LA VIE DE DE.MHTRILS
soit dans les impressions (dès 1^48, i"- éd. d'//<V/t»liore), soit dans les autres manuscrits, ils sont toujours traduits en vers (i). ^
3" Le vousoiement est tréquent dans la \'ie manuscrite de Démétrius, — et ce qui prouve qu'il n'v avait pas là chez le traducteur d'intention bien arrêtée, c'est que, sauf dans un cas, l'édition de 1559 v substituera le tutoiement. Or, dans les autres manuscrits (où, il est vrai, les dialogues et conversations sont moins nombreux), le tutoiement est presque constant (2).
Ces trois arguments nous conduisent nécessairement à la conclusion suivante : le manuscrit de la Vie de Démétrius est sensiblement antérieur aux deux autres. Si nous nous souvenons que la bibliothèque de Fontainebleau devait sans doute dès 1527 posséder la traduction (dédiée à Françoise de Chateaubriand) de la Vie d'Antoine, rien ne nous empêche de supposer que François \" ait chargé Amvot de compléter cette traduction en composant celle de la vie parallèle qui est précisément la Vie de Démétrius. Ajoutons que cette Wc qui est, comme celle d'Antoine, une des plus longues du recueil de Plutarque, remplit à elle seule à peu près autant de pages que les autres couples de Vies parallèles.
Mais si le choix fait par Amyot de la Vie de Démétrius peut ainsi s'expliquer, il semble difficile,
(i) D.iiis l'ijdition de i > )9, des tr.ukictioiis en vers seront substituées .1 Ces traductions en prose delà \'ie de Démétrius.
(2) Un exemple de vousoiement dans la Vie de Flaminius est reproduit en 1539, fol. 26) H, et n'est corrigé qu'en 1565.
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tout d'abord, de concilier rantcrioritc de ce manuscrit avec le moins ij;rand nombre de corrections que présente pour cette vie le texte imprimé. Pourtant une explication reste possible : Tinsuffisance de revision de la part d'Amyot en 15 59. Cette hypothèse est même confirmée, d'une manière évidente, par une remarque de détail que nous suggère la graphie de la préposition .s",7i' (i). La forme à peu près constante de ce mot dans les différents manuscrits est sus ; mais, tandis que pour les Vies de Philopœmen-Flaminius et de Sertorius-Euménès, l'édition de 1559 hi corrige en sur, dans la Vie de Démétrius nous rencontrons encore à cette date sei~e fois la graphie sus, et ce n'est qu'en 1565 qu'Amyot, dans sa seconde édition, corrigera cet archaïsme (2). Ce fait particulier trahit très clairement, de la part du traducteur, une certaine négligence dans la revision, en i))9, de la ^ ie de Démétrius. Or cette hypothèse, nous l'avons dit, a aussi l'avantage de concilier les deux constatations, en apparence contradictoires, auxquelles nous avait amené l'étude de ce manuscrit. Elle explique, en effet, qu'Amyot, malgré l'antériorité et par suite l'intériorité de cette traduction, l'ait corrigée assez rapidement et y ait laissé des taches qu'il avait soigneusement effacées dans les autres. Une telle supposition n'a d'ailleurs en soi rien d'invraisemblable. Si nous songeons à la grande popularité de Plutarque dans la
(l) Il n'est pas question, bien entendu, des expressions courir ms. mettre sks, etc., oiisiis est adverbe et équivaut .i notre dessKs.
(2 Exactement 15 fois sur 16. Cf. de iné-me dans cette \'ie la forme des noms de villes non encore francisée en 1559.
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première moitié du xvi^ siècle, popularité qui est attestée par le nombre relativement considérable des traductions latines et même françaises de traités de morale ou de Vies séparées, nous ne nous étonnerons pas que l'œuvre d'Amyot ait été alors attendue avec impatience (i). Nous avons vu plus haut que lui-même l'avait promise dès 1554 dans la dédicace de son Diodorc ; et l'on peut croire que le public lettré n'avait pas oublié cette promesse. Nous en avons d'ailleurs un témoignage, entre autres, dans la préface de VEpitome des Vies de Plutarque traduit en français par des A venelles (2) : « A tant me semblant digne cest œuvre, dit-il (il s'agit des Vies de Plutarque), d'estre communiqué à toutes nations,
(i) Sur ce sujet, et", un intéressant chapitre d'A. de Blignicres, op. cit., pp. 162-193. Cette popularité d'ailleurs n'attendit pas lexvi°siècle et ne se produisit pas seulement en France. Il suffit de consulter la liste des premières traductions incunables d'auteurs grecs pour constater que Plutarque y tient une place tort honorable et qui ne laisse pas d'être au premier abord quelque peu surprenante.
