle, il ne faut pas exagérer l’importance de ce type de changements. Mais aussi c’est sans doute par là qu’on peut

Page 1