I. — Indo-iranien
L’indo-iranien comprend deux groupes distincts, celui de l’Inde et celui de l’Iran. Ces deux groupes présentent un grand nombre de particularités communes et ne diffèrent pas plus l’un de l’autre que le haut allemand du bas allemand par exemple. Les populations qui les parlaient se désignaient également par le nom de arya-, et le nom même de l’Iran représente encore aujourd’hui ce nom ancien : c’est le génitif pluriel aryânâm qui a fourni le pluriel êrân du moyen persan, prononcé ensuite Iran. Un nom propre correspondant à celui-ci ne se trouve dans aucun autre dialecte indo-européen ; seuls les dialectes indo-iraniens
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portent donc légitimement le nom de aryens, et en effet en Allemagne on désigne correctement par arisch ce qui est appelé ici indo-iranien. Le mot aryen a été évité dans ce livre pour parer à toute ambiguïté.
i. L’indo-iranien dans l’Inde. — Les plus anciens textes datables ne remontent pas au delà du milieu du me siècle av. J. -G. ; ce sont les inscriptions du grand souverain bouddhiste Açoka. Ces inscriptions, qui se trouvent dans les régions les plus diverses de l’Inde et jusqu’en plein Dekhan, présentent des rédactions locales qui diffèrent sensiblement suivant les régions, mais qui ont ce trait commun de n’être pas en sanskrit et de représenter une forme plus récente de la langue : le plus ancien texte daté de l’Inde n’est pas du vieil indien, c’est du moyen indien.
On possède des textes non datables, mais qui, par leur langue et par leur contenu, se dénoncent comme antérieurs aux inscriptions d’Açoka : ce sont les textes védiques ; en premier lieu, la grande collection des hymnes récités dans les sacrifices par l’un des prêtres, le hotar : ces hymnes, composés en strophes, ont formé d’abord plusieurs recueils différents avant d’être réunis dans le recueil qui est connu sous le nom de Qgveda (Véda des chants) ; c’est de tous les textes de l’Inde celui qui a la langue la plus archaïque ; mais la forme qu’il présente, pleine de formules toutes faites, suppose un développement littéraire antérieur et une tradition fixée. Les autres recueils d’hymnes, sans être moins anciens au point de vue du fond, ont un aspect moins archaïque au point de vue linguistique ; c’est le cas du plus important d’entre eux, l’Atharvaveda. Les textes en prose des brâhmanas où est exposée la théorie de la religion védique présentent un aspect du sanskrit plus récent encore. La langue des brâhmanas se rapproche de celle dont le grammairien Pânini a donné les règles et qui, avec de menus changements, est devenue celle des grandes épopées, le Mahâbhârata et le Râmâyana, et enfin celle de la littérature artificielle de l’Inde ; la littérature classique, tout entière postérieure au me siècle av. J.-C., date
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du temps où l’étage sanskrit était dépassé dans le langage parlé par le peuple ; ainsi la langue dans laquelle elle est rédigée devait l’existence à une tradition littéraire et grammaticale et ne fournit pas un témoignage linguistique direct et immédiat ; les linguistes ne se servent donc du sanskrit classique que là où par hasard des données védiques font défaut ou dans les cas où le sanskrit classique réfléchit un type dialectal distinct du védique.
Le ^gveda a été composé dans le Nord-Ouest de l’Inde, nommément dans le Pendjab et la région immédiatement voisine à l’Est. Au moins les parties anciennes de ce texte offrent un dialecte relativement pur reposant sur des parlers du Nord-Ouest, tout en étant déjà une langue littéraire fixée et qui porte la trace d’influences dialectales diverses. Les particularités des textes plus récents proviennent, en partie, de différences dialectales, en partie, du développement linguistique au cours des siècles. Le sanskrit classique n’est qu’un compromis traditionnel et réglé par les grammairiens entre la langue védique et les langues parlées ensuite, surtout à l’Est du domaine du « védique » le plus ancien. Pour aucun texte sanskrit, on n’a le moyen de définir des différences dialectales exactes.
