‹ Jacques Amyot, traducteur des Vies paralleles de PlutarqueChapitre 116 sur 164 · AMYOT ET TURN'EBE 47 I · texte numérisé non relu

AMYOT ET TURN'EBE 47 I

nion mentionnée par lui sur un recueil manuscrit de variantes, ou ne serait-il pas plutôt l'indice d'une communication orale laite jadis par Turiièbe à Amvot ? Autant de questions auxquelles il serait téméraire, nous semble-t-il, de donner une réponse catégorique, sans s'être livré à un examen minutieux que nous ne pouvions entreprendre ici.

Pour les Fies parallèles, les éléments du problème sont beaucoup moins nombreux : il n'existe pas en effet, du moins à notre connaissance, d'exemplaire grec des Fies annoté par Turnèbe ; d'autre part celui-c n'en a donné aucune édition ni aucune traduction (i). Amyot ne pouvait donc lui emprunter de corrections qu'oralement, ou en consultant les différents recueils d'érudition qu'il publia, en particulier les Adversaria.

(i) Notons pourtant qu'Aniyot semble avoir profité au moins une fois pour les Vies Paialklcs des éditions qu'avait données Turnébe de traités moraux de Plutarque :

En effet, dans la vie de Romulus (éd. aldinc ii v"), on lit : a-jTT, yàp 'f-j/T, ;T,p->-, ipfjTT, xaO' f.pâvtAî'.TOv. Ce qui est bien traduit par .Amyot en manuscrit (ms. fr. 1 596. fol. 66 v») : la plus seiche liiiie est la meilleure, et dans l'édition de 1559. (24. K-) l'ame la plus seiche esloit la iiieillcurc. » Mais à cette traduction il substitue en 1565 : Ai lumière seiche est la meilleure àme.

Cette correction provient d'une variante signalée en effet dans l'exemplaire de l'Arsenal : suiit qui legant aô^T, yîp ^T,p+, '^\i'/t^ àptaiT,.

Or, si je n'ai pas rencontré dans les notes des commentateurs ou les œuvres des érudits contemporains de correction pour ce passage de la \'ie de Romulus, en revanche la même phrase d'Heraclite rapportée par Plutarque dans le de defectu oraculorum sous cette forme aÛTT, yàp '}'-'/+, y.aO" T.pixAî'.TOv est corrigée en aùv+, yàp ;T|pT,. '{'U/t, ïO'JdJTâTT, par Turnébe dans une note de son édition du de defectu oraculorum (i^yb), et par Mercurialis dans ses Varix lectioues (W . 2). Mais ce dernier ouvrage ne fut publié qu'après 156Ï. N'ous pouvons donc, je crois, en conclure que c'est à Turnébe qu'Amyot a emprunté cette correction qui est inscrite aussi dans son exemplaire grec des Moralia, p. 249. (On la lit aussi au folio 291 de l'exemplaire de Turnèbe.)

Cet ouvrage, comme l'on sait, comprend 30 livres ; les douze premiers parurent en 1564, les douze suivants leur furent ajoutés en 1565 ; enfin en 1573 parurent les six derniers livres. Xous citerons plus loin, à propos des notes de l'exemplaire deMelun(vers 1583), une correction d'Amyot dont nous croyons trouver la source dans ce dernier recueil de^.-Jdversnria (L. XXVII, ch. 26). Pour les deux premiers, parus du vivant de Turnèbe, nous ne rencontrons guère qu'un exemple de ce genre. A propos d'un passage de Tacite, 17, Turnèbe (L. IV, ch. 7) écrit: «Ego ex Plutarcho in Galba scribo lesserûriiini s^icitlaiorcni. Pt Vcînriuni ûptionoii : ejus verba proferamsv oà tojto'.ç

o'JSTO'JO'.oc y.yX 3àoê'.o:. 0 aàv otztÙov 0 ok ■zt'y-zzy.z'.oc. i ■ i i • i i i •

ryj'to •'ko xaAO'jvTa*. o', o'.avvi/,(.)v xal rJ'.OTZvrooyy I t II 't

•J7r^,p3c-'laç TsAoûvT^ç », et il justifie les corrections qu'il apporte au texte des éditions. Celui-ci en eflet était assez différent : £v oè tojto'.ç '-oJc'.oç xal ^3àoS',o; 0 usv, ottÛov 60L TrTTîpâp'.oç, 0'JT(o yao xaAO'JVTa', 0', ot.' 7.yvi).(ov xal o'. 07:T/]p(ov j-r^zf7'.y.; tîAO'jvt;;. Dès 1559 (fol. 727, A), Amyot avait interprété comme il convient o'-ayriAcov et o'.o-f/.pcov. déjà rétablis par latraduction variorum, mais qui ne léseront ni par Xylander ni par Cruserius ; il lisait aussi Oplio ; mais ce n'est qu'en 1565 qu'il corrige Iterius en Vctiirius (i). Or cette dernière correction que propose Turnèbe, est indiquée également dans une note de Xylander (2).

