C. Pronoms personnels
Les formes de pronoms personnels diffèrent trop d’une langue à l’autre pour qu’on puisse restituer l’état indo-européen. Mais on y reconnaît quelques particularités :
i° D’une part, le singulier, et, de l’autre, le pluriel (et le duel) d’une seule et même personne sont notés par des mots distincts : lat. ego et nos, tü et nos. C’est qu’en effet le pluriel a ici un sens spécial : nos signifie « moi et d’autres », et non plusieurs « moi ».
2° Le nominatif a, au moins à la première personne, un thème différent de celui des autres cas : lat. ego et mè, got. zueis et uns « nous », etc. On a vu un fait pareil dans les démonstratifs.
3° Aucune différence de genre n’est exprimée, ce qui concorde avec l’absence de distinction directe du masculin et du féminin dans les substantifs : lat. tü s’adresse également à un homme et à une femme.
4° La où il y a une flexion, elle est differente et de celle des substantifs et de celle des démonstratifs, et il semble que les pronoms personnels en indo-européen aient comporté seulement des formes non fléchies.
5° Plusieurs cas présentent des formes toniques et des formes atones distinctes les unes des autres.
La série des pronoms personnels comprend des pronoms de ire et de 2e personnes aux trois nombres, et un réfléchi qui sert pour tous les nombres et toutes les personnes. Il n’y a pas de pronom personnel de 3e personne.
LE NOM
On n’examine ici que les formes dont le caractère indo-européen est attesté par la correspondance approximative d’au moins deux langues.
Singulier.
Nominatif. — ire pers. : gr. àyw, lat. ego (0 abrégé de ô), got. ik, arm. es (de *ec), lit. as (ês') ; Homère a èym devant voyelle et èyw devant consonne ; le *ô (ou *â?) initial supposé par v. si. a%u, v. russe ja^ü est isolé, ainsi que l’aspirée de skr. ahâm, cf. zd aspm, v. perse adam (v. p. i4i).
2e pers. : gr. tu (et gu), lat. tü, v. irl. tü, got. f>u, v. isl. et v. angl. fü, v. h. a. dû, lit. tù, v. pruss. tou, v. si. ty\ et véd. t(u)v-âm, zd t(u)v9m , tûm (avec une particule indo-iranienne *am).
Il n’y a pas de forme atone en sanskrit, grec et latin, parce que, dans ces langues, le nominatif du pronom personnel était, là où il figurait, un mot isolé, à sens plein : lat. ego uenio « c’est moi qui viens ». Mais certaines formes, qui sont généralement postposées au verbe (où à un autre mot) dans plusieurs langues, indiquent l’existence d’un emploi enclitique : *tu, avec u bref, dans gâth. tü (la notation ü ne prouve pas qu’il s’agisse ici d’une ancienne longue), v. pruss. tu, v. isl. du (avec d sonore), v. angl. ftu, v. b. a. du (-J après s dans des formes telles que bis-t), arm. du (avec un traitement d du t initial, comparable à d de v. isl. du, et dû à ce que le pronom est traité comme un mot accessoire inaccentué) pour la 2e personne; le germanique et l’arménien indiquent aussi un emploi atone de la ire personne; le vieil irlandais possède aussi des pronoms postposés — d’origine obscure — pour toutes les personnes.
Les autres cas ont pour radical *em-, *m-, à la première personne, *tew-, * tw- et *t- (cf. p. i38 et suiv>) à la seconde.
Les formes de ces radicaux ont été adaptées, modifiées ou élargies pour servir à l’expression des divers cas ; mais il n’y a pas une flexion comparable à celle des substantifs et des adjectifs.
