‹ Introduction à létude comparative des langues indo-européennesChapitre 19 sur 129 · RÉGULARITÉ DU DÉVELOPPEMENT · texte numérisé non relu

RÉGULARITÉ DU DÉVELOPPEMENT

premier abord frappante, que tous les enfants d’une même localité présentent d’une manière indépendante les mêmes innovations vers le même temps n’est qu’une conséquence d’un fait remarquable : tous les enfants placés dans les mêmes conditions apprennent la même langue de la même manière (sauf anomalie individuelle). En effet :

i 0 S’il est vrai que les éléments de la langue n’ont avec les idées à exprimer aucun lien nécessaire, du moins ils sont liés entre eux par une infinité d’associations, et chaque langue forme un système dont les parties sont étroitement unies les unes aux autres. La phonétique du slave fournit de ce principe une bonne illustration. Le slave commun possédait deux séries de voyelles, les unes dures , précédées de consonnes dures ; a, o, u, y, ü , les autres molles , précédées de consonnes molles : è, e, i, ï ; les langues qui, comme le russe et le polonais, ont conservé la distinction des deux séries ont aussi conservé la distinction de y (sorte de i prononcé vers la partie postérieure du palais), et de i et la distinction des voyelles ü et ï, sous la forme de o et e en russé, e (dur) et ie en polonais : le russe a donc syn « fils » et sila « force » ; den' «jour » (de *dïriï) et son « sommeil » (de sünu) ; mais les langues slaves qui, comme le serbe, ont perdu la distinction des deux séries ont confondu y et i, ü et ï : Yi de serbe sin est le même que celui de sila ; le ï de dtnt est représenté par a tout comme le ü de sünü : serbe dan et s an ; la distinction de y et de i, de ü et de ï n’était donc qu’un trait du système et n’a pas persisté une fois le système détruit ; il est dès lors naturel que ce changement se soit produit dans tous les parlers serbes et que des changements analogues aient eu lieu dans les autres langues slaves méridionales et même en tchèque. — Toute altération grave d’une partie du système phonétique ou grammatical d’une langue a des conséquences pour le reste ; en germanique, ce n’est pas une série d’occlusives qui a été transformée, ce sont toutes les séries, et il n’y a là rien de fortuit : l’arménien par exemple offre des innovations semblables ; les occlusives sourdes indo-européennes p, t , k, y sont représentées par des aspirées *ph (d’où ù), th , kh qui présentent le premier degré de l’altération supposée en germanique, et les A. Meillet.

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sonores i.-e. b, d, g par des sourdes faibles p, t, k, comme en germanique. De même, certains dialectes bantous ont pour p , i, k du héréro et du souahéli par exemple, ph, th, kh, ainsi le kondé ; d’autres ont déjà ff r (notation d’une vibrante sourde de ces dialectes), x (spirante gutturale sourde), ainsi le péli ; enfin le douala a des sonores à la place de sourdes, par exemple / y répond à t du héréro, r du péli, de même que le haut allemand d est issu du <f> germanique (th anglais sourd) ; par exemple le nom de nombre « trois » est héréro - tatu , kondé -thathu, péli -raro, douala -lalç. Ce qui change Sans les cas de ce genre, ce n’est pas une articulation isolée, c’est la manière d’articuler.

