‹ Jacques Amyot, traducteur des Vies paralleles de PlutarqueChapitre 15 sur 164 · LES CORRECTIONS ET LES RATURES · texte numérisé non relu

LES CORRECTIONS ET LES RATURES

ce im)t a ctc copie cxactcincnt par celui-ci. Mais, en relisant Texeniplaire de dédicace, il a corrii^é lui-môme ce mot en « amenoit >> sans reporter la correction sur son manuscrit de travail. Plus tard, lorsqu'il a, selon son expression, « revu ses anciennes traductions », il s'est servi de ce manuscrit de travail qui portait toujours la leçon « trainoit », et il est tout naturel que la correction « amenoit », qui ne s'imposait pas, ne lui soit pas à ce moment venue à l'esprit.

2" On peut aussi supposer, et peut-être avec plus de vraisemblance, qu'il a noté cette correction sur son manuscrit de travail, mais qu'en i))8, avant à choisir entre ces deux expressions, il a repris la première qui, en effet, nous semble aujourd'hui préférable.

Il serait intéressant de connaître la bioijraphie d'Amyot à l'époque de ces traductions manuscrites. Malheureusement nous n'avons sur cette période de sa vie à peu près aucun document (i). On peut lire, sur

(I) Nous n'avons p.is A nous occuper ici des circonstances à la suite desquelles .\myot arriva ;i Bourges. On sait que l'unique source sur ce point est Théodore de Bèze qui rattache cette « fuite » à Bourges à l'affaire des Placards (octobre 1534). Quoiqu'on puisse soupçonner d'une partialité assez naturelle le fougueux historien protestant, il convient pourtant de ne pas rejeter sans examen les indications qu'il nous donne .i ce sujet; car pendant sept années, de 1528 .i 15^), il séjourna chez Wolniar, dans la maison duquel Aniyot habita précisément, nous dit-il, .i son arrivée .i Bourges.

Ct'. sur ce point, outre Théodore de Bèze, plusieurs articles de .\L\Veiss, sur la Réforme à Bourges, dans le Bulletin de la Socictè de l'hisloire du piotesidiitisiiie fniiiciils. 1889, pp. 522-550, et 1904, pp. 106 et 507-559 passim. Sur Tliéodore de Béze, on peut consulter l'ouvrage déjà ancien, mais très précieux, de Baum : Tbeodor /ic^o luich l.nnidschrifllicheii Qiiellen dargestelU, I^eipzig. Weidniann, 1845-1852, 5 vol.; notamment t. L pp. 9-21, 83 et sqq.

I;i date de son professorat à rUnivcrsité de Bourges et sur celle de son préceptorat chez Bochetel de Sacy, outre les Vies latine et française, les avis contradictoires de Bayle (i), de Jolv (2), et des biographes d'Amvot, Sébastien Rouillard et l'abbé Lebœuf (3). En attendant que les archives municipales de Bourges soient dépouillées et classées, nous indiquerons ici un rapprochement qui pourrait, peut-être, nous fournir la date exacte à laquelle Amyot a cessé d'enseigner à l'Université de cette ville. On lit en effet dans le registre de Jehan de Frotté (4) la mention suivante : « Le dict jour (17 septembre 1544) depesché un mandement adressant au trésorier du Berr}-, M" Olivier Bourgoing pour paier des deniers de sa charge de ceste présente année à M"- Jacques Amyot la somme de deux cens livres tournoys à luv ordonnée pour sa pension de l'année MV^XLII d'avoir leu en l'université de Bourges. » — Ne pourrait-on pas conclure de cette pièce que, depuis 1542, Amyot n'était plus lecteurà l'Université (5)? Cette hypothèse estcon-

(1) Diclioiiiuiiit-, :\n. Amxot.

(2) Renia nj lies sur liti\h\ art. Amyof.

(5) L'auteur des Remanjufs sur Bayle, se séparant sur ce point de plusieurs biographes antérieurs, résume ainsi cette période de la vie d'Amvot : « Il se rendit à Bourges eu 1555. y professa environ dix ans, entra chez Bochetel .i la fin de 1545, et se rendit à Paris avant la mort de François L'. » — 11 semble en ertet qu'il t'aille, avec Jolv, se conformer aux indications de la Vie française qui, pour le début de la biographie d'Amvot, a été faite, dit-on, sur des notes personnelles, et placer le préceptorat chez Bochetel après l'enseignement public à l'Université.

(4) Cité par La Ferriére-Percv, Miii/riierite d' Aiigoulesme, son livre de dépenses, 1540-49. Paris, 1862, chez Aubrv, in-8".

( )) Nous ne nous dissimulons pas que cet argument, s'il n'était pas renforcé par la remarque suivante, n'aurait pas en lui-même une grande valeur : on sait en effet que le paiement des professeurs n'était alors rien moins que régulier.

AMYOT A HOURGKS 45

hrmcf,senible-t-il, parle rapprochement suivant. Une quittance du i" décembre 1559, que M. Marcel Robin, archiviste-bibliothécaire de Bourges, a bien voulu nous signaler et qui est classée dans les archives de cette ville sous la cote : Université GG., Liasse n" 8, indique que Charles Girard a reçu des gages de professeur de lettres grecques. Or nous lisons dans le registre déjà cité de Jehan de Frotté (i) cette mention : « Le vingt sixième du mois de juing (1543) à Pau, depesché ung mandement par lequel ladicte dame constitue maistre Charles Girard maistre professeur de l'université de Bourges, et luy donne et ordonne cent livres de gaiges qui luy seront pavés chascun an par IVL Olivier Bourgoing, trésorier du l^erry. » — Si, comme il est vraisemblable, Girard était, dès cette date, ciiargé d'enseigner le grec, et si, d'autre part, il est difficile d'admettre qu'il v ait eu alors à l'Université de Bourges deux maîtres pour cette langue, on sera porté à conclure qu'Amyot a cessé d'enseigner publiquement à Bourges en 1 543(2).

(i) La Ferricre-Percy, i>^. cil., p. 25, note 4.

(2) Charles (iirard était né à (^h.ïtillon (sans doute lim des nombreux Chàtillon qui se trouvent dans le Berrv, le Nivernais et l'Orléanais) ; il étudia tcuit d'abord le droit, et l'un de ses premiers écrits est intitulé: Dr jiiris ivhuninibiis irpurganiiis, in-4" (Bib. nat., F. 5421). Dans la préface de ce livre, datée de Bourges, juin 1534, on lit ces mots : « post impensam aliquot annis juri operam... » Mais bientôt il s'adonna plus spécialement à l'étude du grec et publia quelques ouvrages ou éditions d'auteurs grecs. Dans ses Grxcaniin iustitutionuni lihelli tindeciiii, 1)41, in-8" (Bib. nat., X, 1947)11 exprime son affection et sa reconnaissance pour ia ville de Bourges où il a étudié, et pour ses habitants, qu'il appelle « z'j\x7:'j'kii%'. mei ». — Signalons enfin de ce même Girard une pièce de cinq vers grecs, avec la traduction en vers latins, composée en l'honneur de Jacques Thiboust, et qui se trouve dans le recueil manuscrit des « Epigrammes grecz et latins avec la traduction francoise sur les anciennes armoiiies et sang naturel de

46 JACQ.UKS AMVOT

Le reste de sa bioi^raphie avant le départ pour l'Italie présente de semblables incertitudes. Nous espérons reprendre prochainement ces questions, mais les renseignements que nous avons pu recueillir jusqu'ici à ce sujet ne nous permettent pas encore de les élucider (i).

Nous nous sommes un peu attardé sur ce premier chapitre, parce qu'il nous a paru intéressant de considérer en eux-mêmes, et de dater approximativement ces manuscrits qui ont une si grande importance pour l'étude de la traduction d'Amvot. Ce n'est plus, en effet, pour les sept Mes de Thésée-Romulus, Philopœmen-Flaminius, Sertorius-Euménès, et Démétrius, de l'édition de 1559 qu'il faut partir comme du premier état que nous possédions. Cet état n'est lui-même qu'un remaniement, et c'est ainsi qu'il faut l'étudier. Nous verrons d'ailleurs avec plus de détails dans les chapitres de la seconde partie, d'une part, suivant quelle méthode, et avec quels movens de travail ont été faites ces traductions manuscrites, et, d'autre part, quels principes ont présidé, et quels nouveaux instruments ont servi au remaniement de i > 59.

M* Jacques 'l'hiboust, escuycr, seii^iiour Je Q.uaiitillv, notaire et secrétaire du roy, et de la couronne et maison de France, et eslcu en Berry. » (Bihl. nat., nis. tr. 1667, fol. 8 v" et 9 r'\)

(i)On peut consulter sur la famille Bochetel à Bourges, entre autres ouvrages: Ravnal, Histoire du i^crrv, t. III ; \es Mémoires de la Soriélr hislorhjiie du Cher, notamment 1884; cxVHistoire et slatisliiitie monuineiitalc du dèpiirtemeul du Cher, par A. Buhot de Kersers, t. III, pp. 154- 1)5- — La famille Bochetel possédait depuis 1541 la chàtellenic de Breuilhamenon, aujourd'hui C^^astelnau, prés de Bourges, mais Bernardin Bochetel ne devait acquérir l'hôtel Cujas à Bourges qu'en 1565.

