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IV. — Des diverses espèces de mots

L’indo-européen a deux flexions distinctes : celle des noms et celle des verbes. Nulle part la distinction des noms et des verbes n’est aussi nette qu’elle l’est en indo-européen. Le détail des différences entre les flexions nominale et verbale ressortira de l’exposé de chacune. Les faits généraux sont les suivants :

La flexion nominale et la flexion verbale ont une catégorie commune, le nombre ; toutes deux ont les trois nombres : singulier, pluriel et duel. L’emploi du singulier et celui du pluriel n’appellent pas d’observations. Quant au duel, à en juger par l’indo-iranien, les anciens textes des dialectes slaves et le vieil attique, il était de rigueur toutes les fois qu’il s’agissait notoirement de deux personnes ou de deux choses : sans doute véd. vfkâ, v. si. vlïka, v. att. Xuy.d) ne signifient pas à eux seuls « deux loups » ; car le duel n’exprime pas le nombre par lui-même, et l’on ne peut employer ces formes sans les faire précéder du nom de nombre « deux » que si les interlocuteurs savent déjà qu’il s’agit de « deux loups » ; mais dans ce cas, et naturellement aussi là où le nom de nombre « deux » est exprimé, on ne rencontre pas d’autres formes que celles du duel ; par suite les organes pairs sont nommés au duel, ainsi « les yeux » : skr. âksï, v. si. oci, hom. cœjs. Le nombre duel est encore attesté pour le nom et pour le verbe dans les anciens dialectes indoiraniens, en grec ancien (surtout en attique), en vieux slave, en lituanien ; il survit dans les plus anciennes formes du germanique pour le verbe et le pronom personnel, en vieil irlandais pour les noms.

PRINCIPES DE LA MORPHOLOGIE

La flexion verbale indique les personnes , celle qui parle, celle à qui l’on parle, celle dont on parle : lat. dicô, dïcis, dicit.

La flexion nominale indique le cas , c’est-à-dire que les noms ont des formes différentes suivant le rôle qu’ils jouent : il y a une forme pour le sujet : le nominatif ; une pour le complément direct : Y accusatif (cette distinction du nominatif et de l’accusatif n’existant que pour le genre animé) ; une pour le tout dont on prend une partie : le génitif ; une pour le nom indiquant le lieu ou le temps où une chose se fait : le locatif, ou d’où elle vient :

Y ablatif ; le datif indique à qui ou à quoi l’action est destinée, et

Y instrumental avec qui ou avec quoi elle est accomplie ; le vocatif désigne la personne qui est interpellée. Il y a ainsi huit cas.

Les verbes sont donc en indo-européen les mots dont la flexion indique la personne, les noms les mots dont la flexion indique plus ou moins complètement le cas, définition toute formelle et qui, on le verra, s’applique — et encore d’une manière incomplète — à un moment transitoire du développement de l’indoeuropéen. L’emploi et la valeur de ces deux espèces de mots ne se laissent pas résumer en une définition, et ressortiront des usages qui seront analysés dans les chapitres suivants. On peut dire seulement ici que le verbe indique un procès, et le nom une notion (le nom désigne un être, un objet, une qualité, etc.).

Certaines formes nominales appartiennent à des thèmes verbaux : ce sont les participes ; elles présentent le sens propre de ces thèmes, mais rentrent dans la définition générale des noms. Les participes ne sauraient tenir dans la phrase la place d’un verbe à forme personnelle : la séparation d’avec le verbe est donc justifiée même au point de vue de la structure générale de la phrase.

Outre les cas, les noms distinguent par la flexion le genre animé et le genre inanimé.

Le genre inanimé est dit neutre ; il est caractérisé par certaines désinences, par un certain vocalisme de la prédésinentielle (et peut-être aussi parfois par une certaine place du ton) ; ainsi lat.

ESPECES DE MOTS

aliu-d se distingue de aîiu-s par la désinence, gr. v^oiov se distingue de y jSi'wv par le vocalisme de la prédésinentielle, etc. Le sens propre du neutre se voit dans les démonstratifs comme lat. id « ceci », ou les adjectifs pris substantivement, comme lat. aliud « autre chose » : le neutre sert pour les choses et ne désigne des personnes qu’autant qu’elles ne sont pas envisagées comme personnes, ainsi lat. mancipium « esclave » ; il est aussi employé dans les diminutifs, ainsi gr.'àvâptov, diminutif de ccv^p, got. gaitein « chevreau », diminutif de gaits « chèvre », v. pruss. wosisticin « chevreau » , à côté de wosee « chèvre » .