2° Les combinaisons d’articulations par lesquelles, dans une langue donnée, sont réalisés les phonèmes sont chose particulière à cette langue ; mais les mouvements élémentaires qui figurent dans ces combinaisons sont déterminés et limités par des conditions générales anatomiques, physiologiques et psychiques ; il est donc possible de fixer de quelle manière peut évoluer une articulation dans un cas donné. Soit par exemple le phonème s, qui suppose une élévation de la langue près des dents, avec écoulement d’air constant, et qui est constitué par un sifflement : si la langue est relevée d’une manière insuffisante, il devient un simple souffle, c’est-à-dire h, le bruit du frottement de l’air entre la langue et les dents disparaissant; si la langue est relevée avec excès, s sera remplacé par ^ (le th anglais) ou même par l’occlusive t ; enfin, si l’on ajoute des vibrations glottales à s et si l’on affaiblit en conséquence l’intensité du souffle, on aboutit à la sonore en y ajoutant le passage ai en diverses conditions, on a les variations possibles d’un phonème s, quelles que soient les particularités d’articulation. Soit encore un groupe tel que anana ou anama où un même mouvement articulatoire, l’abaissement du voile du palais, est exécuté deux fois : si, comme il arrive, l’un des deux mouvements est omis, ce sera en principe le premier ; le phonème où figurait le mouvement supprimé subit des altérations qui le rendent prononçable et lui permettent de figurer dans le système de la langue : anana ou anama deviennent alors alana, alama ou arana , arama. — Les possibilités de chan-

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gements de formes grammaticales ne se laissent pas formuler d’une manière aussi simple et aussi générale que celles des changements phonétiques, parce qu’elles ne dépendent pas directement de conditions anatomiques et physiologiques, mais, dans chaque cas donné, elles ne sont pas moins limitées.

En somme les possibilités de changement sont définies par le système propre de chaque langue et par les conditions générales anatomiques, physiologiques et psychiques du langage humain ; quand un même ensemble de conditions vient à provoquer des innovations, il produit des effets ou identiques ou pareils les uns aux autres chez des individus de même origine qui parlent une même langue, et les membres d’un même groupe social tendent à présenter indépendamment les mêmes conservations de l’état ancien et les mêmes innovations.

II. — Application des principes à la définition de l’indo-européen.

i. Définition de la notion de langues indo-européennes. — Certaines langues qui commencent à apparaître dans l’histoire vers 1000 av. J.-C., depuis l’IIindoustan à l’Est jusqu’aux rives de l’Atlantique à l’Ouest, et depuis la Scandinavie au Nord, jusqu’à la Méditerranée au Sud, présentent tant de traits communs qu’elles se dénoncent comme étant les formes diverses prises par un même idiome, parlé antérieurement ; celles qui sont représentées encore aujourd’hui par un au moins de leurs dialectes sont : l’indo-iranien, le baltique, le slave, l’albanais, l’arménien, le grec, le germanique, le celtique, l’italique (latin). On est convenu d’appeler indo-européen (les Allemands disent indo-germanique ) cet idiome inconnu. On appellera donc langue indo-européenne toute langue qui, à un moment quelconque, en un lieu quelconque, à un degré d’altération quelconque, est une forme prise par cet idiome, et qui continue ainsi, par une tradition ininter rompue, l’usage de l’indo-européen.

Cette définition est purement historique ; elle n’implique aucun

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caractère commun aux diverses langues, mais seulement le fait que, à un moment du passé, ces langues ont été une seule et même langue. Il n’y a donc aucun trait auquel on puisse reconnaître en tout cas une langue indo-européenne. Par exemple l’indoeuropéen distinguait trois genres ; mais certaines langues, comme les langues romanes, les langues Scandinaves et le letto-lituanien, n’en ont plus que deux ; d’autres, comme l’arménien et le persan, ignorent toute distinction de genres.

