‹ Jacques Amyot, traducteur des Vies paralleles de PlutarqueChapitre 3 sur 164 · PRÉFACE XI · texte numérisé non relu

PRÉFACE XI

encore populaire, il le doit au témoignage de \^iui^elas, de I-énelon et de La Bruyère; il le doit surtout à Montaigne, qui l'a « mis au pillage », ainsi que Ta montré récemment M. Joseph de /angroni/ dans une très curieuse étude (i). Mais si les t'sidis ont tait la gloire d'Amvot, il aurait quelque droit de s'en plaindre aujourd'hui. Trop souvent, nous le verrons plus loin, on s'est fié au dire de Montaigne et, qui pis est, on l'a mal compris. Il avait parlé quelque part de la « naïveté » de son stvle ; il l'avait ailleurs appelé « bonhomme » : cela suffisait aux commentateurs et aux critiques, et, depuis deux siècles, il semble que le nom d'Amyot soit devenu inséparable de ces épithètes vagues et qui représentent bien, par leur imprécision même, l'idée que l'on se fait le plus souvent du traducteur de Plutarque.

Sans doute, certains esprits plus pénétrants ont recherché, dans l'œuvre même de notre écrivain, la vérification de cette formule. Ils l'ont lu et apprécié directement. Mais cela ne suffisait pas encore pour le bien connaître. Amyot n'est pas un auteur original,

(l) Moiiliiigiii', .-Imwt li Siiliiit : Kludc uir 1rs soiirrrs des Essais, Paris, Champion, 1906; tait partie de la Bihliothéi/iie litlrniirc dr la RrnaissiiH(-r. — Il faut ajouter à ce volume un très intéressant article de M. Villey auquel il a donne lieu, dans la Rcviif d'hisloin- Httérairc de la France (octobre-décembre 1907); et le volume suivant de Miss Grâce Norton : /-(' Pliilanjiii' dr Moiilaigiic. Sclcctkms f'ivni Aiinvl's translation of Phitarch arningrd to illustratc Sîontaignc's Essays, compiled and editeil bv Miss (irace Xorlon (Boston .and New-York, Houghton, Mifflin and Company, 1906). — Cf. aussi les deux excellentes thèses de M. \'iilev sur Les sources et révolution des Essais et Les livres d'histoire moderne utilisés par Montaigne {VATif,, Hachette, 1908).

Ml l'RÉI-ACH

OU plutôt son orit,'inalitc consiste dans la manière dont il transforme l'auteur qu'il traduit. C'est donc le traducteur qu'il faut étudier tout d'abord, pour pouvoir comprendre et ju^er l'écrivain. Sainte-Beuve l'avait déjà remarqué, — sans s'y arrêter d'ailleurs. « Il est diflicile, disait-il (i), d'essayer un jugement sur les ouvrages d'Amyot et de les apprécier au vrai sans avoir à la lois sous les yeux les textes et les traductions ; mais non — prenons celles-ci, comme on le fait presque toujours, comme des écrits originaux d'un style coulant, vif, abondant, familier et naïf, qui se font lire comme s'ils sortaient d'une seule et unique veine. » Tout récemment encore, un critique regretté, Ferdinand Brunetière, exprimait la même idée dans les lignes suivantes (2) : « Il est presque inutile d'examiner curieusement si le traducteur français a toujours très bien compris son modèle grec, et si, comme on l'a prétendu, les contresens et les fautes n'abondent pas dans sa traduction. Il y en a certainement et il v en doit avoir. Amyot n'a pas toujours eu sous les veux les meilleurs manuscrits ni les meilleures éditions, et peut-être a-t-il su le grec d'une manière moins précise et moins sûre que Henry Hstienne. Il faudrait vérifier, si l'on jugeait que la question en valût la peine. »

(i) Causeries du Lundi, tome I\' : ;irticlc sur Aniyoi à propos du livre d'Auguste de Blignicrcs, 1851.

