‹ Jacques Amyot, traducteur des Vies paralleles de PlutarqueChapitre 142 sur 164 · VOCABULAIRE · texte numérisé non relu

VOCABULAIRE

Ni les dictionnaires du xvic siècle, ni le Trésor de Nicot ne le mentionnent ; le substantif abstrait est chez eux ^rasseur et non grusiessc.

)02, A. : *< que la tribune aux harengues ne fust souillée et diffamée de sang et de morts ».

Corr. : « souillée et contaminée de sang... » Le grec air/ôvi» désigne une souillure au propre et au figuré : or c'est précisément le sens qu'avait jadis diffamer : cf. Eustache Deschamps, PoAw, II, p. 261 :

Nue est no char arrivée Nue rentrera eu terre Fors qu'elle vint affublée D'une orde pel diffamée De sang dont le cueur me serre (i). On rencontre même durant tout le xviie siècle le sens ancien de ce mot; p. ex. dans La Fontaine (Saiiil Malc). Par cent cruels repas cet antre diffamé Se trouvait en tout temps de carnage semé Mais Furet iére, après avoir cité les phrases suivantes : « Il a renversé cette sauce sur mon habit, il l'a tout difiamé. Il lui a donné du taillant de son épée et lui a tout diffamé le visage », ajoute qu'en ce sens le terme est bas (2). — Déjà au milieu du xyi^ siècle, dans son Dictionnaire latin-français (i y ^2), R. Estienne faisait, semble-t-il, très nettement la distinction entre les deux sens, et, à propos du mot macula et de ses dérivés, il résen-ait l'expression diffuiic pour les acceptions morales du terme latin. La correction d'Amvot semblerait indiquer que le sens moral qu'a aujourd'hui exclusivement le mot diffamer

(i) DiffiUiifr s'applique nicme ;i des coups; cL RonsarJ :

Sa vieille niere plus cruelle

Qu'une louve ardaiit de courroux

Sa rille diffama de coups.

(dans Du Breuil : Muses gaillardes, fol. 29 v".) (2) Cf. Littréj; et Huguet, Petit glossaire des classiques français, 1907, 8".

commençait à prcdominer des cette époque. — Notons d'ailleurs que dans sa revision, très incomplète, de l'exemplaire de Melun, il a laissé subsister ce mot avec le même sens dans la phrase suivante de la Vie d'Alcibiade : « Il luy coupa la queue... chascun le blasmoit fort d'avoir diffamé un si beau chien (i). »

(i) Signalons en note deux corrections qui concernent moins !a langue que le style :

316, G. : ancienne roidcuv.

Corr. : ancienne intégrité.

(Correction sans doute motivée par le rythme). 556, B. : faire bien ses besongnes particulières aux despeus et au danger public.

Corr. : et au danger du public.

« Né sous Louis XII, déjà remarqué par son successeur, déjà récompensé de ses premiers travaux par ce monarque protecteur des lettres, Amyot fut témoin des règnes de Henri II, de P'rançois II, de Charles IX, de Henri III et ne mourut que sous Henri IV, ayant ainsi traversé dans toute sa longueur ce mémorable xvi^ siècle, époque de transition entre le moyen âge et les temps vraiment modernes de notre histoire. Quatre-vingts ans de vie le firent assister à bien des mouvements, à bien des révolutions dans lE'tat, dans les idées, dans la littérature. Il avait pu suivre de l'œil ce développement de la langue française auquel il contribua plus que personne par ses écrits, et il avait vu se succéder plusieurs générations de poètes, de conteurs, d'historiens, de philosophes, de publicistes. Montaigne même, né vingt ans après lui, l'avait précédé dans le tombeau (i). «

Pour nous, qui voulions à notre tour chercher dans l'œuvre d'Amyot le contre-coup de ces révolu-

(i) Amédcc Pommier, Eloge d'Amyot, qui a obtenu le prix au concours de 1849, publié dans le « Compte Rendu de la Séance annuelle de l'Académie française du 5 juillet 1849 », p. 34-35.

tions, ou, pour mieux dire, le retiet de cette évolution constante, quel ouvrage pouvions-nous choisir, si ce n'est la traduction des Vies de Plnlarqtie, qui a occupé près de la moitié de cette longue et laborieuse existence? Rappelons brièvement les conclusions auxquelles cette étude nous a conduit.