Pour établir qu’une langue est indo-européenne, il faut et il suffît qu’on y montre un certain nombre de particularités de détail propres à l’indo-européen et qui par suite seraient inexplicables si cette langue n’était pas une forme de l’indo-européen. Les coïncidences de formes grammaticales particulières sont probantes ; les coïncidences de vocabulaire ne le sont au contraire presque pas. En effet, on n’emprunte pas à une langue étrangère nettement distincte une forme grammaticale ou une prononciation isolée ; on ne peut emprunter que l’ensemble des systèmes morphologique et articulatoire, et c’est ce qui s’appelle changer de langue ; mais on emprunte souvent un mot isolé, ou un groupe de mots appartenant à un certain ordre de choses ; les emprunts de mots ont lieu indépendamment les uns des autres et peuvent d’ailleurs se faire en nombre illimité. De ce que le finnois renferme beaucoup de mots indo-européens il ne suit donc pas qu’il soit indo-européen, car ces mots sont empruntés à l’indo-iranien, au bal tique, au germanique et au slave ; de ce que le persan renferme une foule de mots sémitiques, il ne suit pas qu’il ne soit pas indo-européen, car tous ces mots sont empruntés à l’arabe. En revanche, si différent de l’indo-européen que soit l’aspect d’une langue, il ne résulte pas de là que cette langue ne soit pas indoeuropéenne : avec le temps, les langues indo-européennes ont de moins en moins de traits communs, mais, aussi longtemps qu’elles subsisteront et si fort qu’elles se transforment, ces langues ne pourront perdre leur qualité de langues indo-européennes, car cette qualité ne tient qu’à un fait historique.

Les ressemblances générales de structure morphologique ne prouvent à peu près rien ; car les types possibles sont au fond

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peu variés. Ce qui prouve, ce sont les faits de détail particuliers, qui excluent une concordance de hasard. Il n’y a pas de raison en soi pour que le cas sujet soit caractérisé par une désinence-^. Le fait qu’une langue a un nominatif singulier à -s final donne d’autant plus lieu de croire que cette langue est indo-européenne que, dans la plupart des langues, le cas sujet se confond avec la forme même du nom et n’a aucune désinence.

Si l’on ne possédait pas le latin et si les dialectes italiques étaient représentés seulement par le français qui n’a plus l’aspect général d’une langue indo-européenne, il ne serait pas pour cela impossible de démontrer que le français est indo-européen. La meilleure preuve serait fournie parla flexion du présent du verbe « être » : l’opposition de (il) est : (ils) sont (prononcés il e : il [ou plutôt i] sç) répond encore à celle de skr. âsti « il est » ; sânti « ils sont », de got. ist : sind , de v. si. jestü : sotü : les pronoms personnels moi, toi, soi, fions, vous, qui rappellent si exactement skr. mâm, tvâm, svayâm , nah, vah et v. si. me, te, se, ny, vy, complètent la démonstration, que plusieurs détails de la flexion verbale viendraient achever. On voit ici combien les détails de la morphologie peuvent être durables : des patois français, dont le vocabulaire est presque tout emprunté au français normal et où les mots ont été presque entièrement conformés à ce type français normal, conservent encore, en partie au moins, leur morphologie propre. Mais le français ne présente déjà plus que peu de traces pareilles, et il ne faudrait plus beaucoup de changements pour en éliminer les derniers restes. La qualité indoeuropéenne du français n’en subsisterait pas moins puisqu’elle exprime seulement le fait d’une tradition ininterrompue depuis l’indo-européen jusqu’aujourd’hui, mais elle ne comporterait plus de preuve directe.

Il se peut donc qu’il y ait dans le monde des langues indoeuropéennes méconnues. Mais c’est peu probable : ainsi, malgré la date récente où il est attesté et malgré la gravité des altérations subies, l’albanais a été facilement reconnu pour indo-européen.

Il se peut aussi que l’indo-européen soit une forme d’une langue antérieure représentée par telle ou telle autre langue subsistant

MÉTHODE

aujourd’hui ou attestée par de vieux textes, et c’est même vraisemblable ; on a déjà signalé entre l’indo-européen et le finnoougrien ou le sémitique des concordances curieuses ; mais aussi longtemps qu’on n’aura pas relevé entre la grammaire indoeuropéenne et celle d’un autre groupe des coïncidences plus nettes et plus nombreuses, cette communauté d’origine demeure indémontrée. Si l’on arrive un jour à établir une série probante de concordances entre l’indo-européen et tel ou tel autre groupe, il n’y aura d’ailleurs rien de changé au système ; seulement une nouvelle grammaire comparée, sans doute relativement maigre, se superposera à celle des langues indo-européennes, comme la grammaire comparée des langues indo-européennes se superpose à la grammaire comparée plus riche et plus détaillée des langues néo-latines par exemple ; on remontera d’un degré de plus dans le passé, mais la méthode restera la même.