Dans un thème latin de Marie Stuart dont le texte était composé par son précepteur i>)4), on lit (c'est Marie qui est censée s'adressera Elisabeth, fille de Henri II) : « Q.uum tam s«pe facio mentionem Plutarchi, aniica summa mea et soror, in meis epistulis, hoc tacio ut ad hune legendum te ineiteni. Nam est philosophas dignus leetione principis. » (Cité par Bourcicz, Les imriiii /'.'lies et la littérature de cour sous Henri II, Paris, 1886, in-S", p. 155.)
Cf. aussi le témoignage de Brantôme pour la période suivante : i< Les princesses de France, entourées de leurs gouvernantes et filles d'honneur, s'édifiaient grandement aux beaux dits des Grecs et des Romains rememoriés par le doux Plutarchus. »
(2) Le premier tome de cette traduction a seul paru, sous ce titre : Epitome OU: abrégé des Fies de\i ciutjuaute et quatre notables et excclleiis\\ personnages tant grecs que Romains \^ mises au parangon lune de lautre, extraict \ 1 du grec de Plutarque de Cbxronee^^ Premier volume \ ! | Marque] 1 1 à Paris De limprimerie de Philippe Dant'rie, et Richard Breton, rue Sainct Jacques;, A l'Hscrevisse ! Avec Privilège du RoyMVL\'IIL
C'est un des premiers ouvrages imprimés en caractères de civilité ; la Bibliothèque Mazarine en possède un exemplaire sous la cote 36059.
24 JACaUES A.MYOT
et lisiint huict Vies parlant jà très bon françoys par l'ori^'ane de feu Monseigneur de Selve, evesque de la Vaur, cognoissant le reste d'autre part estre sur l'enclume entre les mains d'un personnage comblé de tout savoir, éloquent et sutiisant pour manver dignement tant haute matière, donnant dedans avec tous les appareils requis et nécessaires pour venir au dessus des bancs, rochers ou escueils qui pourroient empescher ou retarder le cours d'un tant adventureux passage... » Ce recueil parut en 1558, c'est-à-dire un an avant la publication de l'œuvre d'Amvot. Cette même année, Michel de \'ascosan, l'éditeur du Diodore (1554), sans doute pour satisfaire à l'impatience de sa clientèle, réimprimait la traduction latine varioniiii des Vies de Plutarque. Dans ces conditions, on comprend qu'Amyot ait pu être un peu pressé par son éditeur de mettre la dernière main à l'œuvre entreprise depuis si longtemps et que cette édition de 1359 se ressente en quelques endroits, notamment dans les dernières Vies, de cette précipitation. Nous pouvons donc, avec beaucoup de vraisemblance, admettre que des trois manuscrits que nous venons de décrire, celui de Démétrius est le plus ancien. Nous essaierons plus loin de dater approximativement les deux autres, mais il nous faut auparavant revenir sur nos pas et considérer de même le ms. 1396 (Vies de Thésée et de Romulus) que l'attribution à Lazare de Baïf nous avait fait, tout à l'heure, laisser de côté.
Examinons d'abord les arguments que donne
LAZARE DK BAÏl- KT AMYDT 2)
M. Pinvcrt en faveur de cette attribution (i). Les voici :
I" Xous savons par les lettres mêmes de Baïf au cardinal de Lorraine (2) qu'il pria celui-ci de présenter au roi, en avril 1 5 30, sa traduction des \'ies de Thésée et de Romulus, et en décembre de la même année, celle de Xuma et de Lycurgue.
2" Du \'erdier, dans sa Bibliothèque (3), écrit à propos de Lazare de Baïf : « Premier il mit la main à la traduction des Vies de Plutarque et en fit les quatre premières qui soiil en In librairie royale de Fontainebleau ».
« Sans le moindre doute, conclut M. Pinvert, nous avons là (dans le manuscrit 1396) les Vies de Thésée et de Romulus offertes à François L' par Baït, c'est-à-dire une traduction française de Plutarque antérieure de trente ans à celle d'Amyot et l'une des plus anciennes, et, je crois, la première en date qu'on puisse signaler. J'ignore ce que devinrent les Vies de Lycurgue et de Numa (4). »
Remarquons en passant que Baït n'était pas, sans doute, « le premier » à donner une traduction française des Vies de Plutarque. Nous avons vu, en effet, que Simon Bourgouyn, et, vraisemblablement, le traducteur anonyme de la \'ie d'Antoine l'avaient devancé, et peut-être guidé dans cette voie. Il semble du moins qu'il ait été le premier à traduire des Vies
(1) Cf. op. cit., pp. 5 1-57.