Accusatif. — Gr. èpii, aé (de xfe attesté chez Hesycbius, comme crétois), atone jjie, ; le *em- initial de gr. èjjti se retrouve dans arm. is (de *im-s ) et le *tiue dans arm. khe-% ; dans
PRONOMS PERSONNELS
got. mïk, v. h. a. mih et dans v. h. a. dih, on a *me, *te, suivis d’une particule -k correspondant à gr. ye, cf. è;jiv£, aéye ; *me et *te expliquent aussi les formes enclitiques y. irl. - m , -t. En indoiranien, skr. ma, tvâ, zd ma, G wâ sont atones ; dans les formes toniques, skr. mam, tvam, zd mam, Qwam la nasale finale est une particule (comme dans les nominatifs véd. ah-âm , t(ii)v-âm) plutôt que la désinence de l’accusatif ; si. me, te pose la même question. Dans y. lat. mèd, tëd, la dentale finale ne peut être qu’une particule, comme -om dans ombr. tiom « te », osq. siom « se ».
Génitif tonique (distinct de l’ablatif) : *méne « de moi » dans zd mana (et skr. marna avec m intérieure au lieu de n), v. si. mene, lit. manè , et *têwe « de toi » dans skr. tâva, zd tava, v. si. tebe (altéré de *teve d’après le datif tebè ), lit. tavè ; une forme *eme « de moi » est supposée par arm. im et gr. è[*eïo, èjjtéo, èpoS (*£ |j.£ plus une finale *-yo de génitif ajoutée en grec d’après le type tgTc); *twe, *two « de toi » par arm. kho, gr. aeTo, aéo (aoD).
Un datif tonique a été obtenu au moyen d’élargissements : skr. mâhy-a(m ) « à moi», lat. mihi, ombr. mehe, de *megjii, et arm. inj, de *emgjii ; skr. tübhy-a(nï) «à toi» (avecw d’après les autres cas, au lieu de a), gâth. taibya, v. si. tebè, v. pruss. tebbei, lat. tibi, ombr. tefe.
Datif atone : *moi, *toi : skr. me, te ; zd mè, tê ; v. si. mi, ti ; gr. jj.oi, hom. toi (et att. soi); ces datifs servent aussi de génitifs atones en nombre de cas ; le dorien a des formes toniques è^tv, t(v, F b) de datif, et le lituanien des formes atones mi, ti, si .
Un ablatif, toujours tonique, est obtenu en ajoutant la même dentale qui figure dans le type skr. vfkât, v. lat. lupôd (v. p. 283 et suiv.), véd. mât, tvât ; zd. mat, §wat ; lat. mè(d ), tè(d).
Pour le locatif, toujours tonique, il a été fait : skr. mé, tvé ; gr. jxof (àjJwQ, soi (de *tEoi) est identique au datif.
Instrumental. — Il n’y a pas de correspondances exactes: le skr. màyâ rappelle v. si. münojç, et le skr. tvayâ, v. si. tobojo ; mais on n’en saurait tirer de conclusion.
Pluriel.
Nominatif. — ire personne. Il y a deux correspondances :
skr. vay-âm, zd vaêm (dissyllabique, fausse vocalisation de *vayom) got. weis, v. h. a. wir, et d’autre part lit. mes, v. pruss. mes, v. si. my (avec y d’après vy « vous »), arm. mekh, lesb. (a;jt.-)[j.£<; (de *[%s-]mes d’après l’accusatif).
2e personne *yüs, dans : zd yüs (enclitique), yü^-om, skr. yüyâm (avec y intérieur au lieu de r attendu, d’après vay-âm « nous »), lit. jüs, v. pruss. ious, got. jus; lesb. îî^eç, de *ua-(^cç), d’après « nous » et l’accusatif u « vous ».
Autres cas. — Les radicaux sont *né(^)-, *#(/)-, pour la première personne, *wd(s)- *u(s)- pour la seconde. Le génitif-datif— accusatif atone est le radical même : skr. nah, vah, zd nô, vô, v. si. ny, vy ; d’autres degrés vocaliques se trouvent dans l’accusatif tonique latin uôs, nos, gâth. nâ, va ; et dans le gotique uns, uns-is (de *ns « nous »). Une particule *-sme s’ajoute en grec et en indo-iranien à la forme tonique, au degré vocalique zéro, d’où *nsme, *usme, attesté par lesb. à^.s, dor. 'âpti, ‘üjjii ;
des caractéristiques d’accusatif pluriel ont été ajoutées dans att.
et dans skr. asman, yusman (avec y initial d’après le nominatif), et c’est sur la forme de l’accusatif qu’ont été refaits tous les autres cas toniques en grec et en sanskrit, ainsi gr. génit. y)[xô5v, 'ü;juov. Dans la flexion du slave : génit. nasü, vasü; dat. namü, vamù ; instr. nami, vami, et dans lat. nôbis, uôbis, on constate l’absence de l’^ que présente l’accusatif.
