I. HDITION rKDKKIC MC)Ki;i
Anivot et, en i)<Si, rinflucncc du yrand-aunionier pcrnicttait au jeune homme de succéder à son père comme imprimeur royal à 2^ ans, c'est-à-dire deux ans avant l'à^e exigé par les règlements (i). A partir de ce moment, Morel fut en relations constantes avec Amvot, comme on peut le \oir par la suite de la lettre déjà citée : « Sermones de me tui cum Amiotio Autissiodorensium episcopo habiti magn^v mihi lœtitiae fuerunt... Saluta michi diligenter illum coryphivum Gallorum antistitum(2)... »
Fédéric Morel, on le pense bien, n'a eu garde de nous laisser ignorer cette amitié qui l'unissait au célèbre helléniste. Voici ce qu'il en dit dans la préface qu'il a mise en tête de l'édition de 16 19 :
« Ce savant et excellent prélat me sceut tousjours si bon gré de l'affection et du respect que je lui portois avec un peu d'industrie et amour des bonnes lettres
dant Vascosan et Mord, craij^nant de se voir frustrer encore par un autre imprimeur (comme le premier l'avait été vers 1^60 pour les Vies), se recommandèrent d'Amyot auprès de Charles IX, afin d'obtenir un privilèo;e avant la mise en vente de l'édition. Ce privilège fut octroyé à Vascosan et à Morel deux jours après la Saint-Barthélémy, c'est-à-dire le 26 août 1572. Les Œiivrrs morales et ineslées de Plutarque traduites par Amyot sont magnitiquement imprimées; elles sortent des presses de Vascosan ; en etlet, le nom de Fédéric Morel ne se trouve pas au bas de l'intitulé; mais il est placé en manière d'explicit. » (J. Dumoulin, b'hléiic Mord, pp. 56-57.^
(i; Cf. J. Dumoulin,»)/), cit., p. 62 et pp. 74-76.
(2) L'abbé Goujet (Méiii. bisl. et litf. sur le Coll. roy. de Fr.. Il, p. 152), interprétant à sa façon les paroles de Fédéric Morel que l'on lira plus loin, raconte assez inexactement la naissance de ces relations : « L'occasion de former cette liaison, dit-il, s'était présentée naturellement. Amyot venait de donner une partie de sa traduction française de Plutarque, Morel la lut, la confronta avec le texte grec, crut remarquer dans l'original divers endroits que la version ne rendait point exactement, et il communiqua ses conjectures au traducteur. Amyot rendit justice à ses observations et accorda dés lors son estime et son amitié .i celui qui lui on .ivaii f.iit part. ■>
122 JAC.aUKS AMVOT
qu'il me commanda de le visiter souvent, encore qu'il eust desjà u;rand aage et de i^randes charges du Royaume, qui ne l'empeschercnt pas de trouver quelques occasions de me gratifier en m'instruisant tousjours de quelques beaux préceptes et enseignements concernant principalement la philosophie et pieté chrestienne durant quelques voyages auxquels il voulut que je lui tinsse compagnie, lors mesmement qu'il mettoit au net les corrections, conterences et varietez de leçons sur le texte de Plutarque, collationné avec les manuscrits grecs, suivant lesquels il corrigea, esclaircit et enrichit ses premières versions françoises. » Ces quelques lignes, en même temps qu'elles nous indiquent les relations amicales de l'évêque d'Auxerre avec son éditeur posthume, témoignent qu'Amvot après 1 565-1 567 est revenu avec soin sur sa traduction de Plutarque. Cette assertion a d'ailleurs été reproduite par un biographe assez, consciencieux (i) : « Il ne perdit pas, nous dit-il, dans l'éclat de sa fortune la vue de ses livres : se voyant dans un âge assez avancé qui l'exemptoit des devoirs importuns de la cour, il mit la dernière main à la version des Fies et des Opuscules de Plutarque, y adjousta les leçons grecques qu'il a\"oit trouvées en conférant plusieurs exemplaires. »
Ces corrections apparurent-elles dans quelque édition imprimée de son vivant ? Un passage de La Croix Du Maine (2) semble l'affirmer :
(r) Bullart, Hist. de l'Aciidruiir dn Stifiices et des Arts. t. I, p. i68. (2) Hihliothéque fnuudiit-, I, p. 588.