Le genre animé comprend deux sous- genres : le masculin et le féminin. La distinction du masculin et du .féminin n’étant pas exprimée par la flexion, n’est pas homogène avec celle du neutre : tous les types de substantifs admettent indifféremment les deux genres masculin et féminin ; ainsi les mots xax rtp et p^xvjp n’ont rien dans leur forme qui fasse reconnaître dans l’un un masculin, dans l’autre un féminin : rca rqp est reconnu pour masculin à ce qu’il est précédé de 6, p.^TYjp pour féminin à ce qu’il est précédé dé y}. Dans les adjectifs, le féminin est caractérisé par un suffixe, ainsi au thème masculin skr. sâna- « ancien », lit. sena -, gr. fvos’oppose un thème féminin skr. sânà-, lit. seno-, gr. hà- : un substantif masculin est celui qui demande la forme masculine du thème de l’adjectif qui s’y rapporte, un substantif féminin celui qui demande la forme féminine du thème de l’adjectif. La distinction du masculin et du féminin appartient donc d’une part à la théorie de la formation des thèmes nominaux d’adjectifs, de l’autre à la syntaxe, tandis que le neutre relève de la déclinaison, tout en comportant aussi l’accord de l’adjectif et du substantif.

Un trait caractéristique de l’indo-européen est que les catégories grammaticales n’y ont pas chacune une expression propre et isolée ; il n’y a pas comme en turc, une marque du pluriel, à laquelle s’ajouterait la marque du cas (et du genre) pour les noms, de la personne et des autres catégories pour les verbes : ainsi de gr. TCoS-oç indique à la fois le génitif et le singulier, -wv de gr. ttgc-wv à la fois le génitif et le pluriel ; -i dans skr. pad-i

PRINCIPES DE LA MORPHOLOGIE

« dans le pied » est la marque du locatif et du singulier, - su dans skr. pat-sü « dans les pieds » la marque à la fois du locatif et du pluriel, etc. De même pour les verbes, -ti de dor. (=ion.-att. -c. de téôyjgi) indique à la fois qu’il s’agit d’un singulier, d’une 3e personne, d’un actif (non d’un moyen) et d’un présent (non d’un imparfait). La valeur d’une forme fléchie indo-européenne est donc multiple, et ce n’est que par abstraction qu’on peut l’analyser ; il n’y a de marque générale ni du nom ou du verbe, ni du singulier, du pluriel ou du duel, ni du nominatif, de l’accusatif, etc., mais seulement des marques du nominatif singulier masculin-féminin, du nominatif-accusatif-vocatif singulier neutre, du génitif pluriel, etc., et encore ces marques diffèrent suivant que le thème est thématique, athématique, etc.

Ainsi le mot indo-européen est un objet très complexe : les éléments qui servent à l’expression du sens et ceux qui servent à l’expression de la forme grammaticale y sont intimement unis et, par le jeu des alternances vocaliques et des variations de place du ton, s’étendent sur toute la longueur du mot ; en même temps les éléments grammaticaux expriment à la fois plusieurs catégories; dans véd. dâru « bois », gén. -abl. sg. drimah, ce qui exprime le sens de « bois » et ce qui exprime les catégories de nombre (singulier), genre (neutre) et cas (nominatifvocatif-accusatif et génitif-ablatif) se trouve réparti sur toute l’étendue de ces deux formes ; tout y sert à la fois à indiquer le sens de « bois » et chacune des catégories. L’indo-européen offre ainsi le cas le plus complet de ce type linguistique où l’expression du sens du mot et celle des catégories grammaticales se pénètrent mutuellement ou même sont simultanées, type qu’on nomme flexionnel.

Toutefois, à travers le type indo-européen, si complètement flexionnel, on entrevoit encore un type tout autre, à formes peu ou pas fléchies, et dont les premiers termes de composés, les formes de nominatif- accusatif neutre, les vocatifs de genre animé, une part des nominatifs de genre animé, les pronoms personnels, les noms de nombre de « cinq » à « dix » sont des restes (v. p. 1 19 et suiv.).