(i) Toutes CCS corrections sont mentionnées une ou plusieurs lois dans le volume de l'.Arsenal. fol. ^58, v'.

(2) juste I.ipse (comni. sur Tacite, 1,2)), corrigcnussi en oùsioûpioç. — ÔTCTiwv, — Sta-'ysAdJv, — 5ioTtxf|p(ov ; mais ce Commentaire n'.iyant

— Ici encore, on le voit, il est difficile de se prononcer sur les rapports de Turnèbe et d'Amyot : plusieurs corrections que le premier ne publie qu'en 1564 sont adoptées par le second dès 15 59, et celle qu'il n'introduit qu'en 156) peut lui venir d'une autre source, telle que Xylander.

Xous rencontrons en revanche dans les Advcrsarin, de 1564 et de 1565, bien des corrections qu'Amyot a ignorées : par exemple, Turnèbe (L. VI. ch. 5), à propos du Flamcu fiirinulis, cite la phrase suivante du de Viris illitslribus : « Ht Pomponio amico apud portam trigeminam, P. Lectorio in ponte sublicio persequentibus non resistente, in lucum Purinx- pervenit, » et il ajoute : « Idem istud sic Plutarchus scribit in vita Gracch. ooc 'iOâvs'. 'x'.y.zv/ sî,; Uoov 7.).to; so'.vvjcov xaT7.'^yY(ôv. ïta Plutarchus Fiirimnn interpretatur Furias cui sententiiL' nec intercedere possum, neque quicquam diffindere, ut inquit Flaccus, cur non ei assentiar. » La correction de Turnèbe est aussi faite par Cruserius « in lucum Furinx' », mais Amyot semble l'ignorer, car il ne la mentionne même pas dans l'exemplaire de l'Arsenal, 269 r". (i).

p;irii qu'en i)74, il ne saurait nous intéresser ici. Nous pouvons du reste supposer avec vraisemblance qu'il a emprunté ces corrections à Turnéhc.

( i) Rapprochons de cet exemple l'exemple suivant tiré des Moralia : Turnèbe dans sa Dissertatio ad Lihrum Ckcronh de f'tili) parue en i^î^. cite le passage suivant du -Eol tûv à&£3"/.c>vT(iJV loï; s'-Aosùsoiî : •< AT,|iôxpiTo; £v "'ivo; x'.vrijîoj; tô y-aTà TzXif.O'/... » et il propose de corriger —ÀiYiov en T/a,-'T,v. Or Ann'ot ne mentionne aucune variante dans son exemplaire ("p. 268) et conserve le texte courant dans sa traduction. Ajoutons que l'exemplaire de Turnèbe (p. 517) ne contient luimême aucune note à propos de ce mot.

Ces exemples contradictoires, d'aillLurs trop peu nombreux, ne nous permettent donc, pas plus pour les Fies parallèles que pour les Morales, d'apporter une solution catégorique au problème de la collaboration de Turnèbe et d'Amyot ; mais nous pouvons du moins tirer des remarques qui précèdent cette conclusion que la collaboration de l'illustre helléniste, attestée par un témoignage contemporain, et d'ailleurs à priori très vraisemblable, a été sans doute, en particulier pour la traduction des Iles, beaucoup moins importante que les détracteurs d'Amyot ne l'ont prétendu.

AMVO'I" ET MURET

Un autre recueil manuscrit de variantes dont Amyot a pu profiter pour l'établissement de son texte est le volume connu sous le nom de Muret. C'est un exemplaire de l'édition d'Aide de 15 19, qui, après avoir appartenu aii collège des Jésuites à Rome (iv, 8, b.) auquel le neveu de Muret légua la bibliothèque de son oncle, est conservé aujourd'hui à la bibliothèque ^'ictor-Emnlanuel (68, 7. F i.) — Les marges de ce volume portent des variantes manuscrites qui ont été en partie publiées par le Prof. Walz de Tubingen (i). D'autre part Wvttenbach a parlé de ce \()lumc dans l'introduction de son édition des Moral'ui (2). Mais les obligeantes recherches que M. Louis

(i)Da!is la Xfilschrifl de Ziiiiniermanii, ainiccs 1854 et 185 v Non ji'avoiis eu sous les yeux que cette rciiupressiou. (2) T. I, pp. l.IX-LXI\-.

