‹ Jacques Amyot, traducteur des Vies paralleles de PlutarqueChapitre 17 sur 164 · I.H <i I'I.rTAKQ.UH » d'aMYOT · texte numérisé non relu

I.H <i I'I.rTAKQ.UH » d'aMYOT

sons, et qui n'est contredite par iiucim tait précis, nous semble avoir l'avantagée de satislaire une des deux versions (Htat des ollîciers de la couronne ; S. Rouillard ; Hilarion de Coste), et d'expliquer, sinon de justifier l'autre (\'ies française et latine). Si, malgré tout, nous éprouvons quelque scrupule à taxer Amyot de mensonge, nous pouvons remarquer d'abord que l'expression qu'il emploie dans sa dédicace est en somme assez vague : « Vous n'aviez gueres que quatre ans » ; et même rien ne nous empêche de supposer qu'il ait reçu, soit par l'intermédiaire de Marguerite ou de Tournon, soit de la bouche même du roi, la promesse que ses services seraient un jour utilisés sinon pour l'éducation du Dauphin, du moins pour celle de ses frères.

Cette longue digression biographique nous permet d'étudier maintenant avec plus de précision le travail d'Amvot de 1547 à 15)9. On a l'habitude de regarder sa traduction des Fies de Plutarque comme un ouvrage fait à l'intention de ses élèves, le futur Charles IX et le futur Henri III. L'analogie avec le TcJémaqiic et le Discours sur l' Histoire iiiiivcrsellc ne pouvait qu'accréditer cette opinion, qui d'ailleurs semble avoir dans la dédicace déjà citée des Morales à Charles IX un fondement inattaquable. « Or avant eu, dit Amvot, ce grand heur que d'estre mis auprès de vous dès vostre première enfance, que vous n'aviez gueres que quatre ans, pour vous acheminer à la cognoissance de Dieu et des lettres, je me mis à penser quels autheurs anciens seroient plus

idoines et plus propres à vostre estât |U)ur vous proposer à lire quand vous seriez en aai^e d'y pouvoir prendre quelque goust. Et pour ce qu'il mesembioit, qu'après les saintes Lettres, la plus belle et la plus digne lecture que l'on sçauroit présenter à un jeune Prince estoit les \'ies de Plutarque, je me mis à reveoir ce que j'en avois commencé à traduire en nostre langue par le commandement du teu grand Roy François, mon premier bienfaicteur que Dieu absolve, et parachevoy l'œuvre entier estant en vostre service. » Ces lignes signifient, sans équivoque, qu'Amyot, après avoir laissé de côté la traduction et l'étude des Fies de Plutarque depuis 1 547, la reprit et l'acheva après que le roi l'eut choisi pour être précepteur de ses enfants, et précisément pour cette raison. La première de ces affirmations est déjà exprimée dans l'épitre dédicatoire de l'édition des Fies (i 559), adressée à Henri II : « Après avoir vacqué au devoir de l'office auquel il vous a plu me commettre, de leur enseigner les lettres, je me suis mis à reveoir ce que de longtemps j'avoye traduit de grec en françoys des Vies de Plutarque et à continuer de traduire ce qui m'en restoit. » Mais, dans ce dernier passage, l'assertion est moins nette : Amyot, si près des faits dont il parle, ne pouvait pas songer à les déguiser ; et d'ailleurs, dans cette dédicace à Henri II, il n'avait, senible-t-il, aucun intérêt à le iaire. Bien plus, il nous fournit dans les lignes suivantes de ce même morceau un argument contre sa première affirmation : « Ayant fait, dit-il, toute diligence à moy