l'édition iédéric morei. 125
« Toutes ses œuvres (celles d'Aniyot) s'impriment *-he/ Fcdcric Morcl cette année 1584. revues et augmentées par lui. » J'ai cherché en vain cette édition et je n'en ai trouvé nulle part ailleurs la mention. Il est fort probable qu'elle n'a jamais paru. l:n effet, dans la préface citée plus haut (1619), Morel écrit : « encore qu'il (Amyot) se contenta fort de la beauté et bonne correction de l'impression qui avoit esté faicte par mon aveul Michel de \'ascosan et I-'ederic Morel, mon pere(i)... », ce qui semble prouver qu'il n'en avait pas donné lui-même une nouvelle édition « revue et augmentée ». Peut-être l'abandon de ce projet mentionné par La Croix Du Maine a-t-il pour cause la mort de Fédéric Morel survenue cette même année 1584, le 7 juillet. Il nous tant donc attendre jusqu'en 1619 pour avoir la quatrième édition authentique du Phitarqiie d' Amyot.
Mais si l'édition dont parle La Croix Du Maine n'a pas été menée à bonne hn, elle a du moins sans doute été préparée, et il est probable que le travail de revision auquel Morel faisait tout à l'heure allusion, a
I I) On pourr.iit, sans doute, nous objecter que ni l'édition 1559, "' les éditions 1565 et 1567 n'ont été faites par Fédéric Morcl l'ancien, mais seulement par Vascosan, et qu'en conséquence Morel doit faire allusion a une autre édition donnée par son père après 1567. -Mais il est fort admissible que, celui-ci ayant participé aux éditions des Œuvres iiu'iiilrs. son fils ait — peut-être avec intention — étendu, après coup, cette collaboration aux l'Ics panilli'les. D'ailleurs Vascosan était mort en 1576; de plus, dès 1581, nous l'avons vu, le véritable chef de l'imprimerie était Fédéric le jeune, et nous avons tout lieu de croire qu'il n'aurait pas attribué à son père une édition publiée à cette date. Il n'y a donc, je crois, aucun argument à tirer de l'édition de 1619 en faveur de l'existence en 1584 d'une édition F. Morcl.
124 JACQUES AMVOT
dû précéder de peu cette date de 1584. En effet, l'exemplaire de l'Arsenal (1) qui contient des notes d'Amyot porte deux dates manuscrites : 15 55 (2) et 1583(3), dont la première seule a été signalée jusqu'ici (4).
Une étude un peu attentive de ces annotations permet d'ailleurs d'y distinguer deux écritures, assez nettement différentes (5) et qui correspondent d'une manière générale (6) aux deux dates indiquées. Nous pouvons donc supp(.)ser avec vraisemblance que si les notes de 13)5 constituent une première étude du texte faite par Amyot en vue de l'édition originale de 1)59, celles de 1583 témoignent d'une revision assez consciencieuse, qui sans doute avait pour but l'édition projetée à cette date chez Morel (7).
L'absence de date ultérieure sur l'exemplaire de l'Arsenal semble indiquer que le savant évèque ne revint guère sur son œuvre depuis 1584. Peu
(i) Ms. 8411. Cf. plus loin : deuxicmc partie, ch. ii, au début.
(2) A la fin de l'avant-dernièrc Vie (la dernière, celle d'Evagoras, tirée d'Isocrates, n'a pas été annotée par Anivot). on lit : » Pridic non. Deccmb. 1555. »
( 5) A la première page vis-à-vis du titre de la Vie de Thésée, ou lit : « Kalendis Augusti i>85 .>.
(4) (jrésy, Xoirs et Donimcuts inàUli. à la suite de la Vie de Lebeut réimprimée à Melun en 1848.
(5) Une note du fol. 29 r", par e\., nous montre très clairement l'antériorité de l'écriture jaunie. De même, une autre note du fol. 279 r".