CHAPITRH II

(dklxikmh pkriodk)

LE TRAVAIL D AMYOT ENTRE LES MANUSCRITS DE DÉDICACE ET LA PREMIERE ÉDITION

(ij46-i5j9)

De 1346, date du dernier manuscrit de dédicace, à 1339, date de la première édition des lies de Philarque, que se passe-t-il dans la vie d'Amyot, et quel est le travail de continuation ou de retouche de notre traducteur r Si nous consultons ses biographes du \\"r au XIX' siècle, nous constatons une incertitude chronologique qui ne laisse pas de surprendre à propos d'un personnage dont le nom est si populaire et qui, par plusieurs des fonctions qu'il a remplies, tient une place « officielle » dans le règne d'Henri II et de ses successeurs. Je ne parle pas, bien entendu, des légendes de toutes sortes qui se sont attachées au nom d'Amvot et que l'on rencontre dans les écrits de Warillas ou de Saint-Réal. A. de Blignières, dans son chapitre sur la vie d'Amyot, a fait justice de « ces récits pleins de mensonges et de ces inven-

tions romanesques ». Mais devons-nous, comme il le croit, accorder beaucoup plus de confiance aux affirmations des « biographes contemporains, narrateurs obscurs, mais témoins irréprochables et bien instruits, dont le récit n'admet ni les infidélités de l'imagination, ni celles de la passion » ?

Recherchons d'abord si les renseignements biographiques que nous possédons sur Amyot proviennent de sources différentes, ou s'ils découlent tous d'une même origine. Au moins pour la période qui nous occupe, nous nous apercevrons sans peine que la seconde hypothèse est la vraie (i).

Les deux plus anciennes biographies de notre auteur sont :

i"* Une Vie latine de 1612 qui se termine ainsi : « Hxc subita dictione et extemporanea opéra a Fed. Morello, regiorum professorum decano, latine exarata sunt ex eis excerpta qua- M. Reginaldus Martinus, secretarius ejusdcm Amvoti episcopi, gallice scripserat de vita optimi sui patroni. Quix.^ omnia ad pcrpetuam memoriam et grati animi significationem huic cartulario propria manu transcripserat. » Cette We, qui se trouve en manuscrit à la bibliothèque d'Auxerre (2), a été imprimée dans la Bibliolhecn mamisrriptonini du P. Labbe.

2° Une Vie française, publiée sans nom d'auteur par Fédéric Morel en tète de son édition des Vit's,

(i) Sur lus sources de l.i vie d'Anivot, c(. A. de Blii^nièrcs, Esini sur Autyot, pp. 400-401.

(2) .Ms. 142 (129), fol. ^u;-5)0.

VALEUR DES BIOGRAPHIES d'aMYOT 49

16 19. Cette rédaction, qui reproduit à peu près la précédente, semble bien être l'œuvre de celui qui la public et qui est précisément l'auteur de la Vie latine de 16 12. Klle émane en tous cas de la même source, puisque Morel nous déclare lui-même qu'elle est (comme la \'ie latine) un « extrait des Mémoires de M' ReL;nauld Martin, chanoine et archidiacre en l'Hi^lisedudit Auxerre, secrétaire dudit sieur Amvot ».

Si l'on excepte quelques détails qui ont pu se transmettre par la tradition, et qui n'apparaissent dans un ouvrage imprimé que vingt ou trente ans plus tard, on se convaincra facilement que ces deux Vies, latine et française, sont les seules sources auxquelles ont puisé les très nombreux auteurs qui, aux xvii^ et xviii'-' siècles, ont consacré quelques pages ou quelques lignes au traducteur de Plutarque. Parfois, d'ailleurs, ils modihaient légèrement les données que leur fournissaient ces deux Vies, soit pour orner et embellir le récit, soit pour tenter d'en expliquer ou d'en atténuer les contradictions.

Si donc nous parvenons à convaincre d'erreur ou d'inexactitude les deux Vies originalejJ qui, nous l'avons dit, remontent elles-mêmes à une seide source, nous aurons le droit et même le devoir de n'accepter le témoignage des biographes que lorsqu'il n'offrira aucune invraisemblance historique ou qu'il sera confirmé par des documents certains.

Or nous rencontrons tout au moins une erreur assez grave, qui se trouve dans les Vies latine et française et qui a été reproduite, non seulement par les

biographes du xv]!"^^ et du x\ ni'- siècles, mais méirie, semhle-t-il, par Blignièrcs. La voici : c Quapropter (après sa nomination à l'abbave de J^ello/ane) Amvotus fortunam majorem vix responsuram labori apud Gallos ratus, nec ad alios lionorum gradus provectum iri, instituit in Italiam prorîcisci... Dum hivc cum animo cogitaret, obtulit se commoda admodum cjus modi ; anno millesimo quingentesimo quadragesimo sexto idem Morvillerius ab Henrico II rege missus ad Venetos legatus, Amvotum sibi adjunxit itineri comitem. »

La Vie française, nous l'avons dit, reproduit cette affirmation : « Le roy François les trouva (les manuscrits que nous avons étudiés) tellement à son gré qu'il... luv donna l'abbaye de Bellozane qui vint fortuitement à vaquer et fut le dernier bénéfice auquel ce grand roy pourveut à cause de son décès qui arriva bien tost après : ce qui fit perdre espérance à Monsieur Amyot de faire plus grande tortune en Lrance et à mesme temps prendre la resolution de s'en aller en Italie pour v pouvoir visiter les bibliothèques... La tortune se rendit favorable à son dessein ; car, comme il méditait son vovage en l'année 1546, Monsieur de Morvilliers venant à estre envoyé ambassadeur à Venize par le Rov Henri II, il voulut avoir Monsieur Amyot avec lui et compagnon de ce voyage... »

Il n'est pas difficile de dégager les inexactitudes et les contradictions qui fourmillent dans ce passage.

Première inexactitude : François F'' n'est mort que le 30 mars 1 547 nouv. st.

VAI.HL'R DKS HIOGRAPHIKS DAMYOT )I

Deuxième inexactitude : (Vest lui, et non pas Henri II, qui, dans le cours de lanncc 1 546, a envové Morvillier en ambassade à \'enise (i).

Troisième inexactitude : Amyot n'a été nommé ahbé de Bellozane qu'en 1547 nouv. st. Il ne pouvait donc en 1 546 quitter la France sous prétexte qu'étant abbé de Bellozane, il n'avait plus rien à attendre de la faveur royale (2).

Une erreur aussi grossière suffirait à éveiller des doutes sur la valeur de ces documents contemporains; mais elle n'est pas la seule^ et nous en citerons deux autres, — toujours pour cette même période, — qui, quoique moins graves, achèveront pourtant de nous rendre sceptiques à l'égard des assertions des deux biographies.

La première a trait à la bibliographie des (vuvres d'Amyot : « Quo institutionis tempore fil s'agit de l'éducation du fils de Bochetel de Sacv à Bourges)... Heliodori historiiu... itemque Longi gnrci Bucolico dramati... operam dédit et versiones suas typis mandavit. » Phrase qui est reproduite d'ime manière un peu équivoque dans la Vie française : « Durant ce temps-là, il passait les heures de son loisir à traduire... l'histoire d'Heliodore... et les amours de Daphnis et Chloé qu'il fit après imprimer. » Ce passage, tout au moins dans le texte latin, donne comme contemporaines les deux publications : or, si la première édition d'Heliodore date en etfet de 1547 (1548 n. st.),

(i) Cf. plus loin, p. 54.

(2} Cf. Calai, dfs iicles de François I". loc. cit.

52 JACQUKS AMYOT

celle de LonL,ais lui est }X)stérieure de on/e ou douze ans, puisqu'elle ne parut que dans le cours de l'année 1 5 59.

Notre biographe ne semble pas beaucoup mieux renseigné sur cette première édition d'Héliodore, si l'on en juge par le passage suivant de la \'ie latine qui d'ailleurs n'a pas été reproduit dans la rédaction française : « ... Tametsi in codice gnvco de Thcagene, quo quidem usus tum fuerat, authoris nomen inscriptum nusquam esset, ut parenteni scripti illius interpres ignoraret... »

Il sufiit d'ouvrir l'édition de 1547 ou la réimpression de 1549 pour y voir sur le titre le nom d'Heliodorus, et l'on peut même lire dans la préface une déclaration fort explicite du traducteur : « Quant à l'autheurde ceste Histoire vî^thiopique, dit-il, on pense que ce soit celuv Heliodorus duquel Philostratus fait mention à la fin du second livre de ses sophistes. Ce que l'on conjecture avecqucs grande raison, tant pour la qualité de son stile qui sans point de doute est un petit aftaité (ainsy que l'est ordinairement celuy de ceux qui anciennement faisoient profession de Retorique et de Philosophie tout ensemble, que l'on appeloit Sophistes), comme aussi pour ce que Philostratus le surnomme Arabe et que Heliodorus luymesme à la tin de son livre dit qu'il estoit Phœnicien, natif de la ville d'J^messa, laquelle est située es confins de la Phœnicie et de l'Arabie. A l'occasion de laquelle vicinité on estime que Philostratus l'appelle Arabe. Et si c'est lui, il fut du temps de Philostratus lequel (comme témoigne Suidas) vescut souz l'Empe-

VALHUR DES BIOGRAPHIES D AMVOT 53

reur Sevcrus et souz ses successeurs jusques à Philippus, duquel temps au nostrc il y a plus de treize cents ans. » On voit qu'il faut n'avoir pas feuilleté la première édition de V Histoire Ethiopiqiie pour prétendre que le nom de Tauteur n'y figurait point. L'erreur du biographe provient, comme l'a tort bien vu A. de Blignières (i), d'une fausse interprétation de quelques mots de l'édition de 1 5 59. Le titre annonçait en effet qu'il y était « déclaré au vray qui a esté le premier auteur » de l'ouvrage, et Amyot écrivait dans sa préface : « Quant à l'autheur, la première fois que je feis imprimer ma traduction, je ne sçavois poinct qui il estoit. » Il rejetait en effet alors sa première identification et faisait de Fauteur du roman un certain évèque de Trica en Thrace, qui avait consenti à perdre son évèché plutôt que de brûler son roman (2).

Après avoir ainsi éprouvé la valeur des renseignements fournis sur cette période par les Vies latine et française, nous pouvons aborder avec prudence l'étude delà biographie d'Amyot. de 1546 à 1559.

La première question qui se pose est celle de son départ pour l'Italie (3).

(i) op. cit., p. 115, note 2.