AMYfvr HT MUKKT 47^

Châtelain, membre de l'Ecole française de Rome, a bien voidu faire à notre intention (i), nous permettent d'apporter à ces indications quelques compléments ou corrections, grâce auxquelles nt)us pt)urrons fonder nos hypothèses sur un terrain plus solide.

Tout d'abord, contrairement à l'assertion du catalogue de la bibliothèque Victor-lîmmaiiuel (« Forse del Mureto. Una nota sul frontespizio lo dice »), le nom de Muret ne se trouve pas parmi les indications manuscrites qu'on lit sur le 8'' feuillet (feuillet de frontispice) ; ces indications, qui ont été reproduites par Wvttenbach, consistent dans la mention des manuscrits collatioimés et des signes employés au cours des annotations p(^ur désigner chacun d'eux; elles se terminent par cette note anonyme : « Hanccastigationum copiam mihi fecit Donatus Jannoctius Florentinus vir morum probitate et doctrina pr:ustans. »

Cette dernière indication atteste qu'une partie du moins de ces variantes ont été fournies, sinon inscrites sur cet exemplaire par Donato Giannotti (2).

Amyot, comme le remarque M. jâger, a pu connaître cet érudit à Roiue et avoir ainsi communication de son exemplaire en i))0-i))2. Ajoutons qu'il a même pu le rencontrer en France après cette date, car nous apprenons par la correspondance de. Muret que Giannotti se trouvait alors avec Lambin, dans l'entourage du cardinal de Tournon^ dont nous

(i) Nous sommes heureux de lui en exprimer ici tous nos remerciements.

(2) Sur Donato Giannotti, mort en 1572, cf. entre! autres ouvrages, les Eloges des Savants de Teissier. t. I, pp. ^Si-}S2^-

47^ JACQ.UKS AMYOT

avons étudie plus liant les relations avec Anivot. Mais les leçons de Giannotti sont empruntées à des manuscrits italiens qu'Amvot avait pu, pour la plupart, consulter lui-même (i), et nous n'avons aucune raison de supposer qu'il se soit contenté de relever les variantes signalées par Giannotti ; nous pourrions même tirer la conclusion contraire du lait que beaucoup de ces leçons manquent dans le volume de l'Arsenal ; car, s'il est tout naturel qu'Amvot, en collationnant un manuscrit, ait laissé échapper un nombre parfois considérable de variantes, cette hypothèse est fort invraisemblable, lorsqu'il s'agit non plus d'un manuscrit, mais d'un exemplaire chargé de corrections marginales.

Pour le second possesseur de ce volume, la tradi-

1 1) M. Koiinit Zieglcr dans le trav.iil souvent cité sur la transmission des Vies de Plutarque identitie (pp. 192-193, notes), le manuscrit de Ridolfi désigné dans le du/c.v Jaiiiiotianin Miinii par la lettre S, avec le Parisinus A (1671) : nous avons tait la véritication pour la Vie de Démosthène, et nous avons trouvé un exemple qui, s'il était certainement établi, infirmerait cette hypothèse : si l'on en croit Sintenis (éd. niaj.), en effet, la leçon -•?,; t.jl-zoIo'j; cÔT'j/'j'JTr,.; (fol. 275 v" de l'édit. aldine!, serait donné par S, T, q. itous trois manuscrits de Muret) : or, nous lisons dans A pour ce passage la leçon des éditions du xv!*" siècle tf,; TaTotoo; àT'j/O'jo-r,;. Si l'on s'en rapportait seulement à l'appareil critique de Sintenis, on pourrait alléguer d'autres objections analogues, mais, vérification faite, pour ses exemples A présente bien la variante relevée dans S. — De même M. Ziegler identifie le manuscrit T de Ridolfi avec le Parisinus D (1674) : or le même passage nous amène au même résulta^ que pour S ; en efFet, T, d'après Sintenis porte sÙTu/O'jTr,; et nous lisons ix'jyo'JsT,; dans le Parisinus 167.}. Que conclure de ces faits ? Si les variantes de S et de T sont exactes, l'identification est fausse ; mais il est plus probable que nous avons affaire à une erreur, soit de Sintenis, soit de l'.innotateur du xvi" siècle, et que la leçon e'JT'j/0'jTr,î n'est pas donnée par S et T. L'identification proposée par M. Ziegler du manuscrit R, de Ridolfi avec les Parisini j (1679) et H (1677) n'a pas été contredite dans notre vérification pour la Vie de Démosthène.