(6) Il est d'ailleurs probable qu'entre IS55 "-'î i5"^5 Amyot a inscrit quelques notes sur cet exemplaire, sans doute vers 1562; mais il est plus ditlicile de dater ces notes par l'inspection de l'écriture.
(7) L'expression même de I-i Croix du .Maine « reveues et augmentées « ne laisserait-elle pas entendre qu'en i >^!4 .Morel avait l'intention d'ajouter à la traduction française un certain nombre au moins de ces corrections grecques dont il dit en 1619 qu'Amyot les lui «■ donn,^ comme en depost » et qu'il promet de publier un jour >
l'édition" fédkkk: mokki. 125
d'années d'ailleurs après cette époque, de douloureux démêlés avec son diocèse allaient empoisonner la tin de son existence (i).
11 est donc probable que l'édition de 161 9 ne dirtere que par quelques rares corrections de ce qu'aurait été l'édition de 1)84. Il nous reste, après ces préliminaires, à l'étudier attentivement. Cette édition, comme toutes les éditions posthumes qui se prétendent définitives, devait partager et a partagé en effet les avis des critiques. Blignières semble l'accepter sans réserve comme l'œuvre dernière du traducteur ; un récent éditeur de deux Fies de Plutarque(2) émet, au contraire, et fort justement, quelques doutes sur la valeur de ce texte de 1619 : « Savons-nous, dit-il, si ces corrections manuscrites (d'après lesquelles Fédéric More! prétend avoir retouché le texte de A'ascosan),
( I ) Nous avons dû laisser de coté pour cette période de la vie d'Amyot ( I S')9-i 59î) êonime pour la période précédente, les détails purement biographiques qui n'intéressent pas la traduction de Plutarque. Les indications précises sont d'ailleurs, nous l'avons dit, assez peu nombreuses : elles nous sont fournies notamment par les rares autographes d'Amyot que nous possédons. — En attendant que nous revenions sur ce sujet, nous signalerons ici deux de ces documents : le premier, peu connu, est une pièce du catalogue d'autographes d'Alfred Bovet (n" 648), par laquelle notre évéque, à la date du 28 décembre i>8i, reconnaît avoir reçu « huit cent et quatre vingt trois ecus soleil ■ ■' tiers en remboursement de ses avances pour les frais d'un voyage Paris à Caen, effectué en 1578 par ordre du Roi. » — Le second
• une quittance que NL Félix Chambon a retrouvé dans la Bibliothèque \'ictor Cousin, et qu'il a bien voulu nous signaler : elle nous montre qu'Amyot remplissait .i la lettre ses fonctions de grand aumônier, puisqu'il déclare dans cette pièce avoir reçu du roi « la somme de I2(X) livres tournois en testons et sols parisis... pour icelle cmploier en aulmosnes extraordinaires selon et ainsi qu'il me sera ordonné fére par sa majesté. » Cf. sur ces aumônes; Arch. Xat. KK. 157.
(2) L. Clément, Introduction ù Vcdithm dr deux Vies d'Amyot (Périclés et Fabius), publiée par la Société des textes français modernes, Paris, 1906, iu-i2.
126 JACQ.UES A.MYOT
représentaient une révision totale ? Sommes-nous sûrs que Tédiieur les ait littéralement transcrites ? » Essayons, par Texamen de cette édition, de répondre à cette double question. Une première constatation s'impose à nous : les éditions de Simon Goulart contenaient, nous l'avons vu, non seulement des portraits, mais des notes marginales et des sommaires. Les notes, d'une manière générale, ont disparu dans l'édition de Morel, mais les sommaires de Goulart v sont textuellement reproduits. De plus, l'avertissement signé S. G. S. et les quatre indices sont maintenus. L'utilisation d'une édition de Simon Goulart pour l'avertissement, les sommaires, les indices, — sans parler des Fies des anciens capitaines traduites par celui-ci, — peut et doit éveiller notre soupçt)n. Morel ne s'est-il pas servi de même pour le texte d'Amyot d'une édition de Simon Goulart ? Si nous ■comparons l'édition de l'édéric Morel à telle édition de Simon Goulart in-tolio, à celle de 1583, par exemple, nous constatons entre elles, au premier coup d'œil, une ressemblance, presque une identité, dans la disposition typographique, que la coïncidence la plus merveilleuse ne saurait expliquer.