Il n’avait été rencontré jusqu’ici que des langues indo-européennes remontant à un original commun sensiblement un. Mais on peut se représenter que l’indo-européen commun ait été l’un des dialectes d’un groupe étendu dont les autres dialectes auraient disparu. Des textes notés en écriture cunéiforme trouvés à Boghazkôi, en Gappadoce, et qui datent du xve siècle av. J.-C. environ, offrent une langue, dite à tort hittite, qui, à en juger par l’état actuel du déchiffrement, ressemble trop à l’indo-européen pour en être séparée, et en diffère trop pour se laisser considérer comme un développement de la langue représentée par l’indo-iranien, le grec, etc. Il se pose ici un problème nouveau, dont les prochaines années apporteront peut-être la solution.

2. La « restitution » de l’indo-européen. — La parenté de plusieurs langues une fois établie, il reste à déterminer le développement de chacune depuis le moment où toutes étaient sensiblement identiques jusqu’à une date donnée.

Si la forme ancienne est attestée, ce qui est le cas du roman, le problème semble au premier abord relativement simple : on détermine les correspondances entre la forme ancienne et les formes postérieures et l’on s’aide de tous les renseignements his-

RESTITUTION DE l’iNDOEUROPEEN

toriques pour suivre du plus près possible les transformations de la langue dans les divers lieux, aux divers moments. — Si Ja forme ancienne n’est pas connue, ce qui est le cas des vieilles langues indo-européennes, on n’a d’autre ressource que de déterminer les correspondances qu’on peut constater entre les formes des diverses langues. Au cas où les langues ont très fortement divergé et où les correspondances sont rares et en partie incertaines, on ne peut guère faire plus que de constater la parenté. Pour les langues indo-européennes, les circonstances sont heureusement plus favorables ; ces langues présentent en effet des concordances nombreuses et précises ; deux d’entre elles, l’indoiranien et le grec, sont attestées à date assez ancienne et sous une forme assez archaïque pour que l’on puisse entrevoir ce qu’a dû être l’indo-européen. Le système de toutes les coïncidences présentées par les langues indo-européennes permet ainsi une étude méthodique et détaillée.

Un exemple tiré des langues romanes donnera une idée du procédé employé. Soient les mots :

italien

pera

tela

vero

pelo

espagnol

pera

tela

vero

pelo

sicilien

pira

tila

viru

pilu

vieux français

peire

teile

veir

peil

(fr. mod.

poire

toile

voire

poil )

Étant connu par la comparaison des grammaires que ces langues sont parentes, on a ici quatre mots de la langue commune, en l’espèce, du « latin vulgaire » ou « roman commun » ; la voyelle accentuée étant la même dans les quatre, on peut poser qu’on a affaire à une voyelle de cette langue, voyelle qu on définira par les correspondances :

it. g = esp. £ = sic. i~\. fr. ei (fr. mod. oî).

On pourra convenir de désigner par e fermé le phonème défini par cette correspondance. Mais certains dialectes de Sardaigne ont, d’une part, pira, pilu, et de l’autre, veru ; comme la différence entre i et e ne s’explique pas par l’influence des articulations

MÉTHODE

voisines, elle doit être ancienne, et l’on est amené à poser deux correspondances distinctes :

sarde i = it. g = esp. e = sic. i — v. fr. ei sarde £ = it. £=esp. £ = sic. i — v. fr. ei

On distingue ainsi deux sortes à'e fermé du latin vulgaire. Si le latin n’était pas connu, on ne pourrait aller plus loin, et la grammaire comparée des langues néo-latines n’autorise aucune autre conclusion. Le hasard qui a conservé le latin justifie cette conclusion en la précisant : le premier e fermé représente un i bref du latin ancien : pira , pïlum, le second est un ancien e long: uèrum, tèla.

