II. — Alternances
A. Alternances vocaliques — Les alternances vocaliques sont les seules qu’emploie normalement la morphologie indo-européenne.
C’est par les langues sémitiques qu’on voit le mieux quel rôle peuvent jouer dans une grammaire ces sortes d’alternances. Une racine arabe n’est caractérisée que par ses consonnes ; quant aux voyelles, chaque consonne de chaque racine peut être suivie de â, à, ï, i, ü, ù ou zéro, soit en tout sept formes, et chacune de ces sept formes sert à caractériser la fonction grammaticale. Soit la racine arabe q t l « tuer », son parfait actif est qatala, son imparfait actif ya-qtulu, son parfait passif qatila , son imparfait passif yu-qtalu, son parfait actif de troisième espèce qâtala , l’imparfait correspondant yu-qâtilu, le parfait passif qatila, l’imparfait yu-qâtalu, l’infinitif du premier type qatlun, le participe qâtilun, etc. Dans les noms, au singulier, le nominatif est caractérisé par -un, l’accusatif par -an, le génitif par -in et, au pluriel, le nominatif par -üna, l’accusatif-génitif par -ïna. Les voyelles ne servent qu’à la formation des mots et à la flexion, et la signification de la racine est attachée seulement aux consonnes.
L’indo-européen emploie ses voyelles de la même manière. Ce ne sont jamais les voyelles qui caractérisent une racine ou un suffixe, ce sont seulement les consonnes et les sonantes ; et c’est uniquement le type de formation qui est indiqué par le vocalisme.
ALTERNANCES
Par exemple, le vocalisme e de la racine indique le présent dans gr. xéxopiat « je vole », le vocalisme zéro l’aoriste dans s-xtojayjv, et le vocalisme o l’itératif dans xoiao^at ; le vocalisme è de l’élément prédésinentiel sert à caractériser le nominatif singulier dans xaxr,p, le vocalisme ë le nominatif pluriel dans xa xépeç, le vocalisme zéro le génitif pluriel dans xaxpwv ; etc.
Les phonèmes qui constituent la partie fixe et significative des éléments morphologiques sont les consonnes, les sonantes et le phonème *9 ; les phonèmes vocaliques employés dans les alternances (avec valeur purement grammaticale) sont *e et *o et, formant des séries spéciales, les voyelles longues *à, *è, *ô (alternant avec *?). La voyelle *a ne figure pas dans les alternances qu’emploie la morphologie.
Le type normal des alternances se résume dans la formule suivante :
Tout élément morphologique comprend une voyelle qui apparaît sous l’une des formes :
e (ou è) o (ou ô ) zéro
Les degrés è et ô étant bornés à quelques cas (presque tous dans la fin du mot), la formule essentielle est :
e o zéro,
par exemple en grec :
hom. xsX-o|Aai xoX-oç e-xX-ôpjv
£‘/-w (de *éy- it) oy-oq « celui qui tient » i-ay-ov
i.-e. *segih-)
On nommera ici les éléments morphologiques d’après leur degré e .
La voyelle réduite *° (définie ci-dessus, p. 74) n’est qu’un des aspects du degré zéro, ainsi dans lat. patère, gr. xfryvjpu, en face de gr. xcTavvüpLt.
PRINCIPES DE LA MORPHOLOGIE
La présence de sonantes complique l’aspect des alternances vocaliques, sans les changer au fond. Dans le cas des diphtongues, les alternances ont l’aspect suivant (en représentant la sonante du degré zéro par sa forme vocalique) :
ei
eu
ou
er
or
el
ol
en
on
em
om
Exemples :
Ur-
7C£''Ô-op,at « je crois »
TZé-TZClft-CC £7U£~7wlO-p.£V
} lat.
fïd-ô « j’ai confiance
foed-us fid-ës
got.
kius-an « éprouver »
kaus kus-um
gr-
Sépx-ojxat « je vois »
§£*§opy.-a s-Bp ax-ov
lit.
telp-ù « j’ai' de la place
pour »
talp-à tilp-ti
gr-
7U£v6-oç « douleur »
xé-7cov0-a £-^a6-ov
lit.
kems-ii « je bourre »
kams-aü kims-ti
ou, en utilisant des rapprochements entre plusieurs langues :
lit ef{~ilas « éta- gr. op*/- iç « testicule » zd dre^-i- « tes-
lon » arm. ( mï)orj-i « (p.ov)op^iç » ticule »
Dans le cas de sonante consonne plus voyelle, on a :
we wo u
re ro r
etc., par exemple :
v. isl. suefn « sommeil » arm. khun (de * swopnos ) gr. 6'tc-vo q
lat. precës
procus
poscô
« prière »
« prétendant »
(de *porcscô )
v. isl. f régna
v. si. prositi
skr. prcchàti
« demander »
« demander »
« il demande »
ALTERNANCES
Quand l’élément morphologique se termine par la sonante, celle-ci est sujette à apparaître sous ses diverses formes :
gr.