(2) L'érudition moderne {c(. Rohdc : Dcr griechischc Roman iiiid seine Vorlaciifcr, Leipzig, 1876, p. 452 et suiv.) a cl'.-iilleurs repoussé cette seconde attribution et semble plutôt se rallier à la première.

(5) Sainte-Beuve, loc. cit., p. 345, avec sa pénétration habituelle, avait déjà noté ce point obscur : « 11 reste, disait-il, quelque incertitude sur la date précise du départ dWmyot pour Rome: il se pourrait qu'il t'ùt parti un peu avant la mort de Franvois I" ; ce sont des détails peu importants et que ses meilleurs biographes ne me paraissent pas avoir cclaircis. »

54 ja(:q,l"i:s amvot

Nous avons vu plus haut qu'il nous fallait chercher nous-iucnic une solution à ce petit problème historique et que tout ce qu'on pouvait tirer des biographes était le dilenune suivant :

Ou bien Aniyot est parti avec Morvillier en 1546, et alors ce n'était ni parce qu'a\-ant reçu Tabbaye de Ik'llozane, il croyait n'avoir plus rien à attendre en France, ni parce que, François F""" étant mort, il craignait que son successeur n'eût plus pour lui la même bienveillance.

Ou bien Amyot est parti en etîet pour ces deux motifs, mais alors il n'a pas accompagné Morvillier et il est seulement allé le rejoindre après le mois de mars de l'année 1 547.

Un biographe consciencieux d'Amvot, Hilarion de Coste (i), avait essa\'é, semble-t-il, de résoudre cette contradiction. Il écrit en effet : « C^est pourquoi l'abbé de Bellozane prit la résolution d'aller en Italie ; et conune il estoit prest de partir, il trouva une occasion fort commode et fort favorable pour faire ce voyage. Le Rov Henri II envoya en ceste année là Jean de Morvilliers en ambassade à \'enisc, que le rov François son père avait choisi et destiné pour exercer la charge d'ambassadeur vers cette Seigneurie (2). » Mais cette tentative d'explication n'est pas acceptable. Nous savons, en eflet, par des documents oflîciels, que Morvillier est arrivé à \'enise le 1 5 octobre i ^^6 et a

(i ) D.iiis 17;Ah'i' (/(■< rMirnrs qui t'.iit suite .\ son l'aifiiit Iii\h-siufliinit\ 16)8.

(2) Op. cit.. pp. 589-590.

DEPART DAMVOT POL'R I. ITAI.IH 55

cté reçu ce jour niènic [nir la Scii^ncuric. Il n'y a donc aucun moyen de concilier les affirmations des biographes, et il nous faut adopter Tune ou l'autre des deux conclusions que nous avons indiquées plus haut.

11 n'existe sur ce point, du moins à notre connaissance, aucun document contemporain précis pour la discussion et le choix d'une hypothèse. Il nous finit donc nous servir d'arguments moins décisifs et qui ne peuvent nous apporter que des vraisemblances et des probabilités.

Est-il bien naturel, tout d'abord, que le secrétaire Regnauld Martin, qu'une longue conversation avec Amvot avait dû suffisamment instruire des principaux événements de sa vie, ait ainsi forgé de toutes pièces des motifs à son départ pour l'Italie, et n'est-il pas beaucoup plus vraisemblable qu'il ne soit ici que l'écho des confidences de notre évêque ?

L'erreur du premier biographe consisterait donc uniquement à avoir fait d'Amyot le compagnon de voyage de Morvillier, alors qu'il était seulement allé le rejoindre quelques mois plus tard à. Venise. Peut-être même cette erreur n'était-elle pas dans les mémoires de Regnauld Martin et est-elle due à la revision de l'édéric Morel qui, voulant préciser, comme les gens de cette époque savaient le faire, a introduit lui-même cette assertion que tout le contexte dément.

Les principes de la critique semblent donc nous porter à admettre la seconde hypothèse de notre dilemme. Si nous taisons intervenir la vraisemblance historique, nous serons confirmés encore dans cette

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opinion. Nous savons fort bien, en effet, l'inquiétude qu'eurent la plupart des écrivains à la mort de François F''. Le nouveau roi semblait, comme on disait alors, plus tavorable aux nourrissons de Mars qu'à ceux des Muses, et ceux-ci craignaient qu'il n'abandonnât à leur é«i;ard la tradition du « Père des lettres et des arts ». Nous avons un témoignage de ce sentiment unanime dans ces vers de Ronsard :

Dans le commencomcnt que Dieu mit la couronne Sur le chef de Henrv, il n'v avoit personne Qui triste ne pleurast les lettres et les arts. Tout rhonneur se donnoit à Bellone et à Mars. La Muse étoit sans grâce, et Phebus contre terre Gisoit avec sa harpe, accablé de la guerre.

Il est tout naturel qu'Amyot dans cette circonstance ait partagé la crainte de ses contemporains.

Mais nous pouvons encore alléguer en fiiveur de notre supposition d'autres considérations plus particulières. Si nous admettons la première hypothèse, nous devons supposer qu'Amyot, qui se trouvait à Venise en simple particulier, compagnon de voyage et commensal de l'ambassadeur, a été, après six mois d'absence, nommé par le roi à l'abbaye de Bellozane ; nous devons supposer en outre, ce qui est encore plus inadmissible, que ce même Amyot était depuis dix-sept mois au moins en Italie lorsque parut pour la première fois sa traduction d'Hcliodorc, dont le privilège est du 1 5 février (i).

(i) J'ajouterai encore une remarque, dont je ne m'cxap;èrc pas l'importance, étant donnée la situation non officielle d'Aniyot auprès de l'ambassadeur : la Bibliothèque nationale possède en deux volumes

DHPARI' DAMVOJ' POUR LlTAI.Ii: )7

Tous CCS arguments, dont le dernier sullirait à é\ eil- Icr nos soupçons sur la date comnuniément reçue du départ d'Amyot pour l'Italie, doivent nous iaire adopter, je crois, jusqu'à preuve du contraire, la seconde des deux hypothèses entre lesquelles nous avions à choisir.

Amyot n'est donc pas parti pour \'enise avec Morvillier, mais il est allé le rejoindre après le mois de mars 1 547, et plus probablement — à cause de la publication iXHcJiodon', — après le commencement de l'année 1 548.

Pouvons-nous maintenant préciser cette date à l'aide d'autres jalons ? En d'autres termes, avons-nous la certitude qu'Amyot, à une date déterminée de 1548 ou de 1)49, se trouvait déjà à Venise ? Comme pour le problème précédent, je n'ai rencontré sur ce point aucun document décisif, mais je hasarderai une hypothèse qui me paraît assez vraisemblable. Un registre de prêt de manuscrits de la Bibliothèque de Saint-Marc de Venise (i) nous apprend que, le 20 juillet 1548, Jean de Morvillier, ambassadeur de France à Venise, emprunta à cette bibliothèque, en laissant comme gage une coupe d'argent, six manuscrits entre lesquels figurent les Morales de Plutarque (2). Morvillier, nous le savons, personnage

in-tol., de 250 paj^cs cliacuii fniss. franc. 29)7-^8 , la copie des lettres de Morvillier écrites de Venise en 1)46-1547. La dernière est datée du 25 janvier 1548 11. st. Or j'ai parcouru ce recueil et je n'y ai trouvé aucune mention d'Aniyot.

(i) Publié par M. Omont dans la Bihliolbcquc de Vïuolr îles (.'.bar les. année 1887, tome XLVIII, p. 666.

(2) Peut-être le Marc. u;r. 511. T'crit en 1166 (cf. Carlo Castellani. Il piestito ilci codici iiiss. délia Bil'liolecu di S. Marco in l'cm\ia, V'enezia, 1897, p. 32.)

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très lettre et protecteur des lettres, n'était pourtant pas un érudit ; et eùt-il eu le loisir et le goût de lire dans le texte les Morales de Plutarque, il n'avait nul besoin de recourir aux manuscrits, alors qu'on possédait deux bonnes éditions de cet ouvrage, dont l'une avait paru à \'enise même, chez les Aides avec qui il était précisément en rapport à ce moment (i). Mais nous savons que bien souvent des personnages in- Huents, surtout parmi les étrangers, servaient dans ces circonstances de répondants ou de prête-noms à des compatriotes moins connus, et, si nous admettons que le nom de Morvillier cache ici un ou plusieurs autres Français, n'est-il pas assez naturel de supposer que celui qui empruntait ces manuscrits, ou tout au moins celui de Plutarque, n'était autre que Jacques Amyot ? Ceci, je le répète, n'est qu'une hypothèse, mais elle n'a contre elle aucun témoignage et elle présente une grande vraisemblance. Si nous l'acceptons, elle nous permet de préciser la solution de notre problème. Amvot a dû partir pour^'enise, soit dans la deuxième moitié de 1547, soit plus probablement dans la première moitié de 1 548. Comme Morvillier a quitté cette ville le 8 septembre 1550 (2), ce séjour de plus de deux ans auprès de notre ambassadeur explique assez f\icilement l'erreur des biographes, qui ont cru qu'Amyot avait été le compagnon de Morvillier dès son départ.

(1) Cf. une lettre de 1)4(1 conservée .'i la Bibl. ii.it., ins. fnnii;. 29Î7, fol. 37.

(2) Ct. Une lettre d'Odet de Selve .1 M. dWranion, du 18 septembre 1550, publiée par C^liarrièrc, Ki[i;orintioiif du Lrviiii/, t, H, p. 120.