Le vieil irlandais offre des formes à s- initial : sni « nous», si (cf. gall. chwi) « vous » qui semblent supposer *snês, *swês ; elles représentent des formes d’accusatifs-génitifs-datifs, et rappellent l’accusatif got. iywis « vous » et peut-être le duel gr. c-<pw.
Duels.
Nominatif. — ire personne : v. si. vè, lit. vê-(du), gâth. va véd. vâm (c’est-à-dire *vâ-am ), v. angl. wi-(t) (*-f est un reste d’une forme du nom de nombre « deux »).
2e personne : véd. yuv-àm, lit. jù-(du ), v. angl. gi-(t) (avec i d’après la première personne).
Pour l’accusatif- génitif-datif atone (et aussi sans doute tonique dès l’indo-européen) on trouve : skr. nau « nous (deux) », gâth.
PRONOMS PERSONNELS 297
nâ, v. si. na, gr. vw (accusatif et nominatif) ; skr. vâm Qvâ-am ?)< « vous (deux) », gâth. va, v. si. va.
Réfléchi.
Le thème de réfléchi *sew-, *sw- (V) est parallèle au thème *tew-, *tw- (*/-) du pronom de 2e personne au singulier et se comporte de même ; il n’y a naturellement pas de nominatif.
Accusatif : v. si. se ; v. pruss. sien ; hom. (F)î (atone ‘[<F]e) et è(f)= ; got. si-(k) ; lit. save.
Génitif tonique : v. si. sebe (altéré de *seve), lit. savè ; hom. eT o, ol (de *'Fe-hyo).
Datif tonique : v. si. sebè, v. pruss. sebbei, lat. sibï, osq. sifef ;; cf. gr. (j©{(v).
Génitif-datif atone *soi : prâkrit se, zd hè (et sè après i, u, r), hom. ol (et *[>F]ot), v. si. si.
Le lat. sè(d) représente un ablatif, le gr. (cf. skr. svay-
âm « pour soi-même, de soi-même »), un locatif (et datif?), et le v. si. sobojç , un instrumental.
Le sens de ce thème est « propre à une personne » , et il s’applique en indo-européen à tous les nombres et à toutes les personnes, ainsi que l’adjectif possessif qui en est tiré : skr. svâh , s(u)vâh , gr. *(>F)6;, lat. suos, etc. ; cet état est conservé en indoiranien, en slave, en baltique et même en grec homérique. Ainsi, pour ne citer que quelques exemples : le génitif de possessif lit. sâvo se traduit par « de moi » dans : às taï sâvo tèvui pasdkysiu « je dirai ceci à mon (propre) père » ; le possessif v. si. svoji se traduit par « de toi » dans : jidi vu domü svojl « va dans la (propre) maison » ; v. si. rece kü sebè « il s’est dit à lui- même » et rèse kü sebè « ils se sont dit à eux-mêmes » sont également possibles.
Homère, ». 27 outci eyw ys
(F)vjç Yatvjç cuva^at Y\uxepc!)T£pcv a Xkc (>F).oé aGai où '(>F)yj- se traduit par « ma propre » . a 4o2 £<o[aa<n '(Z’)cTcrr. (>F)av déo’frotç
où f(F)oT cri se traduit par « tes propres ».
LE NOM
£3 206 ev(/)exa '(/")yjç ocpzTrjç èpi3a£vo[j.ev
où '(/)*?} ç se traduit par « notre propre » ; le réfléchi a été éliminé par une partie des copistes dans ces divers passages (voir les variantes des éditions).
Un mot signifiant « propre à une personne » ne se rapporte pas nécessairement au sujet de la phrase, comme dans les exemples précédents, mais peut aussi figurer dans des types de phrases comme ceux-ci :
lat. eum suos pater... ab arnica abduxit.