(2) Ms. franc. 5941, fol. 92 à 170, passini. (3)în, 581.
(4) Pinvert, op. cit., pp. ))-)7.
26 JACQUES A.MYOr
de Plutarquc de ii;rcc en français, comme firent après lui George de Selve et Anivot.
Mais, pour en revenir à l'attribution du nis. franc. 1396, il faut a\()uer que les arguments en faveur de Baïf ne sont rien moins que convaincants, et qu'ils ne constituent, à vrai dire, que de simples possibilités. Le fait que La/are de Baïf a dédié au roi en 1 530 les traductions des \'ies de Thésée-Romulus et de Numa-Lvcurgue, ne saurait à lui seul nous faire identifier a priori les deux premières d'entre elles avec le ms. franc. 1396 de la Bibliothèque nationale, relié aux armes de François I*-''. — Quant à l'argument tiré de Du Verdier, il perd singulièrement de sa force si Ton songe que le ms. franc. 1396, comme les mss. franc. 1400 et 1401, a été acquis par la Bibliothèque royale dans les premières années du xviii'= siècle (i), et que rien, par suite, ne prouve qu'il fût encore en 158) dans la librairie de Fontainebleau. Il reste donc possible que la traduction par Baïf des Mes de Thésée-Romulus soit aujourd'hui perdue comme celle de Xuma-Lvcurgue, et que nous nous trouvions ici en présence d'une autre traduction des deux premières \'ies dédiée à François F'. Cette lu pothèse est précisément confirmée par un certain nonibre d'arguments d'ordre intrinsèque et extrinsèque que nous suggère l'étude attentive de ce ms.
(i") C'est ce qu'indique la inentioii suiv.intc de l'nbbé de Targiiy, bibliothécaire de 1726 à 1757 : 0 C>odex iuter recens partes 28. Regius,
7ÎI02 ».
LAZARH DE BAÏl KT AMYOT 27
Tout d'abord, nous remarquons sans peine que l'écriture semble bien de la même main que celle des manuscrits que nous avons attribués précédemment à Amvot, et que notamment elle est identique à celle du ms. franc. 1400 (Philopœmen-Flaminius). 11 suliît de même de comparer la lettrine de la We de Thésée (1396, fol. i) à celle de la \'ie de Flaminius (1400, fol. 29) pour être frappé de la ressemblance parfaite des couleurs, des motifs et des ornements dans la hampe des lettres.
Si nous admettions que cette traduction fût l'œuvre de BaVf, il nous faudrait supposer que le même copiste n'a pas sensiblement changé d'écriture entre 1530 et 1545 environ (i) : cela serait d'autant plus invraisemblable que, comme nous l'avons constaté, le manuscrit de Démétrius, certainement postérieur de plusieurs années à celui de Baïf, présente une écriture beaucoup plus jeune et malhabile que ce dernier.
D'autre part, nous avons dit plus haut que le copiste d'Amyot était, suivant Sébastien Rouillard, Adam Charles, maître écrivain de Paris. Or voici ce qu'écrit Lazare de Baïf au mois de mai 15 30 au cardinal de Lorraine (2). Il lui apprend que la transcription des deux premières \'ies est terminée et qu'il ne reste plus qu'à la corriger : « Je l'ai fait rescryre par troys fois et ne puys trouver homme de ce mestier
(i) Sur la date approximative des mss. d'Amyot, cf. plus loin.
(2) Je cite ce texte d'après les extraits qu'en adonnés M. Pinvert,
loc. cit.
28 IACQ.UES AMYOT
pour la langue frnnçoisc. » Ces derniers mots nous indiquent que Baït n'est pas dans un pays de « langue françoise «^ et en effet M. Pinvert a montré qu'il était à Venise depuis juillet 1529 et qu'il ne devait quitter l'Italie qu'en tévrier-mars 1534 (i)-
Ce n'est donc plus seulement à quin/e ans d'intervalle, mais encore à deux cent vingt lieues de distance, que notre copiste — parisien — aurait écrit le manuscrit de Baïf et les manuscrits d'Amyot. Ces raisons pourraient sullire pour ébranler fortement l'hypothèse de l'attribution à Baïf; j'ajouterai pourtant une remarque avant de passer aux arguments intrinsèques.
