CORRECTIONS FAITES SANS SE REPORTER AU TEXTE GREC
Mais Amyotj on le pense bien, pas plus dans ses revisions de 1559a 1583, que pour la préparation de sa première édition, ne s'interdit de faire des corrections en dehors du texte grec.
Parfois, sans s'en douter, il commet ainsi de véritables contre-sens. P. ex., dans TErratum de 1559:
359, D. I! avait bien traduit : le texte grec : i-zx'.po^ éauToO, xal ôwjjLatojv 3Û|j.;ixyov par c lui faisant cest honneur que de l'appelier son am\' et allié du peuple romain. »
Mais il corrige, sans doute à cause de l'expressior. habituelle « amv et allié ->, en " ... l'appeler amy et allié du peuple romain ».
L'exemplaire de l'Arsenal ne porte aucune note à ce sujet ; ce qui prouve bien que la correction ne repose paN sur une variante.
De même en 1565 :
41.1, C. " il laisoit un peu mention des Rovs au commencement ■>.
Texte grec : -cwv ^:ii:'),àt,i'j èr.:u:/r^iHîi;. Coït. : «... un peu mention du sang royal ".
■616, F. : " tellement que depuis il/, devinrent plus violents en taisant justice à leurs subjets ■>. Texte grec : repl Ti; oixanôsî'.; 'i'.a'.ôxïpo'.. L'expression « faisant justice » semblait sans doute à
CORRECTIONS INDEPKNDANTF.S DL' TEXTK 553
Amvot en contradiction avec le contexte, et il l'a corrigée, à tort, en : u commandant à leurs subjets ".
625, K. : " Poliorcetes, c'est-à-dire assiegeiir et preneur de villes ...
La correction de i)6) : n lorceur et preneur de villes •>, pour renforcer l'idée, ne rend plus le véritable sens.
Mais les corrections faites sans le texte grec ne sont pas toutes des inhdélités. Le plus souvent elles introduisent un éclaircissement utile, ou elles insistent sur la suite des idées et la liaison logique des phrases.
Erratum de /;/V.
105, H. : "Zenon conseilloit à ceulx qui disoient que la gravité de Fericles estoit une présomption et une arrogance, qu'il/, feissent les présomptueux ».
Texte grec : 6 vr,v(.<v ~izv/.£t.i: -/.ai aJTo-J; ti i:o:o'j-
TOV 00^0X0 [A-EÏV.
Corr. : "...qu'ilz feissent les présomptueux comme luy... n
161, D. : " Si ce n'est que l'on veuille dire qu'Alcibiades a esté plus grand et plus excellent capitaine, d'autant (/;/'// a plusieun fois combattu ses ennemis. »
Texte grec : r'ut-j i\ \xi, ti; Oéao'. tov àAx.S'.ioT.v. ot: y.al xati ■'•f,v y.al y.afi OâÀaTTiv fv -oVaoï; à''(T»7'. v'.xôJv... irooaivc'.v TsXetfJTîpov 7ToaTT,yov. Corr. : « qu'il a plus de fois ».
Cette correction indique mieux la s\métrie de la comparaison, sans modifier d'ailleurs beaucoup l'intention du texte.
534, K. : " Hntrc plusieurs qui aimoient les vertus de Caton il v en avoit qui le monstroient et le descouvroient les uns plus que les aultres. Oiiiiittis Horleiisins... »
Corr. : « comme Quintus Hortensius... » Dans cet exemple la correction a pour but d'insister sur la suite loij;ique du développement.
De même, la crainte de Téquivoqne et le souci de la clarté lui font parfois ajouter un ou plusieurs mots, souvent avec raison :
617, F. : " en tuvle ".
Corr. : << en forme de tuvlc. »
Edition de ij6).
Les corrections de ce <;enre sont beaucoup plus nombreuses en 1565 : d'abord pour augmenter la cohésion logique des phrases et des propositions :
399, I. : « il les feit tous occire... it'cstaiis pas iiioiin de quatre mille hommes. »
Corr. : « combien qu'il/, ne feussent pas moins. »
402, C. : « prit prisonniers aulcuns des capitaines que l'on cnvova contre lu\- : il iles/eit (2otta. >> Corr. : « entre lesquelz il desfeit... »
402. F. : " quand il entendit... // donim. « Corr. ; « si donna... )>
Si, au lieu de considérer trois ou quatre pages, nous voulions extraire les exemples de plusieurs Vies, nous pourrions allonger indéfiniment cette liste.