L'idée première de cette traduction vint à Amyot, semble-t-il, vers 1542, après la mort de George de Selve, qui avait déjà mis en français, sur les conseils du Roi, huit Vies de Plutarque et qui espérait mener à bien l'ouvrage tout entier. Le nouveau traducteur, alors lecteur à l'Université de Bourges, se mit bientôt à l'œuvre, et de 1542 à 1547, il dédia à François Pf quelques traductions détachées que nous avons retrouvées et essayé de classer chronologiquement. Par la médiocrité des instruments de travail, ce premier état diffère beaucoup de ce que seront les rédactions postérieures : Amyot ne se sert alors ni de manuscrits — et pour cause — ■ ni d'autres éditions que celle de junte (i^ij), à laquelle il joint le secours de la version latine variorum. Mais il est déjà en possession de sa méthode et l'on distingue nettement, dès cette époque, les principes directeurs que nous retrouverons plus tard : le désir d'exactitude d'une part, et de l'autre, le souci de la clarté et de la logique; parfois, d'ailleurs, ces deux préoccupations se trouvent en conflit, et il est bien rare alors que la seconde ne triomphe pas. C'est elle qui explique les différents caractères que nous avons relevés dans ces manuscrits : modification de l'ordre ou de la cons-

truction grecque, traductions développées, additions explicatives, logiques ou historiques, modernisations, omissions même. Ajoutons à ces deux principes la recherche du nombre et de l'euphonie qui se manifeste alors par de nombreux redoublements.

La mort de François I"", en mars 1547, sembla interrompre ce travail ; mais notre traducteur n'abandonnait pas son projet. Un voyage de quatre ans en Italie lui permit de collationner les manuscrits de la Marcienne et de la Vaticane, et de fournir ainsi à sa traduction tuturc la base solide d'une sérieuse critique du texte. De retour en France, il consigna ces variantes sur son exemplaire, revit et continua son œuvre, — avec un peu de hâte, peut-être, et de négligence pour les dernières Vies, — et l'imposant in-folio parut dans les premiers mois de 1559. A vrai dire, le nouvel état de la traduction ne se ressent guère en apparence de cette étude minutieuse qu'attestent les nombreuses notes du volume de l'Arsenal : aucune, pour ainsi dire, de ces variantes n'est signalée en marge de l'édition française. Mais, si la traduction de 1559 ne s'embarrasse pas d'un inutile appareil critique, elle a su néanmoins en tirer un très heureux parti.

La comparaison attentive de ces deux rédactions nous a donné une idée du prodigieux travail auquel Amyot s'est livré avant de publier sa traduction. Pour amender le texte de Plutarque, il a eu recours à toutes les ressources qu'on pouvait utiliser de son temps : non seulement il a collationné à Rome et à

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Venise de nombreux manuscrits, peut-être aussi quelques collections manuscrites de variantes, mais il doit d'heureuses corrections à sa connaissance des autres auteurs grecs ou latins ; il en doit aussi aux recueils imprimés de Varia' kctiones ou à'Aniniadvcrs'wnes, aux remarques publiées par divers érudits sur le texte d'écrivains anciens, enfin aux lexiques grecs^ aux dictionnaires historiques et à tous ces manuels scolaires qui ont tant servi à vulgariser alors l'antiquité retrouvée. — Outre ces variantes de texte, la revision de 15 59 présente, pour les Vies jadis offertes à François I", de nombreuses corrections d'interprétation, destinées à supprimer quelques faux sens, ou à rendre la pensée de l'auteur grec avec plus de clarté ou plus d'exactitude. Sur ce dernier point même, Amyot semble avoir pris une conscience plus délicate des devoirs d'un traducteur fidèle, et nous avons cru discerner, à travers bien des tâtonnements et des hésitations, plus de discrétion dans les additions inutiles et dans les gloses, plus de scrupule dans les modernisations. — En même temps nous avons trouvé dans ce translateur un styliste, et l'étude de la forme nous a fourni à cet égard de curieuses constatations : tandis qu'un goût plus fin lui fait réduire un grand nombre de redoublements d'expressions, une conscience très nette de la pureté de la langue amène la suppression de tours vieillis et de termes archaïques, aussi bien que de latinismes et d'italianismes. Enfin certaines retouches, qui ne peuvent s'expliquer que par des préoccupations euphoniques

ou rythmiques, témoignent encore, chez le traducteur de 1559, d'un souci incontestable de l'harmonie et du nombre oratoire.

