‹ Introduction à létude comparative des langues indo-européennesChapitre 18 sur 129 · RÉGULARITÉ DU DÉVELOPPEMENT · texte numérisé non relu

RÉGULARITÉ DU DÉVELOPPEMENT

comparables les unes aux autres. Les mots qui ont une prononciation particulière échappent donc en partie à leur action. Ainsi les mots enfantins, comme papa, maman , etc., sont à part. Les termes de politesse ou d’appel sont sujets à des abrègements qui les rendent méconnaissables : msyô n’est pas un traitement phonétique régulier de mon sieur ; il en est de même de tous les mots qu’il suffit d’indiquer pour qu’on les comprenne et qu’on ne prend pas dès lors la peine d’articuler complètement : v. h. a. hiutu (ail. heute) n’est pas un traitement normal de hiu tagu « ce jour ». D’une manière générale, un même élément phonétique est plus bref dans un mot long que dans un mot court (l’d de pâtisserie est plus bref que celui de pâté), dans un mot accessoire de la phrase que dans un mot principal ; le traitement risque dès lors d’être différent. Certaines articulations, notamment celle de r, sont sujettes à être anticipées, comme dans le fr. trésor représentant lat. thesaurum, ou transposées, comme dans gr. mod. iupww* de inxpéç, sans qu’on puisse toujours ramener à des formules générales ces altérations qui tiennent à la structure particulière et aux conditions spéciales d’emploi des mots où elles se rencontrent. D’autres articulations enfin se continuent trop longtemps, ainsi l’abaissement du voile du palais de Yn de ail. genug est maintenu, si bien que le mot arrive à sonner dialectalement genung, etc. Une innovation phonétique résulte la plupart du temps de la coïncidence de plusieurs actions distinctes et indépendantes ; il arrive que les actions, étant complexes, soient particulières à un mot et ne se laissent pas formuler en « lois ».

En second lieu, des associations de formes introduisent des changements ; ainsi, en attique où * initiale est représentée par un esprit rude, c’est *d<jr. (issu de *l>m) qui devrait répondre à skr. sânti, got. sind « ils sont » ; en fait on trouve l’esprit doux, élut, d’après etpu, si, etc. C’est ce que l’on appelle les changements par analogie. Ainsi le sens intervient et rompt la régularité du traitement proprement phonétique ; il y a interférence de la morphologie ou du vocabulaire avec la phonétique.

Enfin certaines dérogations sont dues à des emprunts. Ainsi,

METHODE

à Rome, un ancien ou devient û et un ancien *db après u devient b entre voyelles : à lit. raüdas, got. raufts, v. irl. rüad « rouge », etc. répondrait donc *rübus ; mais dans d’autres parlers latins ou est représenté par ô, par exemple à Préneste : au moins par son ô, rôbus n’est pas un mot romain ; dans certains parlers latins, *dh est représenté par f entre voyelles : de là nlfus ; le mot romain attendu *rûbus n’est pas attesté directement, mais il subsiste dans les dérivés rùbîgô (à côté de rôbïgo) et rübidus. Quand les circonstances historiques déterminent beaucoup d’emprunts de ce genre, la phonétique d’une langue finit par offrir un aspect incohérent : c’est le cas du latin ou, parmi les langues modernes, de l’anglais. Les emprunts à la langue écrite sont dans la période historique une autre cause de trouble ; ainsi le français a pris au latin écrit une quantité de mots : par exemple frâgilem a naturellement abouti h frêle, mais plus tard on a pris au latin écrit le même mot en en faisant fragile ; cette cause de trouble, grave à l’époque moderne, n’existe pas pour les périodes préhistoriques considérées par la grammaire comparée.

Plus on examine les choses de près, et plus on voit que presque chaque mot a son histoire propre. Mais les changements qui, comme la mutation consonantique du germanique ou de l’arménien, portent sur l’ensemble du système articulatoire ne s’en laissent pas moins reconnaître et définir.

Rien dans tout cela ne va contre le principe de la constanee des « lois phonétiques », c’est-à-dire des changements qui intéressent l’articulation indépendamment du sens : ce principe exige seulement que, lorsque dans l’apprentissage de la langue par les générations nouvelles, un procédé articulatoire se maintient ou se transforme, le maintien ou la transformation ait lieu dans tous les cas où cette articulation est employée de la même manière, et non pas isolément dans tel ou tel mot. Or, comme l’expérience le montre, les choses se passent ainsi quand on considère non pas le résultat, mais Y acte. Les effets d’une « loi » peuvent être entièrement détruits au bout d’un certain temps par des changements propres à certains mots, par des actions analogiques, par des emprunts : la « loi » ne perd pour cela rien de

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sa réalité, car toute cette réalité est transitoire et consiste en la manière dont pendant une période déterminée les sujets ont fixé leur articulation ; mais la « loi » pourra échapper au linguiste ; il y a ainsi des « lois phonétiques » inconnues et qui resteront inconnues, même dans des langues bien étudiées, pour peu qu’on n’ait pas une série continue de documents.