Pour les pièces (prose ou vers) qui précèdent la traductit)n d'Amvot, il y a quelques diftérences de disposition entre ces deux éditions. Mais dès que commencent, avec la traduction d'Amyot, les feuillets numérotés, les ditîérences deviennent pt)ur ainsi dire nulles, du moms pour le premier tome. Dans tout le cours de ce volume, en etiet, chaque page
LES SOURCES DE L EIMTIOX MOREI.
de Morcl présente l;i même justitication que la pai^e correspondante de Tédition 1583(1). X'oici, par exemple, ce que nous otiVe la \'ie de Philopcvnun, prise au hasard, et qui se trouve assez a\ant dans le cours de l'ouvrage :
Fol. 1583
231 V" pour le bien || louer
252 r" a h il vie
232 V" vint I une
253 r" raboteux, || pleins
233 V" multitude || dhomnies
234 ropour II escarniouclier
234 vo qu'ils j prenoient
235 républiques qui s'appellent ||
Nemea
235 vo Phi 11 lopœmen 256 r" faire la , guerre
236 vôtres II grands
237 r" Grèce, || c'estoit
237 v'desja || plus
238 ro où ils rencontrèrent || Di-
nocrates
238 vautres 1, qu'ils
239 n> guerre || tous
pour le II bien louer ^ a la il vie =r vint II une =: raboteux, || pleins = multitude |1 d'hommes = pour II escarniouchcr = qu'ils II prenoient
publiques || qui s'appellent Xemea rr Phi || lopœmen = taire la || guerre = très 11 grands = Grèce, || c'estoit = desja II plus
où II ils rencontrèrent Dinocrates = autres || qu'ils =r guerre || tous
Ce scrupule d identité se manifeste même dune manière assez curieuse. Le folio 390 verso contenait chez Simon Goulart la fin de la Vie d'Faiménès et la première moitié du sommaire de celle d'Agésilas. Or ce teuillet étant dans l'édition 16 19 le dernier du tome premier, on ne pt)uvait v commencer le sommaire
( j) l'.irtois, m.iis très r.irenicnt, il y .i une dirt'crcncc d'un ou deux mots.
128 JACQUES A.MVOT
d'Agcsilas ; il était donc, semblc-t-il, nécessaire quece début fût renvoyé au second tome, c'est-à-dire au feuillet 391 recto. Mais une telle solution aurait bouleversé la correspondance des deux impressions. Morel a obvié à cette difficulté en supprimant le sommaire d'Agésilas et en conimençant au feuillet 391 recto le texte de cette \'ie, assez bas (ce qui était facile, à cause des titres et culs-de-lampe en tête du second tome) pour que le verso de cette feuille eût la même justification que la page correspondante de Simon Goulart. Cette correspondance ainsi habilement maintenue dure jusqu'au feuillet 481. Pour des raisons typographiques, l'identité est alors supprimée pendant quelques pages ; mais le feuillet 544 verso reproduit exactement le feuillet 541 recto de Simon Goulart, et la coïncidence est conservée avec la même différence de trois feuillets jusqu'à la fin des Fies de Plutarque, feuillet 720 de 1583, feuillet 723 de 1619(1). Cette identité ne saurait être fortuite ou involontaire.
Ne nous hâtons pas pourtant de conclure que l'édition de 161 9 a été coniposée sur un exemplaire de 1583. Si nous considérons, en effet, les éditions intermédiaires du même format, nous nous apercevrons qu'elles reproduisent, sinon toutes, du moins pour la plupart, la même justification. Ce sont les éditions suivantes :
(i) Pour les Vies d'l:p.miiiu)nJ;is. etc., l-'édéric Morel ajoutant K portraits de ces personnat^es, a été obligé de s'écirter un peu de la di position de Simon Goulart.