( eum et suos « son propre » sont rapprochés.) lat. eos in ciuitates quemque suas dimisit.
Homère, Il 753 tq té jj.lv toXeasv àXxv)
« c’est sa propre force qui l’a perdu ».
véd. nabi svâm âyuç cikité jânesu
« non, la durée de leur propre vie n’est pas connue aux hommes » .
Les formes atones, qui ne constituent pas un mot phonétique isolé dans la phrase, ont par là même un sens plus effacé, et on les considère souvent comme appartenant à un tout autre groupe de mots, mais la valeur de « propre à une personne » s’y laisse entrevoir ; hom. '(.F)* et ‘(Z")01 sont, il est vrai, des pronoms anaphoriques, mais s’emploient seulement si le mot auquel ils renvoient est tout voisin :
A 320 iW oye TaXÔjStov t£ mal E’jp’jaaTYjv irp sa s(F)e wcev, tü) ’(F)oi eaav xyjp’j xe...
A 324 si Sé xs [j. Y] eyà) H xev «utoç sXtojÀai
èXOwv (7’jv iuXs6vefffff to xal pi'ytov I<rcai.
Le sens caractéristique du thème *sezv-, *sw- (*>) se retrouve dans ses dérivés, ainsi dans skr. svadha « particularité », gr. (JF") éOoç « mœurs (particulières à un groupe d’hommes) », got. sidus « mœurs », v. si. svatü « proche » (« homme de son propre groupe »), gr. sioipoç (de *set- ), FéiYjç « ami », lat. sèd- « à part », gr. Texaç, '/sxaaicç, lat. sodâlis (avec sod- de *swedh-'), got. sibja « famille », skr. sabha « assemblée de village », etc.
EMPLOI DES FORMES
D. Emploi de la flexion nominale.
L’emploi de la catégorie du nombre, qui est commune au verbe et au nom, a été indiqué ci-dessus p. i55. Le nom au pluriel (ou au collectif neutre qui tient la1 place du nominatifaccusatif pluriel) indique tout ce qui est conçu comme formant une pluralité ; par suite le pluriel désigne souvent un objet unique composé de plusieurs parties, ainsi gr. a'Xsç « du sel » en regard de aXç « sel » (matière) et « mer », — xpéâ « de la viande », de même lat. carnes , — liom. Çswd « du grain », véd. yavah (mais aussi yavah ), — hom. c*/e a « cbar », v. si. kola , lat. bïgae, quadrigae (même sens). Et ceci s’applique là même où il s’agit d’un objet composé de deux parties principales, comme « une porte » : véd. dur ah, v. si. dvïri, lit. dürys, arm. durkh , gr. Ô'jpat, (et TuuXai), lat. forés ; de même : gr. ptveç et lit. nasraï « gorge » (les narines), v. si. usta (pluriel neutre) « bouche » en regard de skr. ôsthah « lèvre », etc. On conçoit dès lors que certains mots soient employés seulement au pluriel ; ainsi des noms de villes, comme gr. ’AGvjvai, IlXaxaiaf, ou d’objets complexes comme lat. antae, véd. atâh (cf. arm. \dr-\and « montants et encadrement de porte »).
Quant au genre, l’opposition du neutre d’une part, du masculinféminin de l’autre, est la seule exprimée par la déclinaison, et seulement au nominatif, à l’accusatif et au vocatif (v. p. 253).
Pour les adjectifs non accompagnés de substantifs, le neutre désigne les « choses » par opposition aux « personnes » : aliud veut dire a autre chose» par opposition à alius, alla qui désignent une autre personne (homme ou femme suivant le genre). La valeur du neutre est moins claire dans les substantifs, par le fait qu’ils n’ont qu’un seul genre. Ont souvent — mais non exclusivement — le genre neutre : les noms d’objets comme skr. yugâm « joug », gr. Çuyôv, lat. iugum, v. si. jigo, got . juk (à côté de traces du masculin: gr. Çuyéç, et peut-être aussi skr. yugah,e t le dérivé lat. iugulus) ; des abstraits, comme gr. yevoç, skr . jânah « race », lat. genus ou véd. svâpn(i)yam « songe », lat. somnium ,
3oo
*LE NOM
g r. (èv-)G~».cv, v. si. s uni je ; des diminutifs comme gr. àvBpbv de àv^p, v. pruss. wosistian « chevreau » de « chèvre »,
got. gaitein « chevreau » de gaits « chèvre ».