La grammaire comparée des langues indo-européennes est dans la situation où serait la grammaire comparée des langues romanes si le latin n’était pas connu : la seule réalité a laquelle elle ait affaire, ce sont les correspondances entre les langues attestées. Les correspondances supposent une réalité commune ; mais de cette réalité on ne peut se faire une idée que par des hypothèses, et par des hypothèses invérifiables : la correspondance seule est donc objet de science. On ne peut restituer par la comparaison une langue disparue : la comparaison des langues romanes ne donnerait du latin parlé au ive siècle ap. J. -G. ni une idée exacte, ni une idée complète ; il n’y a pas de raison de croire que la comparaison des langues indo-européennes soit plus instructive. On ne restitue pas réellement l’indo-européen.

Ceci posé, il est permis, pour abréger le langage, de désigner par un signe chaque correspondance définie. Soit par exemple :

skr. mâdhu « miel » et « hydromel » = gr. [/iô-j, cf. v. isl. miçdr (v. h. a. meto)

skr. âdhât « il a posé » = arm. ed, cf. gr. è'0Y]xs, got. (ga-)de~j>s « action »

il résulte de là une correspondance :

(i) skr. dh = gr. 0 = arm. d — germ. d (got. d, v. h. a. t)

Soit maintenant :

RESTITUTION DE l’iNDO-EUROPEEN

skr. bhârâmi « je porte », arm. berem , got. baira, g r. yépi ù skr. nâbhah « nuage » = g r. véçoç, cf. v. sax. nébal

il résulte de là une correspondance :

(2) skr. bh = gT. 0 = arm. b ==■ germ. b .

On pourra convenir de désigner la première par dh , la seconde par bh, puisque sans doute il s’agit d’occlusives sonores, l’une dentale, l’autre labiale, suivies ou accompagnées d’une certaine articulation glottale ; mais les correspondances sont les seuls faits positifs, et les « restitutions » ne sont que les signes par lesquels on exprime en abrégé les correspondances.

La régularité des correspondances que fait attendre le principe de la constance des « lois phonétiques » est souvent troublée en apparence. A part les anomalies dues à l’analogie, à l’emprunt, etc., il y a deux grandes causes d’irrégularités apparentes :

i° Deux phonèmes anciennement distincts se confondent souvent; on a vu comment 1 et è du latin aboutissent dans la plupart des langues romanes à un même résultat; à un seul phonème d’une langue, d’autres répondent par deux phonèmes différents ; ainsi en iranien, en baltique et en slave, en celtique, le phonème d qui répond au système :

skr. dh = gr. 0 — arm. d = germ. d

répond aussi au système :

skr. d — gr. 0 = arm. t = germ. t

par exemple, v. si. darü « don » répond à gr. Swpov, comme v. si. medü « miel, hydromel » à g r. piiôu.

20 Un phonème peut avoir deux traitements distincts suivant la position qu’il occupe ; en latin par exemple^ c’est / qui, à l’initiale, répond à skr. bh — gr. ç, mais entre voyelles on a b ; de là le contraste d eferô et de nebula.

L’application de ce second principe oblige à des combinaisons souvent subtiles et délicates. Ainsi quand on rapproche got. bindan « lier », skr. bandhâh « lien », bândhuh « parent », gr. revftepcç

MÉTHODE

« beau-père du côté maternel » (littéralement « allié »), on est tenté de poser une correspondance :

(4) skr. b — germ. b — gr. %

qui supposerait un phonème particulier *b2 ; car elle est différente de celles qu’on observe par ailleurs :

skr. bh — germ.

b = gr. o

/ (resp. b)= — %

Mais, si l’on se souvient que, en sanskrit et en grec, une aspirée en dissimile une autre (le fait est antérieur aux plus anciens textes), on voit que skr. bandhâh, bândhuh peuvent représenter de plus anciens *bhandhâh, *bhândhuh, et que gr. xevOepoç peut représenter un plus ancien *ç£v0spoç ; et comme, en dehors des cas où il y a deux aspirées dans le mot, il n’y a pas de correspondance skr. b= germ. b~g r. x, il n’y a lieu de poser ici aucun phonème indo-européen distinct.