(2) Article publié .iprcs sa mort dans l.i Reine i/cv /)(-»v Mondes. 1" mars 1907, p. 26.

PRÉFACE XIU

Nous avons cru que la question en valait la peine, et nous avons choisi parmi les traductions d'Amyot celle qui, comme nous le montrerons, a été véritablement « son grand œuvre » : les Fies de Plutarque, publiées pour la première tois en i))9. Un très court profframiii de johunn Dassenbacher (i) avait à peine effleuré ce sujet. Plus récemment, un autre érudit allemand, J. Jaeger, donnait une étude plus approfondie de la traduction des Morales d'après un exemplaire grec chargé de notes manuscrites de notre auteur (2).

Parmi les ouvrages français, nos ressources n'étaient guère plus abondantes. Le livre d'Auguste de Blignières (3), si remarquable quand on songe à l'époque à laquelle il a été écrit, était trop général

(i) Am\ot ah Uel>erset:{er dcr Leiviisheschrtihiiiig ih's Pi'iiclcs voit l'Iiitiirch, Prag, 1887.

('2) Ziir Krilik ivii Aiiiyols Uch'isct:^iiiig dcr Moralia Pliitnirhs, Biilil, 1899. On peut s'étonner à ce propos que cet exemplaire, signalé par tant de témoignages et qui portait en lettres J'or sur le plat et sur le dos de la reliure l'indication de ces notes d'Amvot, ait échappé depuis un siècle à l'attention de nos critiques qui le croyaient perdu, jusqu'au jour où un Allemand nous en révéla, il v a dix ans, l'existence dans notre Bibliothèque nationale.

( 5) Essai sur Aiiivot et les traducteurs frauçais au xvii" siècle, Paris, Durand, 1851.

Signalons en outre deux intéressantes études de M. Reinhold Dezeimeris : la première, publiée dans les Mémoires de la Société des bibliophiles de Guyenne, en 1867, sur des Reiuanjuci et corrections d'Estienur de la Boetie sur le traité de Plutarque intitulé îouTtxô; ; la seconde, une r.tude bibliographique et critique sur une version peu connue. des Moralia de Plutarque. Bordeaux, Gounouilhou, 1904. — L'auteur. d.ins la première, signale certains rapprochements qui témoignent de l'utilisation par Amyot de la traduction latine d'Arnaud Ferron et des notes de La Boetie. Mais ces deux études, comme le travail cité plus haut de Jaeger, concernent les Morales de Plutarque, et non les Vies des hommes illustres.

XIV PKHFACE

}X)ur nous fournir un utile secours sur le sujet précis dont nous nous occupions. Nous n'avons pas cherche à refaire ce travail ; notre but était bien plutôt de le compléter. Nous indiquerons donc brièvement le plan que nous avons suivi.

Notre première partie est consacrée aux recherches préparatoires de biographie et de bibliographie. Nous nous sommes efforcé de préciser, dans la vie de notre auteur, les taits et les dates qui pouvaient avoir quelque importance pour l'étude de sa traduction, depuis le moment où l'idée première lui en tut suggérée ; nous avons tâché de retrouver les états par lesquels son œuvre avait passé successivement, et d'indiquer dans quels textes on pouvait saisir ses remaniements et ses corrections, soit pendant sa vie, soit parmi les éditions posthumes. Après avoir ainsi essayé d'élucider ces quelques problèmes, nous avons pu aborder avec plus de sûreté, dans la seconde partie, l'étude même de cette traduction. Nous nous sommes borné, pour l'examen minutieux du premier état du texte, à une seule biographie, celle de Philopœiiicii, et nous avons étendu, pour les corrections postérieures, notre recherche à tout le volume. Nous nous sommes efforcé, d'une part, de déterminer les instruments de travail dont notre écrivain s'était servi aux différentes époques et les influences qu'il avait subies, et de marquer, d'autre part, à l'aide d'exemples nombreux et précis, les caractères essentiels de sa traduction et les

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