AMVtri- A m:msk 59

Nous n'avons aucune raison, en ctict, de récuser le témoignage des \'ies latine et française au sujet de la tîn du séjour d'Amyot à \'enise : « Per id legationis tempus, — dit la première — ■ legatus tanto cum eo amicitix et familiaritatis vinculo adstrictus est, ut pati non potuerit ipsum a se discedere, etianisi incredibili desiderio Bibliothecas aliarum civitatum Itali^v visendi fragrare sciret. jam perscrutatis omnibus sedulo loculis A'enetiv l^ibliothecx- locupletissim;v (i) ad institutum opus Plutarchi scripta conferendi, emendandi et elegantius gallice vertendi \'cnetiis Komam se contulit... » La \'ie française reproduit cette affirmation avec un peu plus de détails : « Durant cette légation, il [Morvillier] contracta une telle amitié et familiarité avec luv [Amyot] qu'il ne iuy voulut jamais permettre de le quitter, encore qu'il l'en importunast, fort aiguillonné de ce désir qu'il avoit de visiter les Bibliothèques des autres villes d'Italie, après avoir diligemment cherché et annoté

(i ) La Bibliotlicquc de Saint-Nhirc n'était pas le seul dépôt de livres et de manuscrits que possédât Venise à cette époque. « La Bibliothèque de Saint-Antoine était la plus importante de Venise après la Marciennc fondée parle Cardinal Bessarion et avec celle de Saint-(jeorgcs le Majeur enrichie par Cosniede Médicis. Sansovino (/'(■»(•//(; rittii iioln'lisiiiini, 1581, pp. 157 et i?8) mentionne encore les bibliothèques des monastères de Saint-Jean et Saint-Paul, de Saint-François, des Frères Mineurs, de Saint-Éticnne, des Servîtes de Saint-Dominique et de Saint-Sanuiel. Il cite plus de vingt personnages qui avaient amassé un grand nombre de livres rares, en diverses langues et sur toutes les sciences n. (Jean Zeller, Lu Diphuitatic fntiictiisc an iiiilirii du xvi' :;ii'rli' d\iprh la conrspnndaiice de G. Pelliisicr, pp. 1 19-120). Plusieurs de ces riches librairies existaient dès avant 1548, et si Amyot n'y a rien trouvé pour sa traduction de Plutarque, nous pouvons croire pourtant qu'il ne les a ni ignorées ni même négligées. Cf. aussi sur ce sujet l'important ouvrage de J. P. Tomasini, Ribliolhec.r veiictx maniisciipl.v puhVuw rt prival.v... L'tini, .\IDCL, in-4' (Bibl. nat., CL 1905.)

éO JACQUES AMYOT

tout ce qu'il peut trouver en celles de Venise et qui luy pou voit servir en ses traductions. Après que M. de Morvilliers eut achevé le temps de son ambassade, et qu'il fust sur son retour, Monsieur Amyot retournant à sa première resolution le pria de le laisser en Italie pour voir les autres villes de marque et visiter les librairies qui y sont belles et abondantes de toutes sortes de livres rares et exquis. »

Amyot quitta donc \'enise vers le mois de septembre I ) )0, emportant avec lui les cinq livres de Diodore, qu'il avait retrouvés à la Marcienne, et nombre de variantes pour son Plutarque. Qu'il ait visité, comme le veut la Vie française, les bibliothèques des autres villes d'Italie, rien ne nous le laisse supposer ; car lui-même, dans ses Préfaces, n'en parle pas ; mais il insiste sur deux noms : Venise et Rome. C'est donc très probablement, selon le témoignage de la \\e latine, vers Rome qu'il se dirigea en quittant Venise, et c'est entre cette date et le mois d'août i))i, c'est-à-dire pendant une année, qu'il faut placer les recherches que notre traducteur a faites à la \'aticane, grâce à la bienveillance du cardinal de Tournon et surtout de Romolo Amaseo (i).

(i) Les biof^mphcs d'Aiiiynt semblent indiquer que c'est à cette époque seulement que notre auteur lit la connaissance du cardinal, mais il avait eu, semble-t-il, auparavant plusieurs fois l'occasion de le voir.

Dès son séjour à Bourges, la reine de Navarre, cousine de Tournon, qui fut archevêque de cette ville de 1525 à 1537 ou 1558 (cf. Gallin Christuiiiit, I, col. 1002, et II, col. 97 ; (îams, Scrif!. lipiscoponiw] avait pu lui présenter le jeune Amyot, son protégé, qui, après avoir étudié le droit civil à Bourges, y enseigna le grec et le latin à l'Université vers 1536 {ci. Lebauf, loc. cit. et y fut pensionné par Marguerite (cf. H. de

AMYOT A KOMH 6l

En effet, hi lettre qu'il écrit le S septembre 1351 ii Morvillier commence ainsi : « Monsieur, j'avois de tout poinct résolu en moi-mesme de me partir de ce pais à ceste niy-septembre pour vous aller trouver ; mais loccasion qui nagueres est survenue m'a contrainct de différer un peu mon partement, jusqu'à ce que j'ave nouvelles de vous. » Si Amyot, qui désirait visiter Rome, était en août 1 5 5 1 sur le point de quitter définitivement l'Italie, on peut en conclure qu'alors il avait terminé ses recherches dans cette ville.

Mais la plupart des biographes semblent avoir été embarrassés, pour cette époque de la vie d'Amyot,

I..1 Ferrière-Pcrcy, Marg. d'AiigoiiU'siiie, son livre de dcspcuse, i>40-i549, Paris, 1862, p. 2$, n 2; et Lefranc et Boulengcr, Comptes de Louise de Savoie et de Marguerite d'AngouIéme, p. 96).

M.iis en admettant même qu'Amyot n'eût pas connu Toiirnon en France, il avait dii le voir pendant son séjour à Venise. Nous lisons en effet, — dans une épitre dédicatoire adressée à Morvillier par Denys Lambin — en tète de son Oratio habita in gyninasio Sainarohrinensi ad. J'II idus Januarias anuo CI'JIDLXVIII, et publiée cette même année chez J. Benenatus, — que c'est en Italie, alors que Lambin était luimême dans l'ejitourage deTournon, que Morvillier le connut. Si l'on songe qu'à cette époque Amvot était de son côté le commensal de Morvillier. on sera porté à croire avec assez de vraisemblance que le Cardinal dut le voir dans les mêmes circonstances.

Les biographes d'Amyot nous disent qu'il eut accès à la \'aticane grâce à Romulus .\mascus,.^iin/;V);decette bibliothèque. .Mais Romolo Amaseo ne fut jamais eusios de la Vaticane, mais seulement professeur dans les Universités italiennes. On sait qu'il mourut en 15 52. à l'âge de 65 ans. (Cf. la lettre de Jean Antoine Serone, du 20 octobre 1552, dans le recueil de Lc//r« italiennes donné par Franc. Turchi ; Niceron,Mc';H(nV«..., t. XXXIL pp. 1-8; Tiraboschi, Stor. delta Lelter. ital.. VIL p. 2i8r; P. de Xolhac, Lettres inédites de Muret, dans les Mélanges Graux, 1884, in-8'', p. 389; et Renazzi, Storia dell' Università di koina, MDCCC.IV, Roma, tome II, p. 112). — D'autre part, il ne saurait être question ici de Romolo Manimacini, qui fut bien eustos de la Vaticane, mais mourut en 1554 (cf. Miintz, La Bibliothèque du Vatican an xvi' siècle, 1886, in-12, p. II et passim .11 est donc plus probable qu'il s'agit ici en effet de Romolo Amaseo, mais que les biographes se sont trompés en lui donnant le titre de gardien de la Bibliothèque du Vatican.

62 JACQUES AMVOl'

par un cvéncmtMU dont rim}X)rtancc, incontestable au point de vue historique, a yrossi à leurs yeux la durée, et qui a faussé ainsi l'idée qu'ils se sont taite de son séjoiu' à Rome : je veux parler de sa mission au Concile de Trente. Sur le tond même de cette mission, très honorable pour lui, quoique moins héroïque que certains historiens, comme de Thou, ne l'ont prétendu, on peut consulter, avec la lettre qu'à son retour à Venise il écrivit à Morvillier pour lui en rendre compte, une étude surtout historique que M. Schuermans a publiée dans la Revue de Beli^iqtie (i). Je me contenterai ici de faire une remarque sur le temps qu'occupe dans son voyage en Italie cette courte mission ; j'extrais ces dates de la lettre même d'Amyot qui, écrite quelques jours après les événements, ne peut être suspectée d'erreur (2) : « Je fus despeché le 28 août dernier [de Venize], ■et me furent baillées les lettres missives du Roy... avec une courte instruction signée de la main de M"" l'ambassadeur de Selve. Nous arrivâmes à Trente un jour et demy avant le jour de l'assignation qui estoit le r' jour de septembre, » c'est-à-dire le 30 août nvant midi. Et plus loin, après avoir raconté les

(i) Annil-L' iSyi, p. 221. (^f. crjalciUL'iit une lettre d'Odet de Selve au roi, publiée p.ir Rihier, Lct/irs ri Mciiuilirs d'Eslul, t. II, p. 3 j2.

(2) (",ette lettre, dont l'original est aujourd'hui perdu, a été publiée pour la première fois dans les Priri Pithoci opéra.. iiiisceUanca, Parisiis, •ex officina Nivelliana apud Seb. Cramoisy, 1609, in-4", pp. 672- 683, sous ce titre : « Copie des lettres de M. Jaques Aniyot, abbé de Bellozane... sur la présentation de celles du Roy Treschrestienen l'assemblée de Trente, le i septembre 1551. « Hlle a été souvent réimprimée depuis, notamment dans les .Mrnioiirs et Iiislniclioiis des Rois 1res ebreslieiis sur le Concile de Treille (de Pierre Dupuv).

AMYOT AU CONXILE DK TRENTE 63

péripéties de l;i session (r"" septembre), il ajoute : « A tant tut finie la session qu'il estoit bien vini^^t lieures... Et ce voyant, après avoir là séjourné deux jours depuis la session, je m'en suis revenu à \'enise rendre ct)mpte de ma négociation à ceux qui m'y avoient envové ». Il a donc dû quitter Trente le 4 septembre et arriver à \enise le 6. Xous voyons, si nous rapprochons ces dates, que de son départ de A'enise à son retour dans cette ville, il s'écoula exactement neuf jours. Cette mission à Trente, quelle qu'en soit l'importance dans l'histoire, est donc un tout petit épisode du séjour d'Amvot en Italie.