Compte tenu des traitements particuliers à chaque langue, un phonème indo-européen est défini par un système régulier de correspondances. Le nombre de ces systèmes indique le nombre minimum de phonèmes indo-européens distincts ; l’indo-européen en a pu distinguer d’autres, mais la grammaire comparée n’a aucun moyen de les déterminer et n’a d’ailleurs pas intérêt à le faire, puisque son objet n’est pas la chimérique restitution d’une langue disparue, mais l’examen méthodique des coïncidences entre les langues attestées.

En morphologie on procède de la même manière. Ainsi la . désinence de 3e personne sing. primaire active du présent athématique est skr. -ti, gr. -xi (dialect. -ai), v. russe - tï , v. lit. -ti, celt. *-ti, lat. -t(i) ] si l’on est une fois convenu de désigner par *t le phonème défini par la correspondance skr. t — gr. x = balto-slave t , etc. , et par *i le phonème défini par la correspondance skr. i = gr. i=v. russe? — lit. i, etc., on peut dire que la désinence en question est i.-e. *-ti : skr. ds-ti « il est», gr. èVxt, v. russe jts-ti, v. lit. es-ti, got. is-t., lat. es-t ; l’exemple

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qui vient d’être cité permettrait de même de définir un thème verbal (qui est en même temps une racine) i.-e. *es-.

Beaucoup de coïncidences résultent de développements parallèles dans plusieurs langues et dès lors ne prouvent pas pour l’indo-européen; ainsi la ire personne sing. primaire active du présent du verbe « porter » est : skr. bhâràmi, serbe bërêm, arm. berem et l’on serait tenté de conclure de là que, dans les verbes dits thématiques (les verbes grecs en -«), cette personne était caractérisée par une désinence *-mi ; mais ceci est contredit par le type gâthique bar à, gr. yépo), lat. ferô, got. baira ; et en effet on constate que -mi est une addition récente dans toutes les formes ; le v. si. bero n’a pas *-mi, et bërêm n’apparaît qu’au cours de l’histoire du serbe ; le vieil irlandais a do-biur , qui suppose *bherô, et la forme v. irl. berim, souvent citée, est au moins incertaine ; l’arm, berem ne prouve rien pour diverses raisons dont le détail serait trop long à donner ; enfin le type gâthique barà suffit à montrer que skr. bhâràmi ne représente pas la forme indo-iranienne. On ne doit donc utiliser une correspondance qu’après une critique serrée. Des formes anomales et isolées, comme est du latin et ist du gotique, peuvent être rapprochées une à une ; mais une forme qui fait partie d’un système ne doit être utilisée qu’en tant que représentant du type, et le rapprochement de dor. (pspovxi avec skr. bhâranti « ils portent » ne prouve pas spécialement l’existence d’une forme i.-e. *bhéronti ; il ne peut servir qu’à déterminer, d’une manière générale, la structure des verbes du type de gr. çépw, skr. bhâràmi. Les formes doivent être rapprochées, non pas une à une, mais système à système.

Pour se former une idée juste de l’indo-européen, il importe de « restituer » autant qu’il est possible des mots particuliers de forme et de sens bien définis, et l’on y réussit souvent. Mais le procédé même de la comparaison met surtout en évidence des types généraux de formation, ce qui entraîne un caractère abstrait de l’exposé : là même où l’on parvient à poser des mots indoeuropéens, c’est le système qui doit ressortir avant tout.