La préoccupation de ne rien laisser à deviner au
CORRECTIONS INDÉPENDANTES Dl" TEXTE 5 ) 5
lecteur amène également dans cette seconde édition des additions et des redoublements :
408, H. : " par l<j bégaiement tic leur parler. »
Corr. : i< de leur parler entre leurs dcns. »
414, F. : " des Argyraspides, c'est-à-dire des souldardz aux boucliers d'iirc^ent. »
Corr. : « d'argent ou argentez. »
616 F. : « façon de se seoir. »
Corr. : « façon de se seoir à table. »
617, D. : « et la beauté delectoit ses einicniis. » Corr. : « jusques à ses ennemis. »
él8, H. : « et bannirent les autres. »
Corr. : « et bannirent les autres de la ville. »
Exemplaire de Meliin.
L'exemplaire de Melun nous fournit un grand nombre de ces corrections faites indépendamment du texte grec et des traductions latines, corrections qui d'ailleurs souvent sont regrettables.
27, C. : " eschapperent ilz (les Athéniens) le danger de souffrir par luv (Theseus) ce que les Troiens souffrirent depuis pour une mesmc cause par Alexandre Paris. »
Corr. : « jadis. «
Le texte grec : Ôeoù; âvtLTÔ-yra; Ta6£Ïv 5 TpôJe; Iraftov ZC iAe'Eavooùv. laissait le choix entre les deux interprétations ; mais la deuxième, si elle a un sens précis, est historiquement inexacte. ...
556 JACQUES AMVOT
164, H. Hii tacc de u Lvgiistins ». il ajoute en note : « ce sont ceulx de la coste de Gènes. »
Cette explication de géographie historique est pour Aniyot l'équivalent des transpositions et modernisations que nous avons déjà signalées : c'est d'ailleurs, senihlet-il, une étiquette qu'il accolie à l'expression L\-gustins ou Liguriens, parfois dans le texte même.
P. ex. éd. 1567, t, II, p. 627 ; il traduit le seul mot Àtyûojv par : w des Liguriens qui sont ceulx des montagnes et de la coste de Gènes. »
Or, dans le passage que nous étudions, le grec disait déjà que les Lvgustins étaient des montagnards ; il ne restait donc plus à indiquer que le second détail : c'est ce qu'a tait Amvot dans sa note.
De même, quelques lignes plus bas, 164, H. il précise la traduction « celle lisière de marine » par la note : « on l'appelle maintenant la rivière de Gènes. •> j
281, A. : « Cela estoit la plus vieille querelle qu'il ICIeonvmus] eust contre le corps total de la chose publique, mais outre celle là il en .ivoit une autre particulière pour telle occasion... » Le texte était ; xal toOto iiàv r,v xo'.v^jv lyxAr, jj.» xxl TTosaê'jTepov aÙTo) toô; toù; izo'kixy.:;. Toutes les nuances de cet texte étaient fort bien rendues dans la traduction de 1559-67 : une cause de querelle publique [xoivô;] et ancienne [irpeTS'jTîpov] vêtait opposée à une cause de querelle particulière et plus récente. [Cette seconde querelle avait pour motif le mariage de Cleonymes, à un âge avancé, avec Chelidonidel.
.Mais Amyot en se relisant a voulu substituer .1 l'opposition tirée de la chronologie une autre oppositii)!' que lui suggérait le contexte : i" l'importance plu^ grande de lu première ijuerelle ; 2^ son honnêteté plus
grande. Doù la leçon : << Ccstoit la principale et plus honeste querelle ■■, qui nest nullement justifiée par le texte grec.
En revanche, la correction suivante, quoiqu'elle ne soit pas nécessaire, est fort acceptable :
358, I. : X .\insi feit il ce que peu de capitaines ont jamais sceu taire, c'est qu'il usa de tardité pour exécuter et de hardiesse pour assurer son affaire. " Le grec opposait en effet : « tt, |j:îaat,ie'. iaèv iv â'pyfi) )) à (i TT| TOAUT, 0" ÛTèp jiasaAEiai; ». La correction consiste à renforcer cette opposition en remplaçant « hardiesse » par « soudaineté de hardvesse. »
3y2, D. : « il estoit plus digne d'estre mis aux ceps que non pas au renc des gens d'honneur ».
1 exte grec : zô> -Aij'ii'fi'. ai aaov "xo^iTr, ■/.(<>•/. Corr. : « aux ceps ou au carcan >■>.
