‹ Introduction à létude comparative des langues indo-européennesChapitre 56 sur 129 · ANALYSE DU MOT I I Q · texte numérisé non relu

ANALYSE DU MOT I I Q

racine connue. Il arrive souvent qu’un nom soit isolé et ne se laisse rapprocher d’aucun autre thème nominal ou verbal.

Le thème — analysable ou non en racine et suffixe — et la désinence sont les éléments essentiels de la morphologie indoeuropéenne. La comparaison des formes françaises aimons, roulons, etc., indiquée ci-dessus, donne une première idée générale de leur nature, mais n’en fait pas même soupçonner l’importance non plus qu’elle n’indique le caractère propre de leur emploi. En français, en effet, ce sont des pronoms non autonomes, mais encore séparables, qui indiquent les personnes et les nombres ; d’une manière générale, chaque mot français est entouré de petits mots, plus ou moins indépendants et toujours séparables, qui expriment la plupart des rapports grammaticaux. Au contraire l’indo-européen marque tous ces rapports dans le mot luimême à l’aide de ces éléments et de certains autres procédés ; la valeur du mot indo-européen est donc complexe. Soit par exemple hom. Bsçaxo « il a reçu », la racine Bey- y exprime l’idée de « recevoir », — le suffixe -aa-, la notion de l’aoriste, — la désinence -70, le fait qu’il s’agit d’une troisième personne, d’un singulier, d’un moyen, d’un passé, etc. ; l’absence de suffixe après -aa- montre qu’on n’est pas en présence d’un subjonctif ou d’un optatif, mais d’un indicatif : BsHaxo indique à lui seul tout cela, et le grec représente exactement ici l’état indo-européen.

En somme, le thème est le mot en tant qu’il désigne une notion ; le rôle du mot dans la phrase, en même temps que certaines catégories de nombre, de genre, de temps, etc. sont indiquées par les désinences et par des variations du vocalisme du thème et de la place du ton. On n’est donc pas surpris de constater que le thème peut servir de mot dans la phrase sans être pourvu d’une désinence : parmi les noms, le vocatif singulier, toujours, et le nominatif (cas sujet), dans une large partie des cas, et, parmi les verbes, l’impératif singulier (c’est-à-dire la forme du commandement, la principale des formes verbales) sont constitués par le thème seul. Au premier terme des composés, le thème nu figure et joue à lui seul le rôle du mot (v. chap. vi). Certains noms sont dénués de flexion jusqu’à l’époque historique : les noms de nombre de « cinq » à

PRINCIPES DE LA. MORPHOLOGIE

cc dix », les pronoms personnels. Tout isolés qu’ils soient dans une langue dont la structure est dominée par la flexion, ces faits suffisent à montrer que le thème représente la forme pré-indoeuropéenne du mot lui-même.

En indo-européen, beaucoup de thèmes se composaient de la racine seule ; on entrevoit donc un état ancien où chaque racine pouvait servir de thème, sans être pourvue d’un suffixe. Il résulte de là que chaque racine a été un mot, de valeur à la fois nominale et verbale, à peu près comme love en anglais.

Ces observations permettent de deviner, derrière le type flexionnel indo-européen, si singulier, un état antérieur, de type plus banal, où les mots étaient invariables ou peu variables. On comprend ainsi pourquoi il est malaisé de trouver entre l’indoeuropéen et d’autres groupes linguistiques des concordances morphologiques, pourquoi, par suite, aucune démonstration rigoureuse d’une parenté de l’indo-européen avec un autre groupe n’a pu être donnée jusqu’à présent.

L’ordre des trois éléments : racine, suffixe, désinence est fixe : la racine est au commencement du mot, la désinence à la fin, et le ou les suffixes dans la partie médiane.

L’indo-européen n’a pas de préfixes : le seul qu’on pourrait alléguer est l’augment : skr. à-bharat, « il portait », gr. I-çsçs, arm. e-ber « il a porté » ; mais l’augment ne faisait pas partie intégrante de la forme verbale, on le verra (p. 2o5). A cet égard, l’indo-européen se distingue profondément d’autres langues à flexion riche, comme le sémitique et le géorgien, qui font grand usage de la préfixation.

Quant à l’infixation, on la rencontre dans un seul type, celui des verbes à nasale : la racine *leïk”-, *likw- « laisser, être laissé » , par exemple, a un thème de présent * li-ne-k * li-n-k w-, attesté par skr. rinàkti « il laisse », rincanti « ils laissent », lat. linquô, v. pruss. (po-)linka « il reste ».

Le mot indo-européen est donc délimité au point de vue morphologique par sa racine d’une part, par sa désinence de l’autre.

Abstraction faite des composés, un mot ne comprend qu’une

Page 1