Une difficulté grave résulte ainsi de la méthode même. Une forme d’une langue historiquement attestée ne peut passer pour

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sûrement ancienne que si elle n’est pas susceptible d’avoir été faite en vertu du système général de la langue où elle est attestée. Ainsi lat. est : sunt et got. ist : sind sont sûrement anciens parce que le procédé par lequel ces formes sont obtenues est étranger au latin et au gotique. Mais la comparaison de gr. ayto et de lat. agô ne prouve que pour l’ensemble du type de ces premières personnes, parce que ces deux formes sont conformes au paradigme général du grec et du latin. Par suite, on ne peut restituer un mot indo-européen ou une forme indo-européenne avec certitude que dans la mesure où la formation de ce mot, la structure de cette forme sont devenues anomales. C’est surtout avec des anomalies de l’époque historique qu’on restitue la règle de l’époque indo-européenne. Les formes régulières de l’indo-européen ne survivent encore à l’état de normes, à l’époque historique, que dans un petit nombre de cas. La « restitution » de l’indo-européen doit permettre d’expliquer les systèmes attestés à date historique ; mais chacun de ces systèmes est une création nouvelle, et l’on serait loin de la vérité indo-européenne en cherchant simplement à dégager de ce système les parties communes ; il faut se représenter le développement entre l’indoeuropéen commun et chaque langue.

L’ensemble des correspondances phonétiques, morphologiques et syntaxiques permet cependant de prendre une idée générale de l’élément commun des langues indo-européennes ; quant au détail, soit de l’indo-européen, soit du développement de l’indoeuropéen entre la période d’unité et les formes historiquement attestées de chaque langue, il échappe nécessairement dans une large mesure.

Du reste, une notable partie des faits indo-européens doit échapper parce que les seules langues connues à date ancienne et sous une forme archaïque sont un dialecte oriental, l’indoiranien, et un dialecte central, le grec. Les langues de l’Ouest sont connues à des dates plus tardives, et sous une forme plus altérée. La comparaison de l’indo-iranien et du grec ne révèle pas tout de l’indo-européen. Par exemple on a pu croire longtemps que la désinence en -r à valeur passive était une propriété de

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l’italo-celtique ; la découverte du « tokharien » en a montré le caractère indo-européen. Le fait que l’on n’a pas de formes très archaïques des dialectes occidentaux entraîne une grande imperfection dans la connaissance de l’indo-européen.

De plus, l’indo-européen n’est connu que par les formes qu’ont portées sur des domaines de plus en plus étendus des groupes conquérants. C’est une langue de chefs et d’organisateurs imposée par le prestige d’une aristocratie. La part familière ou vulgaire de la langue ne s’est conservée que dans une faible mesure.

En somme, ce que fournit la méthode de la grammaire comparée n’est jamais une restitution de l’indo-européen, tel qu’il a été parlé : c'est un système défini de correspondances entre des langues historiquement attestées. Tout ce qui est exposé dans le présent ouvrage, sous quelque forme que ce soit, doit être entendu en ce sens, même dans les passages où, pour abréger, l’indo-européen est posé comme connu.

Sous le bénéfice de cette réserve, la grammaire comparée est la forme qu’affecte la grammaire historique pour les parties du développement linguistique qui ne peuvent être suivies à l’aide de documents.

Toute grammaire historique est du reste avant tout comparative, car, même pour les langues les mieux connues, il s’en faut de beaucoup que le détail de l’évolution de chaque parler soit attesté par des textes, et l’on ne peut utiliser les diverses formes attestées, surtout dans les parlers locaux, que par les procédés comparatifs. Même la linguistique romane recourt à la méthode comparative qui seule permet d’apprécier la valeur et la signification des formes des vieux textes. En effet, comme l’indo-européen, le « latin vulgaire » sur lequel reposent les langues romanes n’est déterminable que par l’examen des correspondances entre les formes postérieures ; les textes latins des diverses époques fournissent des précisions et des contrôles ; mais c’est seulement par la comparaison des parlers romans qu’on peut poser un système et utiliser les données des manuscrits et des inscriptions et les témoignages des grammairiens. La connaissance du latin apporte aux romanistes des commodités ; mais

MÉTHODE

c’est la comparaison seule qui donne une base de démonstration. A la 3e personne du pluriel du perfectum, le latin écrit offre dlxêre, dixèrunt et dïxërunt ; seule, la comparaison de formes romanes telles que v. fr. distrent enseigne quelle était la forme romane commune. Il peut y avoir une grammaire historique d’une langue écrite ; pour des langues parlées, il n’y a qu’une grammaire comparée.