Mais les textes que nous venons de rapporter semblent susciter une objection contre notre thèse. Xous avons dit plus haut qu'Amyot, après le départ de Morvillier, était allé se fixer à Rome. Or, dans cette lettre, il semble considérer Venise comme son point de départ et son lieu d'arrivée. Hn réalité, la contradiction disparaît si nous lisons attentivement le contexte. Amvot nous dit en effet, dans cette lettre, qu'il « a pieu à M' le Cardinal de Tournon et à M"" l'Ambassadeur de Selve de /'eslire pour faire ceste commission », et plus loin : « Je me party de Venize avec deux notaires apostoliques, tous deux de la maison de M. le Cardinal ». Une autre phrase de cette lettre est plus explicite encore : « Je m'en suis, dit-il, revenu à Venize rendre compte de ma négociation à ceux qui m'y ont envoyé ». Or ceux qui l'ont envové sont le cardinal de Tournon et Odetde Selve :

64 JACQUES A.MVOr

Amvot semble donc atlîi-mer que tous deux étaient à Venise en septembre i))i. Pour Odet de Selve, ambassadeur dans cette ville, le fait n'a rien que de très naturel. Pour le cardinal, il peut être utile d'en chercher la confirmation dans des documents précis. La mention de ce séjour de Tournon à Venise se trouve cachée dans une incidente de la vie de ce cardinal par le P. Meurv (i), livre fort utile par ses renseignements, puisqu'il est le seul, ou à peu près, que nous possédions sur Tournon, mais qui est remarquable, même au wiii'' siècle, par une absence à peu près complète de dates et de précision. On y lit, au livre VI, la phrase suivante : « Ce Cardinal reçut l'ordre [de terminer l'affaire de Parme] à Venise où il s'estoit retiré pendant les troubles, le connétable ne l'avant pu souffrir à la cour ni dans le royaume de France. » Mais ce sont surtout les lettres d'ambassadeurs publiées par Ribier (2) qui nous fournissent à ce sujet des renseignements précis et sûrs.

X^ous V voyons que, le ^ mai 1531 (3), le roi écrit aux cardinaux de Ferrare et de Tournon et à M. de Ternies : « ... je veux et entendz que vous. M'' de Termes, tassiez dimanche audience publique en consistoire où vous leur ferez, y assistans vous trois, la proposition telle que je vous envoie par escrit... Et, ce fait, ayant entendu la response qui vous sera

(i) Ch.irlcs ïltiury, Histoirr du Caniiiuil de Toiiiiioii, 172S, iu-S', p. 266-267.

(2) Ribier, Lettres et Mémoires d'Estai, 2 vol. in-fol., 1666. (5) Ribiei;, op. cit., t. II, ]i[i. ^51-532.

AMYOT KT LE CARDINAI. 1)1-: IXHKNON 6)

faite là-dessus, selon que vous requerrez de ma part pour la tin et conclusion d'icelle proposition, vous trois irez trouver le Pape et prendrez congé et licence de luy pour vous retirer. Parquoy, sans faire autre bruit nv semblant, vous, Monsieur le Cardinal de Ferrare et Monsieur de Termes, vous en irez à Ferrare, et vous. Monsieur le Cardinal de Tournon, à Venise, en attendant quel succès prendront les affaires. » Tournon dut donc se rendre à \'enise dans le cours du mois de juin. Le 2 juillet, le connétable commence ainsi une lettre qu'il lui adresse (i) "• « Monsieur, il faut que je vous fasse entendre certain discours que j'av eu avec l'ambassadeur de la Seigneurie de Venize, qui est homme accord et expérimenté... », ce qui semble bien indiquer que Tournon se trouvait alors à \'enise. C'est aussi l'avis de Ribier qui met en note : « Ce fut incontinent après l'arrivée du cardinal de Tournon à Venise... » En tous cas, s'il peut y avoir doute pour cette date du 2 juillet, nous avons le droit d'affirmer que Tournon était dans cette ville à la fin du mois. En effet, le roi écrit à M. de Termes le 3 août 1551 (2) : « J'ay écrit à mon cousin le Cardinal de Tournon, qui est à \'enise, qu'il ne vous laisse pas avoir faute d'argent ; car j'en fais bonne provision à Venise, duquel lieu ledit Cardinal et mon ambassadeur m'ont fait entendre qu'ils estoient après à donner ordre pour faire tenir à. Parme la somme que vous y vouliez avoir. » Tournon resta

(i) Rihicr, o[).cit., t. II, pp. 559-540. (2j Ribier, op. cil., t. H, p. 545.

66 jACaUKS AMYOT

à \'ciiisc jusqu'il la tin de l'anncc 1 3 3 1 ; il s\- trouvait le 12 octobre (i); il s'y trouvait encore le 18 décenihre, comme nous le prouvent ces mots d'Odet de Selve (2) : « Sire, le Duc de Somme a conféré avec le Cardinal de Tournon et moy sur les affaires du Royaume de Xaples. » Le 23 décembre (3), « le Rov envoya devers le Cardinal de Tournon le sieur Dampierre, l'un de ses pannetiers ordinaires, pour luy faire entendre de sa part comme, voyant l'eslection que notre Sainct Père a faite de Monsieur le Légat Veralle pour l'envoyer devers sa Majesté, afin d'essayer de traicter une bonne paix et amitié entre eux, sa Majesté, voulant luv correspondre, a adviséde choisir ledit sieur Cardinal de Tournon qu'il estime très agréable à sadite Saincteté, très amateur de la paix et propre pour conduire cette œuvre à bonne fin. A ceste cause, sa Majesté désire que ledit Cardinal avant eu ce saut-conduit qu'elle lu\' a mandé d'envoyer demander à sadite Saincteté pour aller devers elle, il s'achemine à telles journées que la disposition de sa personne pourra porter pour taire exécuter ce vovage, et passera par b'errare pour voir en passant Messieurs les Duc et Cardinal de Ferrare... Il passera aussi par Parme pour faire entendre à Monsieur le Duc de Parme... Estant arrivé le Cardinal de Tournon à Rome, après avoir présenté à nostre dit Sainct Père les humbles, très dévotes et afîectueuses recommanda-

(i) Cf. liibl. n.U.. iiis. t'r. 5142, fol. 55.

(2) Lettre ;iii roi, 18 ciécciiibrc i;)i, dans Ribier, op. cil,, t. II,

(5) Kibier, <>/>. (■//., t. II, pp. 560-561.

AMVCVI" KT I.K CARDINAL UK TOLKNOX 67

tii)ns du Roy, il lui déclarera l'occasiou de son allée devers sa Sainctcté suivant ce que dessous... » Tournon se conforma à ces instructions et, le 15 janvier I ) ) I (i 5 )2 n. st.) (i), Odet de Selve écrivait : « Sire, Monseigneur le (Cardinal de Tournon partit hier pour Rome et a pris son chemin par 1-errare. « Il s'arrêta sans doute aussi à Parme, suivant les ordres du roi, et dut arriver dans le cours de février à Rome. En tous cas, le 4 mars, il adressait à Henri II le mémoire suivant (2) : « Puisqu'il ne se peut conclure une entre paix entière S. S. et le Roy [lire — une entière paix entre S. S. et le Rov], ayant ledit Seigneur dit au Légat qu'il ne pouvoit restituer Parme pour le présent, S. S. et iMonsieur le Cardinal de Tournon ont tenu propos... » Dans la première quinzaine du mois d'avril 1552 (3), le Roy envoya pouvoir à Tournon « pour négocier, conclure et arrester quelque reconciliation entre sa Saincteté et sa Majesté christianissime. » Le 16 mai, le cardinal était encore à Rome et écrivait (4) : « Demain nous nous assemblerons devant le Pape, les gens de l'Empereur et moy. » Son départ de Rome dut suivre de près cette lettre. Une autre lettre, non datée, mais à laquelle Ribier, je ne sais d'après quels indices, ajoute la mention « 26 mav [1552] », nous montre qu'il avait déjà pris congé du Pape : « Sire, il y a quelque temps, et avant mon partement de Rome, que

(1) Ribier, (i/). (■//., t. II, p. 569.

(2) Ribier, op. cil., t. II, pp. 5S2-385. (5) Ribier, op. cit., t. II, p. 5S6.

(4) Ribier, op. cil., t. II, p. 425.

j'avois commencé de pratiquer le Comte Nicolo de Petillan (i). »

C'est donc approximativement vers la tin du mois de mai que Tournon quitta Rome. A partir de ce moment, les renseignements précis nous font défaut. Nous trouvons (2) une longue lettre qu'il adresse au roi, sans lieu ni date, et qui concerne uniquement l'entreprise de Sienne, à laquelle il prétend avoir pris une part très active. Faut-il en conclure que cette lettre est écrite de Sienne ? Cela au premier abord n'a rien que de vraisemblable. Sienne est à quarantequatre lieues au Nord-Ouest de Rome, et il est assez naturel que Tournon y soit passé pour revenir en France. Mais, dans cette même lettre, il dit : « Sire, dernièrement, à notre assemblée de Chiose,en laquelle fut prise la conclusion de cette entreprise de Sienne, après avoir entendu Testât des choses pratiques, il tut advisé que j'envoverois à Monsieur de Mirepoix... » Nous serions donc obligé d'admettre qu'après être allé de Rome à Chioggia, c'est-à-dire tout près de \'enise, il est revenu à Sienne,

Nous ne pouvons dans cette incertitude tirer aucun argument précis d'une phrase qui pourtant parait significative : « Sur quoy j'ay bien voulu avoir l'opinion de Monsieur de Selve, vostre ambassadeur, qui a pris ceste peine de venir jusques icv... « Mais je crois qu'on en peut du moins interer avec vraisemblance qu'Odet de Selve n'a pas fait pour rejoindre Tournon

(i) Ribier, (>/>. cil., t. 11, p. 42^

(2) Ribier, op. cil., t. II, pp. .\2.\-.\26.