Pour comprendre la valeur des genres animé et inanimé , il faut se reporter à des conceptions différentes de celles des modernes. En indo-européen, tout ce qui se meut, tout ce qui agit est susceptible d’être considéré comme « animé » . Il arrive même qu’une notion donnée comporte deux noms, l’un « animé», l’autre « inanimé ». Par exemple, il y a pour le « feu » un nom neutre, gr. r/p (t/j psç), ombr. pir (abl. pure), arm. hur , v. h. a. fiur, qui désigne le « feu » comme un objet, et un nom « animé » (masculin), skr. agnih, v. si. ognï, lat. ignis, qui désigne « le feu », conçu comme un être agissant ; en védique agnih est une personnalité divine. De même véd. udakam (gén. udnâh ) « eau », apparenté à gr. Gotop, GBrcor, ombr. utur (abl. une), désigne 1’ «eau », conçue comme un objet, par opposition au nom de genre animé (féminin) apah « les eaux », employé pour désigner les eaux divinisées. Les noms d’organes actifs sont animés, ainsi le « pied » (mascul.), gr. tcc'jç, lat. pes , etc. ou la « main » (souvent féminine, parce qu’elle est réceptive), avec des formes assez différentes, gr. ydp, lat. manns, etc., tandis que les organes intérieurs, comme le « foie », skr. yâkrt, gr. r^xp, lat. iecur, ont des noms neutres. Les noms d’arbres sont de genre animé (féminin, parce qu’ils produisent des fruits), tandis que les noms de fruits sont neutres : le grec oppose ainsi le féminin ccizioq au neutre àrcwv, et de même le latin pirus à pirum. En se reportant à une mentalité de demicivilisé, on arrive presque toujours à s’expliquer le genre, animé ou inanimé , attribué à un nom donné. On conçoit par exemple pourquoi les noms qui indiquent l’action, l’acte sont de genre animé, ainsi gr. ©dvcç, cpcp a, oaxtç, lat. gemitus, etc. Les noms d’instruments en *-tlo- (v. p. 234) sont généralement
neutres ; mais les noms qui désignent des forces actives sont de genre animé, ainsi la « formule religieuse » , le mântrah védique, ou le « vent », v. si. vëtrü.
Les deux sous-genres du genre animé, le masculin et le féminin, ont un trait commun : au singulier et au pluriel, le nomi-
EMPLOI DES FORMES
3oi
natif et l’accusatif ont des formes distinctes. Le nominatif singulier «animé», masculin ou féminin, peut, comme le nominatif-accusatif singulier neutre, avoir pour forme le thème sans aucune désinence ; mais il peut aussi être caractérisé par une désinence. L'accusatif singulier et l’accusatif pluriel ont chacun une désinence qui est la même dans tous les noms de genre animé. L’importance de la distinction ressort des démonstratifs où, par exemple, le nominatif singulier skr. sà, sa s’oppose si fortement à l’accusatif tàm, tâm (v. p. 286), et du pronom personnel où lat. ego s’oppose à mè, et même tû h tê (v. p. 2 9 4).
Et, en effet, la distinction du nominatif et de l’accusatif est capitale pour les noms d’êtres animés, d’importance médiocre pour les noms de choses : il faut que, de manière ou d’autre, la langue marque si Paul frappe Pierre ou si Pierre frappe Paul ; mais le sens suffit à indiquer que Paul a eu un songe ou a mis le joug ; il n’y a pas ambiguïté, même si rien n’indique le complément direct.
Il est remarquable que l’accusatif soit le cas dont l’expression est le plus uniforme : tous les accusatifs singuliers de genre animé ont une même désinence ; les accusatifs pluriels n’ont aussi qu’une seule désinence pour tous les types.