•/sO-(ia
ou :
gr. Tsv-tov « tendon »
(avec n consonne)
skr. tan-tram « fil »
(avec n second élément de diphtongue)
xé--^j-Tat
skr. iu-hv-e « il a été sacrifié »
T SV-OÇ
ta-tân-tha « tu as tendu »
Ta-TOÇ
ta-tn-e « il a été tendu »
gr. Tav-aôç « mince ».
La différence entre *s°m-, qu’on trouve dans gr. a;xa, *sm-, qu’on trouve dans gr. {jia ou dans le composé [A>ûvuÇ, et *sm-, qu’on trouve dans gr. «-waÇ, à-:cX6o;, n’est pas une différence de degré vocalique ; il n’y a ici que trois formes phonétiques du degré zéro. Si le sanskrit a ju-hv-e « il a été sacrifié », mais çuçruv-e « il a été entendu », c’est que la différence de structure de l’initiale de la racine provoquait des conditions phonétiques différentes dans les deux cas.
Un même élément morphologique ne peut pas renfermer après Ve deux sonantes consécutives ; il n’y a donc pas de racine indoeuropéenne de la forme *teul- ou *teirp-f etc., mais
*tleu- *tlou- *tlu-
est possible. Dans *tlu-, les deux sonantes sont en contact, accidentellement, parce que le vocalisme est au degré zéro. 11 n’existe pas de racine *dheurgh-, mais il y a une racine *dhreugh- :
v. sax. -driogan « tromper » v. isl. draugr « fantôme »
skr. drôghah « offense »
v. sax. drugun « ils ont trompé »
skr. drühyati « il nuit ».
Si donc on rencontre v. lat. (com-)moinis (lat. commünis ), got.
PRINCIPES DE LA MORPHOLOGIE
(ga-)mains « commun », lit. màinas « échange », v. si. mena « changement, contrat » , on peut affirmer a priori que la racine est ici non *moin -, et qu’il y a un suffixe commençant par
n : et en effet skr. mâye « j’échange » lette miju indiquent une racine *mei~.
Les degrés longs è et ô, sans être fréquents (sauf à la fin de mot) dans les racines où ils alternent avec ë et ô et zéro, se rencontrent ; ainsi :
*sed-
gr. IS-oç « siège »
got. sita « je suis assis »
*sod-
got. sat « il s’est assis »
*sèd-
lit. séd-mi « je suis assis »
got. set-un « ils se sont assis »
*sôd-
v. si. saditi « planter »
En tenant compte de tous les degrés et des diverses formes des sonantes, on peut donc trouver pour un même élément morphologique les aspects suivants :
De la racine *kjeu- « entendre » :
e : *kjeu- : got. hliuma « ouïe », zd sraoman- « ouïe ».
*kjew- : gr. xXé(JF)cç, skr. çrâvah « gloire ». è : *ki lèu- : skr. ( a)çrausît « il a entendu ».
*ki lêzv- : sans exemple sûr dans cette racine. o : *kJou- : skr. çuçrotha « tu as entendu ».
*kJow - : skr. çrâvah « résonnant, ouïe ». ô : *kjôu- : sans exemple sûr dans cette racine.
*kjôzv- : v. si. slava « gloire », lit. slovl (même sens), zéro : *kju- : skr. çrutâh « entendu », gr. xXutoç, lat. -clitus. *kJmo : skr. çuçruve « j’ai été entendu ».
De *sem- « un, même » :
e : *sem - (*em diphtongue) : gr. hq (s!;), Iv, got. simle « autrefois ».
*sem- (m consonne) : lat. semel (?)
o : *som- (*om diphtongue) : v. si. sç-(sèdù ) « voisin », skr. sam-(sâd- ) « assemblée ».
ALTERNANCES
* sont- (ni consonne) : gr. op.oç, got. sama « même », irl. som « lui-même », arm. omn « quelqu’un », skr. samâh « même ». ô : *sôm- : v. si. « même », zd hâma- « même ». zéro : *sm- : gr. pua, arm. mi « un ».
*srp- : gr. a-(xa£), skr. sa-(kft) « une fois ».
Vm- : gr. apux et -a[xo- (ojS-a^o- » pas un »), got. sums « un (indéfini), quelqu’un » ; y. irl. samail « ressemblance » (et sans doute lat. similis) , arm. bam-.
De *-ter- des noms de parenté :
e : *-ter- (er diphtongue) : gr. xorcep, skr. pitar (vocatif).
*-ter- (r consonne) : gr. xaTepec, skr. pitàrah « pères » (nominatif plur.).
è : *-tèr- (er diphtongue) : gr. xar^p.