DIALECTES
de l’histoire de la langue latine sur le territoire français, y ont laissé leur trace. Les particularités des parlers indo-européens avaient de même chacune leurs limites géographiques, et l’on en reconnaît aujourd’hui encore des indices : ainsi les gutturales se prononçaient autrement dans les parlers d’où sont sortis l’indo-iranien, l'arménien, l’albanais, le baltique et le slave que dans ceux d’où sont sortis le grec, le germanique, le celtique, l’osco-ombrien et le latin ; après r et k, la consonne s est représentée en indo-iranien, en baltique, en slave autrement que dans les autres langues ; les types de verbes tels que gr. tsivw et de noms tels que gr. tovoç jouent en indo-iranien, en baltique, en slave et en grec un grand rôle, un très petit dans les autres idiomes ; beaucoup de mots sont communs au baltique, au slave et à l’indo- iranien et ne se retrouvent pas ailleurs, par exemple le groupe de véd. bhâye « je crains », bhîmâh « redoutable », zd bayente « ils craignent », persan bïm « crainte », v. si. bojç se « je crains », lit. bijaüs « je crains », bciitnè « crainte », v. pruss. biâ « il craint » (v. h. a. bibèn « trembler » n’a rien à faire ici) ; d’autres n’existent qu’en germanique, celtique et italique, ainsi lat. uàstus, irl. fâs « vide », v. h. a. wuosti « wüst ».
D’ordinaire un certain nombre de parlers locaux présentent des caractères communs : on appelle dialecte un ensemble de parlers qui, sans être identiques les uns aux autres, présentent des particularités communes et un air général de ressemblance sensible aux sujets parlants. On oppose ainsi en grec le dialecte ionien au dialecte dorien, au dialecte éolien, etc. ; mais le dorien par exemple ne forme pas pour cela une unité, et, en fait, le parler laconien différait de celui d’Argos, de celui de Gortyne, etc. Aussi longtemps qu’il n’intervient pas d’accidents historiques, les dialectes n’ont pas de limites définies, puisque chacune de leurs particularités a son extension propre ; on ne saurait dire où commencent les dialectes français du Nord et où finissent les dialectes méridionaux ; certains groupes gallo-romans sont franchement du Nord, d’autres franchement du Midi, mais il y a des zones intermédiaires. Seuls des accidents historiques déterminent A. Meillet. 3
LES LANGUES INDO-EUROPEENNES
la création de frontières nettes : le langage de Paris tend à se répandre sur toute la France ; il vient ainsi à la rencontre de la forme du toscan sur laquelle repose l’italien littéraire et qui tend à se répandre sur toute l’Italie : il y a dès lors contact de deux dialectes autrefois séparés, et la limite peut être tracée avec précision, tandis que, entre le parisien et le toscan, les parlers locaux présentent des transitions souvent insensibles.
Les anciens peuples de langue indo-européenne n’écrivaient pas, surtout les choses religieuses, et, même après que le contact s’était établi avec des peuples qui écrivaient, ils ont évité l’usage de l’écriture : les druides, par exemple, n’écrivaient pas ; les premières inscriptions de l’Inde sont dues à un souverain bouddhiste, et ce sont les religions à prosélytisme, le christianisme et le bouddhisme, qui ont fait écrire la plupart des langues indoeuropéennes.
Les dialectes indo-européens n’ont donc été fixés par l’écriture qu’à des dates où depuis longtemps les groupes de populations qui les parlaient s’étaient séparés, où chacun des dialectes avait subi dans son développement isolé des changements profonds inconnus à tous les autres, où les idiomes ainsi constitués s’étaient étendus par emprunt à de nouveaux groupes d’hommes, où, en un mot, il s’était constitué, avec des éléments d’origine indo-européenne, des langues communes de type nouveau. La distinction ne présente ainsi aucune difficulté, et le nombre des groupes indo-européens conservés ne prête nulle part à contestation. Outre le « tokharien», dont on a récemment trouvé en Asie centrale quelques textes, ce sont : l’indo-iranien, l’arménien, le baltique et le slave, l’albanais, le grec, le germanique, l’italique (latin et osco-ombrien) et le celtique.
Trois groupes seulement sont connus par des documents suivis antérieurs à l’ère chrétienne : l’indo-iranien, le grec et l’italique. Tous les autres ne sont attestés qu’à partir du moment où l’apostolat chrétien ou bouddhique y a fixé la langue par écrit, c’est-à-dire à une date de plusieurs siècles plus basse que celles des premiers textes des groupes précédents, et après que l’influence des civilisations hellénique et romaine s’est exercée.
INDO-IRANIEN
Quelle que soit l’époque d’où datent les plus anciens textes, chacune des langues indo-européennes présente un système phonétique et morphologique différent du système indo-européen commun. Ainsi l’indo-iranien a confondu dans le seul timbre a les trois timbres vocaliques a, e et o de l’indo-européen ; le germanique et l’arménien ont une mutation complète des occlusives ; le grec a transformé ou éliminé s et y , deux des phonèmes les plus importants de l’indo-européen. Chacun des groupes est donc caractérisé par des innovations étendues et systématiques.
Pour comparer les langues indo-européennes entre elles et les employer à « restituer » l’indo-européen commun, le fait que les langues sont attestées à des dates diverses et à des degrés de développement différents crée une difficulté. Entre la date des plus anciens textes védiques ou iraniens et celle des plus anciens textes lituaniens, il y a quelque deux mille ans de différence. L’indo-iranien est connu sous une forme archaïque, relativement voisine du type indo-européen, tandis que le germanique apparaît à un moment où le système phonétique et le système morphologique avaient entièrement changé. Quand on rapproche un fait védique d’un fait lituanien ou d’un fait germanique, il faut toujours penser à la date respective des faits et à la différence des systèmes linguistiques.