AMVOT HT LH CAKDINAI. DH TOURNOX 69

un Voyage de près de trois cents kilomètres. Ce passage à Sienne après Chioggia est donc très douteux. Retenons seulement ceci : le cardinal, parti de llome vers la hn de mai, séjourna quelque temps à Chioggia, sans que nous puissions préciser à quel moment. L'existence d'une lettre de Paul de Termes, datée de « Chiose », le i8 juillet, ne nous permet pas en effet d'affirmer qu'il s'agisse là de l'époque de l'assemblée à laquelle Tournon dit avoir assisté. Quoi qu'il en soit, nous ne perdons pas longtemps de vue notre voyageur. Le 30 août, une lettre de Lambin, mentionnée par M. H. Potez (i), nous apprend que le cardinal, après avoir passé par Padoue, \'icence, Tirano, est à Coire, c'est-à-dire qu'il a dépassé la frontière d'Italie.

On trouvera peut-être que nous nous sonuucs trop attardé à le suivre dans ses allées et venues entre les principales villes de la Péninsule; mais, outre l'intérêt historique que peuvent avoir ces rapprochements pour la biographie de Tournon, qui reste encore à faire, ce récit a pour nous l'avantage d'éclairer une année de la vie d'Amyot, et l'une des plus intéressantes, puisqu'elle fait partie de son séjour en Italie. Mais il nous faut chercher, tout d'abord, si nous avons le droit (étant doiuié que les textes originaux ne nous ont fourni aucune mention de l'abbé de Bellozane en dehors de sa mission au Concile de Trente) de supposer que celui-ci a suivi Tournon dans

(l) Rcviif d'Hisloire litléiairr île la l-raiicc, 1906, p. 460.

tous ces voyai^cs. Sur ce pe^nt comme sur beaucoup d'autres, les indications des bioi,M'ap]ies sont vagues ou erronées, \o\c\ le témoignage de la \'ie latine : Au retour de Morvillicr, dit-elle, Amyot « X'enetiis Romam se contulit, ubi perhumaniter acceptus est ab Episcopo Mirapicensi qui domi suiveum retinuit et per biennium ferme convictorem habuit cum quo ultro citroque sermones Iiaberet, de litteris ac disciplinis verba faceret. Eodem ferme tempore in illustrissimi (^ardinalis Turnonii amicitiam se insinuavit, qui a rege ad aulam revocatus... » En l'absence de tout document officiel qui nous permette d'établir d'une manière spéciale la vérité ou la fausseté de ce témoignage, examinons-le à l'aide des faits particuliers et certains que nous avons pu recueillir. Que, pendant la première année de son séjour à Rome, exactement de septembre 15 50 à juin i))i, Amx'ot ait été l'hôte de l'évcque de Mirepoix, comme le prétend la \'ie latine, nous n'avons aucun motif d'en douter. Relevons seidement à ce propos, d'une part, Terreur de la \'ie française, qui ne lui fait connaître le prélat qu'après le Concile de Trente et ne laisse pas de prétendrequ'il en a été l'hôte pendant deux ans, ce qui nous conduirait à la date inadmissible de septembre I3)S; d'autre part. Terreur de Tabbé Lebeut qui, dans sa T/V d'Aiiiyol, nomme cet éxèque de Mirepoix Jean Le Doux, alors que ce dernier ne devait occuper ce siège qu'en 155), succédant à Innocenzo, neveu de Jules III, qui lui-même avait succédé à Claude de La Guiche (1546-1553). C'est sans aucun doute ce (Claude de

L EVKQUE DK MIKHPOIX 7I

La Guiclie qui fut le protecteur d'Amyot (i). Ces réserves faites, nous pouvons admettre que Tabbé de Bellozane a été Tliote de Tévéque de Mirepoix, de septembre i))0 à juin i))i. Mais, à cette dernière date, il semble bien avoir quitté Rome avec le cardinal de Tourncm ; car, d'une part, nous ne trouvoTis, dans sa lettre du 8 septembre à Morvillier, aucune mention de son départ de Rome pour \'enisc, ni de l'évèque de Mirepoix, et, d'autre part, il serait bien invraisemblable que Tournon, alors à \'enise depuis près de trois mois, eût fait venir Amyot de Rome pour l'envoyer au Concile de Trente. Il me paraît donc à peu près établi que celui-ci avait quitté Ivome en même temps que le cardinal, c'est-à-dire vers le mois de juin 1 3 5 1 . On se rappelle en effet le début de sa lettre à Morvillier du 8 septembre i))i. I-a iin n'en est pas moins explicite : « Pour ce que Monsieur le Cardinal a esté d'advis que je différasse mon partement jusqu'à ce que la response du Roy fust venue, sera peine à sçavoir s'il veut que mov ou autre compare à la première session pour avoir la response que le Concile entend faire à ses lettres. Je vous prie. Monsieur, solliciter, s'il vous plaist, et si vous en avez le moyen, qu'ils en soient priimptement esclaircis, avant que Ihiver qui est procbain ne m'ait entièrement serré les chemins. » Du rapprochement de ces deux passages, il ressort nettement qu'en septembre 1 5 ) I, Amyot comptait rentrer directement de Venise,

(i) C.{. Hilarion dcClostc, loc. cit.

72 jAcai'ES A.Nncrr

où il se trouvait, en France, mais que, d'atitre part, il se considérait comme étant sous les ordres du cardinal de Tournon.

Une hypothèse néanmoins reste possible qui affaiblirait et même ébranlerait notre supposition. On pourrait en effet admettre que l'abbé de Bellozane avait suivi à Venise, non pas le cardinal de Tournon, mais l'évèque de Mirepoix dont, au témoignage de la Vie latine, il était l'hôte à Rome depuis un an : nous n'aurions plus alors le droit de donner Amyot comme compagnon au cardinal pendant ses dernières pérégrinations dans la péninsule. Mais nous savons, par un document certain, que cette hvpothèse n'est pas possible et que l'évèque de Mirepoix, n'ayant pas accompagné Tournon à Venise, avait dû nécessairement se séparer d'Amvot à cette époque : cela ressort, en effet, d'une lettre inédite de Claude de La Guiche, qui se trouve à la Bibliothèque nationale (i). Cette lettre, avec chiffres, est adressée à « Monseigneur le Duc de Montmorenc}' » et datée de « Rome, ce XXII novembre i))i », J'en extrais les passages qui concernent le cardinal de Tournon : « Et pour aultant, Monseigneur, que j'av cogneu depuys le partement de Monseigneur le Cardinal de Tournon, combien sa présence icv eust esté à propoz pour le service de sa Majesté, et seroit encore plus pour le faict de ceste reconciliation, pour maintenir en vigueur sa Saincteté h l'encontre de tant de tenta-

(i) Ms. t'r. 5138, toi. 59.

L EVKQUE DE MIREl'OIX 73

tiDiis et grandes parollcs que les Impériaux luy donnent. Ht aussi affin de tenir ceste pratique en pied et à la longue jusques à ce qu'on puisse mieulx veoir ce qui en pourra reuscir, semble à quelques ungs que meilleure occasion ne se pourroit ofiVir pour faire venir ledict seigneur Cardinal par deçà que à présent si aussi sembloyt au Roy, prenant couleur et occasion que, puisque le Pape a envoyé son légat vers sa Majesté demander et traicter la paix, que pour ce mesme effect sadicte Majesté a bien voulu envoler ledict seigneur Cardinal vers elle; à quoy je pense que sadicte Saincteté prendroit bien grand plaisir, pour l'avoir souvent désiré et pour l'opinion grande que je sçay qu'elle a de luy.

« Au surplus. Monseigneur, m'a aussi semblé nécessaire d'envoier ledict Niquet vers mondict seigneur le Cardinal deTournon, pour ce que ces jours passés (i)... affin d'informer ledict seigneur Cardinal du contenu en icelluy pour selon cela mectre tel fondement qu'il

advisera (2) Ht aussi pour dire audict seigneur

Cardinal les propos que Niquet a tenus à (3) Et

pour ce que ledict seigneur Cardinal a commancé à vous escripre de ceste affaire, je m'en remectray à ce

qu'il nous en escripra » Si donc Claude de La

Guiclie est resté à Rome tandis qu'Amvot partait avec le cardinal pour Venise, nous n'avons aucune raison de supposer que celui-ci ait renvoyé son com-

(i) Passages en chiffres.

(2) Id.

74 jACai'KS AMYOT

pa^mon à Konic auprès de l'éxilquc de Mircpoix. Cela est d'autant moins probable que, dans sa lettre à Morvillier, Amyot manifeste, nous l'avons vu, le désir de rentrer en brance. Il est au contraire tout naturel qu'il soit resté avec le cardinal pendant les négociations dont celui-ci fut chargé par 1-rançois I", soit à \'enise, soit dans d'autres villes, qu'il ait regagné Rome avec lui, et qu'enfin il l'ait accompagné à son retour en brance. Ce dernier point d'ailletn'.s est maintenant hors de doute, grâce à une lettre de Lambin que j'emprunte à l'article déjà cité de M. Potez et qui nous montre qu'en octobre 1 3 j i A.myot était à Lvon avec son protecteur, au moment où celui-ci tomba malade : « Amiottus nondum a nohis discessit ; exspectat dum cardinalis convalescat (i). »

Nous pouvons donc, je crois, jetant un coup d\vil en arrière, résumer ainsi le long séjour d'Amyot en Italie (1548-1552), séjour qui, au point de vue de son oeuvre de traducteur, a une importance si considérable. Nous ne saurions trop insister d'ailleurs, avant de l'esquisser, sur le caractère nécessairement hvpothétique de ces dates que nous ne précisons que pour mettre un peu plus de clarté dans cette période touffue de la vie de notre écrivain. Parti de France dans la première moitié sans doute de 1 548, Amyot rejoignit Morvillier à \'enise, où il- resta deux ans, visitant les bibliothèques et les érudits, collationnant son texte de Plutarque sur les manuscrits de la Marcienne,

(i) Lettre à Henri listiemie, Bibl. ii.U., ms. Lit. 8647, t'ol. 7 v".