L’identité de forme du nominatif et de l’accusatif dans tout le genre neutre, et, même pour le genre « animé » (masculinféminin), au duel montre que le groupe du nominatif-accusatif s’oppose aux autres cas. Il est du reste frappant que, souvent, le nominatif-accusatif neutre ait appartenu à un thème autre que les autres cas, type skr. yâkrt, yaknâh et gr. vjxap,
(v. p. 272 et suiv.).
Les cinq cas autres que le nominatif, le vocatif et l’accusatif forment autant de groupes distincts : le fait que quelques-uns ont des formes communes n’entraîne pas confusion. Ainsi l’ablatif est distinct du génitif, d’abord parce qu’il a une forme propre au singulier dans le type thématique (tant dans les substantifs que dans les démonstratifs), mais aussi parce que le cas avec lequel il a des formes communes au singulier, le génitif, n’est pas le
LE NOM
même que celui avec lequel il se confond au pluriel, au moins en indo-iranien et en italo-celtique, le datif.
Le caractère tout particulier du nominatif, de l’accusatif et du vocatif suffit à montrer que les distinctions de cas ne sont pas homogènes. Même les cinq autres cas ne sauraient être mis sur un même plan. Le génitif et le datif ont, au singulier, des désinences pourvues d’alternances vocaliques normales et bien établies; la désinence de génitif pluriel est aussi nette. Ces deux cas servent surtout à indiquer des rapports grammaticaux. En revanche, les cas qui expriment proprement des relations locales, le locatif, l’ablatif, et aussi l’instrumental, ont des formes en grande partie troubles et peu définies.
La valeur des cas ne peut être exprimée par des formules abstraites ; elle se définit surtout par les types de phrases dans lesquels on emploie tel ou tel cas. Ces valeurs sont souvent complexes, et les mêmes cas figurent dans des groupements qu’il est difficile de ramener à une formule unique, si vague qu’on la fasse.
En lisant les exemples ci-dessous, on notera que l’indo-irani en est le seul dialecte qui, du moins dans ses plus anciens textes, présente au complet les huit cas indo-européens ; partout ailleurs des confusions plus ou moins étendues en ont obscurci la valeur ancienne. Le génitif et l’ablatif ne sont jamais distincts en slave et en baltique, non plus qu’en grec. De plus, le grec n’a jamais qu’une forme pour le datif, le locatif et l’instrumental.
C’est sous le bénéfice de ces réserves générales que sont présentées les observations suivantes sur chaque cas.
a. Cas distingués seulement dans le genre animé.
Nominatif.
Le nominatif indique de quoi il est question dans la phrase,, le « sujet » et aussi, dans la phrase nominale, le prédicat : lat. pater bonus est — pater uocat.
Vocatif.
Le vocatif désigne la personne à laquelle on s’adresse ; il n’existe donc en principe que dans le genre « animé » . Quand
EMPLOI DES FORMES
on s’adresse à deux personnes, la seconde est désignée au nominatif en védique : vayav indraçca « ô Yâyu et Indra ! » , et Homère a un exemple analogue :
r 276 Zeu TCiZTSp , VI§Y)0£V p.£§£6)V XÜàt<7T£
YjéXtcç 6’ oq 7cavx’ âçopaç xa \ rcavT* èiuaxoéfiiç.
Accusatif.
L’accusatif sert à déterminer le sens d’un verbe. Un même verbe indo-européen se traduit de manière différente, suivant qu’il a ou non un complément à l’accusatif ; soit gr. âv/o) « je tiens, je me tiens » ; sans accusatif, le sens est « je me tiens » : o'jtwç £^o> « je suis ainsi » ; avec accusatif, « je tiens » : îyu zi « j’ai quelque chose » ; de même véd. âparo dart se traduit par « l’autre a crevé », mais, avec complément, püro dart « il a crevé les citadelles ». On trouve aussi, avec un sens un peu différent, [xa^Yjv èjji, a^ovTo « ils ont combattu un combat » ; 6§ov £À0£|j.£var. « faire un voyage » (littéralement « aller en route »), et skr. pânthâm eti « il va en route » . La distinction d’un accusatif « de l’objet intérieur » et « de l’objet extérieur » est factice ; dans l’un comme dans l’autre, on a affaire à une détermination du sens du verbe, et il est impossible de marquer la limite des deux emplois ; ainsi dans ce vers d’Homère :
A I08 èaôXèv B’ GUT£ T { 7Uü) (F)i'KGq OUT£ zékeGGxq.