Toutefois, il est rare qu’on puisse observer l’acte d’où résulte le changement phonétique ; on constate qu’un e français répond à un a latin accentué ( pàter : père, amâtum : aimé, etc.), qu’un <p grec initial répond à un bh sanskrit, à un b germanique ou arménien (gr. (pépw, skr. bhdrâmi, got. boira, arm. berem ), et rien de plus. Ce qu’on appelle d’ordinaire « loi phonétique » est seulement la formule d’une correspondance régulière, soit entre deux formes successives, soit entre deux dialectes d’une même langue. Et cette correspondance résulte la plupart du temps non d’un acte unique, mais d 'actes multiples et complexes, qui ont demandé un temps plus ou moins long pour s’accomplir. Il est généralement impossible de discerner ce qui provient de changements spontanés et ce qui provient d’emprunts.

Ce qui est vrai de la phonétique l’est aussi de la morphologie ; de même que les mouvements articulatoires doivent être combinés à nouveau toutes les fois qu’on émet un mot, de même toutes les formes grammaticales, tous les groupements syntaxiques sont créés inconsciemment à nouveau pour chaque phrase prononcée suivant les habitudes fixées lors de l’apprentis sage du langage. Lorsque les habitudes changent, toutes les formes qui n’existent qu’en vertu de l’existence générale du type changent donc nécessairement : quand, par exemple, en français, on a dit, d’après tu aimes, il aime(t ), à la irc personne faime au lieu de l’ancien faim (représentant le lat. amo), tous les verbes de la même conjugaison ont reçu aussi e à la ire personne : l’extension de e à la ire personne est une loi morphologique aussi rigoureuse que n’importe quelle « loi phonétique ». Les innovations morphologiques ne sont ni plus capricieuses ni moins régulières que les changements phonétiques. Et les formules que l’on

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possède n’expriment anssi que des correspondances , non les actes eux-mêmes d’où résultent les innovations.

Toutefois il y a une différence entre les « lois phonétiques » et les « lois morphologiques » : quand une articulation est transformée, elle tend à l’être dans tous les cas où elle apparaît, et les générations nouvelles deviennent incapables d’en réaliser la prononciation antérieure ; par exemple aucune / mouillée ne subsiste dans les parlers de l’Ile-de-France après le passage de 17 mouillée à y ; au contraire quand un type morphologique est transformé, il en peut subsister certaines formes qui sont fixées dans la mémoire. Ainsi l’indo-européen avait un type verbal de présents caractérisé par l’addition directe des désinences à la racine et l’alternance d’un vocalisme pourvu de e au singulier et sans e au pluriel dans cette racine ; par exemple gr. el-pi, pluriel ï-jasv, et skr. l-mi « je vais » (ancien *ài-mi ), pluriel i-mâh « nous allons » ; cette série, autrefois importante, a été éliminée de l’usage dans toutes les langues indc-européennes ; mais des formes du verbe « être » ont subsisté jusqu’aujourd’hui parce que la fréquence de leur emploi les avait fixées dans la mémoire, et c’est ainsi que le latin a encore es-t : s-unt, d’où le fr. il est : ils sont ; de même l’allemand a er ist : sie sind. Le type a disparu longtemps avant la première fixation du latin ou de l’allemand par l’écriture, mais l’une de ses formes demeure.

L’une des utilités les plus évidentes de la grammaire comparée est de faire comprendre par une norme ancienne des formes anomales de l’époque historique. Le type est, sunt, qui est exceptionnel en latin, est un débris d’un type qui était normal en indoeuropéen. Grâce à la grammaire comparée, on aperçoit, au cours du développement d’une même langue, des normes successives.

Le fait que les « lois » phonétiques et morphologiques s’appliquent à tous les mots où figurent les éléments visés dans leur formule est naturel ; le fait qu’elles s’appliquent à tous les enfants d’une même génération est moins attendu, quoiqu’au fond peu surprenant : il exprime en effet ceci que les mêmes causes produisent les mêmes effets sur tous les enfants qui apprennent une même langue dans les mêmes conditions. La circonstance, au

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