RF.TOLK DAMYOr l-N 1 RANCH J)

cntîn découvrant dans cette riche « librairie » la matière d'une partie de sa traduction de Diodore. En septembre 1530, date du retour de Morvillier à la cour^ il quitta \'enise et se rendit à Rome, où il se lia avec l'évêquc de Mirepoix, Claude de La Guiche, et avec le cardinal de Tournon. \'ers le mois de juin 1551, c'est-à-dire après un séjour de huit ou neuf mois dans la « Ville éternelle », pendant lequel il consulta, grâce à Romolo Amaseo, les richesses de la \'aticane, il accompagna Tournon à \'enise on il resta probablement jusqu'au début de l'année suivante. De là tous deux regai,mèrent Rome et v demeurèrent quatre ou cinq mois (jusqu'aux derniers jours de mai). Hnhn, après de nombreuses pérégrinations et de nombreux arrêts, nos voyageurs regagnèrent la France en passant par Chioggia, Padoue, \'icence, Tirano. Ils arrivèrent à Coire vers la fin du mois d'août et, le 28 septembre, ils approchaient de Lyon. Ce retour en compagnie du cardinal de Tournon, dont nous avons ici, grâce au témoignage de Lambin, une preuve certaine, nous était signalé déjà par les biographes d'Amyot. \o\d ce que dit, par exemple, l'auteur de la \'ie latine : « Illc ('Lournon) a rege ad aulam revocatus, cum ob egregias animi dotes, et virtutum ornamentum, tum ob rerum civilium et Regni negotiorum accuratam cognitionem et experientiam, eumdem Amvotum itnicris cc^nitem assumpsit cum Dionysio Lambino viro clarissimo et utriusque lingUcV peritissimo qui postea Regius gnvcarum litterarum professor Lutetia; fuit. »

-G JACCIUES A.MVOT

Amyot une fois rentre en l-"rance, nous pourrions espérer trouver sur sa biographie des renseignements plus nombreux et plus précis. Malheureusement, il n'en est rien; l'obscurité qui environne sa personne ne se dissipe pas, même lorsqu'approchant de si près le roi, il semble devenir un personnage « officiel ». Écoutons donc d'abord ce que nous dit l'auteur de la Vie française : « CÀ:>mme il fut de retour en France, et M. le Cardinal de Tournon fut appelé auprès du Rov pour ses rares et insignes vertus et spécialement pour sa grande prudence, conseil et expérience aux affaires d'Estat, il voulut avoir M' Amyot en sa maison avec M' Lambin. Après que ce grand et illustre Cardinal l'eut arresté quelque temps encore, espiant toutes les occasions qui se présentèrent pour Fadvancer, et avant sceu que le Roy avait donné charge à quelques prélats et à quelques uns de ses plus remarquables seigneurs de luy trouver quelque homme docte, meur, vertueux, prudent et discret, pour luy commettre la conduite et instruction de Messeigneurs les ducs d'Anjou [scnis doiilc une erreur pour : d'Angoulême] et d'Orléans, ses enfans, il présenta M' Amvot à sa Majesté comme celuy en qui toutes les qualités requises à un tel devoir estoient abondamment assemblées et le recommanda de si bonne part qu'il n'eut pas beaucoup de difficultés à estre reccu en ceste honorable charge où il s'acquitta très bien de son devoir au contentement et proHt gênerai de tous, tant du Roy que de tout le Royaume. »

A.MVOT PRÉCEPTEUR DES ENTANTS DE FRANCE 77

Nous pouvons aujourd'hui préciser les divers séjours, assez courts d'ailleurs, que Tournon fit alors auprès du roi, grâce à la publication déjà citée de M. Pote/ qui, pour ces deux années, a singulièrement éclairci la biographie de l'illustre cardinal. C'est le 14 juin 15)3 ^^'^^ " ^^^ receu du Roy et de M' le Connétable fort honorablement » ; mais, dès le 17, il quittait Hcouen pour recommencer sa vie de pérégrination incessante. Après avoir passé la tîn d'août à Saint-Germain-en-Laye où se trouvait la reine, il partit de cette ville le 30 septembre et alla rejoindre le roi à Villers-Cotterets. Quelques jours plus tard, le 12 octobre, il prenait définitivement congé de lui pour se retirer dans sa maison de Madon. En 1554;, il accompagna ou rencontra plus fréquemment le roi au cours de ses voyages de château en château (i); et l'on peut dire qu'il ne s'éloigna guère de la cour du 12 mai au 6 septembre, ^'oilà qui semble donner un certain poids à l'ailirmation du biographe, puisque nous pouvons admettre avec vraisemblance que c'est pendant ces quatre mois que Tournon « espia toutes les occasions qui se présentèrent d'advancer Amyot auprès du Roi. »

D'ailleurs, même avant la publication des lettres de Lambin^ cette opinion avait été adoptée, sur la foi des biographes, par les principaux critiques qui, au XIX'' siècle, avaient étudié la vie d'Amvot, notamment

(I) Le 21 j.invicr, il vit à Amboisc les deux futurs élevés d'.Vniyot : '< Monseigneur d'Orléans, a.igé de trois ans et deniy, et Monseigneur d'Angoulenic âgé de deux ans et quatre mois, et une fille qui testoit encore. » Cf. H. Potez, art. cité, p. 484.

par A. de }^liL;nièrc.s (i) et par Sainte-Beuve(2). Ht il faut avouer qu'ils a\aieiu pour eux encore un témoignage qui — du moins en apparence — est d'une valeur considérable : je veux parler de la dédicace des Œuvres DiiViilcsk Charles IX. Dans ce morceau, Amvot, s'adressant au roi son ancien élève, lui dit : « Ayant eu ce grand heur d'estre mis auprès de vous dès vostre première enfance, que vous n'aviez gueres que quatre ans, pour vous acheminer à la cognoissance de Dieu et

des lettres », c'est-à-dire — celui-ci étant né

le 27 juin I ) )0 - dans le cours de Tannée 1 3 54 (3). La date de 1 5 54 semble donc établie : i" par la ^'ie française ; 2" par la dédicace des Œuvres morales. Mais nous avons vu déjà combien il serait téméraire de fonder une opinion sur le premier de ces documents, et nous aurons l'occasion, dans la suite, de signaler les inexactitudes peut-être volontaires, et en tous cas bien naturelles, que l'ancien précepteur de Charles IX a glissées dans la dédicace de 1572. Dès maintenant, nous ne devons pas nous étonner qu'Amvot ait pu reculer avec intention l'époque à laquelle le « roi de France » avait été mis entre ses mains, et qu'il se soit servi de cette supercherie pour regagner un peu d'influence sur un esprit qu'il sentait alors lui échapper. Remarquons en outre que le

(i) Essai sur Aiii\ol, p. 71 ut note 2.

(2) Loc. cit.

(}) L'absence de toute allusion .i ce nouveau titre dans la traduction de Diodoir, dédiée par Ainyot à Henri II, et dont le privilège est du 25 janvier 1554 n. st., nous interdirait d'ailleurs de faire remonter plus haut sa nomination.

AMVOT PKECHFIHL'K DHS KNFANTS OK 1 K.WCH ~^

désir de HiUtcr le ri)i se niaiiiteste dans cette dédicace par lin détail signiticatit : le précepteur des deux entants de Henri II oublie ici un de ses élèves ; c'est Charles qu'il a instruit dès son enfance; c'est pour lui uniquement qu'il a entrepris cette traduction des

/'/V.s Deux ans plus tard, en 1 574, dans son élégie

latine sur la mort de Charles IX, Amvot se souviendra de son frère :

Quadriniuni c cunis cuni prima ck-nicnta doccnduni Acccpi et Christi sinccra in relligione Formandum Hcnrico cuni l'ratre...

C'est qu'alors Henri est roi de France et qu'en même temps qu'il honore les mânes du premier, Amyot soni^e à se ménager la taveur du second.

Ces considérations, sans doute, seraient inutiles si tout venait confirmer le double témoignage, cité plus haut, en faveur de la date de 1554- Rien ne serait alors plus légitime que de suivre Sainte-Beuve et Blignières, et avec plus de précision qu'eux, grâce à lapublication des minutes de Lambin, d'enfermer entre mai et septembre 1 554 le choix d'Annot comme précepteur desenfiintsde France. Mais il n'en est pas ainsi. A côté delà tradition de 1553-1 554, il y a en une autre, aussi peu précise d'ailleurs, qui oscille entre 1557 et 1 5 5 8. Cette tradition est représentée par d'assez bons biographes. Sébastien Rouillard, dans son Histoire de Melun, dit que les élèves'd'Amyot avaient lorsqu'Henri II les lui confia « à peine six ou sept ans », ce qui nous conduirait à la date de 1557. Cette assertion est repro-

80 JACQUES AMVOT

duite, sans doute d'après Rouillard ou d'après une source commune, par Ililarion de Coste (i). Hnfin, Bayle (2) et Niceron (3) indiquent, d'une manière fort vague du reste, la date de 1558. Cette divergence importante, chez des auteurs dont le premier du moins est d'ordinaire assez bien renseigné, est de nature à nous mettre en éveil, et sur ce point les documents originaux ou les actes otliciels pourraient seuls nous déterminer. Malheureusement^ ni aux Archives, | ni à la Bibliothèque nationale, je n'ai pu trouver 1 pour les années 15)1-1537 aucun registre de la maison du Roi, du Dauphin, ou de Messeigneurs d'Orléans et d'Angoulème. Le seul témoignage que nous puissons invoquer est celui de « l'F.stat (manuscrit) des officiers de la couronne » établi au \\\i^ siècle d'après ces registres aujourd'hui perdus, et qui se trouve au département des manuscrits de la Bibliothèque nationale (4). \ oici ce que cet état nous tournit pour la période qui s'étend du 18 avril 1547 « après Pasques )) au 31 décembre 1539-

Service de Messeii^nieiirs

les Dauphin de Viennois, Ducs il'Orletiiis,

d\4ni!;oulesnie et d'Anjou,

eiifiUis du Roy Henry II

Précepteurs

à 500 1. de gages

I en 1549, 1550, i))i, i))2, 1535, 1554, 1555, 1556.