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possible de les chercher [les l'its perdues de Plutarque] es principales librairies de \'eiii/e et de Rome, je ne les ai pu trouver. Seulement en ai-je tiré plusieurs diversités de leçons et plusieurs corrections en conférant les vieux livres escrits à la main avec ceux qui sont imprimés, qui m'ont grandement servi à l'intelligence de plusieurs difficiles passages... « Ce n'est pas apparemment pour une œuvre à laquelle il ne songeait plus qu'Amyot collationnait ainsi les manuscrits de la Vaticane et de la Marcienne. De 1348111552, il est donc certain qu'il n'a pas perdu de vue sa traduction des lies de Plutarque (i). Mais il ne se contente pas d'étudier le texte grec. De retour en France, dans les derniers mois de 1552, il n'abandonne pas son projet de donner une suite à ses premières traductions manuscrites. En effet, nous avons dit que l'achevé d'imprimer du Diodore était daté de janvier 1554 "^^uv. st. Or, dans la dédicace de cet ouvrage, composée sans doute dans le cours de 1)53, il annonce au roi la publication prochaine d'une traduction complète des Vies de Plutarque : « Toutefois je ne veux point pour ceste heure entrer plus avant en ce discours de la louange de l'histoire, le reservant à un autre plus grand et plus excellent œuvre des Vies de Plutarque que j'avois commencé dès le temps de l'heureuse mémoire du feu Roy vostre père, qui en a veu plusieurs de ma traduction, et vous verrez le total dedans quelque temps, s'il plaist à Dieu me

(i)Une hypoihcsc iiuiiqutJc plus h.iut (p. 57) nous permettrait peutêtre de dire qu'il songe.iit déj.'i aux Œuvra morales.

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prester vie en santc (i). » Après 15 54, il est inutile de poursuivre hi démonstration. La date de 1 5 5 5 inscrite par Amvot sur l'exemplaire de l'Arsenal , et, plus que tous les arguments, la publication, dans les premiers mois de 15 59, de ces deux imposants in-tolio atteste assez l'immense labeur qu'a dû y consacrer notre abbé pendant ces cinq années. Nous pouvons donc dire, malt^'ré le témoignage catégorique d'Amyot en 1 572, malgré une phrase équivoque de 1 5 59, qu'il n'a pas cessé — de 1542, date approximative du premier manuscrit, jusqu'à i))'),date de la première édition — non seulement de songer à son œuvre, mais encore d'v travailler, accumulant les matériaux et les élaborant pour élever le « grand œuvre » auquel son nom devait désormais rester inséparablement attaché.

Cette démonstration réfute du même coup la seconde affirmation d'Amyot dans la préf\ice des Œuvres iiionih's. En effet, si jamais depuis 1542 celui-ci n'a abandonné sa traduction, il est inutile de chercher encore s'il a repris cette ivuvre pour l'instruction de ses deux élèves. Mais nous pouvons aller plus loin et prétendre qu'Amyot ne songeait même pas à eux lorsqu'il publia son (vuvre en 15 59:

(i) Ht qu'on n'objecte p.is que l'expression « que j'avois commencé » indique qu'il v a eu une lonf:;ue interruption entre le commencement et la reprise ou continuation de l'œuvre; car nous pourrions tirer delà prose d'Amyot en 1559 bien des exemples où la concordance des temps n'est pas mieux observée. Je n'en citerai qu'un seul tiré de la /'/> i/c Philopa-iucn : u Quand sa mereluv apporte à ses pieds les armes qu'elle luv avait fait taire par \'ulcain », ce qui sijjnitic " qu'elle vient de lui faire faire » ou plus simplement « qu'elle lui a fait faire. >>

LE « PLUTAKQ.L'H » d'aMVOT 9I

c'est ce qu'indiquent les expressions mêmes dont il se sert pour présenter — à Henri II, notons-le bien, et non pas à ses fils — la première édition de cette traduction : « Ce discours de raison naturelle [qui est opposé ici aux préceptes des Écritures] oblige assez tous vos subjects à désirer de vous faire service, et de ma part, ayant cherché de vous en faire, en l'institution de Messeigneurs d'Orléans et d'Angoulesme, vos très heureusement nez enfans que Dieu bénie, pour employer le temps qui me demeuroit vuide à faire encore quelque chose qui vous fust agréable, après avoir vacqué au devoir de l'office auquel il vous a pieu me commettre, de leur enseigner les lettres, je me suis mis à reveoir ce que de longtemps j'avoye traduit de grec en trançois des \'ies de Plutarque et à continuer de traduire ce qui m'en restoit, tant que finablement ayant conduict l'œuvre totale à chef, j'ay pris la hardiesse de la vous présenter imprimée, et la faire sortir sous la sauve-garde de vostre très illustre nom en public es mains de vos hommes ». Ce passage me semble significatif. Non seulement il n'est pas question ici des enfants du roi, mais encore Amyot éprouve le besoin de s'excuser d'avoir en quelque sorte dérobé une partie du temps dû à ses élèves pour continuer et achever son œuvre, espérant seulement trouver une justification dans l'utilité qu'en pourront retirer le roi et le public : c'est en eff'et ce que confirme la suite de cette épître.