Le moyen indien est représenté par les inscriptions les plus anciennes depuis Açoka, par le pâli, langue religieuse du bouddhisme du Sud, et par les textes prâkrits : les prâkrits sont des langues littéraires employées par certains écrivains, notamment les auteurs dramatiques qui mettent dans la bouche de leurs personnages soit le sanskrit, soit tel ou tel prâkrit, suivant leur condition sociale. La langue des plus anciennes inscriptions a visiblement un caractère local, mais sans rigueur ; d’autre part les prâkrits portent pour la plupart des noms locaux, comme mâhârâstrï « langue du Mahârâstra », çauraseni « langue du pays de Çürasena », etc. Quoi qu’on puisse penser de l’exactitude avec laquelle les textes reproduisent telle ou telle langue locale, il ne s’y trouve presque rien qui ne s’explique par la langue védique. Les documents du moyen indien donnent une idée du développement de la langue, mais ils ne permettent pas de supposer qu’il y ait jamais eu dans l’Inde à date ancienne un
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dialecte qui ait différé de celui que représente le védique autrement que par des détails d’importance secondaire.
Tous les dialectes indo-iraniens employés actuellement dans l’Inde, de l’Himalaya à Ceylan (le singhalais est un dialecte indo-iranien), semblent provenir de l’extension progressive à travers la péninsule de dialectes dont le représentant le plus ancien est le texte du ^gveda et qui étaient parlés dans le Pendjab par les Aryas qui s’y sont établis, ou de dialectes très voisins. Aujourd’hui encore les dialectes indo-iraniens ne couvrent pas l’Inde entière, et des langues non indo-européennes sont parlées, surtout dans les régions les plus éloignées du Pendjab, à savoir la côte orientale d’une part et tout le sud du Dekhan de l’autre.
2. L’indo-iranien dans l’Iran. — Ici on rencontre dès le début deux langues écrites distinctes, mais assez semblables l’une à l’autre :
a. Le vieux perse des inscriptions de Darius (roi de 52 2 à 486 av. J. -G.) et de ses successeurs, qui est la langue de la Persis, est écrit en une écriture cunéiforme très simple ; les inscriptions de Darius sont les plus anciens textes datés de grande étendue qu’on ait d’une langue indo-européenne. De la chute de l’empire achéménide à la fondation de l’empire sassanide, la langue de la Persis cesse d’être employée officiellement. Elle reparaît sous une forme plus récente et beaucoup moins archaïque dans les inscriptions pehlvies des rois sassanides ; la plus ancienne qu’on possède est du fondateur même de la dynastie sassanide, Artaxsatr i Pâpakàn, c’est-à-dire Ardachir (226-241 ap. J. -G.); il subsiste de plus une littérature mazdéenne dans le pehlvi qui s’est fixé durant le développement nationaliste qui a immédiatement précédé l’avènement de la dynastie sassanide ; et on a découvert récemment dans l’Asie centrale des débris de textes manichéens en un pehlvi un peu différent, mais sans doute fixé à une date un peu moins ancienne, dont la graphie est plus simple et plus claire que celle du pehlvi des Mazdéens. Le persan littéraire apparaît lorsque, après la conquête arabe, il s’élève des
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dynasties musulmanes nationales, au ixe siècle ap. J.-C. ; il y a eu depuis cette date des changements de détail, mais aucune transformation de cette langue qui a toujours été celle de la Perse officielle, et qui semble ne reposer que sur un petit groupe de parlers locaux du Sud-Ouest de l’Iran.