II en 1557, 15).S, i))9.

(i)Oy.. ,//., pp. 595-394,

(2) Dictionnaire, art. Aiiiyot, t. I, p. 265.

(3) Mtmoirci, t. IV, pp. 48-49.

(4) Ms. franc. 7856, p. 1167.

AMVOT PRÉCEPTEUR DES ENFANTS DE FRANCE 8l

Mcssire Pierre Danez, maistre d'Escholle et précepteur de Monseigneur le Dauphin : liors en 1559.

Messire Jacques de Corneillian, evesque de Lavaur, précepteur et aumosnier de Monseigneur le Dauphin en 1557.

Messire Jacques Amyot, abbé de Beliozane, précepteur et aumosnier de Messeigneurs les Ducs d'Orléans et d'Angoulesme en 1557 i^i .

L'affirmation parait catégorique : le seul précepteur des ducs d'Orléans et d'Angoulème, Jacques Amvot, entre en fonctions ou, ce qui ici semble signifier la même chose, est inscrit sur les registres de gages à partir de 1537.

Mais avant d'accorder notre confiance à ce document, qui^ nous l'avons dit, n'est pas une copie, mais un résumé établi d'après des documents originaux, il est nécessaire de résoudre un petit problème que soulève le tableau ci-dessus. Les premières lignes indiquent en effet un précepteur de 1549 à 1 556, et deux de 1557a 1 5 59 : or, si nous faisons le calcul pour ces divers précepteurs, nous en trouvons bien un pour

1)49, 1550, 1551, 1552, 1553, i))4' 1)55. 1556, mais trois et non pas deux pour 1557, 1558, 1559, puisque le premier n'est « hors » qu'en 1559 et que les deux autres entrent en fonctions, d'après ce tableau même, en 1557. En étudiant la question de plus près, nous nous apercevrons en outre que Jacques de Corneilhan n'a jamais été évêque de Lavaur,

(1) Un autre Ltat manuscrit des Officiers de la C^ouronne rédigé au XVIII' siècle (Bibl. nnt., ms. franv. 7854, p. 2051) nous donne un autre tableau qui va de lîîjà 1558 et d'où il ressort également qu'Amyot n'est entré en charge qu'en 1557. Mais cet htat dérive de la même source que le précédent.

82 JACQUES AMVOr

mais que c'était prcciscmcnt Danès qui alors remplissait cette toiictiou (i). Mais si Corneilhan n'était pas évêque de Lavaur, il était évêque de \'abres depuis 1)54 (-)' ^^ nous saisirons, je crois, l'explication de l'erreur commise, si nous songeons à la ressemblance qui existe entre cpisivpiis Vaiireiisis (évêque de Lavaur) et cpiscopiis Vabroisis (évêque de Wabres) (3), ressemblance qui jointe à la proximité des deux évêchés, a amené plus d'une lois à les confondre.

Cette contusion, en effet, se retrouve dans la biographie d'Amyot qu'a donnée Sébastien Rouillard. Voici ce que nous y lisons : M. Amyot « se rendit attentif à ouvr... Pierre Danaez en la profession de l'éloquence et philosophie, Danae/ qui tut depuis précepteur du Rov François II et evesque de \"abres, ou Lavaur. « llien n'est donc plus naturel que l'erreur de notre compilateur ; et nous pouvons, je crois, la reconstituer ainsi : les registres des années 1 349 à 1557 portaient la mention de Pierre Danès et, parmi ceux de 1557 à 1559, les uns portaient cette mention, d'autres, comme l'État cité plus haut ou comme celui de la deuxième demi-année i > 59 pour la Maison

(i) Il succéda en I07 .1 l'icrrc de M.ircuil qui lui-niéniL- av.iit succède au traducteur de huit /'/V.< de Plut.irque, (ieoriics de Selve.

(2) Jusqu'en janvier 1560.

(3) Il semble que l'auteur du second l.-^tat dont j'ai déjà parlé (ins. franc., 78')4, p. 2047) ait remarqué cette contradiction et se soit elVorcé de la résoudre. l:n effet, il indique : « Dane/ hors en ij>7 ». De cette fai;on, il v a bien en effet un précepteur de 1549 •' iSSJ- deux de IS57 à 15 $9- Mais cette solution n'est pas admissible. En effet, dans l'i^tat original de Jehan de Fournicon (1559), "ohs voyons clairement que Danès était encore à cette date précepteur et aumônier du Roi Dauphin. (Cf. ms. tVani;. 5154. loi. 126).

AMYOT PKHCKPTHUK DKS i:\F.\NTS DE FR WCK 83

du roi qui se trouve aujourd'hui aux Archives nationales (i), celle de « Monseigneur de Lavaur ». Le rédacteur de F « lestât des officiers de la Couronne » s'est alors reporcé à un recueil écrit en latin (la Gai lia CLvistiniin, par exemple) ; mais il a tait alors une confusion et a cherché parmi les « episcopi \'ahrenses », et non parmi les « episcopi \'aurenses », le personnage ainsi désigné dans les registres officiels. Or nous avons dit que l'évèque de Vabres à cette époque était Jacques de Corneilhan. Notre compilateur a donc créé à côté de Pierre Danès un évêquede Lavaur, qu'il a ainsi inexactement identifié avec Jacques de Corneilhan.

Cette hvpothèse a l'avantage d'expliquer tous les faits et de n'être combattue par aucun document. Elle rend compte, d'une part, de l'erreur numérique que nous avons signalée plus haut dans le recueil du xvir siècle ; d'autre part, elle explique qu'un ouvrage aussi bien renseigné que la Gallia Chrisliaua ne mentionne pas à propos de Jacques de Corneilhan, à qui elle consacre plusieurs articles, cette charge de précepteur du dauphin, puisqu'en réalité elle ne lui a jamais été confiée. Iinfin, elle est fortifiée d'une manière à peu près péremptoire par un document original qui est aujourd'hui au cabinet des Manuscrits de la Bibliothèque nationale (2). C'est 1' « Estât de M*^ Jehan de Fournicon, trésorier commis au paiement des gaiges des gentilshommes et officiers

Ci) Sous l.i cote KK 129.

(2) Ms. franc. 3134, fol. 126.

84 JACQUi;S A.MVOT

domestiques du Roy Daulphin et de Messeigneurs les duc/. d'Orléans, d'Angoulesmc et d'Anjou ses frères, taict pour ung an cominenccant le premier jour de janvier milcinq cens cinquantehuict et linissant le dernier jour de décembre mil cinq cens cinquante neuf. » Nous trouvons bien, pour les aumôniers, « Monsieur l'Evesque de Lavaur », c'est-à-dire Danès(i), « précepteur et aulmosnier du lloy Daulphin » et « M'^ de Bello- >îane, précepteur et aulmosnier de Messeigneurs d'Orléans et d'Angoulesme », mais nous ne rencontrons aucune mention de Jacques de Corneilhan (2).

(i) II lie saurait ctrc en eftet question d'une confusion entre Lavaur et Vabres de la part du trésorier.

(2) (>cs textes contemporains et officiels nous montrent suffisamment qu'.\mvot fut à la fois précepteur du duc d'Orléans et du duc d'.\no;oulême. Signalons pourtant que Ronsard dans une de ses épilogues nomme Amyot comu'.e le précepteur de l'un d'eux, et donne l'autre à Selve :

Deux frères pastoureaux qui avoient pris naissance De Pan qui commandoit n'agueres à la France.

Tous deux avoient appris d'enfler les cornemuses,

L'un dessous Amyot, grand ministre des muscs, lit l'autre dessous Selve.

(Ronsard, éd. Blanchemain, IV, p. 92; c(. aussi IH, p. 522, et VII, p. 61.

Cette assertion peut d'ailleurs s'expliquer : en effet, la pièce de Ronsard ne parut qu'à la fin de 1563 ou au début de 1564, (Cf. Laumonier, JiiiHili's Flcrhoiscs, 1905, t. II, p. 50) : or après la mort de François II, il .semble qu'Amyot, en conservant la charge.de précepteur du jeune jeune roi Charles IX (Cf. Airh. Xat. KK, 154), ait été remplacé bientôt — en 1^61 ou 1562 — dans l'éducation d'Henri, devenu duc d'Orléans, par Jean-Paul de Selve, prieur de Gournay, depuis évéque de Saint- Flour(Cif. ms. fr. 7856. p. 1191, et aussi Bligniéres, op. cit.. p. 94, note i).

Ronsard du reste connaissait fort bien Amyot; l'on sait, en effet, que c'est en faveur du grand poète que notre traducteur se démit volontairement, en 1564, de l'abbaye de Bellozane. (Cf. sur ce détail les articles consacrés .'1 la prêtrise de Rons;ird par l'abbé Froger, Rivnr hiitoriijiie et inrlH-oloi;'hjiic du Mciiiir, tome X (1881), pp. 205-204; P. Boiinefon, /^iT»c tl'Hisloiii' litlrniitr de lu Fitiiuv, 1895, pp. 244-247, et Laumonier, Revue de In Keutiissiiiiee, 1902, p. i^S, Revue Universitaire, 1903, p. 159, et Aiiuaks Jli'cboisei, 1904, I, p. 67-78). Citons à ce propos, dans la traduc-

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