Toutefois, ce qui fait l’originalité et la difficulté de la grammaire comparée générale des langues indo-européennes, c’est qu’elle ne dispose d’aucun moyen autre que la comparaison.

Les définitions qui viennent d’être données éliminent dès l’abord deux conceptions erronées et contraires à l’esprit de la méthode :

i° On a longtemps cru que l’indo-européen était une langue primitive : on entendait par là que la grammaire comparée permettait d’entrevoir une période « organique » où la langue se serait constituée et où sa forme se serait établie. Mais l’indoeuropéen n’est pas par rapport au sanskrit, au grec, etc. autre chose que ce qu’est le latin par rapport à l’italien, au français, etc. ; la seule différence est qu’on ne possède aucun témoignage, ni direct ni indirect (par voie comparative), qui enseigne rien sur le préindo-européen. Assurément les populations qui parlaient l’indo-européen devaient être à un niveau de civilisation analogue à celui des nègres de l’Afrique ou des Indiens de l’Amérique du Nord : mais les langues des nègres et des Indiens n’ont rien de « primitif » ni d’ « organique » ; chacun de leurs parlers a une forme arrêtée, et le système grammatical — dont les types sont du reste très variés — en est souvent délicat et complexe. La grammaire comparée des langues indo-européennes ne fournit pas la moindre lumière sur les commencements du langage. L’indoeuropéen n’est sans doute pas plus ancien et, en tout cas, pas plus « primitif » que l’égyptien des pyramides et le vieux babylonien (accadien).

2° Sans avoir l’illusion que la grammaire comparée puisse rien révéler sur la manière dont s’est constituée une langue, on

RESTITUTION DE L’iNDO-EUROPÉEN

essaie souvent de donner des formes indo-européennes des explications historiques. Par exemple on s’est demandé si les désinences personnelles des verbes ne sont pas d’anciens pronoms suffixes ou si les alternances vocaliques telles que celle de eqw, ne seraient pas dues à certains changements phonétiques. Mais, pour vraisemblables qu’elles soient en partie, les explications de ce genre n’en échappent pas moins à toute démonstration. En effet on ne peut expliquer historiquement une forme que par une forme plus ancienne ; or, ce qui manque ici, ce sont précisément les formes plus anciennes : non seulement elles ne sont pas attestées, mais on ne peut les « restituer » par aucune comparaison : on n’aura le moyen d’expliquer historiquement l’indo-européen que dans la mesure où l’on en aura démontré la parenté avec d’autres familles de langues et où l’on pourra poser ainsi des systèmes de correspondances, et, par ce moyen, prendre une idée de la période préindo-européenne. Ce que l’on sait du développement des langues montre que les faits sont trop complexes pour se laisser deviner ; il serait puéril d’expliquer le français si l’on ne connaissait ni les autres langues romanes, ni le latin ; il ne l’est pas moins d’expliquer l’indo-européen, et c’est plus absurde, puisqu’on ne possède pas l’indo-européen même, mais seulement des systèmes de correspondances qui en donnent indirectement une idée. Les hypothèses qui ont été faites pour expliquer le détail de la flexion indo-européenne seront donc passées sous silence.

On n’envisagera ici qu’une chose : celles des concordances entre les diverses langues indo-européennes qui supposent d’anciennes formes communes ; c’est l’ensemble de ces concordances qui constitue ce que l’on appelle l’indo-européen.

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