Quelque complet que fût ce remaniement, il ne satisfaisait pas encore notre infitigablc travailleur. L'erratum qui se trouve à la fin de la première édition atteste que, pendant le cours de l'impression, il revit sa traduction soit pour l'interprétation, soit pour le style ou la langue, et que même, en plus d'un endroit, il corrigea le texte grec qu'il avait adopté jusque-là. Après cette publication, il poursuivit encore ce travail sans relâche pour préparer sa seconde édition (1)65): il utilisa plusieurs ouvrages nouveaux d'érudition et de philologie; mais sa principale ressource fut la traduction latine des Fies par Xylander, qui parut en 1 561. La préface contenait un passage fort élogieux pour l'érudit français; mais de nombreuses notes relevaient ou discutaient certaines de ses interprétations. Amyot mit à profit le texte et les notes, et se corrigea plus d'une fois. Parfois aussi, pour maintenir sa traduction, il ajouta une remarque marginale où il laissait entrevoir au lecteur quelqu'une de ses nombreuses variantes. D'ailleurs, le philologue allemand ne l'avaitil pas considéré connue un pair, presque comme un modèle ? Il songea lui aussi à étaler un peu de son érudition, — mais bien discrètement encore; il indiqua seulement en marge quelques leçons signalées par Xylander, d'autres aussi que le traducteur latin semblait ne pas connaître. Malgré tout, l'esprit de son œuvre n'avait pas changé : c'était une œuvre de vul-

garisation, où la philologie osait à peine se montrer.

A partir de cette date de 1)65, Amyot crut avoir assez fait pour les ries de Plutarque : pendant une dizaine d'années il s'occupa à peu près uniquement àcs Morales. C'est seulement vers 1580 qu'en vue d'une édition nouvelle que devait publier Fédéric Morel, notre traducteur se remit à la tâche. 11 collationna de nouveaux manuscrits, en particulier ceux de Ridolfi, qu'il pouvait consulter dans la Bibliothèque de Catherine de Médicis, et il consigna, en 1583, bon nombre de variantes dans son exemplaire grec. En môme temps, il mettait à profit les nouvelles ressources que lui fournissaient les travaux récents des érudits contemporains, Henri Estienne, Tufnèbe, Cruserius, sans oublier la traduction de Xylander à laquelle il revenait toujours volontiers. Ces dernières corrections, ainsi que quelques retouches de style ou de langue, furent consignées par lui sur un exemplaire de 1565, destiné à servir de base à l'édition qu'il projetait de publier alors chez Morel.

Cette édition, d'ailleurs, ne parut pas, et Tévêque d'Auxerre, au milieu des malheurs qui empoisonnèrent la fin de sa vie, n'eut ni le loisir ni le goût de songer encore à l'œuvre qui avait fait sa gloire. Il la confia à son jeune ami Fédéric Morel, et celui-ci, en 1 6 1 9, donna une édition prétendue authentique et définitive de l'œuvre de son maître. Nous avons montré combien de remaniements arbitraires et de retouches indiscrètes se mêlaient dans ce dernier texte aux corrections de notre traducteur. Morel

avait promis en outre de faire- mieux connaître et apprécier la valeur de la traduction d'Amvot, par la publication des notes de ses exemplaires ^rccs et des dernières corrections de ses autres œuvres. iMalheureusement il ne remplit jamais sa promesse, et, depuis lui, personne ne semble avoir son^^'é à reconstituer ce travail patient et consciencieux de notre traducteur. Quelques heliénistes sagaces avaient pourtant entrevu l'utilité que pourrait offrir, pour la critique du texte de Plutarque, l'examen de ces variantes recueillies par Amvot. Charles Graux ajoutait même que celui-ci ne pouvait que bénéficier d'une telle étude : « Il semble, disait-il, que plus le texte grec va se corrigeant et se purifiant, plus le français du vieux traducteur s'en rapproche et le rend fidèlement. » Nous espérons que, malgré ses défauts et ses lacunes, la présente étude aura contribué à montrer tout ce que cette traduction, sous un sr\'le coulant et tacile, cache de labeur sérieux et de solide érudition.

Quelque indifférente que paraisse aujourd'hui à certains critiques cette valeur philologique du Plutarque d'Amyot, elle n'a pas peu contribué, croyonsnous, à procurer à cette œuvre l'influence que l'on sait. Pour la première fois, un véritable helléniste donnait une traduction française de longue haleine : c'était réunir deux courants qui jusque-là coulaient parallèles. Dès le xiV siècle, en effet ■ — on pourrait dire dès l'origine même de notre littérature — des translateurs français avaient fait parler en notre

é02 CONCLUSION

« vulgaire » les auteurs anciens. Et déjà, instinctivement, tout comme les artistes de nos cathédrales, ils adaptaient plus ou moins les idées et les usages de Tantiquité à Tcsprit et à la mode de leur temps. Mais leur influence tut médiocre, saut de très rares exceptions.