b. Un autre dialecte improprement nommé zend est conservé dans le vieux texte religieux du mazdéisme, YAvesta ; l’Avesta, dont il ne subsiste qu’une petite partie, n’a été compilé et fixé d’une manière définitive qu’à l’époque des Sassanides; on ne connaît ni les dates auxquelles les diverses parties ont pu être écrites, ni le pays des auteurs. Le texte comprend deux parties distinctes : d’une part les gâthâ, presque toutes en strophes analogues aux strophes védiques, et dont l’archaïsme ne le cède pas à celui du j?gve da même, de l’autre tout le reste du livre, écrit en grande partie, sinon en totalité, en une langue qui n’était pas la langue usuelle des auteurs, mais un idiome savant, comparable au latin mérovingien ou carolingien. La langue a d’abord été écrite dans l’alphabet araméen très pauvre qu’est encore l’alphabet pehlvi ; puis elle a été transcrite, d’après une prononciation traditionnelle très fautive, dans l’alphabet décrit ci-dessus ; cette transcription a seule été conservée, et elle donne à beaucoup d’égards une idée inexacte de la langue des auteurs anciens de l’Avesta. — Le pehlvi du Nord-Ouest dont on a une idée par les inscriptions en « chaldéo-pehlvi » des rois sassanides et par une partie des textes en pehlvi manichéen repose sur des parlers « parthes » dont le type n’est pas éloigné de celui de la langue avestique.
Indépendamment de ces deux langues écrites anciennes, on connaît plus ou moins partiellement un grand nombre de parlers modernes employés depuis les vallées du Pamir jusqu’au Kurdistan et depuis le Baloutchistan et l’Afghanistan jusqu’à la mer Caspienne ; ces parlers permettent de combler en quelque mesure les lacunes que laissent subsister l’obscurité et la brièveté des anciens textes. Parmi les parlers modernes, l’ossète, parlé dans les montagnes du Caucase, est peut-être un reste de l’ancien groupe scythique, tout à fait distinct des types perse et avestique
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signalés ci-dessus, et dont on n’entrevoit la forme ancienne qu’à travers quelques noms propres de personnes de la région du Pont-Euxin ; il est apparenté à la langue des anciens textes sogdiens, récemment trouvés au Turkestan chinois, qui représentait une autre partie du groupe scythique et au yagnobi actuellement parlé à l’Est de Samarkand ; les premiers textes sogdiens connus remontent au commencement du premier siècle de l’ère chrétienne. Les parlers du Pamir forment un autre groupe distinct. L’afghan est intermédiaire entre ces parlers et ceux du Sud-Ouest auxquels appartiennent le vieux perse et le zend. En outre, on signale, parmi les textes trouvés en Asie centrale, de nombreux ouvrages écrits en un dialecte iranien oriental de la région méridionale. Pour étudier l’iranien, le caractère fragmentaire et la brièveté des anciens textes obligent à recourir dans une large mesure aux textes d’époque moyenne, pehlvis ou sogdiens, et aux parlers modernes.
L’indo-iranien est de tous les dialectes celui dont les plus anciens textes ont le moins profondément altéré l’aspect général de la morphologie indo-européenne ; c’est le seul qui permette d’entrevoir le rôle ancien des racines ; le seul qui ait conservé à date historique la distinction des huit cas de la déclinaison indoeuropéenne ; etc. C’est pourquoi la grammaire comparée des langues indo-européennes ne s’est constituée que le jour où l’on a rapproché l’indo-iranien du grec, du latin et du germanique, et, sans une sérieuse connaissance des anciens textes de l’indoiranien, il est impossible de poursuivre sur cet ordre de ques- * tions aucune recherche personnelle ou même d’arriver à posséder sur le sujet autre chose que des notions générales.
Mais, comme les conquérants de langue indo-iranienne se sont étendus sur des territoires très vastes et ont fourni leur langue à des populations nombreuses, les parlers de l’Inde et de l’Iran ont commencé très tôt à se transformer, et dès avant le début de l’ère chrétienne, ils étaient à un stade de développement pareil à celui que les parlers romans ou germaniques ont atteint dix siècles plus tard.
GREC