ESPÈCES DE MOTS

De plus, en dehors des verbes et des noms, qui constituent deux grandes classes de mots fléchis, l’indo-européen a des mots invariables, dont beaucoup semblent être des formes fixées et isolées de mots anciennement fléchis, mais dont une part aussi se compose de formes qui n’ont sans doute jamais eu de flexion.

i° Des adverbes , indiquant diverses circonstances de lieu, de temps, etc.

dor. 7cepuxt, ion. att. 7uepu<jt, arm. heru, m. h. a. vert , v. irl.

( onn-)urid « ab anno priore » ; skr. parut « l’an dernier » (locatif à désinence -i dans les premières langues, à désinence zéro en sanskrit, d’un composé *per-ut- « l’autre année », cf. skr. par ah « éloigné, de là-bas » et gr. féx-oç « année »).

skr. ànti « en face, devant », gr. cmi, lat. ante , locatif en -i d’un thème *ant- dont le gr. avxa présente l’accusatif.

*k'wu, conservé dans zd kü « où » mais généralement élargi par un élément de formation : véd k(ü)v-a « où », — skr. kü-ha (d’un plus ancien *kü-dha), gâth. ku-dâ,..\. si. kü-de, ombr. pu-fe (et lat. ubi ) « où? » — lit. ku-r, arm. u-r « où? ».

Les adverbes de cette sorte sont nombreux dans chaque langue, mais peu se retrouvent identiques dans plusieurs et peuvent être attribués à l’indo-européen.

2° Les prépositions et préverbes , comme :

skr. prâ, v. si. pro, lit. pra-, got. fra-, v. irl. ro, lat. prô-, gr. irpo (il y a aussi une forme à ô : v. si. pra- (en composition), lat. prô, gr. npu-, etc.).

Au cours du développement des langues indo-européennes, ces éléments ont eu tendance à se grouper soit avec le nom, ainsi gr. xpo bip.o)v ou MXtoÔt Trpo, et on les appelle alors prépositions, ou avec le verbe, ainsi gr. lupo^épo), et on les appelle alors préverbes ; mais, en indo-européen, ils étaient des mots distincts ; ils ne se groupaient intimement ni avec un nom ni avec un verbe ; il y avait apposition (v. chap. vu); les anciens dialectes indo-iraniens, la langue homérique et l’ionien, le baltique, le celtique, le germanique et aussi le latin ont conservé de nombreux restes de cette indépendance, ainsi Tupo Se p/yjxe 0sa chez Homère, A 208,

lÔO PRINCIPES DE LA MORPHOLOGIE

ou sub uos placo en ancien latin, à côté de supplico uos. Les trois places possibles de Tupoç : isolé, apposé à un nom, apposé à un verbe, se voient dans ces vers d’Homère :

E 632 tov xat TXyîtcoXs^oç TrpÔT£poç TCpoç pu>0ov ë(/')snï6v « à celui-ci Tlepolemos le premier dit une parole »

E 274 <2>ç 0? p.èv TCiaüTa 7upoç âXX^Xouç àyopeuov

« ainsi ils disaient de telles choses les uns aux autres »

E 276 TOV Tupoxepoç 7îpO<T£(/^)£tU£ AuX-dcOVOÇ OCy'ktXOÇ üîOÇé « à celui-ci le brillant fils de Lycaon dit le premier »

Par un développement qui s’est produit de manière parallèle et isolément dans toutes les langues indo-européennes, ces mots d’abord indépendants, et tout au plus apposés, ont été rattachés soit à un nom, soit à un verbe ; le type de construction du vers E 632 a ainsi été éliminé tandis que les deux autres subsistaient en s’isolant l’un de l’autre.

Les prépositions et préverbes, comme les adverbes, sont au moins en partie des formes fixées de noms plus anciennement déclinés.

3° Des particules comme skr. ca, gr. ts, lat. que « et » ou skr. nây v. si. ne, lat. ne(que) « ne pas ».

Les particules ne sont pas des formes fléchies ; elles seront étudiées ici à la suite des noms, dont leur emploi les rapproche.

D’une manière générale, l’indo-européen ne distingue que deux grandes classes de mots : les noms et les verbes. Les mots invariables servent parfois à unir des éléments juxtaposés dans la phrase, comme skr. va « ou », lat. ue ; souvent, ils apportent à un mot voisin un renforcement en ajoutant une nuance de sentiment ou une précision de sens ; mais ils ne servent jamais à caractériser des formes grammaticales ou à exprimer des rapports syntaxiques et ne font à la flexion aucune concurrence.

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