Le motif de cette addition n'est pas très aisé à discerner. Est-ce pour arrondir la phrase? Est-ce parce que ceps était déjà moins intelligible que carcan ? Est-ce enfin à cause de la traduction, et surtout de la note de Xylander : « Quod autem carcercm et compedes dixi, in Gnvco est vcj-iojv... Erat autem ligneum quod alias xAo'.ô; dicitur, cui sontes ita illigabantur ut coUuiu coruni deorsum comprimeretur neque suspicere possent. »
Xicot dit de même que certains ceps enserraient la tète du condamné « presque ainsi que fait aujourd'lnii le carcan. »
389, I. : « Le Barbare luy ayant... »
Corr. : «Le Barbare Ariamnes luy ayant... )> Insistance habituelle : adjonction du nom propre au substantif qui le désigne.
354, K. : " appeler capitaine. »
Corr. : « appeler imperator, c'est-à-dire souverain capitaine. »
395, C. : " ou seigneur capitaine. " Corr. : « ou imperator ».
Nous avons étudié la première de ces corrections au point de vue euphonique. Remarquons que toutes deux ont ici en vue l'exactitude, et transportent en français un mot antique, non pas, il est vrai, le mot grec aj-roxpitop. mais la traduction latine iiiipei\ilor.
420, E. : « cela fascha Agesilaus qui estoit sur sou embarquement, et s'en alla de là tout courroucé contre les Thehains avec mauvaise espérance de l'issue de son vovage, à cause de son sinistre présage. »
Texte grec : -/aAsrÔ); oiv à'/wv 0 à-T.îiAao;, i~i7:\zi ToT; Tî hrfj-x'.ry.- oïdipy^Tuivo;. xal y£70Vj); o'jtî/.t:;; o'.i TÔv oîwvov.
Le grec, on le voit, unissait les deux dernières propositions par Tî et /.il : mais la deuxième idée était plus importante que la première, et plus précise. C'est pourquoi Amvot a corrigé en : " se partit de là non seulement indigné contre les Thebains, mais aussi avec mauvaise espérance... »
461, A. : (t mais il faut laisser cela ains\' comme il plaist aux Dieux en ordonner ».
Cette traduction rendait bien le texte grec : à)vAà xaÛTa \x.ï'/ JaTov wtttîo ïyv. Ta xwv Oioiv. Mais le souci d'observer la succession des idées la fait corriger à Amyot de la manière suivante : « comme il a pieu aux Dieux.... »
Nous avons souvent relevé en 1559, et même dès le ms., des modifications de ce genre.
49^, I. : « il demanda un estât de Tribun, c'est-à-dire de capitaine de mille hommes de pied. » Le grec disait ■/•.\:-zp/i-x. et le latin de la trad. variorum « tribunatus » ; ce qui était sufrisamment expliqué par la longue traduction d'Amyot. Pourtant il a craint, en 1580, qu'il y eût équivoque sur le mot « tribun », et il a ajouté « de gens de guerre. »
Cruserius traduit « trihiiniis inilitum » ; mais je ne crois pas qu'il faille chercher là l'origine de la correction, en somme très explicable, d'.\mvot.
495, 13. : " il [Caton] suada au Sénat de leur taire distribuer gratuitement du bled pour un mois, laquelle distribution venoit à apporter de despense )wuvelle à la chose publique la somme de cinquante mille escus. »
Dans l'exemplaire de Melun, Amvot remplace « nouvelle » par « extraordinaire ».
Cette correction est faite uniquement pour la logique de la phrase. — En eflfet une dépense nouvelle est une innovation qui doit être continuée, et une dépense extraordinaire est une exception unique.
Or Amvot avait indiqué qu'il s'agissait d'une excep tion en écrivant plus haut : <c pour un mois >k
Mais cette traduction elle-même était v.\\ contre-sens, et la correction de 1585 en est un autre.
Le grec disait en effet : z-i:sz T'r.v zj-;-/.\r,-zv) ir.'j- 'n'.'xx: 5'.TT,p£j'.ov aCixoï; I;jijat,vov. i\ oy oaziw,; ;jLàv ziVTaxÔT'.av TrîVTTiXOvra uvo'.âo:; sv.aCî'.O'. -yj'Sf^b^iwz'j To"; a/./.o'.; iviAo');j.aT'.v.
Or dans cette phrase : i" I;j.;jl7-,v'jv (que les traducteurs latins rendent par ;< menstruum »), signifie « pour chaque mois » et non « pour un mois » ?
2° îv.a'jï'.o'. (qui n"a été rendu, ni par les traducteurs latins, ni par Amyot) signifie « par an ». Si Amvot
5éO JACQUES AMYOT
avait fait quelque attention à ce mot, il se serait sans doute aperçu de son erreur,
Nous vo\"ons donc que le contre-sens de la première traduction a été aggravé dans la correction de Melun.