MLRHT, GIANNOTTI, LAUREO 477

tion, nous l'avons dit, ne peut s'appuyer aujourd'hui sur aucune preuve matérielle.

On peut même lui adresser une objection assez i^rave : si le nom de Muret ne lii^ure pas sur ce volume, on v lit, en revanche, au second feuillet, l'indication suixante : Jlniriitii Laiirei cl niiiiconnii, et il n'est pas impossible que ce Laureo soit l'auteur de la note anonyme et aussi d'une bonne partie des annotations marginales (i). Nous savons, d'ailleurs, que Muret a été en relations assez intimes avec Laureo, qui fit longtemps partie, comme Lambin et Giannotti, de l'entourage du cardinal de l'ournon, et qui par suite eut sans doute mainte occasion de rencontrer Amyot (2). Ainsi, lors même que le volume de la Bibliothèque Victor-Emmanuel n'aurait appartenu qu'à Laureo, Amyot aurait pu en avoir connaissance, et c'est pourquoi nous essaierons de trouver dans l'étude des variantes elles-mêmes, les indices de cette communication. Mais nous savons aussi que Muret avait de son côté étudié le texte de Plutarque(3), et qu'il a pu en faire profiter Amyot. Les deux érudits se sont trouvés ensemble à Paris tout d'abord en

(1) \'inccn/.io Laurct), 1,25-1)92, mourut sept ans après Muret, et léi^ua, comme lui, sa bibliotlièquc au collé<îe des Jésuites à Rome; on ne saurait donc tirer, en faveur de l'attribution traditionnelle, aucun •irijument du lait que le volume porte le cachet du collège romain. Sur i-aureo, cf. sa r/c par Ruggerius Tritonius, Bologne. 1599; Teissicr, <>/•. cit.. II, pp. 191 -195 ; H. Picot, Lcf I-iiriiaiis I/aliaiiisuiils, I, pp. 110 et 116.

(2) Ct'. sur ces relations plusieurs passages de la (Correspondance de .Muret avec Lambin, notamment en 1558-1559 (Ed. Ruimken, t. I, pp. 584, 588, 591, 594-95' 597)-

(5)(^t. le témoignage de .Muret; éd. Rulinken, t. I, p. 656, et t. III. p. 82.

47^ JACQU1-:S AMYOT

1551 et 1552, et plus tard, pendant le séjour (1561- 1562) que Muret fît à la suite Hippolvte d'Esté, cardinal de l-\-rrare, en France, dans plusieurs résidences : Beauvais, Paris, Saint-Germain, Monceaux et surtout labhave de Karolilocus ou Chaalis (au sud de Senlis) dont le Cardinal était abbé commendataire. C'est très probablement pendant ces deux années qu'il faut placer la lettre de Pierre Morin à Muret, qui est la 70' du i'^'' Livre des EpisloLv de Muret, (i) Quoiqu'il ne soit question que dans un court passage des rapports d'Amyot et de Muret, et de la collaboration de ce dernier à l'étude de Plutarque, nous croyons utile de reproduire cette lettre en entier, à cause des difficultés qu'elle soulève, et aussi de quelques hvpothèses intéressantes qu'on peut présenter à son sujet (2) : « Cum Theologum ■Grajcum pnvdicatione incitatus tua admirari co,=pissem, isque hue venisset, cum ego discipulo meo. forte operam darem ; permoleste tuli, eam me conveniendi hominis doctissimi atque humanissimi potestatem per imprudentiam amisisse. Et quo dolorem meum desideriumque tanti \iri lenirem, et aliquid eorum litterarum elicerem, quibus imprimis delector, scripsi ad eum, mandavique ei, cui litteras dederam, ut studiose percontaretur, ubinam esses, ut valeres, quid ageres. Is te ibi esse renunciavit, se veritum esse tecum loqui : et propter redeundi festi-

(i) Sur les rapports de Pierre Morin et de Muret, ci. Dejob, op. cit., passim.

(2) Nous exprimons ici nos remerciements respectueux à M. Dc'ob qui a bien voulu faciliter nos recherches au sujet de cette lettre.

Page 1