De tous ces textes et de ces dates, que nous avons essayé d'établir ou d'utiliser, et qui nous ont permis.

en clucidant la bioi,n-apliic assez obscure d'Amyot d^ 1547 à 1559, de préciser le travail préparatoire de s;i traduction pendant cette période, nous pouvons conclure en substituant à l'idée traditionnelle d'un précepteur qui compose une traduction de circonstance pour l'instruction de ses élèves, celle d'un humaniste et d'un érudit travaillant avec désintéressement à une même œuvre pendant près de vingt années (i)42- 1559) et n'épargnant ni son temps ni sa peine pour la mener à bonne fin (1).

(i)Nous n'avonspas ici à faire une biographie complctc d'Aniyt)i préci., tcur et grand-aumonier de (Charles IX. Cette biographie, nous l'avons di;. est tellement mêlée de roman et de fantaisie qu'il est dithcile d'v dis cerner la vérité. Hn voici un exemple. On connaît le récit que i.i ■ Saint-Réal de la querelle entre le jeune roi et sa niérc au sujet di. nomination d'Amyot à la Grande Aumôncrie. (x récit a été rejeté j\; tous les biographes sérieux d'Amyot (et". Grésy, l'if d'Amyot par Vablh Lehciif. augmentée de notes et de documents, Mclun, 1848, p. 86; et A. de Blignières, op. cit.. pp. 85-H6.) Cependant il semble qu'il y ail eu en ell'et dans l'entourage du roi une certaine hostilité contre son précepteur : voici ce que dit à ce sujet, dans un discours public, en 1580, c'est-à-dire longtemps avant la mort d'Amyot, un de ses protégés devenu le gendre de Fédéric Morel, Léger Du Chcsne : « ... Potuit Jupiter adulterio susceptum Herculem juvare, ut in cunis surtocarct colubros, a Junonc injectos ad cjus neceni, et non potuit mundi t'abricator cœlique doniinus opitulari Herculi Gallicano Carolo Valesio ad Hydras, Chiniivras, Centauros, Cacos, Anteos, et ca-'tera nionsira, portenta, prodigia, pessumdanda ? duorum antesignanus (Carole rex Christianissimel cum in locum optimi doctissimique pr;vceptoris tui Jacobi Amiotti irrepsisset, non prius a laclirvmis et singultihus temperasti, quam tibi redditus csset vir ille onini virtutuni et artiuni génère consummatissimus... » Lcodcgarii n Qiiiirii professons rt sccrctorii Rcgii oratio Imbitii in auditorio Régie, ineiisr Jniiiiiirio jySo ;\Mh\. nat., Rés. X, 2526, p. 8. — Ce passage, que n'a, je crois, relevé aucun des historiens d'Amyot, est cité pourtant par l'auteur des Remiuqiics sur Bayle, p. 120.

On lira plus loin (p. 99, note 2) des vers latins de Dorât, qui, s'il fallait les prendre à la lettre, feraient supposer qu'après avoir passé de longues années .'i la cour, Amyot la quitta pour occuper une cliaire de quatrième. — Mais outre qu'il pourrait être question d'un autre Amyot, le caractère littéraire de cette pièce, non datée, du reste, ne nous permet pas d'aflirmer qu'il v ait là autre chose qu'un simple jeu d'esprit inspiré de Juvénal.

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