Pour l'exemple suivant, le contre-sens semble être tout entier imputable à la correction. Kn etTet Amvot avait écrit :
51, l". « il/- dirent que les Dieux par evidens présages mcnassoient de venger ce sacrilège ".
et il remplace, en 1)83, n menassoient » par c menasserent )>.
Mais le grec, en employant Tinlinitif présent -j-os-r,- ;jiatv£'.v, indiquait très nettement qu'il \- avait simultanéité entre l'action de dire et le tait, de la part des dieux, de menacer. La correction d'Amyot indique au contraire — et à tort — qu'il s'est écoulé un certain temps entre l'apparition de ces présages et l'interprétation qu'on en donne. Mais faut-il croire quAmyot donnait lui-même cette signification à sa phrase. Et ne pouvait-on pas supposer qu'il n'y a là qu'un exemple de l'incertitude dans la concordance des verbes, dont nous fournirons plus loin des preuves incontestables ?
498, C. : " d'un huvle de senteur au lieu d'huvle ».
Le grec se servait de deux mots diftérents : ij/jpov i-/-' klzwj. La correction, qui a pmir but de réparer la pénurie du français, est : « d'un luule de senteur, au lieu d'huvle simple. »
Des addition.s et corrections explicatives nous passons naturellement aux modernismes. Ils sont d'ailleurs assez peu nombreux dans ces revisions sommaires.
Kn 1565 nous ne rencontrons guère que les corrections de ce genre que le traducteur avait omises dans la revision.
MODERNISATIONS ) 6 l
en 1555-58, de ses premières versions manuscrites (\'ics de Sertorius, Demetrius, etc.).
401, lî. : I-.i ville de Tigeiina.
Corr. : La ville de 'l"iiigis.
6 I 3 , FI . : Megara.
Corr. : .Megare.
621, I. ; Ptolomoeis.
{]orr. : Ptolomœide.
621, I. : 'Ivrus.
(^orr. : Tvr.
Signalons en outre le mot partisane (250, B-C), remplacé plusieurs fois pi\r jai-elot, moins sans doute de peur d'assimiler une arme antique' à une arme moderne, que parce que le mot partisane comme l'objet qu'il désignait était alors tombé en désuétude.
Parmi les retouches de l'exemplaire de Melun, nou^ pouvons signaler dans cet ordre d'idées : 394, K. le palefrenier remplacé par Fesiiiyer.
De plus en plus, en effet, la signification de palefrenier s'avilissait. Si autrefois on distinguait les destriers chevaux de bataille), les palefrois (chevaux de marche), et les roussins . (chevaux de travail), la désuétude dans laquelle étaient tombés ces trois noms, avait laissé se perdre la signification des mots qui en dérivaient, et le terme palefrenier, après avoir été synonyme d'(r«vt'/ (i) finit par désigner, selon la définition que donne le Dictionnaire lie l'Académie de 1694 le « valet qui pense le chevaux (2). » Hn efiet, en consultant les registres de
(i) «Le paki'rciiicr du Roy cstoit devant les cscuicrs du corps monté sur un grand coursier. » Chronique de Saint-Denis, III. toi. jH. citée par Lacurne Sainte-Palaye.
(2) t;t'. l'emploi qu'en t'ait Aniyot lui-même, p. ex. 414, A.
dépenses du xvie siècle, nous \- verrons la hiérarchie suivante :
Escuyer d'escuverie,
Mullatiers de lictiére,
PallelVeniers,
Lacquais,
Valletz de pié. (Cf. p. ex. Bibl. Xat., ms. Iranç. 10394 comptes de Marguerite de France, i^r trimestre 1 5 50 n. s.).
Rabelais écrit de même (II, 8) : « Je voy les brigans. les boureaulx, les avanturiers, les palefreniers de maintenant plus doctes que les docteurs et prescheurs de mon temps. » — et ce voisinage nous indique assez le peu d'estime qu'inspirait alors cette profession.
Enfin, à côté des modernismes, plaçons une correction assez différente, sans doute, mais qui ne mérite pas de former une catégorie à part ; je veux parler du tutoiement substitué au vousoiement. — On a vu plus haut que la tendance d'Amyot était très nette à cet égard et que, sauf pour la\'ie de Demetrius, sa traduction manuscrite nous offrait peu de formes plurielles. Il corrige ces dernières en 1559 soit dans son texte, soit dans l'Erratum, p. ex. 528, A, et encore dans l'édition de 156), par ex. 265, H.
CORRECriOXS DF, STYLl-