Lorsqu'à la tin du xv" siècle pénétrèrent en France les chefs-d'œuvre des littératures anciennes, l'enthousiasme des humanistes se fit une tout autre conception de l'antiquité ; il lui voua un culte irraisonné et indiscret : tout chez les Grecs et les Romains lui parut digne d'être substitué aux usages barbares des modernes et des « Goths ». Bien loin de moderniser, de franciser l'antiquité, ce que voulaient ces humanistes de la première heure, c'était la latinisation, l'hellénisation de la France. Cette ardeur juvénile se manifeste dans certains chapitres de Pantagruel, et aussi dans les premières œuvres des poètes de la Pléïade, encore trop dociles à l'enseignement de ce philologue passionné que fut Jean Daurat.

Fort heureusement cet enthousiasme se calma, et, la première ivresse passée, les esprits reprirent l'usage de leur libre jugement : à la pédagogie de Rabelais succéda celle de Montaigne^ qui, au lieu de grammairiens à la tête bien pleine, veut former d'honnêtes gens à la tête bien faite. Sans doute on continua à admirer l'antiquité, mais sans fimatisme ; à l'imiter, mais sans superstition. L'innnanisme devint alors ce qu'il n'était pas au début, « la recherche de l'homme » dans les écrits des anciens : on voulut se ser\-ir d'eux,

non s'asservir à eux ; on les étudia non pour s'helléniser ou se latiniser, mais pour les adopter euxmêmes, et pour en « profiter ». On modernisa, on francisa au besoin les usages et les coutumes des anciens, moins par une inconsciente naï\cté que par un sens plus juste et plus pratique de l'utilité de cette culture antique.

Le Phitarqiic d'Amvot résulta de ce mouvement des esprits; mais surtout il le fortifia, et peu d'œuvres ont autant contribué à la fois à la diffusion de l'antiquité et à la formation de notre littérature classique. Tandis que jusque-là il tallait chercher les enseignements des anciens dans des livres latins ou grecs, on les trouva désormais dans l'oeuN-re d'Amyot, dépouillés de tout ce qu'ils avaient d'incompatible avec nos coutumes, et adaptés en quelque sorte à notre esprit. « Les dames en régentent les maîtres d'école », dit Montaigne, qui constate avec une joie malicieuse que le règne des pédants est fini. Or ce sont les dames qui, avec la marquise de Rambouillet, feront succéder au xvr' siècle, siècle des érudits, le siècle classique, siècle des « honnêtes gens » (i).

Enfin, en même temps qu'il préparait la culture et l'esprit du x\'ii^ siècle, le PUilarcjuc d'Amyot en façonnait la langue. « La traduction, a-t~on dit (2), c'était alors les ressources inconnues, les qualités de la langue maternelle d'aisance et de diversité, de

(i) Sur riiiflufiicf que, mcnie avant les réunions célèbres de la Chambre bleue, les cercles mondains exercèrent sur la vie de société et même sur la langue, cf. G. Reynier, Le roiiiau seiitimcutal avant VAstrèc. Paris, 1908.

(2) Brunetièrc, Hisloire de la lillinitiiir française, t. I, p. 511.

souplesse et de force, de pénétration, de gravité, de clarté, de « roideur « comme disait Henri Estienne, révélées à nos écrivains, par cette lutte même avec un idiome étranger. Et, en effet, d'une langue à une autre, il n'y a pas de meilleur moyen de s'assurer du vrai sens, du sens intérieur et profond des mots. Une syntaxe exprime une « mentalité », un vocabulaire est une conception de la vie. »

Or, nous l'avons vu, la langue d'Amyot est aussi purement française, aussi purement moderne que possible : italianismes, archaïsmes, latinismes, il rejette tout ce qui n'est pas de la conversation courante, de celle que parleront ses lectrices, de celle qu'il parlait lui-même, car, si nous en croyons Lambin, « personne n'eut plus que lui la politesse et le vernis du monde et de la cour. »

C'est à ces qualités personnelles, aussi bien qu'au choix même de son auteur, qu'Amyot doit l'influence si profonde qu'il a exercée chez nous.

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