Les verbes qui admettent plusieurs déterminations peuvent les présenter simultanément, ainsi lat. rogare aliquem, rogare aliquid et rogare aliquid aliquem ; de même chez Homère :
Z 17 apupw Bupiov àiïYjupa
k 544 £v(>F)£x a vtx yjç
ty^v pxv iyà) viXYjaa
et en védique : ainsi dans le .Çgveda :
IY, 20, 3 tvàyâ vayâm aryâ à jim jayema
« par toi, c’est nous qui allons vaincre les ennemis dans le combat » (littéralement « vaincre les ennemis la bataille »). Le gr.
LE NOM
(SàXXw montre, dans les exemples homériques suivants, la variété des emplois suivant les compléments :
A 722 è'uxi 5é xiç Trcxapiç Mivufyoç sîç aXa gàXXwv
<( se jetant ».
A 527 tcv 5k @ôaç... jSaXs §cup{
« l’a frappé ».
fi 80 irexl 5 à ffy.vjicxpov jSaXe yak;
x( a jeté le bâton ».
E 794 eups 5à tcv ye...
sXy.Gç âva^’j^cvxa, xo pt.iv k3âXs riavBapc; îw
« dont l’avait frappé » (double accusatif).
Gomme complément d’un verbe indiquant un mouvement, l’accusatif marque le terme de ce mouvement : lat. eo Romain ; chez Homère :
A 3l7 7. VI 07] g’ GlipaVGV l*/.£
Le sens est alors précisé d’ordinaire par un préverbe, mot originairement indépendant (v. p. 159 et suiv.), mais qui a été rapproché du verbe de manière à former avec lui un mot un, ainsi :
A 497 vjEptYj o’ûcvsSyj p.éyav GÙpavov OuXup.7ï6v x£
ou par une préposition rapprochée du nom :
A 169 vu v 5’ £tp.i $6{iqv$s.
E 239 èç àp|j.axa TCGiyiXa (Sàvxeç.
Le complément direct sert à indiquer l’extension dans une phrase comme celle-ci : Hérodote, VI, 119, 5éxa y.at îngxocrfouç axaS'ouç oczéyo'm. L’accusatif homérique B 292 è'vx p,yjva p.évwv 11’est pas différent de pivw xi « j’attends quelque chose » ou de jjlsvü) xiv a « j’attends quelqu’un ». Par des extensions secondaires on est arrivé à dire en latin quindecim pedes latas ou en
EMPLOI DES FORMES
grec, Thucydide, IV, 118, 7 <xl <ji:ov3ai evuutov sjcvxat. — Et même l’accusatif dit « de relation » que le grec a tant développé n’est peut-être qu’un cas particulier de l’emploi ordinaire ; ainsi dans cette phrase ^de Platon Rép. 453 b 81a fépei yuvrj àvopdç iyjv <pu<nv, l’accusatif ty;v çi5<jiv est de même espèce que ôSov dans è\0£p.zvoa ; le sens est « a une différence de nature ».
Les divers emplois de l’accusatif se ramènent en dernière analyse à celui de complément d’un verbe. Dans le tour g r. xuxXtoxeç B’cvcp/ rjGM, skr. kô ’namâsi ( nama asî) « quel est ton nom? », v. perse ka(n)bu)iya nâma « un nommé Gambyse », le mot « nom » est un nominatif apposé.
Déplus l’accusatif se rencontre souvent auprès d’un préverbepréposition sans indication de mouvement, ainsi Hérodote VU, i3i rapt üifipfyv Siéxptôe r^épctç au^vàç ; lat. accusare aliquem ad populum, ob eam causant ;arm. i jer kotmn ë « il est de votre côté » ; skr. prdti vâram « conformément au vœu » ; etc.
b. Cas distingués dans les deux genres, animé et inanimé.