En décembre 1530, Baïf écrit une nouvelle lettre au cardinal de Lorraine : « Monseigneur, dit-il, j'avois presque achevé de translater les Vies de Lvcurgue et Xuma. Mais comme estoit presque la fin, mon cscripvain s'est desbauché et s'en est allé, qui m'a esté grand desplaisir. Touttes fois j'ay espérance d'en recouvrer ung aultre bientoust et vous envoier les dictes Vies parfaictes et accomplies pour les présenter au Roy, s'il vous plaist me fiiire ce bien. »
Il semble bien, d'après ces textes, que la tin du manuscrit de Lycurgue et Numa doive être d'une autre main que le reste du volume ; mais nous n'avons aucune raison de supposer que le même fait se fut déjà produit pour le premier manuscrit. Bien
(1) Cf. Piiivcrt, op. cit., pp. u)-20 et 60-61.
LAZAKK DE HA 11- HT A.MVOT 2^
au contraire, « il la tait, dit-il, rcscriprc par trovs fois » ; et d'ailleurs, s'il en eût été ainsi, n'eût-il pas, en décembre 1530, rappelé à son protecteur que la même mésaventure lui était déjà arrivée pour les \'ies précédentes? Or précisément les derniers feuillets du ms. franc. 1596 trahissent la main d'un second « escripvain ». Cette fausse coïncidence me semble constituer un nouvel argument contre l'identification de la traduction de Baïf avec le ms. franc. 1396.
Passons maintenant aux arguments d'ordre intrinsèque. Si nous étudions le texte de ce ms., nous constaterons que l'édition de 1559 s'en sert absolument comme elle s'était servie des deux manuscrits de Philopœmen-Flaminius et de Sertorius-Euiuénès.
Prenons en pour exemple le début même de la \'ie de Thésée (i) :
Manuscrit. Tout aiusy comme ceiilx qui fout les tables de i^^eoi^'rapbie csijuelles le monde est représente en pliitte painttire, 6 cher am\- Sossius Senecion, ont accoustumé de supprimer aux extrémité/ de leurs chartes les régions dont ilz n'ont point de cougnoissance, et puis escn're eu certains endroict:^, quelques lel:^^ esc ript eaux : Oultre ces oays ici nv a plus que
Édition.
Ainsi comme les Historiens qui descriveut la terre eu figure, * ami Sossius Senecion, ont accoustumé de supprimer aux extrémités de leurs cartes les régions dont ilz n'ont point de cognoissance, et eu cotter quelques telles raisons en marge :
Oultre ces pavs icv n'y a plus que profondes sahlounieres sans eau, pleines de bestes venimeuses, ou de la vase que Von
('i)Nous .avons public cette version manuscrite de la vie de Thésée dans la Revue d'histoire littéraire de lu I-niiice (Avril-Juin 1907).
JACQUES AMVOT sans eau >ic pcult luirii^cr, on Li Sc\tliic 1
sablons cl ai eues pleines de bestes venimeuses, ou des uhiret:^', là on le soleil ne iloiuie jaiiidis, on bien les inontdii^nu's de Sc\tliie* ou la nier glacée : ains\' en ceste même histoire en laquelle j'av piiriui!^wiine\x:s vies des illnslres hommes les unes avec les aultres, après avoir suiv\- tout le temps dont les monument/, sont encore si entiers que l'on en peult/ii/Vf qnelqne vraisemblable récit et en escrire à la * vérité, je puis bien dire maintenant des temps encore plus anciens et pins recnle- du nosire :
ce qui est auparavant n'est * que toute fiction monstrneuse et tragique et * fables * que les poètes ont controuvées, où il n'y a ne (ce) certaineté aucune, nv apparence * de vérité.
Ms. l'ranç. 1 396, f" i.
Ajoutons à cet exemple celui d'une traduction en vers qui a été textuellement reproduite, sauf une variante que nous sii^nalons :
^ Manuscrit Var. de \'VA.
Ils n'usent point de Tondes en bataille Xy d'arcz auss\-, mais d'estoc et de taille, Quant Mars sanglant sus la plaine mortelle = sur Va commençant sa meslée cruelle
La se Jaicl-il maint exploit inhumain = Alors ibnt-il/.
Kn combattant d'espées main à main.
déserte pour le froid ou bien la mer glacée : .ainsy en ceste mesme histoire, en laquelle j'av compare les vies danlcuus I.Hvnmes illustres les unes avec les aultres, ayant suwv tout le temps duquel les monuments sont encore si entiers que l'on en peult parler avec quelque verisimilitude ou en escrire a la reale vérité, je puis bien dire* des temps* plus anciens et plus «/o/V;/^- du présent : ce qui est auparavant n CSX plus que* \\cùon est range* et ne trouve Ion plus que fables n/onstrueuses que les poètes ont controuvées où il n'v a certaineté * nv apparence quelconque de vérité.
Éd. 1 5 )9, f*> I.