Génitif.
Le génitif a deux emplois distincts : c’est le cas qui indique le tout dont on prend une partie, et c’est celui auquel se met le complément d’un substantif.
a. Génitif partitif.
Le principal emploi du génitif indo-européen était sans doute d’indiquer le tout dont on prend une partie ; le génitif ainsi employé sert alors de complément à un mot quelconque, nom ou verbe : lat. unus eorum, fortissimus uirorum, ubicunque terra rum, gr. Tplç tyjç Vjpiipaç et skr. dvir âhnah « deux fois le jour » ; grec, chez Homère :
A 761 Tcavieç B’ eü^exoamo Oewv Au Nécrxopf x* àvSpwv
gr. vuxxéç, got. nahts, skr. ksapâh « de nuit » (c’est-à-dire « à un moment de la nuit »), lit. duk man dunos « donne-moi du pain » (l’accusatif dùnq, signifierait « le pain »), — hom. tu pwv A. Meillkt.
LE NOM
aîrjp»Ivo’Jî « prenant des fromages » — ou :
x i4o £§(/") axa toaâ* eiuôeTcx, yapiLqjiÉVY; TcapEcviwv
« ayant présenté beaucoup de mets, donnant de ce qu’elle avait » : le contraste de l’accusatif et du génitif partitif est net ici. Génitif partitif avec « boire, manger » :
i 102 XwtoTo oaywv
cf. skr. apdm açnâti « il consomme de l’eau » ; avec « emplir » : gr. vaüç tuXtjpcOv àvcpwv, véd. sômasya jathâram prriâti « il emplit son ventre de soma », lat. aquae plenus ; avec « dominer » :
A 38 TeveSoio te (^avaa^sic
lat potiri rerum ; v. h. a. waltan himiles « régner sur le ciel ». Avec le verbe « entendre », en grec et en védique, le bruit entendu est indiqué à l’accusatif :
A 455 èv oSpsaiv IxXus tcoi^v
gr. tov X oyov âxoueiv, véd. vacant çrnoti « il entend une parole », mais la source du bruit au génitif :
A 357 TOJ 0* ExXuE TZOV/IX JJtYjTYjp
« sa mère l’a entendu », de même tyjç raXic i^yoc àxouetv « entendre la trompette » et véd. devâsya çrnoti « il entend le dieu ». — L’emploi du génitif partitif avec un verbe s’oppose donc à celui de l’accusatif.
b. Génitif adnominal.
Tout complément d’un substantif se met au génitif, quel que soit le lien logique des deux noms : lat. met us hostium signifie, suivant le contexte : « la crainte qu’éprouvent les ennemis » ou « la crainte qu’inspirent les ennemis » ; on peut dire Marci domus , Marci pater, Marci uxor, Marci filius, gr. ypxpŸ] xXoxîjç, oxtg) G-xottov tei^gç, etc. ; deux génitifs exprimant des relations différentes peuvent être juxtaposés : tyjv AxyYjTcç t£5v vewv àpyr(v « le commandement sur les vaisseaux qu’avait Lâchés » :
EMPLOI DES FORMES
le génitif exprime simplement qu’un nom détermine un substantif, et il est inutile — autant qu’impraticable — d’essayer de passer en revue toutes les nuances de sens que le génitif permet de rendre. — Le génitif marque d’ailleurs une dépendance du même genre dans les phrases nominales, et de même que le latin a Marci domus, il a aussi ea domus Marci est ; la construction du génitif est donc parallèle de tous points à celle de l’adjectif; et telle langue emploie un adjectif (ce qui était peut-être ordinaire en indo-européen), là où une autre emploie le génitif, ainsi lat. domus Pétri se traduit par v. si. domü Petrovü, et Homère, conservant un usage éolien, a des tours tels que Ilciàmov ulov, $lrt 'HpaxXYjei'v;, vvj ’ ; l’arménien dit Noyean tapan
« l’arche de Noé » avec un adjectif en -ean. Le génitif peut servir de prédicat avec son sens, ainsi chez Homère :